IX
C'était un jour de course,—l'inauguration du turf de Vincennes. Le faubourg Saint-Antoine étonné, vit arriver ces voitures emportées, entendit ces grelots et ces coups de fouets, et se regarda, ne comprenant pas. Il y eut alors un cri, un grand cri. Comme on avait crié jadis: Les faubourgs descendent,—on s'écria, non moins effrayé: La fashion monte!
Elles passaient, les filles folles, étendues dans leurs victorias, regardant ces maisons hautes, chargées d'enseignes, maisons de travailleurs, avec des noms d'ébénistes, des noms laborieux, des noms d'ouvriers.
Elles souriaient.
On les voyait examiner les ruisseaux du faubourg d'un air curieux, comme si elles ne les connaissaient pas.
Promenant leurs femmes et faisant prendre l'air à leurs enfants, les faubouriens, inquiétés par cette tempête de soie, ne savaient que penser.
Ils avaient peur.
Les fillettes qui s'étaient peignées tout à l'heure, devant leurs miroirs de quatre sous, se sentaient prises de fièvre. Quelqu'un dit: Prenez garde, il y aura de mauvais rêves dans les mansardes!
Depuis, les voitures allant aux courses, laissent le faubourg à leur droite et passent par un boulevard.
Le champ de courses est vaste et beau. Les tribunes, chargées de spectateurs, fourmillent.
Les voitures, qui paraissent vouloir se heurter, s'emboîtent adroitement comme les steam-boats sur la Tamise.
Il y a des coupés élégants et d'humbles fiacres, des calèches et des voitures de commerce, avec le nom du fabricant, et où s'empile, où s'étouffe toute une famille qui veut voir.
Il y a des voitures faites tout exprès, avec des élégants juchés dessus, et débouchant du Cordon Impérial.
Les femmes veulent grimper.
On leur tend la main, on les hisse. Les piétons qui passent regardent. On applaudit.
C'est un tohu-bohu de couleurs et de costumes. On risque-là les modes nouvelles.
L'excentricité donne le mot d'ordre.
Des gens qui ne se sont pas rencontrés depuis un an, se reconnaissent. Les élégantes en voiture découverte, recueillent à droite et à gauche les saluts, les sourires.
Elles distribuent des poignées de mains, se font présenter de nouveaux soupirants par les anciens, ébauchent des romans aux dénouements faciles. Entre deux courses, on a le temps de signer un pacte qui coûte bien peu à celle-ci, et fort cher à celui-là.
On parie, on joue. Cette prairie est aussi un tapis vert.
Quand les jockeys partent, un grand frisson parcourt la foule. Il y a des cris quand on hisse au poteau la couleur du vainqueur. Les chapeaux s'agitent, et l'on pousse des hurrahs, mais l'enthousiasme hippique n'est qu'une parodie des courses anglaises. La course à cheval est à la mode, comme demain peut-être, le seront les courses de taureaux. Si la chose arrive, nous verrons éclore une race d'aficionados comme nous avons vu naître un clan de gentlemen riders. Tout est bien.
Prétexte à tapage, à retour bruyant, à champagne débouché, à saluts échangés avec mademoiselle Trois-Étoiles, à paris, à voile vert, à déjeuner sur la pelouse, à souper le soir et la nuit, voilà les courses. Quelques-uns seuls savent le nom du cheval qui court; tous trépignent comme secoués par une ardeur de jockey. Les crieuses d'amour seules ont la franchise de se rendre là, maquillées, plâtrées, charmantes de provocation, comme à un étal.
Cachemire avait emmené avec elle Flore Hardy, une de ses camarades de théâtre.
La pauvre Flore, servant de repoussoir à son amie, voyait les soupirants, non, les hennissants, assiéger la voiture de Cachemire; elle entendait les propos échangés, les caresses de la voix, les plaisanteries plus qu'équivoques, applaudies par ceux qui les risquaient et par celle qui les recueillait,—et de tout ce bouquet amoureux, elle ne recevait pas même une feuille.
Flore trouvait maintenant, dans son for intérieur, que Cachemire était une poseuse.
Elle regrettait d'être venue.
Cachemire, accoudée sur les coussins de sa voiture, répondait à tous, caquetait, montrait ses dents blanches et ses petites mains moulées par ses gants. Elle jouait de l'éventail, et respirait de temps à autre un gros tas de violettes du pôle qu'elle avait sur ses genoux.
Autour d'elle, les railleries féminines partaient comme des pois fulminants.
—Regarde donc Cachemire. Elle fait foule!
—La pauvre petite a bien raison de jouir de son reste. Elle se décatit furieusement.
—Plâtrée...
—Pâlotte...
