III

M. de Bruand était comte. Le fief et le château de Bruand, sis à trois lieues de Cosne-en-Cosnois, lui appartenaient encore. Son grand-père n'avait pas émigré. Il avait servi la République, comme Custine, comme M. de Biron, et s'était fait tuer à la tête des chasseurs de Lecourbe, à Hohenlinden. Son fils,—le père de Léon,—élevé dans le château de Bruand par un vieux prêtre, avait grandi libre, courant les bois, vêtu comme un de ses métayers, montant à cheval, chassant, pêchant, menant depuis l'enfance la vie facile du gentilhomme campagnard. Il s'était marié à vingt ans, avait eu trois enfants d'une femme morte jeune. Léon, le cadet, seul avait survécu; c'était encore un enfant lorsque M. le comte Hubert de Bruand mourut misérablement dans une partie de chasse. A dix ans, Léon, orphelin, se trouvait possesseur d'une fortune considérable en terres, et formant un revenu suffisant pour mener partout, même à Paris, un aristocratique train de vie. Son tuteur était un brave et digne cousin de madame de Bruand, très-faible et très-bon homme, qui envoya le jeune homme à Paris, et le laissa agir à sa guise, proclamant que la nature de Léon était essentiellement honnête et bonne, et que, quoi que fît le jeune homme, il retomberait toujours sur ses pieds.

En cela, le tuteur avait raison. Léon de Bruand ressentit d'abord cette fièvre de Paris, qui embrase, qui torture, qui jette hors des gonds tant de faibles esprits et de consciences hésitantes. Mais la vanité de toutes ces cohues de plaisirs, toujours semblables, lui apparut bientôt. Il eut des lendemains amers, pleins de réflexions et de déceptions, et au lieu de s'étourdir, en descendant plus avant dans le gouffre, il s'arrêta sur le bord, et se contenta du spectacle. Il devint un Parisien dilettante. A vingt ans, il était las d'agir. A vingt-deux ans, il était las de regarder; à vingt-cinq ans, il se mariait.

Alors, Léon respira, se sentit réellement vivre, et fut heureux. Il croyait avoir jeté l'ancre. Sa femme mourut en couches, après deux années de ménage, laissant Léon effaré devant cette fosse soudainement ouverte à ses pieds. En se revoyant face à face avec la solitude qui lui était si chère, quand il la partageait avec elle (la solitude à deux, c'est le monde entier resserré dans un Eden de quelques pas), il se troubla, il eut peur, il se lança dans les voyages, cherchant à oublier et se souvenant toujours; il avait beaucoup aimé sa femme. Il avait cru sa vie assurée, nouée à elle, solide et défiant le sort. Maintenant, tout était à recommencer. Une vie nouvelle à refaire! Une vie, soit, on la reconstruirait encore. Mais un bonheur! Il restait à Léon de Bruand, pour se consoler, une petite fille, celle qui avait coûté la vie à sa mère. Il l'avait mise en nourrice, ne voulant pas la voir; il semblait la haïr, et il la plaignait.—Pauvre enfant qui grandira sans mère! disait-il. On lui annonça, un jour, que l'enfant était morte. Il en éprouva comme de l'étonnement; puis il tomba sur une chaise. On le vit pleurer et on l'entendit qui disait:

—Comme je suis seul!

Bientôt après, subitement, il reparut dans le cercle de ses anciennes amitiés. Ce fut une clameur.—«Léon! Léon de Bruand! Léon qui nous revient! Vous nous aviez donc fui, mon cher ami?—Le mariage? Vous en faisiez donc une prison?»—Puis des condoléances devant la douleur que Léon dissimulait mal, des consolations, puis le silence sur ce sujet, puis les propos nouveaux, les anecdotes du moment, la biographie des héros du jour, toutes les historiettes parisiennes qui sont la vie, la préoccupation, et comme l'âme de ce monde où Léon reposait le pied. Ce mouvement électrique, sans cesse renouvelé autour de lui, était seul capable de lui faire oublier le passé. Pour la première fois de sa vie, il s'étourdit. Il fut des plus bruyants et des plus fous. On le vit partout à la fois, aux théâtres, aux courses, aux eaux, au club. Il joua, il fit courir, il eut des chevaux et des maîtresses. On copiait son élégance et l'on ramassait les miettes de son esprit. Il fut à la mode. Il eut des ennemis, il eut des flatteurs, il eut des envieux. Tout cela faisait cortége. Les bacheliers qui débutaient dans la vie et les bourgeois fascinés par l'inconnu, le dévoraient des yeux, au théâtre, quand il entrait dans une avant-scène avec une femme en renom. Il était brun, grand, élancé, la moustache relevée, quelque chose de sympathique et de froid en même temps, le sourire semi-bénin, semi-railleur, les dents blanches, l'œil vert, plein de flamme et de franchise.

