XXIV.
Ce coup de feu qui retentissait dans la solitude était un appel et une voix; c'est ce que Maurice comprit tout de suite, et il se levait pour marcher dans le bois à la découverte de son père ou de ses compagnons, lorsque le capitaine Surcouf l'arrêta par ces mots:
—Restez donc ici, monsieur Maurice; vous ne connaissez pas le pays de ce côté du golfe; vous allez vous perdre dans une forêt vierge, sans boussole et sans Croix-du-Sud. Vos amis, qui probablement vous cherchent, savent où ils vont; ils suivent la pente du terrain qui conduit à la mer; ils connaissent leur direction, attendez-les ici.
Et, prenant une carabine de la main d'un matelot qui était descendu du bord avec une provision d'armes, il répondit à l'appel venu des profondeurs du bois.
Aussitôt, un troisième coup dans le lointain.
—Maintenant,—dit Alcibiade,—ce dialogue me paraît fort clair. Nous avons laissé couler, ici, les heures sans les compter. Nos amis de la petite colonie se seront inquiétés de notre longue absence, et ils nous appellent à grands coups de carabine dans le bois.
—Nous sommes en mesure d'attendre nos amis et nos ennemis,—dit Surcouf;—la Perle est embossée avec la fierté d'un vaisseau à trois-ponts, et elle regarde le bois avec six sabords ouverts, qui ne sont jamais endormis.
Les yeux des matelots étaient ouverts, comme les sabords de la Perle, dans la même direction, et leurs mains caressaient les crosses des carabines.
On entendit bientôt un bruit confus de voix, multipliées à l'infini par les échos des solitudes, et, dans les éclaircies de la lisière du bois, on vit se détacher, sur la verdure des arbres, les vestes blanches des colons européens.
Le premier qui parut était Sidore Brémond.
Maurice s'élança au devant de lui, et s'excusa de sa longue absence, en lui montrant le curieux tableau que la rive du golfe encadrait.
Cinq condamnés du 14 nivôse, vêtus en planteurs africains, robustes comme des hommes purifiés par la mer, joyeux comme des criminels qui ont trouvé la vie dans la mort, suivaient Sidore Brémond et contemplaient avec des yeux ravis le spectacle déroulé devant eux.
Surcouf s'était levé pour recevoir les nouveaux venus, et il examinait la figure de Brémond avec cette attention minutieuse qui précède ordinairement l'explosion d'une reconnaissance entre deux anciens amis.
Ce doute allait être éclairci au premier éclat méridional de la parole du pilote de l'Églé.
—Il me semble que je vois la Caranque de la Seyne, quand je vois ce coin de mer, dit Brémond en agitant son bras autour de lui.
Voilà le bois de pins de Saint-Mandrier; voilà l'isthme des Sablettes; c'est la même couleur d'eau et de terrain. Oh! la Seyne! la Seyne! le plus beau pays du monde!… Cela me mouille les yeux comme à un enfant.
—Je ne me trompe pas!—dit Surcouf en se précipitant du haut de ses mains sur les mains du pilote.
C'est Sidore de la Seyne!… Eh bien! est-ce qu'on ne reconnaît plus
Surcouf, le camarade du Pluton?
—Surcouf!—s'écria Brémond avec un visage rayonnant comme l'équateur, —mais qui, diable! te reconnaîtrait dans cette absence de costume! Tu ressembles au père Tropique, en négligé d'Océan!… Oh! mon brave Surcouf!
—Enfants!—cria Surcouf en se tournant du côté de la Perle, feu de bâbord et de tribord, pour saluer la France qui nous rend visite à Madagascar!
À cet ordre, la Perle dérapa, et, tournant sur sa quille, elle se fit remorquer par une petite chaloupe jusqu'à l'entrée du golfe.
Là, ses deux flancs tournés vers les deux horizons de la mer, elle salua de toutes ses voix les premiers colons de la République française; et le rivage répondit, de vallons en cimes, de golfes en promontoires, comme une terre morte qui ressuscite à la voix de Dieu.
—Eh! donnez-moi donc des nouvelles de nos amis,—dit Surcouf, en offrant un verre de Constance à Brémond,—comment avez-vous laissé l'Infernet?
—Comme on laisse une tour à l'entrée d'un port,—dit le pilote, en avalant le nectar du Bacchus indien.
L'Infernet est toujours un géant que rien ne peut démolir; c'est un marin à trois-ponts.
—Et le brave Lucas, que fait-il?
—Il se porte bien, comme tout officier qui vient d'avoir de l'avancement.