—Elle m'a toujours déplu!
Et pendant qu'elle souriait ainsi dans ce luxe, comme si elle eût eu le ciel dans le cœur, Suzanne Labarbade songeait que demain, à midi, peut-être serait-elle saisie, car la veille, le tapissier qu'on n'avait pas «réglé» depuis longtemps, avait parlé de contrainte par corps.
Cachemire se trouvait «embarrassée.» Elle devait beaucoup de tous côtés, et, comme elle disait, sa liaison avec Terral l'avait mise en retard. Madame Labarbade lui montrait bien souvent, à l'heure des comptes, tout ce qu'elle avait perdu à s'attarder au bras de Fernand dans les petits chemins du sentiment. Elle soupirait, regrettant ce temps dépensé, puis haussait les épaules en regardant son miroir.
—Ne suis-je pas assez jeune et jolie pour tout réparer? demandait-elle.
—Parbleu! répondait le miroir.
—Il n'est que temps, ajoutait la prudente madame Labarbade.
Elles tinrent conseil, un soir, en tête à tête, tout en prenant une tasse de thé que maman Labarbade arrosait de curaçao.
La maison ne marchait pas, les fournisseurs se plaignaient. On avait des démêlés avec le fruitier; la cuisinière prenait le parti du boucher qui réclamait au moins des à compte. Il ne fallait même pas hausser la voix quand on parlait aux domestiques. Mal payés, ils devenaient insolents, tout prêts à déclarer qu'ils ne tenaient pas à la barraque.
Avisons, dit maman Labarbade. Les billets protestés, c'est peu ragoûtant. Et quand ça se met quelque part. Brr! Défunt ton pauvre père a eu trop de mal avec ces gredins d'huissiers pour que je ne les porte pas dans ma basse. Il faut éviter ces gens-là. Pour ça, ma petite, je te le répète, je te le dis tous les jours, je ne vois qu'un moyen. Prendre quelqu'un en titre. Rien de plus facile; quand on te savait avec Terral, on te laissait, respectant ce hérisson-là! Mais maintenant tu n'as qu'un signe à faire. Réfléchis seulement, pas trop longtemps à cause des billets à ordre, vois, choisis. Tu as bien, dans le tas, quelqu'un qui te plaise? Non?... Voyons... Examine... Mais paye tes billets, Suzanne, paye tes billets! On est honnête femme ou on ne l'est pas!
Cachemire recevait depuis quelque temps, tous les soirs dans sa loge, un superbe bouquet de roses blanches, avec un camellia immaculé au milieu, parfois un billet, d'autres fois une carte de visite avec des protestations au crayon sur le carton porcelaine. Le tout signé René de Navailles. L'enveloppe des lettres portait une couronne de comte, gauffrée en bleu sur le vélin. Cachemire ne connaissait pas le nom, mais elle connaissait l'homme.
M. René de Navailles était depuis quelque temps un des plus assidus habitués du Vaudeville. On le voyait en habit noir démesurément ouvert, avec des parements écarquillés à droite et à gauche, le camellia de rigueur à la boutonnière, les coudes appuyés sur le velours rouge de l'avant-scène, les mains coupées en deux par des manchettes hyperboliques retenues par des émeraudes, les gants blancs, la cravate blanche passée sous un col géométriquement rabattu et boutonné par un brillant. Au physique un peu maigre, un peu pâle, l'air ennuyé, le lorgnon incrusté dans l'arcade sourcilière, la moustache petite et retroussée, les cheveux séparés au milieu du front par un coiffeur géomètre. Toute l'élégance compassée et régulière d'un jeune homme élégant qui baillait sa vie et usait un peu partout ses vingt-cinq ans comme si la jeunesse était chose embarrassante ou inutile.
Dès l'abord, Cachemire le trouva de son goût par la simple raison qu'elle aperçut, avant toute chose, les émeraudes des manchettes. Elle s'informa.
—Comment, lui dit Antonia à qui elle parla de M. de Navailles, tu ne connais pas le petit René, le jeune René, celui qu'Olivier Renaud appelle René d'Anjou? Ah! çà mais, ton Terral t'a enterrée, ma fille, il faut te refaire. Tu n'y es plus!
—Possible, mais enfin, quoi! Je ne le connais pas. Quel homme est-ce?
—Un homme charmant, un peu crampon, mais généreux; un homme comme il faut. Du Jockey, s'il te plaît. Comment donc! C'est lui qui a inventé de briser les cols carcans, et depuis ce temps-là on les appelle les cols Navailles, tu ne sais pas ça?
—Non, dit Cachemire devenue songeuse.
—Et riche, ajouta Antonia. C'est un bon parti.
