IV
Célestin Fargeau était comme le produit de la paresse et du dédain, une sorte d'étranger, dans cette civilisation qui se fait tous les jours plus hypocrite à mesure qu'elle se décompose davantage, un déclassé, un inutile, un bohème. Il avait fait de tout, hormis peut-être une malhonnêteté. Avec mille cordes à son arc, il n'était jamais parvenu à toucher le but. Né pauvre, il avait vécu pauvre, bien résigné à mourir de même. Il avait été élevé par un vieil oncle, assez riche, qui devait le faire son héritier. Mais une aventurière survint, et l'oncle ne put léguer à son neveu une fortune qu'il n'avait plus. Célestin s'en consola, entra à l'École Normale, travailla modérément et devint professeur. On l'envoya en province, à Lisieux, faire la classe à quelques marmots mal débarbouillés.
Célestin était un esprit avide d'espace, désordonné, systématique, enclin à l'ennui. Au bout d'un an, il donna sa démission. Un vieux bonhomme, qui habitait Pont-l'Evêque, le choisit pour le précepteur de son fils. Fargeau, au milieu des rues paisibles de la petite ville, regardant les anciennes maisons aux murs couverts d'ardoises, déchiffrant sur l'église les inscriptions du temps des baillis ou de Robespierre, passait, bâillant sa vie du matin au soir. Quand il avait quelques heures devant lui, il allait s'asseoir sous les pommiers, fumait sa pipe et regardait, s'étendant au loin, la grasse campagne de la vallée d'Auge. Au fond, cette existence de province l'étouffait. Mais, né paresseux, l'inactivité le retenait malgré lui, par de molles attaches, dans ce coin de la Normandie, où la vie est saine et facile.
Il le quitta pourtant, revint à Paris, essaya d'y faire sa trouée, lutta comme un autre et longtemps, fit taire son besoin de repos, son humeur rêveuse, tenta çà et là plus d'une voie, fut repoussé, prit en dégoût le succès et se retira dans un coin, comme en quelque fossé, pour y végéter, en attendant qu'il y mourût.
Sans haine, d'ailleurs, acceptant sans protestations la vie qu'il s'était faite ou qu'on lui avait faite, comprenant tout, sachant tout ou devinant tout. Frotté à tous les mondes dans sa vie de hasards et de rencontres, il avait été professeur, répétiteur, pion à l'occasion, et la plupart de ses anciens élèves le saluaient encore; il avait écrit des livres sans les signer, des dictionnaires, des manuels technologiques, des encyclopédies, des prospectus; il avait été commis dans un magasin de nouveautés, tenant des livres, inspecteur de l'affichage, prote dans une imprimerie, voyageur de commerce, rédacteur en chef d'un journal philosophique, La vraie Morale, écrivain public, et que de choses encore, lorsque, les positions dites stables lui paraissant à la longue un peu bien changeantes, il se résigna—en riant—à vivre de flânerie, de rêverie, d'aventures, travaillant selon le hasard, corrigeant les ouvrages des écrivains amateurs, donnant des leçons de sanskrit et de malais, collaborant à des dictionnaires improbables, toujours anonyme, toujours exploité, toujours dédaigneux.
Sa tête était un pandœmonium littéraire et scientifique. Toute la bibliothèque philosophique de Ladrange s'y était casée. Ses systèmes, ses souvenirs, ses lectures, ses chimères s'y heurtaient avec des chocs bruyants. Il était pythagoricien, anti-platonicien—c'est lui qui appelait Platon, «le penseur autoritaire, le Bossuet des Grecs,»—un peu swedenborgiste, babouviste, connaissait par cœur le Moniteur de la Révolution, taillait et rognait dans les héros de 1793, les jugeait curieusement, en politique qu'il était et aussi en moraliste, pouvait à la moindre réquisition, citer les dates et les faits les plus nébuleux, et n'ignorait rien, ni du passé, ni du présent;—prêt à donner un jugement sur toute la dynastie des Tchin et un renseignement sur l'article de tel ou tel publiciste, en telle année, dans tel journal ou telle revue.
Célestin Fargeau eût fait la fortune d'un polémiste. Sa mémoire avait gardé, dans leurs moindres détails, tous les faits de l'histoire des trente dernières années. Mais de cette science et de cette netteté d'impressions et de souvenirs, il ne se servait que pour se faire écouter des habitués du Café Athalie.
Depuis quelque temps, Fargeau, en réalité peu liant de sa nature, avait l'habitude de faire, chaque jour, avant le dîner, sa partie d'échecs avec un jeune homme, Fernand Terral, qui passait parfois de longues heures à causer «avec le philosophe.» Fernand Terral avait vingt-huit ans «tout au plus.» Mais, désillusionné, sceptique, amer, l'esprit faussé, il était l'aîné de Fargeau par ses propos et ses idées. Fargeau, au milieu de toutes ses traverses, avait conservé la foi. Il s'irritait souvent, et fulminait, mais ne savait nier. Il lui plaisait d'ailleurs de converser avec ce Terral, si éminemment intelligent, embrassant toutes choses, l'esprit à fleur de peau, comme les désirs et les appétits.
C'était lui que Fargeau attendait. Le jeune homme ne tarda pas, vint s'asseoir en face de Fargeau qui lui donna la main, et demanda de l'absinthe.