—Et Tourrel du Martigues? et le brave Bettanger?
—Ils ont été blessés à Aboukir à côté de moi. D'excellents marins, et qui doivent aller loin si un boulet ne les arrête pas.
—Est-ce que tu crois aux boulets, toi, Sidore Brémond?
—Pas plus que toi; je cite un proverbe.
—À la bonne heure! Et parle-moi un peu de Ganteaume?
—C'est toujours un marin de terre; mais à part ce défaut, on ne peut rien dire de lui.
—Et Villeneuve?
—Oh! un bon marin toujours, celui-là! mais il porterait malheur à une barque chargée de capucins. C'est un de ces marins qui aiment la mer et que la mer n'aime pas.
—Brémond, j'ai gardé le meilleur pour le dernier….
—Cosmao?
—Tu l'as deviné, Brémond; donnez-moi des nouvelles de Cosmao?
—Toujours debout, comme le cap Sicié. Ah! ce ne sont pas les bons officiers et les bons marins qui nous manquent; ce sont les amiraux…. En partant, j'ai entendu dire que Latouche-Tréville était tombé malade. Bon chef celui-là, mais constitution faible. Un marin ne doit jamais garder le lit, comme un chanoine. J'ai beaucoup admiré Jean-Bart, moi, mais quand on me dit qu'il était mort d'une fluxion de poitrine, comme un procureur, je l'effaçai des litanies de mes saints.
—Et maintenant, mon brave Brémond,—dit Surcouf,—veux-tu me faire l'honneur de visiter mon vaisseau-amiral?
—Ah! très-volontiers, Surcouf.
—Messieurs,—dit Surcouf en s'adressant aux colons, avec un geste et un sourire des plus gracieux,—je vous fais à tous la même invitation. En votre honneur, j'ouvrirai un écrin d'un grand prix.
—Tu as des perles de Ceylan à bord?—demanda Brémond.
—J'ai mieux que cela dans cet écrin, mon brave Brémond. J'ai un collier de bouteilles de rhum, baptisé à la Jamaïque, et qui devait être bu par Palmer de Batavia.
—Nous le boirons,—dirent les colons en chœur.
—C'est avec cette planche que tu fais tant de bruit, Surcouf?
Dit Brémond en mettant le pied sur le pont de la Perle.
—Ma foi,—dit Surcouf,—si j'avais un vaisseau de cent vingt, j'en ferais moins.
—Il a raison,—dit Brémond,—un vaisseau de cent vingt offre trop de marge aux boulets. En mer, la Perle est invisible; il suffit d'une vague pour la couvrir: les canonniers anglais y perdent leur poudre et les gabiers leur plomb.
—As-tu bien tout examiné?—dit Surcouf.
—Mais…. oui…. tout…. il me semble.
—As-tu découvert ce qui manque à la Perle?
—C'est singulier, Surcouf; j'examine tout avec mon œil de phoque, et il me semble que tous les apparaux et les agrès sont au grand complet.
—Mon brave Brémond,—dit Surcouf en frappant l'épaule du pilote,—il me manque huit hommes d'équipage.
—Je persiste,—dit Brémond en riant,—il ne te manque rien.
—Ah! ceci est fort, Brémond!
—Surcouf, tu es Ponentais, et je suis Provençal: voyons qui sera le plus fin des deux. Veux-tu accepter un pari?
—Qu'as-tu à perdre, Brémond?
—Rien; voilà pourquoi je parie.
—Eh bien! que veux-tu gagner?
—Tout, parce que je n'ai rien.
—Alors, choisis dans mon trésor de corsaire.
—As-tu une belle parure de corail à perdre dans un pari?
—Est-ce que nous manquons jamais de ces choses-là?… Marapi, apporte-moi la corbeille de noces de miss Giulia Holwel.
—C'est une Anglaise que tu vas épouser?
—Est-ce qu'un corsaire a le temps de se marier, mon cher Brémond!… C'est une corbeille de noces envoyée de Londres à la fille du gouverneur de Ceylan. Elle était estimée quatre mille livres. J'arrêtai au passage ce beau présent nuptial; je gardai pour moi ce qu'il y avait de moins précieux, une parure de corail et un collier de perles, et j'envoyai le reste à miss Giulia Holwel.
—Voilà un trait charmant!—dit Alcibiade;—c'est de la belle galanterie française en pleine mer.
—Un jour,—continua Surcouf,—je me suis montré plus galant encore. Je capturai à bord de l'Emperor miss Anna Heatfield, qui allait se marier à Madras, et je la rendis à sa corbeille de noces.