Ainsi, du moins, le voyaient ceux qui ne le connaissaient pas. Il fallait à peine l'approcher pour deviner toute l'amertume, toute la lassitude, tout le dédain cachés sous cette désinvolture charmante. L'œil, qui brillait tout à l'heure, songeait à présent, se fixait longuement sur les objets, sans les voir, regardant ailleurs, dans le passé, quelque image évanouie, chère à ce cœur vaillant et à cette pensée haute. Léon était triste; il vivait de cette vie rapide, parce qu'elle était la plus facile, la plus étourdissante et la plus intelligente, après tout.

—Je suis curieux, disait-il, parfois. Otez-moi la curiosité, je n'ai plus de prétexte pour vivre.

Cette curiosité s'usait tous les jours, mais il en restait encore assez pour que Léon se tînt debout. Il allait avoir vingt-huit ans. Son cœur en avait soixante. Il raisonnait comme un vieillard, et disait parfois: De mon temps... Ce temps-là datait de cinq ans, mais entre ce moment et celui où il vivait, il y avait une tombe, un monde...

En apercevant Cachemire, Léon de Bruand se sentit soudain, non pas conquis, il ne pouvait plus l'être, mais attiré, assez étonné de cette fleur encore un peu campagnarde,—juste ce qu'il fallait pour la rendre charmante,—ainsi rencontrée dans une serre chaude de Paris. Léon traitait l'amour en artiste, comme toutes choses. Il le cherchait partout, certain d'avance de ne le trouver nulle part. Il y avait en lui du peintre et de l'impresario. Pour le plaisir de quelque spectacle un peu bizarre il fût allé bien loin, plus loin encore; il descendait quelquefois dans les régions inconnues de Paris, en quête d'inédit, promenant son crochet dans les haillons moraux, tout heureux quand il avait éclairé, de sa lanterne, un morceau de caillou qu'il lançait à travers Paris comme un diamant. Il cherchait des étoiles dans le ruisseau. Il en avait déjà trouvé quelques-unes—des nébuleuses.

Cachemire lui sembla digne d'un regard. Il l'analysa, et se promit de connaître le secret de ce joli petit sphinx aux dents blanches, aux yeux noirs, aux joues roses.

—Secret banal, pensait-il. Qu'importe!

Le samedi suivant, il y avait bal à l'Opéra. De la poussière sur les boulevards, des ifs de gaz allumés aux coins de la rue Le Peletier et de la rue Drouot, quelques masques en cache-nez, courant le long de l'Opéra brillant de lumières. Chez les marchands de vins et les cafés environnants, de pauvres garçons, transis de froid, déguisés en défroques, prenant de l'eau-de-vie en attendant le premier quadrille. On se prépare. Onze heures sonnent. Les boulevards s'encombrent. A travers la foule compacte, les danseurs costumés circulent, jouant du coude, entraînant quelque pauvre fille dont les épaules nues frissonnent, et qui grelotte en jupe courte. Cela crie, se heurte, se bouscule, se succède, va, vient, fait groupe, grossit, s'enrégimente, défile, se jette dans la salle de bal, hurle, danse, entrejette de ci de là ses bras et ses jambes, s'excite, s'enivre, s'embrasse, s'insulte. La salle est pleine. Sous les lustres, les couleurs s'injurient. Le blanc, le jaune, le rouge, le bleu,—l'arc-en-ciel émietté—gambadent. Par les escaliers, des flots de soie, de plumets, de dominos, d'habits noirs, de décorations, d'agents de change, de cabotins, de diplomates, de paillasses, de gens sans nom, de gens illustres, d'hommes, de femmes, montent et descendent en s'accrochant, en se déchirant, en se jetant des œillades ou des sottises. Les couloirs s'encombrent, les galeries s'emplissent, on étouffe, on conquiert le parquet pas à pas; les femmes vous arrêtent, on arrête les femmes. Une odeur de poussière, de couleur, de sueur et de poudre de riz pénètre dans les poumons. Et cet air qui asphyxie semble parfumé. L'acide carbonique voltige à travers les quadrilles. L'on se cherche sans se trouver et l'on se parle sans s'entendre; la Laryngite fait des signes de tête à la Migraine derrière les piliers, happant un monsieur qui passe, une dame qui s'enfuit, une fille qui rit à grosses gouttes. Tout est bouleversé, la musique devient du bruit, la gaieté de la névrose, la couleur crie, le langage sent l'ail; les échos de la halle s'échappent des lèvres carminées. Dans une avant-scène, un municipal, les bras croisés, regarde la cohue avec effarement. Et, là-bas, au fond de la salle, parmi le tourbillon des rubans, des plumets, des toques, des bonnets, des jupons, des pompons, derrière ces bras qui s'agitent, ces jambes qui se démènent, ces cous qui se tendent et se gonflent, ces torses qui se cambrent, ces reins qui se brisent; derrière cette épilepsie hurlante, un homme pâle se dresse sur ses pieds, lance ses bras en télégraphe et du geste domine et dirige un tonnerre de musiciens qui clame victorieusement de tous ses cuivres...