On se mit à jouer aux échecs. Fargeau, patient et mathématique, eut rapidement battu son adversaire; Terral, au surplus, paraissait distrait. Sa main manœuvrait les pièces du jeu avec fièvre, son œil noir regardait devant lui, presque sans voir.
—Mais surveillez donc votre jeu! disait Fargeau de temps à autre.
Terral haussait les épaules, comme pour s'accuser, et continuait à songer à toute autre chose qu'à sa Tour et à son Fou.
Grand, maigre, la peau brune, les cheveux longs et noirs, très-brillants, un peu bouclés, le nez gros, légèrement bossué, les joues presque imberbes, mais de grosses moustaches relevées en croc, à la façon de quelque raffiné, le menton carré, solide, la main nerveuse et fine, la souplesse et la force réunies, un grand charme et en même temps une résolution énergique dans ses yeux noirs, presque en même temps doux, caressants, menaçants, pleins d'éclairs, et pleins de promesses, Terral se campait fièrement, marchait d'ordinaire comme si le bitume ou le pavé eussent été conquis par lui, élargissant la poitrine, aspirant l'air à pleins poumons, la tête en feu, les narines ardentes. Il avait les poches plates; mais il portait avec désinvolture ses vêtements, les rendait élégants en les arborant un peu à la façon d'un «premier rôle» de théâtre, et passait dans la rue la tête haute, avec quelque chose de méprisant qui lui allait bien.
Ainsi s'affirmait-il d'habitude dès la première vue. Mais ce jour-là, songeur, un peu abattu, il rêvait. Fargeau s'en aperçut, se mit à rire. Cette nature complexe, bruyante, audacieuse, prête à toute escalade et en même temps à toute raillerie, lui fournissait un curieux sujet d'étude. Cet homme revenu maintenant du voyage au pays d'Espérance—prenait plaisir à analyser ce singulier type d'ambitieux.
—Voyons, dit-il brusquement, ne jouons plus, cela est plus simple. Les échecs vous importent peu aujourd'hui.
—Ma foi, fit Terral, à la vérité, ce n'est pas cette partie qui me tient au cœur, mais celle que je joue avec la fortune. Je commence à désespérer.
—Allons donc! si cela était vrai, vous ne le diriez pas.
—C'est possible. Et j'ai pourtant comme une appréhension de défaite. Il y a longtemps déjà que je lutte à Paris.
—Un an peut-être?
—Deux ans!
—Oh! oh! dit Fargeau en riant. Il y a trente ans pour le moins, moi, et je me suis résigné à ne plus vaincre.
—Oui, vous êtes né heureux, vous, satisfait de tout, vous, un sage!
—Joli titre! Pourquoi pas Socrate tout de suite!
—Quant à moi, je m'irrite à la fin, je désespère. Je ne vois rien venir, rien éclore. Toutes mes espérances crèvent comme des bulles de savon. Je deviens haineux, j'attends, et j'attends depuis trop longtemps. Je suis de ceux à qui le succès prompt, le luxe, la vie large,—la seule vie!—doivent arriver aussitôt, sous peine de rejeter parmi les classés un affamé de plus et des dents féroces.
—Ah! c'est charmant, dit Fargeau en hochant la tête, et voilà une excellente façon de prendre patience. Mais, que diable espériez-vous rencontrer à Paris, en quittant votre province? La poule aux œufs d'or. Il y a longtemps qu'on l'a mise à la broche. Le plat est épuisé. On n'en fait plus. Or, comme ce rôti fantastique me fait songer au repas du soir, laissons la partie et allons dîner. Nous causerons inter pocula.
Ils sortirent.
Terral, dans la rue, marchait, regardant les pavés, sans mot dire, et Fargeau, passant son bras sous celui du jeune homme, l'examinait en dessous. Il le conduisit ainsi par la rue Monsieur-le-Prince, jusqu'à l'escalier qui mène à la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Ils escaladèrent les marches, et se trouvèrent presque aussitôt à l'entrée d'une sorte de boutique sans enseigne, dans laquelle on apercevait du dehors deux longues tables pouvant donner place chacune à trente convives.
—Table d'hôte habituelle, dit Fargeau. On dîne fort mal; mais il n'est pas question de plaisir; c'est un devoir strict que la nature nous impose, et que nous accomplissons en faisant la grimace.
Quelques dîneurs avaient déjà pris place. Devant eux on venait de placer leurs bouteilles à moitié pleines, cravatées de serviettes avec des ronds par-dessus les goulots. L'un avalait un potage tandis qu'un autre dépêchait un roastbeef et que le voisin mâchait une salade. La nappe portait des taches variées, dont l'analyse aurait exercé la sagacité des chimistes. Autour de la table circulait une jeune fille maigre et brune, d'une beauté douteuse, mais dont les grands yeux noirs et les lèvres d'un rouge vif paraissaient exercer une magnétique influence. Les intonations des habitués prenaient une douceur évidente quand ils adressaient à mademoiselle Julie leurs humbles suppliques. On n'entendait point d'ordres impératifs comme: Garçon, mon veau!—Sacrebleu! garçon, vous vous moquez du monde? il me semble que vous ne pressez guère ma saucisse! Mais:—Auriez-vous l'extrême obligeance, mademoiselle, de me faire donner un gigot braisé? Et, visiblement, il y avait une caresse dans la simple demande qu'on faisait d'un fromage de gruyère. Bien des espérances voletaient autour du tablier sale et des mains rouges de mademoiselle Julie.