—Ceci est imité de Scipion,—dit Alcibiade.
—Erreur historique,—reprit Surcouf;—il a été prouvé que Scipion n'aimait pas les femmes, ce qui met au néant cette bonne action de continence, célébrée en vers, en gravures et en tableaux menteurs…. Ah! voici la parure de corail de miss Giulia!… Maintenant, dis-moi, mon brave Brémond, est-ce que tu vas faire un cadeau de noces à la reine des Hovas que tu veux épouser?
—Et pourquoi pas, si elle y consentait?—dit Brémond en éclatant de rire.
—Un jour, je me suis précipité des remparts de Saint-Jean-d'Acre par dévouement à la République; eh bien! pour rendre service à mon pays, je me précipiterais encore dans le lit de la reine des Hovas, quoique l'abîme soit plus dangereux.
—Je suis sûr,—dit Alcibiade,—que la reine des Hovas ferait des bassesses royales pour avoir cette parure de corail.
—Pauvre femme!—dit Brémond en serrant la parure dans sa poche,—elle ira pêcher du corail où elle voudra, mais pas ici…
—Tu regardes donc notre pari comme gagné?
Interrompit Surcouf en riant.
—Comme gagné, Surcouf.
—Mais au moins, mon brave Brémond, tu devrais me faire connaître le pari. Tu es plus corsaire que moi, en ce moment.
—Nous avons parié,—dit Brémond,—qu'il ne manquait rien à bord de la
Perle.
—Oui, Brémond.
—Bien! Combien avais-tu d'hommes d'équipage avant tes malheurs?
—Vingt-quatre.
—Combien t'en reste-t-il pour continuer la course?
—Brémond, j'en ai perdu huit, il m'en reste donc seize.
—Surcouf, tu as perdu ton pari; il ne te manque rien. Compte: nous sommes vingt-quatre combattants à bord; il ne manque au large que l'Anglais.
Les condamnés du 14 nivôse ôtèrent leurs chapeaux en criant:
—Vive la France! vive la République! vive Surcouf!
—Ah! j'ai perdu!
Dit Surcouf en inclinant la tête.
—Maurice, mon enfant,—dit Brémond en lui donnant la parure de corail, —voilà le cadeau de noces de ta femme, Louise…. quand tu l'épouseras!… pas avant, bien entendu!
—Est-elle en sûreté, au moins, votre belle fiancée?
Demanda Surcouf à Maurice.
Maurice regarda son père, comme pour le prier de répondre.
—Elle est à la ferme hollandaise des familles Van-Gelden,—dit Brémond;—d'honnêtes planteurs, des patriarches que Noé a, je crois, déposés sur le cap d'Ambre, en passant. Toutes nos femmes sont là. Nos hommes campent à Sea-Hill, le jour, sous des arbres, la nuit, sous les étoiles, qui sont chaudes ici comme des soleils. C'est ce brave citoyen Alcibiade, le jeune homme le plus corrompu du défunt Directoire, qui a tout réglé dans la colonie des deux sexes, et lui a donné la Constitution de l'an X.
Alcibiade s'inclina comme un législateur justement félicité.
Surcouf écoutait Brémond avec une distraction marquée; ses yeux se tournaient à chaque minute vers l'horizon du golfe d'Oman, et sa figure, toujours sereine, était traversée de quelques lignes soucieuses: au dernier mot de Brémond, il fit un signe à Marapi, qui courut à l'arrière, et lui apporta sa lunette d'approche. Au même instant, tous les yeux se plongèrent avec avidité dans la direction du nord.
-C'est un trois-mâts, navire marchand!
Dit Brémond, en roulant ses doigts devant ses yeux.
—Un superbe trois-mâts!—dit Surcouf;—un vaisseau de la Compagnie…. il vient de Surate ou de Bombay, vent arrière et bonne brise…. Marapi, crie au charpentier de monter à bord avec ses deux vergues; le gouvernail est réparé, c'est l'essentiel. On a travaillé lestement, et on a bien fait…. Enfants, à vos pièces!… Il nous reste cinq heures de jour…. Pilote Brémond, il faut gagner votre pari complètement…. Placez-vous au gouvernail… et toutes les voiles dehors!….. La Perle est en convalescence, cette promenade la guérira.
Les déportés crièrent trois fois:
—Vive Surcouf!
Un d'eux lui dit:
—Nous sommes des recrues, capitaine, instruisez-nous; qu'avons-nous à faire?
—Ce que je ferai, répondit Surcouf.
Le Swan.