—Allons au foyer, dit Gontran de Rives à Léon de Bruand.

Léon traversa le grand couloir où se tiennent les aficionados, les journalistes, les promeneurs, les élégants, passant en revue de l'œil et de la main les dominos et les masques féminins qui circulent.

Il entra dans le foyer; autre cohue, plaisanteries de commis en congé, robes déchirées par les bottes maladroites, coups de coude dans l'estomac, poussière, bruit, gaz, chaleur, avec un parfum de punch du côté des buvettes et des bustes en marbre écarquillant, devant tout ce monde étrange, leurs énormes yeux blancs.

Soudain un domino rose vint se pendre au bras de M. de Bruand.

Tous les dominos se ressemblent. L'œil brille, aiguisé, derrière le loup de velours. Le sourire resplendit sous la barbe de dentelle; les mains se posent sur l'habit noir comme deux petits problèmes. La voix se dissimule sous le capuchon enrubanné et les ondulations du corps vous raillent sans pitié dans leur large fourreau soyeux.

Mais Cachemire avait intérêt à se faire reconnaître. On lui avait, depuis la soirée de Noël, parlé beaucoup du comte et de son humeur.

—Êtes-vous moins triste, à présent? dit-elle.

—Ai-je été triste, jamais? fit Léon en raillant.

—L'autre soir, vous aviez l'air maussade.

—Le vilain mot, et qu'il faut une jolie bouche pour le faire passer.

—La mienne est horrible!

—Elle ment.

—Pourquoi dites-vous qu'elle ment? Vous ne me connaissez pas.

—Croyez-vous?

—Quel est donc mon nom?

—Il est fort joli, et vous va bien.

—Vous voyez que vous ne le savez pas!

—Je vous le dirai tout bas, ce soir, au dessert, à la Maison-d'Or. Tenez-vous à le connaître?

—Oui, dit Cachemire.

Elle entra à la Maison-d'Or, qu'elle ne connaissait pas encore, comme une reine entre chez elle. Elle monta l'escalier, la tête haute, impérative, insolente, charmante. Elle était jolie à ravir; son teint, ordinairement un peu pâle, animé ce soir-là, rayonnait. Ses yeux jetaient feu et flammes. Elle avait des dents à tout croquer.

Léon de Bruand en agit avec elle comme on fait avec les jeunes tigres. Il lui tendit, jour par jour, juste ce qu'il voulait qu'elle dévorât,—non pas son cœur, mais le bout des doigts,—puis la main tout entière, et un peu le bras, au sortir des théâtres. Dès lors, Cachemire fut à la mode. On félicita Léon sur sa découverte. On jeta des bouquets à Cachemire quand elle chanta des couplets de revue. Le comte lui meubla un entresol rue Taitbout. Elle donna des soirées.

Elle reçut des lettres, des déclarations, des vers. Elle eut des articles dans les journaux. On cita un jeune Valaque qui tenta de se suicider pour elle. On la chercha aux premières représentations; on détourna les lorgnettes du cheval à la mode pour lui donner un coup d'œil, à elle, aux courses. Les photographes implorèrent qu'elle vînt poser chez eux, en passant. Les collégiens achetèrent ses portraits—cartes, pour les contempler, le soir en se couchant, ou à l'étude, derrière leur pupitre éperdûment levé. On fit même sa biographie.