Le soir, en rentrant au théâtre, Cachemire dit à la concierge:
—S'il venait encore un commissionnaire apporter un bouquet, vous lui remettriez ce billet!
—Mais ce n'est pas un commissionnaire, fit la concierge, c'est un domestique, et galonné, Dieu sait!
—Raison de plus.
Le billet faisait savoir à M. le comte René de Navailles que mademoiselle Cachemire consentait à le recevoir le lendemain dans l'après-midi. M. de Navailles ne parut pas au théâtre ce soir-là, mais Suzanne savait déjà que le domestique avait emporté le billet. Elle se mit sous les armes le lendemain, et manqua sa répétition pour attendre M. de Navailles. L'huissier s'était présenté le matin avec la broche du tapissier non payée. Madame Labarbade lui avait dit de patienter, assurant que le solde ne tarderait pas à s'effectuer. «Inutile de faire le protêt. Ce sera acquitté. Nous ne sommes pas des imbéciles!» Et l'huissier s'était retiré en clignant des yeux. Mais il était temps que Cachemire, menacée d'une inondation de dettes, se rattachât à quelque branche un peu solide. Elle avait choisi la branche Navailles.
On sonna tout à coup, elle se regarda dans la glace, donna un tour à ses beaux cheveux noirs et s'allongea savamment sur sa causeuse, les bras nus dans sa robe de chambre, un rôle à la main et les pieds jouant avec des babouches.
Brusquement la porte s'ouvrit et madame Labarbade parut.
—Tu ne sais pas? dit-elle. Ce n'est pas le comte, C'est ton Terral. Faut-il le congédier?
—Et pourquoi? demanda Terral d'un air railleur en se dressant derrière maman Anaïs. Est-ce que je vous gêne?
La belle-mère parut un peu effrayée, puis elle voulut répondre, mais un regard hautain de Fernand la fit reculer.
Elle se retira, grommelant, et télégraphiant, derrière Terral, des signes d'intelligence à Cachemire.
Celle-ci n'avait pas bougé; elle demeurait sur sa causeuse, l'air maussade et ne disant mot.
—Eh! bien? fit Terral. Qu'y a-t-il?... Du nouveau, ce me semble! On ne m'attendait pas? Je te gêne? En vérité, je ne traîne pourtant pas souvent mes souliers dans ton salon. Mais je conçois... le passé, c'est fatigant, et je suis le passé... Voyons, sois franche, ma présence te pèse... Pourquoi diable suis-je venu? dit-il en se promenant de long en large, la main dans les poches.
Il avait l'air défait, pâle; ses yeux brillaient d'un éclat singulier.
Il se sentait mal à l'aise, comme après un accès de fièvre.
De fait, ses tempes et ses orbites brûlaient; toute la nuit précédente, penché sur des cartes, il avait joué, disputé sa vie aux cartes, perdu...
—Tu attends quelqu'un? dit-il brusquement, en se plantant tout à coup devant Cachemire.
—Oui, dit-elle en souriant.
Terral devint un peu plus pâle, recula légèrement et dit:
—C'est bien!
Il alla droit à la porte.
—Eh! dit Cachemire, tu t'en vas?
—Oui.
—Sans m'embrasser?
—Oh! fit Terral. Point de comédie. Tu as de moi par-dessus les épaules. Je le sens, je le sais bien. Si je suis venu, c'est qu'une sotte habitude m'a poussé. Et puis,—et puis dans ce Paris, pas un réduit, pas un ami, rien, personne! Au fond peu m'importe et pourtant... Ne crains rien. Cette visite est la dernière. Je le conçois, Terral pauvre et barbottant, te compromettrait. Est-ce que je veux te compromettre? Adieu, va, adieu!
—Fernand, dit Cachemire en se levant et en allant à lui... Fernand!
—Quoi? fit-il.
—Tu vas me détester, tu t'en vas irrité. Pourquoi ne nous quitterions-nous pas amis encore, puisque nous devons nous quitter?
—C'est juste, dit Terral amèrement. Voici ma main, tiens!
—Tu sais, fit-elle, je t'ai bien aimé, va...
—C'est possible.
—Tu ne me crois pas? Écoute, je t'aime encore, va... Je le sens... Oui, je t'aime. Seulement, que veux-tu? Je suis née pour tout ce luxe... Je ne pourrais pas vivre sans cela. J'aime mieux mourir jeune, éreintée, poitrinaire et avoir eu tout, chevaux, voiture, cachemires, soupers, le diable! Tu m'as donné tout cela, tu ne peux plus me le donner. Je vais ailleurs, il ne faut pas m'accuser. C'est ma nature. Mais si tu voulais,—songe donc,—si tu voulais, vois-tu, cette vie-là, nous la partagerions... Tu en aurais ta part... Tu sais, je me cacherais comme autrefois—pour t'aimer—et ce luxe, qui est ma vie, je te l'apporterais chez toi, en te disant: Voilà ta part!
