XXV.

Le charpentier, après cinq heures de travail assidu, n'avait pu, même avec l'aide de deux matelots, donner à son travail toute la perfection désirable; mais la Perle était si bien découpée pour la manœuvre, qu'elle se passait d'une restauration minutieusement faite dans toutes les règles de l'art nautique.

À peine eut-elle gagné la mer, qu'elle prit le vent et glissa comme un navire qu'on lance au flot par la rainure d'un chantier de construction.

Maurice et Alcibiade, revenus enfin de la surprise où les avait jetés cet incident inattendu, se communiquèrent, à l'écart et à la hâte, quelques idées, en redoutant toujours qu'un ordre du capitaine vînt imposer silence à tout l'équipage dans ce moment solennel.

—Croyez-vous que la campagne sera longue, Maurice? demanda Alcibiade avec un sourire sérieux.

—C'est justement ce que j'allais vous demander, Alcibiade.

—Alors, Maurice, je vais vous faire la réponse que vous m'auriez faite; je n'en sais rien.

—Avec un diable d'homme, comme ce Surcouf, on sait quand on part, et…

—Voilà tout ce qu'on sait, interrompit Alcibiade.

—Au moins, si…

—Eh bien? au moins, si…

Maurice se tourna du côté de la terre, et ses yeux se voilèrent de deux larmes honteuses.

Le rivage fuyait de toute la vitesse de la Perle; les grands arbres s'abaissaient vers le sol; les collines se mettaient au niveau des plaines, bientôt de Diégo-Suarez au cap d'Ambre, il ne restait plus qu'une ligne confuse, un nuage parallèle à l'horizon.

—Au moins, si vous aviez dit le plus léger des adieux à Louise, poursuivit Alcibiade; vous voyez, Maurice, que je sais ramasser une phrase quand on la laisse tomber.

—Je vous remercie de ce soin, Alcibiade.

—Maurice, la terre disparue oubliez la terre. Soyez à votre devoir. La femme nous empêche souvent d'être un homme, quand le péril est venu.

—Oh! ne craignez aucune faiblesse pour moi, Alcibiade, mon père est ici.

Le capitaine Surcouf, qui était descendu dans l'entrepont, remonta, et fit cesser par sa présence tous les entretiens engagés parmi les marins auxiliaires.

Surcouf avait revêtu son costume de fête; un large pantalon de toile blanche, bordé sur les coutures, de boutons de nacre sans nombre; une veste de crêpe de Chine bleu, légère comme un tissu d'ailes de colibri; un gilet blanc, à larges revers, garni de perles à toutes ses boutonnières, une cravate de soie noire, mince comme un collier d'ébène fluide, et un chapeau plat de paille de riz, timbré d'une cocarde tricolore, de la plus grande dimension.

Alcibiade qui n'était pas tout-à-fait corrigé de ses habitude mythologiques, s'écria, en voyant apparaître Surcouf:

—Il ressemble au Neptune de l'Océan de l'Inde; il ne lui manque qu'un trident de corail!

Surcouf agitait dans sa main droite, au lieu de ce trident, un sabre d'abordage, qui n'avait jamais vu son fourreau; c'était une bonne lame d'Orient, aiguisée partout et emmanchée dans un treillis de fer, solidement construit.

Ainsi préparé au combat, cet homme, debout sur la dunette, dominant au regard tous les horizons, échangeant avec le soleil la flamme de ses yeux, semblait distribuer les trésors de son audace à quelques matelots, perdus sur l'abîme, et les rendre dignes de la domination de l'Océan.

Il fit un signe à Maurice, et le jeune homme s'avança.

—Eh! bien, monsieur Maurice, lui dit Surcouf, que pensez-vous de ce que vous voyez en ce moment?

—Je pense à faire ce que vous ferez, capitaine.

—Cette conspiration est-elle de votre goût?

—Oui, et je suis fier d'être votre complice.

—Regardez, Maurice, si votre imagination de conspirateur citadin a jamais rêvé quelque chose de plus beau! si votre jeune esprit, qui vous entraînait aux nobles aventures, a jamais conçu quelque chose de plus grand! L'Océan est partout; nulle part la terre. Là-bas un vaisseau anglais avec vingt-quatre pièces de canon; ici un navire d'enfant et quelques grains de poudre. Un duel à mort qui se prépare, et pour seul témoin le soleil!

À la voix du héros de l'Inde, tous les matelots et les déportés accourus autour de lui bondissaient d'enthousiasme, et agitaient leurs armes dont les éclairs se croisaient, avant la foudre prête à sortir.

Sidore Brémond, muet et calme à sa barre, conduisait le gouvernail avec l'expérience d'un pilote habitué à tous les périls, à toutes les fêtes, à toutes les mers: en ce moment il se regardait comme le père de tous.

Les lunettes d'approche de la Perle permettaient déjà de voir la scène qui se passait à bord du navire ennemi.

Les matelots et les nombreux passagers semblaient en proie à une anxiété des plus vives; dans le lointain, la Perle, toute couverte de ses voiles, de ses flammes, de ses pavillons, avait un air sinistre, malgré la folle gaîté de ses allures, et les matelots anglais, qui brossent tout avec soin, brossaient déjà les boulets, où luisent les armoiries de la Licorne et du Lion.

Surcouf s'approcha du pilote, et, s'asseyant à son côté, il lui dit:

—Je viens un instant tenir conseil de guerre avec toi.

Le pilote et le capitaine parlèrent bas, et on se mit à l'écart pour respecter leur entretien.

Deux matelots, montés de l'entrepont, jetèrent devant l'équipage tout un arsenal d'armes de choix; toutes les mains se précipitèrent sur elles, comme des avares sur un trésor mis au partage.

On eût dit que la Perle n'était peuplée que d'Achilles découvrant des armes au gynécée de Scyros.

—Deux mots à la hâte,—dit Alcibiade en tirant Maurice à l'écart; —comment trouvez-vous ce vaisseau anglais?

—Quoiqu'il soit encore très-éloigné, ce vaisseau me paraît superbe.

—Trop superbe! Maurice: je viens de l'examiner à la lunette; il est au moins vingt fois plus grand que la Perle. Nous allons assister à une expérience navale fort curieuse. C'est le nain qui va essayer de prendre le géant. Le prendra-t-il?

—Pourquoi pas, Alcibiade, notre Surcouf connaît son métier.

—Je crois qu'il abuse de ses connaissances, cette fois.

—Vous doutez donc du succès, Alcibiade?

—J'en doute si fort, que si nous prenons ce gros vaisseau, je croirai toujours que c'est ce gros vaisseau qui nous a pris.

—Enfin le problème va s'éclaircir…

—Quant à moi,—dit Alcibiade, en chargeant ses pistolets d'abordage, —je suis digne de mon ancêtre Albert de Saint-Blanchard, qui, envoyé comme ambassadeur civil auprès de don Juan d'Autriche, fut obligé d'assister, malgré lui, à la bataille de Lépante, en 1571, où il fut tué sur un vaisseau espagnol, toujours malgré lui.

FIN DU DEUXIÈME VOLUME

Coulommiers.—Imprimerie de A. MOUSSIN.