Le père Labarbade rentra un soir chez lui, après une course à Fontainebleau, avec des yeux rouges.

—Qu'as-tu? lui demanda sa femme.

—Rien!

Le père Labarbade prit son petit garçon sur ses genoux, l'enfant avait sept ans déjà, et lui dit tout doucement:

—Au moins tu seras gentil, toi, quand tu seras grand?

—Gentil?... Mais je suis gentil, dit le gamin en faisant la moue et en se dégageant des bras du père.

Il courut se réfugier sous l'égide de madame Labarbade, regardant le vieux avec des sourcils froncés, et disant:

—N'est-ce pas, maman, que je suis gentil?

—Toi, tu es un amour, fit la mère.

—C'est vrai, ça, papa gronde toujours... Je t'aime mieux que papa, toi!

Labarbade se leva brusquement, sortit, tira de sa poche un portrait-carte de Cachemire, qu'il avait trouvé à Fontainebleau chez un papetier, le déchira et marcha dessus avec rage.

A la maison, madame Labarbade taillait au petit Adolphe une tartine de confitures que l'enfant guignait avec des yeux avides en chantant une chanson qui courait Samoreau:

Je viens d'enterrer ma grand' tante,
Je l'ai clouée en son cercueil.
Ell' me laiss' dix mill' livres de rente
Et ça m'aide à porter son deuil.
Je lui fais faire une bière en chêne
Où tout de son long ell' peut dormir.
Je prends bien gard' que rien ne la gêne
Où il y a de la gên' y a pas de plaisir.

Léon de Bruand était bien décidé à ne mettre dans cette liaison avec Cachemire, rien de ce qui était vraiment lui. Son esprit, sa bonne grâce, sa fantaisie, il les accordait généreusement. Mais il comptait, pour ainsi dire, chaque soir, en avare, les molécules de son cœur. Ces sortes de liaisons duraient plus ou moins. Elles se ressemblaient toutes. Comme en naissant, elles portaient avec elle leur dissolvant, Léon se fût parfaitement cru coupable, coupable envers le passé, envers ses souvenirs, envers sa conscience, en accordant à ce qui n'était qu'une distraction le sérieux d'un amour véritable.

Cachemire le trouvait d'ailleurs charmant. Il était sympathique, avec ce quelque chose de dédaigneux qui domine les âmes nées en bas. Cachemire comprenait la supériorité de Léon. Elle en fut d'abord fière, Léon était comte! Elle voulut, quand il lui écrivait, qu'il imprimât chaque fois son cachet sur la cire rouge. Ces armoiries l'amusaient à regarder. Un comte! Elle avait rêvé les titres aussi dans son lit enfiévré de Samoreau! Ses rêves se réalisaient. Au théâtre, elle écrasait ses camarades avec ce nom du comte de Bruand.—On voit bien que vous êtes une parvenue, lui dit un jour Clara Peplum, qui s'appelle Louise de Haris.

Un soir, Léon de Bruand causait de Cachemire avec Gontran de Rives. Gontran est gai, toujours en éveil, bon, un peu rouge, un peu gros, une âme délicate dans une enveloppe de fermier normand.

—Mais, par ma foi, disait Gontran, voilà une aventure qui dure longtemps! C'est une passion...

—Peuh! fit Léon.

—Un caprice?...

—Pas le moins du monde. Je n'ai jamais aimé Cachemire, si la définition du verbe aimer est exacte. Elle m'a séduit et un peu intrigué. Mon vice suprême, la curiosité, a parlé et j'ai voulu savoir où irait cette jeune fille, sachant d'où elle était venue. Aussi bien, cette liaison peut durer longtemps encore. Mon dilettantisme n'est pas lassé. Cachemire m'intrigue. Elle ne s'est pas, jusqu'à présent, dirait un peintre, dessinée. S'il me fallait te faire son portrait j'hésiterais. Bonne? elle ne l'est pas. Ses vices parlent trop haut. Méchante? elle est incapable de l'être. Il lui faudrait déployer une énergie qu'elle n'a point. Elle est comme ses pareilles, paresseuse et vulgaire, avec des traits de madone de Vinci et un charme de fille de Shakespeare. Ce n'est pas la première fois, dans notre vie parisienne, que nous rencontrons des anges du Pérugin dignes tout au plus d'entonner les refrains de Charles Colmance! Seulement, chez elle ce n'est pas la voix, c'est le cœur qui est enroué!