Une femme d'un âge respectable et de cet embonpoint qu'on s'obstine à qualifier de raisonnable alors qu'il est un défi jeté à l'anatomie remplissait le comptoir. Son œil d'aigle veillait à tout. Elle tenait le livre où étaient inscrits les comptes des clients. Et, à sa façon de saluer chaque nouvel arrivant, il était aisé de mesurer exactement le crédit dont chacun jouissait dans la maison.
Généralement, les tables d'hôte du quartier Latin offrent cette particularité, qu'elles sont hantées presque exclusivement par des jeunes gens appartenant à une même province. Telle n'est remplie que de Bretons, telle autre que de Poitevins. Et malgré ce lien apparent, il est bien rare que les habitués se traitent entre eux comme des camarades. On remarque des groupes de cinq ou six personnes, le plus souvent amis de collége, quelquefois réunis par cette communauté de plaisirs que créent des budgets identiques, mais la conversation ne se généralise guère. Après le repas, chacun tire de son côté. On se rencontre, on ne se lie pas. Il faudrait forcer les couleurs, si l'on voulait donner à ce détail de mœurs une physionomie plus accentuée.
En face de Terral trois étudiants parlaient examen, boules blanches, Colmet d'Aage, Oudot, Bugnet et Machelard. Le sujet paraissait inépuisable.
A côté on dissertait sur la célébrité du bal Bullier; le sujet paraissait bien plus inépuisable encore.
—Savez-vous quel est le bonheur pour moi? dit brusquement Terral à Fargeau qui mangeait lentement, selon le précepte de l'école de Salerne.
—Voyons, fit l'autre.
—C'est le luxe, le tapage, le bruit, les passants éclaboussés, les grands lévriers suivant la voiture que l'on conduit soi-même, la vie des eaux, le jeu, la table, la femme, la femme surtout...
—Quelle femme? dit Fargeau froidement. Nous en avons de plusieurs espèces. Il s'agirait de s'entendre.
Il vit l'occasion de placer là un de ses systèmes, posa sur la nappe maculée sa fourchette et s'essuyant la barbe:
—Écoutez-moi une minute, une seule, voulez-vous?
—J'écoute.
—C'est toute une théorie. Sans avoir eu beaucoup de maîtresses, dit Fargeau, j'ai appris, je crois, à connaître la femme. J'ai bâti pour l'espèce un tableau de classificateur. Je divise les femmes en femmes de basse-cour, comprenez-vous? et en femmes de proie. Il y a bien encore les oiseaux à plumage doré et charmant; inutiles ceux-là! Je n'en dirai rien. Les femmes de basse-cour, saintes femmes très-inconnues dont on ne parle point, les mères, les sœurs, les poules qui couvent les œufs, élèvent leurs petits, et se contentent d'être dévouées, compatissantes, utiles, et qui traduisent le mot séduction par dévouement. Puis, les femmes de proie, celles-ci fort répandues et que mon amour de l'histoire naturelle m'a fait particulièrement étudier. Il en est des femmes de proie comme des oiseaux rapaces, et les livres de fauconnerie vous en apprendront tout autant sur les mœurs de ces créatures que les travaux des moralistes. D'ailleurs, sans être matérialiste, il faut avouer que l'anatomie peut expliquer bien des choses. En fait d'oiseaux de proie, il y a les rapaces superbes et les oiseaux de la haute et de la basse volerie. Cherchez bien, cette division vous la trouverez non-seulement dans l'ornithologie, mais ailleurs. Chez les oiseaux, à côté des gerfauts, des sacres et des faucons, oiseaux rameurs aux doigts déliés, aux serres élégantes dans leur longueur féroce, il y a les voiliers, griffes ramassées, doigts gros et courts, les voiliers saillants, comme on dit. Les premiers font partie de la haute, les seconds de la basse volerie. Il y a encore les voiliers communs, dits ignobles, et que les fauconniers n'employaient pas, les vautours, les milans, les orfraies, les balbazards... toute une race sanguinaire qui s'affirme à coups de becs et de griffes. Eh bien! regardez la ménagerie parisienne et dans la serre des femmes, ne trouvez-vous pas tout d'abord cette haute volerie qui porte un plumage soyeux, des ongles rosés et des mains fines? Race d'oiseaux de proie qui dissimule sa férocité sous son élégance et se promène au bois, richement parée comme le faucon couronné d'une aigrette sur le poing du fauconnier. Puis, à côté, la famille nombreuse des éperviers, famille intermédiaire, aussi avide, moins civilisée, ne dissimulant rien de ses appétits, dévorant au grand jour la proie convoitée, le butin volé, moins dangereuse quoique plus gourmande, puisqu'elle est moins hypocrite et qu'elle garde dans ses mains liantes, les lambeaux de chair qu'elle a déchirés. Enfin, tout au bas de l'échelle, la tourbe au vol circulaire des buses et des harpies, toute fangeuse de boue, toute souillée de carnage, troupeau terrible qui rongerait encore plus que le foie de Prométhée, qui lui déchirerait le cœur, engloutirait son cerveau et fouillerait du bec jusqu'à son âme. Notez que je ne parle que des oiseaux diurnes; les chauves-souris