—Tu es folle, dit Terral en la repoussant, et tu te trompes toi-même, aveugle que tu es. Demain, pas plus tard que demain, tu songerais à me fuir, comme tu y penses à présent. Et qui te dit que je toucherais à ta part de festin?... Misère, je suis tombé bien bas, mais je ne suis pas encore de ceux-là. La lutte, oui, la lutte à main armée au besoin, contre tout et contre tous, mais la bataille et non pas la vie hideuse de celui qui marche derrière une femme, et ramasse les miettes d'un pain mal gagné! j'ai pu t'emprunter quelque chose, je croyais te rendre tout et davantage, mais accepter... Tu ne sais donc pas ce que tu me proposes-là? Parbleu, non, tu ne le sais pas. Seulement un jour viendrait où tu me jetterais le tout à la face et où je rougirais d'avoir... car j'ai bien peur, imbécile que je suis, de pouvoir encore rougir.
—Ah! tu es bête, va! s'écria Cachemire moitié souriante, moitié blessée... Si tu savais!
Un coup de sonnette coupa net la phrase qu'elle allait commencer. Elle tressaillit...
—C'est lui? demanda Terral froidement.
Cachemire ne répondit point.
—Je ne voudrais pas le rencontrer, continua Terral dont la voix tremblait.
Sans répondre, Cachemire ouvrit une porte qui donnait sur l'escalier de service par l'appartement de madame Labarbade.
—Tu reviendras? murmura Cachemire.
—Jamais, dit Terral.
Il sortit.
Cachemire referma la porte sur lui, et avec un soupir:
—Eh! bien, dit-elle, tout compte fait, j'aime mieux cela. C'est plus simple.
Elle prit un air souriant pour recevoir M. de Navailles.
Terral était déjà dans la rue.
Il s'arrêta un moment sous les fenêtres, il regarda ces rideaux de guipure, les rideaux de cette chambre où il s'était éveillé parfois avant Cachemire, où il la contemplait dormant.
Il se revoyait lui-même rayonnant, audacieux... Ce passé datait d'hier. Et maintenant!...
Il fût demeuré là longtemps peut-être, mais il remarqua, à côté de lui, le cocher d'un coupé qui le considérait du haut de son siége. Ce coupé portait les chiffres RN entrelacés et surmontés d'une couronne de comte. Terral devina. Il s'éloigna, secouant cet attendrissement subit—et bête, pensait-il.
Au coin de la rue, il aperçut, passant dans une voiture découverte avec une femme, un jeune homme qui le salua de la main—à l'espagnole,—et lui jeta un:
—Bonjour, cher!
C'était Adolphe, le petit Adolphe, qui se rendait au Bois.
Terral haussa les épaules et continua sa marche, ne songeant plus déjà à Cachemire, et se retrouvant en face de cette pensée qui l'obsédait maintenant, se dressait devant lui à toute heure et partout: la misère!
M. le comte René de Navailles était le dernier héritier d'une famille illustre. L'histoire des Navailles est écrite en lettres d'or et de sang, dans les annales de l'Auvergne. Gontran-Raoul-Hubert, comte de Navailles, seigneur d'Yprevard, fut un des compagnons de plaisirs et de chasses à l'homme de ce l'Espinchal, dont Fléchier raconte l'histoire. Ce Navailles n'échappa que par hasard à la justice des Grands Jours, se réfugia à la cour de Savoie, obtint des lettres de grâce, et fit amende honorable devant le Parlement de Paris, un cierge de six livres à la main. Son fils, tué à Fontenoy, était le père de ce comte de Navailles qui mourut sur l'échafaud le 5 thermidor, laissant deux héritiers, l'un capitaine à l'armée de Condé, l'autre compagnon de voyage de Chateaubriand, en Amérique. L'aîné devait être fait pair de France au retour des Bourbons, et mourir d'apoplexie à la tribune. Le cadet, grand-père de René de Navailles, continua à voyager, fit le tour du monde avec Dumont d'Urville, se composa une superbe collection ethnologique, écrivit même plusieurs volumes de relations scientifiques, et vit son nom plusieurs fois cité parmi ceux des naturalistes qui pouvaient prétendre à une place méritée sur les banquettes de l'Institut. Il fut un causeur charmant, hôte assidu des soirées de l'Arsenal, fort apprécié de Nodier et de Cuvier, ces deux aimables illustres, l'érudit le plus charmant, et le savant le moins empesé de cette époque. Ce M. de Navailles versa même, dit-on, dans l'utopie. Personne ne lui en fera un crime. Il plaida pour Saint-Simon, lui, vieillard, à l'heure où les jeunes gens seuls s'enrôlaient sous la bannière saint-simonienne. Vivement épris des choses de l'idée, ce petit-fils des terribles châtelains de Clermont apporta une somme considérable aux fondateurs du Globe, et jamais un inventeur ou un chercheur ne frappa vainement à sa porte.