Cachemire demeurait dans cet état de béatitude parfaite qui suit le triomphe. Elle n'ambitionnait plus rien, jouissait du succès, de son luxe, de ses robes, de ses chevaux, de ce coup de féerie qui lui avait fait gravir l'échelle si soudainement. Elle était partout à la fois, étalant ses toilettes, sa joie, son assurance. Quand elle ne jouait pas, elle courait les théâtres deux ou trois fois par soirée; se montrait ici, remontait en voiture, allait là, faisait frissonner sa robe contre la porte des loges ou riait tout haut pour qu'on la remarquât. Elle provoquait les lorgnettes, rendait le feu à son tour, prenait des airs de tête répétés devant sa glace, essayait des sourires, arrangeait sa voilette, donnait un tour à ses cheveux, posait ses mains sur le rebord des avant-scènes. Elle applaudissait le premier comique; aux drames, elle se cachait derrière son éventail quand venait une scène attendrissante comme si tout cela lui eût semblé ridicule, et, au fond, se sentait remuée par les gros effets, les grosses pièces, les gros drames, les féeries épicées, les décors, les pyrotechnies. Elle aimait à dîner dans les restaurants, à souper, insultait les garçons, tachait ses robes et riait. Elle manquait l'heure des répétitions, bravait les amendes, arborait de folles toilettes aux premières, écrasait ses rivales, et semblait adorer Léon pour tous ces succès d'amour-propre qui venaient de lui. Elle se sentait au fond un peu tenue, comme elle disait. Léon passait quelquefois des journées entières chez elle, la faisant causer, la questionnant, l'ennuyant. Il parlait peu, et Cachemire lui disait:

—Ah! que vous êtes drôle! Qu'est-ce que cela vous fait que j'aie été ceci ou cela quand j'avais seize ans?

—Oh! rien, disait Léon.

Alors elle songeait aux propos de ses camarades, aux parties de plaisir des acteurs qu'elle connaissait, aux pique-niques à Asnières ou à Bougival, aux déjeuners sans façon, à la gaieté libre, aux échappées de Bohême, au luxe un instant secoué, et à l'école buissonnière du sentiment!

Léon la voyait devenir tout à coup rêveuse, et souriait en lui-même, car le spectacle menaçait d'être curieux.

Le domestique de M. de Bruand lui annonça, un matin, à l'heure du lever, qu'un M. Célestin Fargeau demandait à lui parler.

—Célestin Fargeau! dit Léon. Qu'il entre!

C'était son ancien précepteur du château de Bruand, un répétiteur que M. de Bruand, le père, avait appelé de Paris à Bruand pendant trois années, un esprit bizarre et indépendant, un professeur capable de s'attacher pour quelque temps à un élève, comme il s'était attaché à Léon, mais improbable, de s'astreindre à un enseignement régulier, et menant à Paris une existence décousue, improbable, à la façon de Lazarille de Tormes,—une vie à la belle aventure et à la vilaine étoile.

Fargeau entra, comme une bombe, dans la chambre de M. de Bruand. Léon était en pantalon du matin en flanelle grise, en chemise de soie rose, et fumait un cigare. Fargeau, pour toute toilette, s'était contenté de brosser dans l'antichambre son chapeau bossué.

Célestin Fargeau avait cinquante ans déjà, de petits fils blancs frisaient dans sa barbe noire, et sa tête commençait à devenir chauve. Il avait le teint pâle de ceux qui vivent la nuit et les rides profondes de ceux qui ont souffert.

Sa physionomie s'éclaira lorsqu'il aperçut M. de Bruand.

—Pardieu, dit-il, vous n'avez pas changé! Je voudrais bien en avoir fait autant.

Puis, après avoir serré la main que Léon lui tendait:

—Or çà, dit-il en se jetant dans un fauteuil et en croisant les jambes, je viens vous demander un service, non pour moi, Dieu merci! mais pour une autre, pour une femme...

—Je suis tout à vous, mon cher Fargeau, dit Léon.