et les hiboux, je ne m'en inquiète guère. C'est l'affaire de la police et du garde-champêtre, homme charitable qui les tient de l'œil et du bâton. Je me contente de ce qui se voit, de ce qui nous menace. Les oiseaux nocturnes ne sont pas les plus dangereux et je les plains de n'être pas faits pour la lumière. Mais ces oiseaux de proie qui dépèceraient tout un troupeau si on les laissait faire, que n'ai-je des ciseaux pour rogner comme il faut leurs griffes! Tiens! ajouta Fargeau, j'allais oublier l'aigle, l'oiseau royal des naturalistes, le plus redoutable, le plus majestueux et aussi le plus féroce des oiseaux de proie, au demeurant assez lâche et vivant de charognes souvent, lorsque la proie vivante est dangereuse à conquérir. Eh bien! ne trouvez-vous pas que nos femmes de proie ont aussi leurs aigles? De grande taille, l'envergure surprenante, le regard embrassant des lieues entières de terrain, examinant la proie de là-haut, tombant tout à coup et comme la foudre sur le mouton bêlant, puis, les ailes en éventail, toute grandes, regagnant son aire. Voilà dona Aquilina. J'imagine que les courtisanes de grande race appartiennent à cette famille. Pour moi, qui n'ai regardé mademoiselle Cachemire qu'avec les yeux du physionomiste, je puis vous affirmer qu'elle a—en petit modèle, réduction Collas,—de l'aigle le regard implacable, perçant, la serre puissante et l'appétit farouche. Avis au berger. Ici il fera bien de prendre sa fronde s'il veut conserver ses moutons. Et pourtant qui sait? vous trouverez peut-être des philosophes qui proclameront la nécessité de ces vampires! Le doux Joseph de Maistre plaiderait leur cause comme il a plaidé celle du bourreau, lui qui veut que tous les êtres soient in mutua funera... Souvenez-vous de ces fameuses Soirées de Saint-Pétersbourg: «Il y a des insectes de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie et des quadrupèdes de proie!» Il n'oublie que les bipèdes,—les femmes de proie,—le Savoisien!
—Et maintenant, dit Fargeau en reprenant sa fourchette, il s'agirait de savoir si c'est la femme de proie que vous appelez la femme!...
—Pardon, demanda Terral comme s'il n'eût entendu et retenu qu'un nom de toute cette tirade... vous avez dit que vous connaissez Cachemire?
—Oui, Cachemire.
—Cachemire, du Vaudeville?
—Cachemire, du Vaudeville.
—La maîtresse de M. de Bruand?
—M. de Bruand est mon ancien élève, et c'est chez lui que j'ai vu mademoiselle Cachemire.
—Ah! dit Terral, votre élève?
—Mon seul élève, je peux dire, et j'en suis fier.
—Cachemire! murmurait Terral, devenu tout à coup silencieux. Il entrevoyait, derrière ce nom, tout un monde de voluptés ignorées, de surprises et de fièvres. Il lui venait à l'esprit d'âpres tentations. Dominer cette femme, qui dominait Paris, et—par cette femme,—Paris lui-même, car il allait aussi vite, l'impatient!
—Et la reverrez-vous? demanda-t-il à Fargeau.
—Cachemire?
—Oui.
—Demain peut-être, si elle revient au chevet de Victoire Herbaut.
—Victoire Herbaut?
—Une pauvre femme qui se meurt dans ma maison et que M. de Bruand et sa maîtresse sont venus secourir aujourd'hui.
—Mais, demanda Terral en levant sur Fargeau des yeux résolus, ne pourrais-je aussi secourir cette femme?
—Quelle idée, fit Célestin. Au contraire!
—J'irai donc demain! dit Terral.
—Demain?
—Demain.
—Va pour demain! fit Célestin Fargeau.
Jusqu'à la fin du repas, Fernand Terral, qui avait vu Suzanne au théâtre, au bois, un peu partout, la regardant, la contemplant, l'enviant, ne songea qu'à celle qu'il appelait, comme Fargeau, comme M. de Bruand, comme tout le monde, mademoiselle Cachemire.
La famille de Fernand Terral était une famille de petite bourgeoisie; le père avait été huissier, mais sa vue affaiblie l'avait forcé au repos. Il vivait de peu à Saint-Mesmin, près de Mussidan, plantant ses choux, mais très-hargneux, très-irrité contre la destinée. Veuf d'ailleurs, ce qui le consolait un peu, il avait obtenu pour son fils une bourse au collége de Bergerac. C'est là que Fernand avait grandi, enfermé toujours, en butte aux attaques, car ce titre de boursier est comme un point de mire de railleries. De bonne heure pris entre l'humeur acariâtre d'un père vieux et n'entendant rien aux premiers élans de la jeunesse et la méchanceté de ses condisciples, Fernand s'était posé ce hardi problème, qui est celui de la vie même: vaincre! Vaincre les concurrents et les obstacles, sauter par-dessus les fossés, culbuter les ennemis, et ne s'embarrasser point d'inutiles et gênantes amitiés. On appelle cela jeter son lest.
Mais au lieu de marcher à cette victoire par les routes droites et larges, Fernand, peu instruit, assoiffé de jouissances, comprimé et aspirant à la libre satisfaction de ses besoins, se dicta dès son entrée dans le monde, ce programme net, farouche, absolu: Arriver, coûte que coûte et quand même!
C'est l'idéal, c'est la règle de bien des gens.