Il mourut vieux, laissant un fils, Charles de Navailles, qui avait embrassé, malgré ses conseils, la carrière militaire.
Ce fut le père de René de Navailles.
Le nom de Charles de Navailles menaça un moment de devenir illustre, à côté des noms de ces généraux africains, les Lamoricière, les Changarnier, les Bedeau, les Cavaignac; il s'était fort distingué à la retraite de Constantine, sous les ordres du général Clauzel.
Mais une blessure assez grave mit le comte, jeune encore et pouvant espérer à tous les honneurs, hors du service militaire. Il eût pu, sous le dernier règne, aspirer à d'autres faveurs et l'on crut un moment qu'il occuperait un fauteuil à la pairie. Mais le comte était mal vu au château. Ancien garde du corps, on soupçonnait quelque peu son orléanisme de nouvelle date. Ces soupçons irritaient M. de Navailles plus que de raison, il apprit qu'on s'occupait de lui chercher une place; mais il refusa nettement, demeura en dehors de toute politique, se maria, devint veuf, vit passer la révolution de Février et le nouvel Empire sans acclamer ni protester, et mourut en 1855, laissant le souvenir d'une élégance suprême et toute française.
Le nom de Charles de Navailles avait été prononcé jadis à l'occasion de toutes les fêtes et de toutes les excentricités. Grand sportman, il avait battu les chevaux anglais, sur le terrain britannique, à une époque où les chevaux français occupaient un rang fort inférieur; grand chasseur, il remportait le prix aux chasses du roi Charles X. On citait de lui des traits dignes de Lauzun; on parlait de certaine causeuse qui valait bien la cheminée tournante de d'Argenson; ses duels étaient illustres et c'est lui qui était monté à l'assaut de Constantine, sans éteindre son cigare et sans ôter ses gants. Son dernier mot, en mourant, avait été celui-ci:
—Du moins j'ai laissé intact le vieux blason et j'ai suivi la coutume des Navailles: point de fille! Mon héritier est un fils.
Ce fils, dernier rejeton de la race, était cet aimable René, célèbre sur les champs de courses, illustre au Café-Anglais, le petit René, le René d'Anjou du journaliste Olivier Renaud. C'était pour lui assurer une centaine de mille livres de rente que ses aïeux avaient risqué leur tête contre la justice du roi et contre la justice du peuple. Le petit-fils du pair de France s'habillait en jockey, toque rouge, veste jaune, et courait les steeple-chase en tutoyant son groom. Il ne disait, ne savait, n'écoutait rien; il s'habillait, se déshabillait, se rhabillait, passait de l'écurie au boudoir et pensait à Miss Amelia en courtisant Cidalise. Il était partout, sans s'amuser nulle part. Il cherchait, Don Juan de l'émotion, une distraction, un tressaillement. Il était blasé sans le savoir. Il parlait peu et parlait trop. Il s'était habitué à bâiller élégamment. Il s'était composé un langage hybride, mélange d'anglais d'écurie et de français de coulisses. Il trouvait les pièces idiotes et la musique infecte. Il posait en axiome que madame Viardot est une gêneuse à côté de mademoiselle Thérésa. Quand il parlait de son aïeul, l'ami de Bougainville, il l'appelait le vieux raseur. Sa trivialité de langage contrastait avec sa tenue correcte. Il se départissait pourtant de cette attitude de soldat prussien. Ce héros du grand Seize avait, un matin, jeté une partie de la vaisselle du Café-Anglais sur le boulevard. Mais sa principale journée,—sa journée glorieuse,—c'était le premier dimanche d'une foire de Saint-Cloud où il avait dévasté une boutique de pain d'épices en refusant de rien payer. Le marchand avait pris M. le comte au collet et l'avait traîné devant le commissaire, entre deux rangées de huées. Quand il y songeait, deux ans après, René de Navailles en riait, disait-il, comme une petite folle.
Tel était l'homme que Cachemire avait promis d'adorer.
Il avait pourtant ses manies. Antonia l'appelait un empêcheur de danser en rond.
—Ma chère enfant, dit-il un soir à Cachemire, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'envoyer ton théâtre au diable? C'est ennuyeux, les jours de courses et les soirs de soupers. Encore si l'on te donnait des rôles!