—Voici donc ce que c'est. J'habite, dans le quartier des Batignolles, une maison d'ouvriers où loge une brave femme assez pauvre et très-honnête qui s'est jetée par la fenêtre pas plus tard qu'hier... A vrai dire, elle est tombée, car c'est à la suite d'une querelle de ménage. Bref, elle est fort malade, une côte enfoncée, le tibia et le péroné brisés... Elle est mourante et pas d'argent... Vous comprenez?...

—Merci d'avoir pensé à moi, mon cher maître, dit Léon de Bruand en allant à son secrétaire.

Il prit cinq billets de cent francs et les tendit à Fargeau qui se mit à les plier avec précaution, en homme qui n'est pas habitué à ces paperasses.

—Et quand votre protégée aura besoin d'autres secours, commença Léon.

Fargeau l'interrompit.

—Nous en avons assez pour un moment, dit-il. J'avais eu d'abord l'intention de faire une collecte dans le quartier. Mauvaise idée. Puis, le frère de la femme m'en a détourné. Un brave garçon qui a tout de suite apporté ses économies. Alors j'ai pensé à vous. Ah! ma parole, je suis content de vous avoir revu!

—Me voici, dit aussitôt,—comme si elle eût attendu, pour entrer, la fin de la phrase de Fargeau,—Cachemire traînant sur le parquet une robe de soie vert-chou, garnie de malines noires.

Fargeau se leva de son fauteuil et salua en tendant en avant son crâne ravagé, et Cachemire le regarda d'un air un peu étonné et un peu dédaigneux.

—M. Célestin Fargeau, mon ami, dit Léon de Bruand. Mademoiselle Cachemire, ajouta-t-il en désignant Suzanne.

—Parbleu, je connais madame, fit Célestin, et je l'ai applaudie plus d'une fois.

Cachemire salua à son tour du regard et de la tête.

—Eh bien, fit alors Célestin, la main sur le bouton de la porte. Je vous laisse, mon cher Léon. Merci encore pour notre protégée.

—Quelle protégée donc? demanda tout à coup Cachemire.

—Une pauvre femme tombée d'un troisième étage et à demi-morte à l'heure qu'il est.

—Ah! mon Dieu, fit-elle... une femme?... Et pauvre sans doute?

—Pauvre, dit Fargeau.

—Mais elle doit avoir les os brisés?

—Elle est cruellement blessée. Seulement, la chirurgie est une science superbe et peut-être...

—Ah! la pauvre femme! Vous la connaissez, Léon? dit Cachemire en joignant ses mains gantées.

—Non.

—Eh bien, je voudrais la connaître, moi... Je ne sais pas, ce que vous me dites-là m'a remuée... Elle doit être tout en sang. On voit ses blessures, n'est-ce pas? Conduisez-moi chez elle, monsieur. Mais, au fait, venez avec nous, Léon!

—Soit, fit M. de Bruand.

Il donna ordre d'atteler. Fargeau monta en voiture à côté de Cachemire, en face de Léon. De temps à autre il s'essuyait le front et se penchait à la portière. L'odeur de patchouly qu'affectionnait Cachemire lui montait à la tête et l'étourdissait.

On arriva devant la maison de Fargeau. Cachemire monta la première. L'escalier était gras, humide, et sa robe criait en l'essuyant. Elle se rappelait l'escalier de la chaussée du Maine. Arrivée au troisième étage, elle s'arrêta:

—C'est bien là, n'est-ce pas?

—Oui, dit Fargeau.

—Elle vient ici comme elle irait à l'Ambigu, songeait M. de Bruand.

La clef était sur la porte, Fargeau ouvrit. Après une petite antichambre, dans une pièce éclairée par un feu de charbon de terre brûlant dans un poële de faïence où chauffait une tisane, Cachemire aperçut une femme dont le front était à demi caché sous une bandelette et qui étendait sur la couverture du lit un bras maintenu dans un appareil de bois. La malade fixait sur elle de grands yeux un peu égarés, et, à mesure que Cachemire avançait, semblait plus étonnée et plus inquiète. Tout à coup, elle poussa un cri étouffé, et Cachemire y répondit par un nom, en reculant, toute rouge:

—Victoire!... Comment c'est vous!

C'était Victoire Herbaut. Une vieille voisine, qui était assise au pied du lit, se leva, recommandant de ne pas trop faire parler la malade.