Fernand Terral était de cette race de combattants acharnés qui disputent, comme avec des crocs, leur proie dans la mêlée humaine. Il lui fallait sa place à tous les soleils, une place large qu'il entendait conquérir, sinon par le mérite, du moins par la force. La nature l'avait fait beau, hardi, entreprenant. Elle lui avait donné l'audace, la grande vertu qui devient si facilement le grand vice. Il lui était permis de beaucoup oser: il avait les épaules assez larges pour supporter bien des espoirs écroulés, bien des châteaux en Espagne tombant tout à coup en ruines. Mais il voulait arriver vite, aller droit au but, sans se demander où et sur qui il marchait.
Il avait soif, il avait faim. Soif de toute liqueur, faim de la vie parisienne, des mets recherchés, de ce je ne sais quoi de pimenté que la grande ville, inépuisable, donne en détail et vend en gros. Avec de telles idées on ne peut rester longtemps en province, à regarder les canards barboter dans le ruisseau de la rue. Fernand quitta Saint-Mesmin. Le jour même partait pour Paris, par le même train, un compatriote de Terral, un peintre, Charles Bourdenois, qui allait tenter, lui aussi, la fortune. Ils avaient été amis d'enfance, et, à Coutras, pendant la longue attente du train qui vient de Bordeaux, ils échangèrent bien des rêves. On se quitta à Paris. Bourdenois allait loger à Saint-Denis, chez un parent, contre-maître dans une usine, «s'enterrer,» songeait Fernand. On s'était promis de se revoir. Deux heures après, Fernand ne songeait pas plus à Charles Bourdenois qu'il ne songeait au vieux père Terral, enfoncé dans sa vieille maison de province, seul à présent, comme dans une tanière.
Et qu'allait-il faire à Paris, ce Fernand? Qu'allait y faire Cachemire? Attendre le hasard et, au passage, le harponner. Fernand n'avait pas d'état. Le père Terral n'avait pas voulu payer les inscriptions de droit. L'autre, d'ailleurs, ne tenait pas à s'enfermer encore dans l'école. Il n'avait ni place, ni protecteur, ni talent, ni métier. Mais il était sûr d'avoir tout cela un jour, ou plutôt de s'en passer. Un instant, il songea à se faire homme de lettres. Il y a tant de gens qui remplacent la vocation par l'aventure! Il aurait pu réussir. Il laissa passer le temps, il ne commença pas, il prit bientôt en dégoût toute carrière, vécut d'expédients; un été, à Baden, par hasard, il gagna quelques mille francs, et, souriant à cette chance palpable, rentra à Paris, joua à la Bourse, mangea tout.
Mais le temps avait marché et Fernand avait vécu,—c'était quelque chose,—de plus, quelques-uns commençaient à le connaître à Paris.
Être connu! C'était là son rêve! Non pas qu'il aimât la célébrité! Cela ne se monnaye pas. Mais la réputation, c'était le premier échelon de la fortune. Un homme connu est plus qu'à demi arrivé. Il trouve des protecteurs à revendre, et des amis, et des commanditaires, et des prêteurs, et des garants. Donc, Fernand Terral voulait être connu. Connu par quelque action d'éclat, par quelque excentricité, par quelque scandale, que lui importait, mais connu. Parfois, sa pensée se fixait sur quelqu'un des privilégiés de Paris, des illustres du boulevard, et il se disait: «Si je me mêlais à cette vie, si je me trouvais sur son chemin!»—Ou encore, songeant à telle héroïne de la vie facile:—«Si on la voyait à mon bras, un soir, se disait-il, je serais en lumière le lendemain.» Ainsi raisonnait Fernand Terral lorsque Célestin Fargeau lui proposa de le présenter à Cachemire.
C'était peut-être l'occasion qui venait. Fernand se tenait encore en marge de ce monde parisien où régnait Cachemire, mais il en connaissait tous les secrets et toutes les misères. Riche, il aurait pu s'y introduire brusquement, de par le droit du plus offrant; artiste ou écrivain, il aurait eu là comme les autres, ses grandes ou ses petites entrées. Inconnu, il lui fallait ruser ou s'imposer par quelque violence. Il avait vu Cachemire, elle était déjà de celles qui, folles, vivent selon le principe du sage, dans une maison de verre. Paris tout entier est dans le secret de la vie de ses héros. La Chronique, cette Renommée aux cent plumes, s'était emparée de Cachemire, de ses vêtements, de ses appartements, de sa façon d'être. On la pourctraiturait à l'envi, on retrouvait sa photographie dans les Courriers de Paris aussi fréquemment qu'aux vitrines de la rue Vivienne. Sa jolie tête brune était célèbre, son sourire,—elle souriait de ses lèvres rouges et de toutes ses dents blanches—était banal. On retrouvait partout ses beaux cheveux, légèrement ébouriffés sur son front mat, son nez un peu gros et spirituel, ses yeux de feu. Ces yeux-là avaient rendu fou le quart de Paris. Elle avait de rusées façons de les alanguir, de les adoucir, de les mieux attiser en amortissant leur éclat. Sa tête penchait gracieusement sur son cou estompé à la nuque de cheveux fins, comme ceux qui se jouaient sur ses tempes. Elle avait des mains d'enfant, des mouvements de créole. Sa pâleur qu'elle affectait, qu'elle préparait, ajoutait à sa séduction. Sous la poudre et les pâtes on eût retrouvé le ton brun et savoureux de sa peau de paysanne.