—Le fait est, répondit-elle en faisant la moue, que c'est passablement ennuyeux. Quelle fatigue!
—Un rasoir, répliqua M. le comte René de Navailles en allumant un londrès.
—Et puis, continua Cachemire, ne m'ont-ils pas retiré le rôle de la Fée des Eaux, dans la pièce qu'ils montent. Une féerie, je vous demande! Moi, j'ai maintenant un pauvre petit rondeau, rien de plus!... Et quel rôle, La Pluie! On va m'ennuyer avec ça, me monter des scies. «Mademoiselle Cachemire, dite la pluie qui marche. Elle est amusante comme la pluie, etc.» Un tas de bêtises! Tandis qu'il y avait un travesti superbe. Ah! bien oui, le travesti. Bernique! c'est Flore Hardy qui a le travesti! Une grande fadasse comme ça... Ah! que je les lâcherais avec plaisir!
—Quand passe-t-elle, cette pièce?
—Lundi.
—Et c'est aujourd'hui?
—Jeudi.
—Lâche-les. Il fait beau. Nous irons à Trouville. J'ai un costume de bain à essayer. Rayé noir et jaune, avec des clochettes au bonnet. Le fou—baigneur. J'aurai un succès!
—Tiens, fit Cachemire, j'irais bien à Trouville. Je ne connais pas la mer.
—Allons donc?
—Parole!
—Alors, c'est décidé... nous partons!... Au diable, ton régisseur!
—Veux-tu faire une chose bien faite? dit Cachemire. Attendons à samedi. C'est la répétition générale. Je les laisse en plan au milieu de la pièce. Ah! quelle chance!
—Attendons, fit René de Navailles.
Le samedi, devant ce public des répétitions générales qui est, à peu de chose près, le public des premières représentations, auteurs, acteurs, journalistes, directeurs, amis des amis, mères d'actrices, coiffeurs et couturières, la toile se leva sur le premier acte de la féerie—une tentative de littérature fantaisiste qui ne devait pas réussir au Vaudeville. Les décors étaient posés, la scène remplie par les artistes. Quelques-uns n'avaient pas leur costume encore, et répétaient en habit de ville. On voyait le Génie des Eaux en paletot brun causer avec la nymphe des Fontaines vêtue de gaze. Les quatre ou cinq auteurs de la pièce, logés dans une avant-scène, faisaient leurs observations. Le directeur, à côté d'eux, se levait parfois furibond, jetait un conseil menaçant à un acteur, et tempêtait contre les machinistes. Messieurs de la censure écoutaient. A l'orchestre, les amis des auteurs commettaient des mots trempés de vinaigre. Vint l'entrée de mademoiselle Cachemire.
—«Que vois-je? dit alors Le Génie des Eaux, j'aperçois ma fidèle alliée, la Pluie!»
Le chef d'orchestre leva son archet et les musiciens jouèrent les premières mesures du rondeau de la Pluie.
Mais la Pluie manqua son entrée.
Les acteurs se regardaient entre eux, regardaient la coulisse, interrogeaient l'avant-scène des auteurs.
—Eh bien! et mademoiselle Cachemire? disait le directeur...
—Mademoiselle Cachemire! criait le régisseur.
—La pluie est absente, murmurait Olivier Renaud à l'orchestre. Qu'on aille chercher saint Médard, il la fera venir.
A quoi répondait Paul Duchemin:
—La pièce a de la sécheresse.
Il y avait tumulte sur la scène. Tout à coup, grande marque de satisfaction. C'était Cachemire. Elle faisait enfin son entrée. Jupe courte, corsage de soie verte, coiffure de brillants. Marcelin avait dessiné le costume. Elle s'avança sur le devant de la scène, sourit à quelques amis, et entama son rondeau:
Je suis la pluie,
Souvent j'ennuie
Quand j'apparais, trempant les horizons
Et la bergère
Dans la chaumière
Avec Colin rentre ses blancs moutons
Je suis la pluie! Avec moi le tonnerre
Marche grommelant....
—Grondant, dit un des cinq auteurs. Il y a grondant. Grommelant aurait un pied de plus. Le vers serait faux.
—Il y a grondant, répéta le régisseur.
—Grondant, grommelant. Qu'est-ce que ça fait? dit Cachemire en haussant ses épaules blanches de poudre de riz.
Elle fit une moue dédaigneuse et poussa un soupir ennuyé en regardant les fauteuils d'orchestre.
Le directeur parut ébahi, risqua une observation. Le régisseur s'était approché de Cachemire, lui mettant sous les yeux le manuscrit même des cinq auteurs.