Le visage de Victoire était livide, maigre, effrayant, des yeux enfiévrés dans une face émaciée. Cachemire la regardait en sentant son cœur serré par une sorte d'angoisse. Il y avait en elle plus de terreur que de pitié, mais il y avait une émotion vraie.

—Oh! ma pauvre madame Herbaut, dit-elle.

—Oui, articula faiblement Victoire... voilà comme on se retrouve... C'est fini, moi... vous savez, c'est Herbaut qu'est cause de tout... J'avais déménagé, pour l'éviter. Il revenait toujours me faire des scènes. De Plaisance au quartier de Clichy il y a loin, je me disais: Il ne viendra plus... Est-ce qu'il saura où je suis? Ah! bien, il l'a su, et rapidement encore. Il est revenu.... toujours ivre, ma pauvre Suzanne, toujours...

Cachemire avait tressailli à ce nom de Suzanne qui n'était plus le sien. Elle fit à madame Herbaut, un signe pour lui dire de se taire.

—Non, non, dit Victoire... Je veux vous dire... Mais asseyez-vous donc, messieurs, fit-elle en tournant ses grands yeux vers Fargeau et M. de Bruand. Madame Grédouard, approchez donc des chaises... Alors, je vous disais, il est revenu. Il m'a frappée... Je l'ai mis à la porte, une fois, deux fois... Mais, l'autre soir, il est arrivé, sentant l'eau-de-vie. Il voulait de l'argent. Je n'en ai plus, moi. Il a recommencé ses menaces. Seulement, cette fois, il avait l'air si égaré,—des yeux d'assassin il avait—que j'ai eu peur... J'ai ouvert la fenêtre pour appeler, et, comme il revenait avec un tabouret levé, je me suis penchée et voilà; je suis tombée. Je suis dans un joli état, si vous me voyiez... Tenez, dit-elle en allongeant son bras.

—Madame Herbaut! s'écria madame Grédouard la voisine, le médecin a recommandé l'immobilité, vous savez...

—C'est vrai... Quoique ça me semble bien inutile, allez. Je suis délivrée... Mais c'est mon pauvre Joseph...

—Joseph! fit Cachemire en essayant de sourire...

—Oui, continua madame Herbaut, il est allé chercher Herbaut au fin fond d'un cabaret où il se cachait, et il l'a traîné chez le commissaire de police. Seulement, en se battant, Herbaut lui a donné un coup de couteau dans le bras. On dit que ce ne sera rien. Je le voudrais... Joseph! Il me parlait de vous l'autre jour. Il ne vous en veut pas...

—Mais vous, fit Cachemire en interrompant brusquement madame Herbaut, vous souffrez beaucoup, dites?

—Pas trop, vous savez. Je m'en vais. Je le sens bien. Je suis presque contente!

Cachemire se sentait mal à l'aise dans cette chambre, en présence de cette femme qui ne connaissait pas Cachemire et qui se souvenait de Suzanne. Elle regardait Léon de Bruand comme pour l'interroger et chercher s'il devinait quelque chose. Ce nom de Joseph, ainsi jeté dans le milieu de ces confidences, l'avait un peu effrayée. Léon, causant tout bas avec Fargeau, paraissait ne rien entendre.

Cachemire n'était pas encore bien revenue de l'étonnement que lui avait causé cette rencontre ou plutôt ce heurt avec Victoire Herbaut. «Comme c'est étrange! pensait-elle.» Quant à Victoire, elle ne voyait même pas la bizarrerie de la rencontre. Elle ne se rendait plus compte de ce qui arrivait. Sa tête était comme brisée. Elle regardait, sans la bien voir, la robe verte de Suzanne. Elle songeait à toute autre chose qu'au présent; elle évoquait le passé, les débuts de Suzanne, ses amours avec Joseph... Elle allait en parler, lorsque Cachemire se pencha brusquement sur elle et lui dit tout bas:

—Ne dites rien, madame Herbaut, mon époux est ici!

—Ah! vous êtes donc mariée, Suzanne? fit Victoire avec un étonnement douloureux.

Elle ajouta un moment après, tout bas aussi:

—Certainement, Joseph ne vous aurait pas faite aussi riche. C'est égal, il vous aimait bien!

On entendit, à ce moment, la clef qui grinçait dans la serrure.