Un journal parisien avait publié—par le menu, comme un commissaire-priseur—l'inventaire de l'appartement que lui avait meublé, rue Saint-Georges, M. Léon de Bruand. L'antichambre donnait sur la salle à manger, en vieux chêne authentique avec d'horribles magots, et des coquetteries de Saxe. Trois portes: ici le salon, là le boudoir, à droite la chambre à coucher. Dans le salon, tendu de blanc, avec un plafond peint par Voillemot—par Voillemot ou par Chaplin—des jardinières garnies de bruyères rosées, de cathaléas et de fusains du Japon teintés de pourpre. Dans le boudoir, des meubles roses, un portrait de Cachemire avec une dédicace, une coupe craquelée pour les cartes!—une chiffonnière de laque, pour les billets doux. Deux hécatombes! Que de tendresses ignorées, de dévouement dédaigné, d'amour méconnu. Puis on entrait dans la chambre où le lit blanc, couvert de dentelles, se reflétait dans une psyché garnie d'amours joufflus. C'était le rêve! Terral, en passant dans la rue, depuis que Fargeau lui avait parlé, avait regardé les fenêtres de cette chambre où dormait Cachemire, les volets encore fermés à midi.
Elle avait une façon à elle de se vêtir qu'elle avait trouvée d'intuition. Mise, avant toutes, à la mode du premier empire, elle portait la taille haute, les cheveux à la grecque et les jupes unies. Une longue robe blanche, quelques rubans pourpres dans les cheveux, aux bras et au cou des cercles d'or, et la voilà charmante. Elle avait surtout la manie des chapeaux; elle en changeait chaque jour. Certain chapeau orné de plumes de pintades eut seul l'honneur d'être porté une semaine. Un jour, elle eut l'idée de compter ceux qu'elle entassait dans un coin. Cent vingt chapeaux! Et tous frais et tout neufs. M. de Bruand la trouva les jetant en riant à sa femme de chambre qui les recevait à la volée.
Terral savait tout cela. Et il allait voir cette femme! Fargeau le prit par le bras; ils montèrent en causant de Montparnasse à la rue des Dames. Toujours les longs espoirs échangés en chemin!
—Quelle ville, disait Terral, et quels hommes ceux qui la tiennent dans leurs mains ou sous leur genou.
—Ah! çà, mais, s'écria Fargeau en riant, vous me faites l'effet d'être un cerveau chauffé à trente-six atmosphères. Dominer Paris, diriger les foules! C'est un joli état parbleu. Voulez-vous un moyen d'y arriver? Ayez du génie. Appelez-vous Victor Hugo ou Balzac, et ne vous inquiétez de rien, c'est fait! Eh! vraiment oui, c'est la grande ville! Que de gens ont la soif de Paris, l'hystérie de Paris! que de gens partent pour Lutèce, un beau soir, à pied, comme les grands hommes marchent aux conquêtes futures, comme Fabert a emboîté le pas vers le bâton de maréchal de France, comme Amyot s'est lancé par les chemins, pour ce Paris qui était aussi l'intelligence et la lumière de son temps. Il n'y a qu'une ville comme celle-là au monde. A Paris, du jour au lendemain, du matin au soir, du soir au matin, un homme est célèbre, une femme est illustre, pour un héroïsme, pour une infamie, pour un chef-d'œuvre, pour un bon mot, pour un dévouement, pour une méchanceté, pour rien. L'ébulition est à l'ordre du jour; cette ville, chauffée à blanc, lance des bouillons, et l'écume blanche paraît à la surface. Et c'est cette écume qui en est en même temps la gloire et le fléau. Il y a de tout, en ces flocons, en ces tourbillons: des hommes de génie et des sots, des pourvoyeurs de bagnes et des martyrs d'honnêteté. Le sublimé de Paris,—un sublimé corrosif, celui-là—c'est Paris, le Paris qui vit, qui chante, qui pleure, qui caresse, qui menace, qui jette au monde en pâture sa ration d'esprit, de joie, de terreur, sa part de chanson et sa part de drame; Paris le grand acteur que tous regardent et qui chaque soir, devant tous, joue un rôle nouveau, souvent sublime, parfois terrible, étonnant toujours. Il fait bon, pour les ambitieux, passionner cette ville de passion, et la dominer tout entière. La grande Catherine se fût faite courtisane, si elle n'avait pu être impératrice, pour avoir cette capitale à ses pieds. On devient infâme à vouloir régner sur ces tas de maisons qui pensent. Voilà pourquoi tant de chastes et pures consciences, venues de partout, sont tombées, dès le premier pas, dans la boue, sans se relever jamais. Ces pavés vous donnent le vertige. Il y a des tentations de toutes parts, dans les boutiques qui flamboient, dans les fenêtres qui rayonnent, dans les regards qui étincellent, dans les ombres qui glissent la nuit le long des rues. La chute est partout, le succès n'est qu'en un seul endroit: un oasis de luxe, dans un désert de fange. Règle générale, donc:—prenez garde à vous crotter! Gare à vos pantalons et à vos consciences!
—Mais chut, maintenant, dit Fargeau! Nous allons voir une malade.