—Ah! au fait, dit-elle, ça m'est bien égal! D'ailleurs je ne le sais pas, mon rondeau!
—Eh bien! on vous mettra à l'amende, répliqua le directeur du bord de sa loge.
Cachemire ne répliqua point, se retourna et passa dans les coulisses. Les acteurs en scène se regardaient. Olivier Renaud riait dans sa stalle. Le régisseur bondit, partit comme une flèche, et une fois dans la coulisse:
—Mademoiselle, dit-il à Cachemire qui se tenait au milieu d'un groupe d'artistes et de figurantes, il s'agit de répéter sérieusement ou de ne pas répéter du tout. Vous moquez-vous de nous, par hasard?
—Pas le moins du monde, dit Cachemire. Mais je me moque du rôle. C'est une panne. C'est absurde. Me faire chanter l'air de Margot, un air vieux comme les rues. Je n'en veux pas, je refuse le rôle.
—Où allez-vous?
—Je vais me déshabiller!
Le lendemain, l'engagement était rompu, Cachemire était assignée par son directeur, et partait pour Trouville avec M. René de Navailles.
Elle ne connaissait point la mer. Quand on la lui montra, elle la trouva ridicule. Tout le monde ne comprend pas cette voix qui parle si haut de l'infini.
Les journées d'ailleurs n'étaient que d'amples mascarades. La vie des bains de mer pour les femmes c'est le mouvement perpétuel, c'est la fièvre, pour les maris c'est un peu l'ankylose. Madame va, vient, s'habille, babille, ôte une robe, en remet deux, change de costume comme les princesses de féeries, multiplie les rubans, décuple les glands, les pompons, centuple, accumule les cocardes. C'est une consommation frénétique de toquets, de tuniques, de chignons, de jupes courtes, de cannes longues, de bottines jaunes, de cheveux rouges. C'est une course éternelle de la plage au salon, du salon au théâtre, de la vase noirâtre au parquet luisant, des crabes aux rinceaux, de la lame au piano. Quelle fatigue! Quelle intensité de vie dans ces corps féminins pour supporter une telle gymnastique! Cependant, monsieur se promène, s'assied, bâille, regarde, joue. Les paysages qu'il contemple sont peu récréatifs: quelque salle de Casino, une règle de jeu de l'écarté collée au mur, l'affiche des règlements du cercle. Dans un coin de méchantes croûtes, des tableaux à vendre. Çà et là, des bougies à abat-jour vert pour le soir. Il va au café. Les stores baissés cachent la vue de la mer immense. On se croirait rue du Sentier. Des boks de bière, des journaux qui traînent, des mouches qui volent. Un bruit de billes de billards. C'est l'ennui. Le salon de lecture n'est pas plus gai. Des journaux déchirés, des revues non coupées. Il faut marcher doucement pour n'éveiller pas les gens qui dorment. Et le soir, pour se distraire, quelque concert, quelque bal. C'est la Vie des Eaux. Et pas un, peut-être, pas une n'a respiré à quelque pas de là le sain parfum de cette terre normande, noire et profonde, l'air qui passait sur ces haies ombreuses et grasses, sur ces terrains verts, où paissaient les moutons forts et gourmands.
Cachemire s'amusa un moment à faire mouiller par la vague mourant sur le sable, le bout de ses bottines, à regarder les crabes courir obliquement sur la grève, à lorgner les baigneurs dont les silhouettes grêles se dessinaient près des cabines. Elle faisait deux ou trois toilettes par jour. Elle restait sur une chaise, au milieu de ce fourmillement de jupes et de corsages rouges, bleus, blancs, fouillis de couleurs, élégance de bal masqué, et caquetait avec M. René de Navailles qui ne tournait point la tête de peur de déranger un seul de ses cheveux. La plage l'intéressa un jour, deux jours. La fashion a su faire, du bord de l'Océan, un musée de gravures de mode. Elle les feuilletait, une à une, puis s'ennuyait. Le soir, elle allait au concert, s'ennuyait encore, ou bien elle prenait une voiture, et, en compagnie de René, courant la vallée d'Auge, avec les chemins herbus et les vertes allées, les horizons vastes, les pommiers, les moissons hautes, les maisons couvertes d'ardoises, enfoncées dans les vergers, elle s'ennuyait toujours. La côte de Grâce et son panorama infini, ensoleillé, plein d'eau, plein de ciel, plein d'espace, la fatiguait. Elle remarquait, d'ailleurs, ou du moins René de Navailles remarquait pour elle, que sur la plage, au concert, au Casino, on l'évitait. Le Cant bourgeois semblait établir autour d'elle une façon de barrière. Ils quittèrent Trouville, revinrent à Paris, et, presque sans s'y arrêter, prirent gaiement la route de Bade.