—Justement c'est Joseph! dit madame Herbaut.

Cachemire devint pâle. Léon se leva, et regarda la porte qui s'ouvrait. Joseph entra, le bras gauche en écharpe, sa casquette sur la tête et s'arrêta un peu saisi devant tant de monde. En apercevant Cachemire, il rougit, recula légèrement, hésita; puis, ôtant sa casquette, il la salua sans mot dire, et M. de Bruand après elle, puis il tendit la main à Fargeau.

—Mon ami, lui dit Célestin à l'oreille, j'apporte de l'argent. Vous êtes sauvés!

—De l'argent? cette bêtise! c'est madame qui le donne peut-être?

—Non, dit Léon qui avait entendu, c'est moi, monsieur, et je vous le prête. Vous me le rendrez quand vous pourrez.

Joseph avait pris les billets de banque, les regardait, hésitait, ne savait que dire.

—Voici ma carte, fit M. de Bruand. Quand votre sœur sera guérie et que vous pourrez travailler, songez seulement à votre créancier.

Joseph était maintenant horriblement pâle, ne comprenant point, n'osant prendre ni refuser.

—C'est que vous ne savez pas, commença-t-il.

Fargeau lui saisit la main droite et lui dit à l'oreille:

—C'est de nous qu'il vient, non pas d'elle!

Léon s'était déjà éloigné. Il attendait sur le palier.

Cachemire se pencha de nouveau sur Victoire:

—Je reviendrai, dit-elle.

—Oui, n'est-ce pas? revenez, fit la mourante.

Sa voix tremblait.

Quant à Cachemire, un peu pâle sous son blanc, elle ne regardait pas Joseph. Mais, tout à coup, son assurance lui revint, elle alla droit à lui, lui tendit la main et, découvrant ses dents entre ses lèvres peintes:

—Faisons la paix, dit-elle.

—La paix? répondit Joseph. Sommes-nous donc en guerre?... Il y a quinze jours, je vous ai fait votre entrée, au premier acte. Vous savez, chevalier du lustre. On va au théâtre comme on peut!

—Eh bien! votre main?

—La voici.

—Viens me voir, lui dit-elle tout bas.

Il répondit tout haut:

—Vous demeurez trop loin.

Célestin Fargeau offrit son bras à Cachemire pour descendre l'escalier. Il en était fort embarrassé et s'accrochait dans ses jupes. Alors il riait.

A la porte, Léon lui dit sérieusement:

—Il s'est passé là-haut une comédie... l'avez-vous remarquée, Fargeau?... Qu'en dites-vous? Pour moi, je trouve affreux ce mélange de sang et de patchouly.

—C'est de l'antithèse! fit Célestin. Les chevaux emportaient Léon et Cachemire.

Il tira de sa poche une pipe en écume, vieille et noire, et l'alluma dans la rue, après avoir refoulé le tabac sous son pouce. Puis, tout en fumant, il redescendit, comme il disait, «vers Paris,» et, s'arrêtant parfois aux étalages des bouquinistes, examinant les gravures anciennes et les tableaux enfumés, il arriva rue Racine, devant une façon de petit café dont il ouvrit la porte brusquement, en habitué. En l'apercevant, la dame du comptoir, éternellement assise à la même place, parmi les bocaux de chinois, les prunes à l'eau-de-vie, les drageoirs en plaqué, garnis de morceaux de sucre disposés symétriquement, lui adressa un sourire stéréotypé. Il porta la main à son chapeau, machinalement et alla s'asseoir dans un coin. Sans lui demander ce qu'il désirait le garçon lui apporta une canette de bière et les journaux.

—Avez-vous vu M. Terral? demanda Célestin.

—Pas encore.

—Quand il viendra, vous nous donnerez les échecs.

Il ouvrit un des journaux, le parcourut rapidement en homme qui sait lire, et en déplia un autre dont il prit le suc de la même façon. De temps à autre, il arrosait sa lecture d'une gorgée de bière et s'arrêtait pour regarder tournoyer la fumée de sa pipe.

Depuis vingt ans que le Café Athalie existait, Fargeau avait ainsi dépensé bien des heures, à la même table, causant, jouant, développant volontiers ses idées, toujours bizarres, étonnantes quelquefois et laissant le temps passer, pour les choses, sans se douter que l'âge venait et que les auditeurs n'étaient plus les mêmes.