Victoire Herbaut s'affaiblissait chaque jour. Le médecin désespérait. Bien souvent elle avait fait demander Cachemire. Elle voulait se rattacher à elle, la revoir un peu, causer. Elle voulait peut-être la ramener à Joseph. Joseph était là. Mais lorsque Cachemire entrait, il prenait sa casquette et gagnait l'escalier;—toujours doucement, avec son honnête sourire.
—Tu ne l'aimes donc plus? lui demandait sa sœur parfois.
—Je n'aime pas ses robes.
—Mais tu souffres peut-être?
—Moi, petite sœur, j'ai mal à ton bras, voilà tout.
—Bien vrai?
—Quand on te le dit. La petite bête est morte ou envolée, comme on voudra. Au choix: de Profundis—ou bon voyage!
Cachemire venait là par distraction peut-être. Puis, cette douleur était un spectacle aussi. Ensuite, cela la changeait, et la rue des Dames était, au surplus, un but de promenade.
Fernand Terral la vit enfin. Il se campa devant elle comme un général devant une citadelle, l'étudiant, interrogeant ses grands yeux noirs, voulant deviner et dompter cette femme qu'on ne domptait pas. Il y réussit. Dès l'abord, il étonna Cachemire. Ses regards avaient quelque chose d'assez dédaigneux et de fier qui intriguèrent et irritèrent un peu Suzanne. Elle se sentit piquée. Fernand, avec ses cheveux noirs, insolemment épais, son teint mat, sa moustache relevée, sa mâle stature, n'était pas un cavalier de médiocre suffrage. Elle le retrouva le lendemain encore au chevet de Victoire Herbaut, et le surlendemain, il l'attendait encore. Il la séduisit par une froideur profondément jouée, car la beauté et le charme de cette femme le séduisaient. Il l'attira à lui, et Cachemire en vint à aller visiter Victoire, non pour Victoire, mais pour ce jeune homme dont les grands yeux brillants la troublaient.
Fargeau ne se montrait que rarement. Quelquefois M. de Bruand venait chercher Cachemire au chevet de Victoire. Il la trouvait, causant avec Terral, et ne paraissait pas s'en apercevoir.
Il essayait de donner du courage à la malade, saluait le jeune homme et s'éloignait.
Fernand avait envie de le poursuivre dans l'escalier et de le frapper au visage.
Quand Joseph rentrait, bien souvent il rencontrait Terral près du lit, avec Suzanne. Il le regardait et ne le saluait pas, ne disait rien à cause de sa sœur, mais devinait tout. Quand Terral s'éloignait, Suzanne lui donnait la main.
Les forces de Victoire diminuaient de plus en plus. Elle le sentait, souriait, disait à son frère:
—Allons, cette fois, c'est fini!
—Mais non, mais non... courage!
—Ah! du courage! J'en ai eu assez, hein? Ce n'est pas maintenant que j'en ai besoin! Toujours piocher, c'est dur! Il m'en a pris des envies de flâner des fois! Mais comment faire?
Joseph s'asseyait au pied du lit, regardait sa sœur avec des yeux qui caressaient, et voulait causer. Mais elle l'interrompait:
—Tu sais, mon Joseph, il ne faut pas lui en vouloir à lui. Ce n'est pas un mauvais homme au fond. Quand je ne serai plus là, mon pauvre petit, il faudra le faire relâcher. Tu me le promets? Je ne veux pas le voir. Ça ferait encore des histoires. Mais quand il saura que je n'y suis plus, je parie qu'il réfléchira, tout fou qu'il est. Et puis, voilà une chose que je voudrais... Sa montre est au Mont-de-Piété,—sa montre en argent. Il y a joliment longtemps. Ce qu'elle me coûte, je ne le sais même pas. J'ai toujours renouvelé les reconnaissances. Cette pauvre montre! Il l'avait le jour de nos noces. Le soir, aux Barreaux Verts, pendant le repas, il la regardait, il la regardait... Après ça, qui te répond qu'il ne m'aimait pas? Je n'ai peut-être pas su le prendre. Je me suis toujours dit: Rien ne serait arrivé, rien, si nous avions eu un enfant.
Elle revenait toujours à cette idée:—Tu dégageras la montre?
Joseph promettait.
—Tu la lui porteras, quand tu auras retiré la plainte, tu lui diras bien que je ne lui en veux pas, que je suis partie en oubliant tout. N'est-ce pas, Joseph? Ou, si ça ne peut pas s'arrêter, ne le charge pas trop, va. Il ne me fera plus de mal.
Et Joseph, suffoqué, se levait et allait fumer une cigarette sur le palier, pendant que les larmes lui coulaient sur les joues. Il savait bien, il voyait bien qu'elle allait mourir.
—C'est le premier chagrin, songeait-il, qu'elle aura fait à ceux qu'elle aime!
Un soir, Cachemire rentrait du théâtre, au bras de M. Léon de Bruand.
On lui remit une lettre.
Elle n'était pas signée. Mais c'était Joseph qui l'avait écrite. Elle reconnut l'écriture.
—Ah! parbleu! dit-elle simplement, je l'avais condamnée, moi aussi.
—Qui donc? fit M. de Bruand.
Cachemire lui tendit la lettre.
«Victoire est morte. Elle vous aimait bien. On l'enterrera après-demain, à l'église des Batignolles; dix heures.»
—Pauvre femme! dit M. de Bruand.
Cachemire, devant la glace, arrangeait ses cheveux pour la nuit.
Elle se souvint, pourtant, le surlendemain, en prenant son chocolat dans le lit, que, ce jour-là, on enterrait Victoire Herbaut. Elle appela sa femme de chambre.
—Je m'habille!
—Et quelle robe prendra madame?
—Attendez... Ah! en sortant de l'église, je vais à Asnières, chez Coralie. Donnez-moi ma robe mauve!
La messe était dite dans une chapelle basse. La bière, couverte du drap noir, attendait, au milieu, entre les cierges. Joseph avait payé les frais de l'église. Il était là, blanc comme un linge, avec les yeux rouges. A côté de lui les amis d'atelier, de pauvres gens, de vieilles femmes. Le prêtre disait la messe vivement et récitait les prières avec des borborygmes. Fernand Terral était venu. Il regardait, en curieux, ces gens qui priaient ou pleuraient.
Tout à coup on entendit un bruit de chaises remuées sur les dalles.
On se retourna.
C'était Cachemire qui entrait, avec des frous-frous, un livre de messe en velours bleu dans ses mains gantées.
Elle s'agenouilla près de la bière.
Les yeux fatigués de Joseph la regardaient.
Quand on bénit le corps, elle prit le goupillon des mains de Fernand, qui s'était avancé, et le remercia d'un sourire.
Puis elle fit le signe de la croix avec l'eau bénite.
Au moment de partir, elle dit à Fernand:
—Votre bras jusqu'à ma voiture, monsieur Terral?
Intérieurement Fernand sourit.
—Pauvre femme! dit Cachemire en sortant de l'église. Monsieur Terral, venez donc me trouver chez moi. J'y suis tous les jours après la répétition et jusqu'au dîner, de quatre à cinq heures.
Fernand s'inclina.
Cachemire, à Asnières, montait en canot avec les amis de Coralie, pendant que Joseph demeurait encore, accablé, devant la tombe à peine fermée de madame Herbaut.
Terral arrivait, à l'heure dite, dans la vie de Cachemire. Elle s'ennuyait. M. de Bruand lui offrait un luxe trop uniforme; il y avait un nuage dans son bonheur. Ce n'était pas cela, c'était une autre vie, plus heurtée, qu'elle avait désirée, qu'elle rêvait, au bord de l'eau, là-bas, dans ses songeries malsaines, que berçaient les frissons des peupliers. Joseph Guérin, les cabotins de Montparnasse, M. de Bruand, les rencontres de coulisses, c'était bien, mais il n'y avait point là encore l'homme fait pour elle, son maître. M. de Bruand était trop poli, Joseph avait été trop aimant. Elle rêvait d'être battue. Elle se jeta à la tête de Fernand. Avant même qu'il fût son amant, il la dominait, la pliait à ses volontés. C'était bien ce qu'il avait espéré. Une fois à lui, elle se sentit heureuse, elle voulut l'être tout-à-fait, briser sa chaîne, laisser là M. de Bruand, laisser le théâtre, aller vivre de pain et d'œufs à la coque quelque part, dans un grenier.—Allons donc, fit Terral. Il la voulait en évidence, aimée, enviée. Ce n'était pas une maîtresse pour lui, mais un instrument. Il n'avait jamais aimé, n'aimerait jamais. «—La mansarde, le grenier de Béranger, dit-il: Tu es folle!» C'était ce grenier qu'il voulait fuir,—«Non, tu resteras avec M. de Bruand. Que m'importe? Je sais que tu m'aimes, cela me suffit. D'ailleurs tu es chez toi, il te laisse libre. Laisse-moi faire mon œuvre, j'ai le levier. Le pavé cédera!—»
—Tiens, tu es un ange, toi, disait Cachemire qui ne comprenait pas.
Elle était satisfaite, elle vivait. C'était, du matin au soir, un mouvement, une correspondance, des petits mots, des lettres de Fernand qu'elle recevait, qu'elle embrassait, qu'elle portait sur elle, qu'elle relisait. Ils couraient ensemble dans des fiacres, Terral baissant les stores pour qu'on ne le vît pas, car ce n'était pas l'heure, il fallait attendre, il s'afficherait quand il faudrait.—Tu as donc honte de moi? disait-elle en l'embrassant. C'était des bavardages sans fin. On allait dans les coins de Paris où le tout Paris ne va pas, dans les théâtres de banlieue, à Saint-Denis, au Jardin des Plantes. Cachemire s'excusait comme elle pouvait auprès de M. de Bruand, mentait comme un diplomate pour expliquer ses absences, et retrouvait tous les fils de sa toile avec une adresse qui tenait du prodige. Et quelle joie de s'échapper de ce boudoir qu'elle avait voulu et qui lui pesait, d'aller manger du pain de seigle quelque part, grignoter des goujons, redescendre, se rapprocher du ruisseau. Ces écoles buissonnières étaient rares. On pouvait être découvert. Terral se savait mieux caché à Paris que partout ailleurs, et il le cachait, cet amour, comme un adultère. L'amour volé! Je crois justement qu'il a sa punition, à Paris, dans ceci, que, pour se satisfaire, il lui faut courir les hôtels, se blottir dans les fiacres, se dissimuler vulgairement, se faire bas. Les promenades au grand soleil, les journées où l'on part le matin, joyeux, et d'où l'on revient le soir, baigné d'air, lui sont interdites. Il cherchait les bois: il a les ruelles!