Bade! Le paradis des fous!
Pendant ce temps, madame Labarbade transformait doucement son genre de vie. Elle était allée, un matin, chez un photographe. L'envie de son portrait la démangeait. Le photographe,—Photographie de l'Étoile, au rabais, boulevard Sébastopol,—était un loustic, fruit sec de l'atelier de Bouguereau, qui eut, avec maman Anaïs, le petit mot pour rire.
—A la bonne heure, disait madame Labarbade, voilà ce que j'appelle un photographe charmant! Je vous enverrai des pratiques.
—Inutile, répondait l'autre. Vous me rendriez beaucoup plus heureux en venant plus souvent vous-même.
—Voyez-vous ça... Lovelace!...
—Eh! eh! Lovelace a croqué des pommes moins appétissantes que vous!
Madame Labarbade était enchantée. Elle aspirait cet encens avec un sourire olympien.
Quand elle s'éloigna, elle lança au photographe une œillade qu'il ne dut pas oublier.
Il s'appelait Firmin Monséchard.
—Firmin! Quel joli nom! se disait madame Labarbade. Firmin!
Elle le gardait dans sa bouche, comme un bonbon fondant. Ce Monséchard, avec ses vingt-huit ans, ses cheveux longs et gras, son bagout de rapin l'avait bouleversée. Elle songeait à l'épouser. Mais elle se ravisa en pensant aux lendemains du mariage. N'importe. Maman Anaïs était sur une pente glissante, et Firmin Monséchard ne lui sortait pas du cerveau. «Lovelace en a croqué de moins appétissantes!» Tout le jour, cette phrase se modulait à son oreille ou sautillait devant ses yeux. Il fallut retourner à la photographie pour voir l'épreuve dans le baquet, et l'épreuve séchant dans l'atelier, et le portrait collé sur le carton. Madame Labarbade n'était pas assez stoïque pour résister à tant d'assauts. Puis la chair est faible. Et c'est ainsi que pendant que Cachemire tentait à Bade la fortune, accompagnée de René de Navailles, maman Anaïs cédait aux sollicitations d'un photographe, et commanditait de deux mille francs ce fond de portraitiste,—car Firmin Monséchard était bien insinuant et le commerce de la photographie va si mal!
A Bade, Cachemire avait trouvé le pays de son rêve. Une ville petite, proprette et gaie, où le plaisir est roi, la fantaisie souveraine, l'imprévu demi-dieu. Le bruit de l'or, le tapis vert, la promenade sous les sapins, les courses dans la forêt avec des voitures jaunes et des cochers en veste rose, le défilé devant la Conversation, la musique autrichienne, les verroteries, les sculptures, les curiosités de la Forêt-Noire, une foire de Saint-Cloud perpétuelle, mais plus élégante, plus surprenante et plus folle. Le soir, le théâtre, la musique, Paris, Paris partout, le Paris du bruit, des fêtes et du plaisir. Elle saluait cent figures de connaissance en une heure. Elle était au diable, libre, et pourtant elle n'avait pas quitté la rue Taitbout. Olivier Renaud était là, Antonia était là, le petit Barberino était là, M. Gontran de Rives était là.
Elle lui avait même parlé.
—Eh bien! qu'est-ce que vous devenez?
—Moi? Je me range, que voulez-vous! Vous croyez que je suis à Bade pour jouer, je parie? Non. Tout simplement pour prendre des bains de bourgeons de sapin. Hôtel à la Cour de Darmstadt. C'est bête comme tout. Mais c'est comme ça. Et croyez-vous, ma chère amie, que l'hydrotérapie me réussit mieux que le souper. C'est un fait.
—Mais vous devenez lugubre, alors!
—Pas tant que ça. Je songe à me marier, voilà tout. Les petits marmots! Ah! les marmots! Je souhaite que vous en trouviez un, un jour, sous un chou. Vous verrez. Adieu. Et bonne chance!
—Il est niais, ce de Rives, avait-elle dit.
—Un poseur, avait ajouté M. de Navailles.
Deux pas plus loin, ils rencontrèrent Olivier Renaud, riant beaucoup.
—Vous êtes gai, fit Cachemire.
—Je crois bien. Je n'ai pas ri comme cela depuis le soir de votre répétition, vous savez. Figurez-vous, j'avais fait le chemin de Strasbourg à Paris avec un charmant compagnon, très-spirituel et très-gai, qui revenait de Suisse. Il était enchanté de Bâle, des wagons helvètes et parlait avec reconnaissance de Zurich et de son lac. Nous avions causé de choses et d'autres; il avait bien voulu m'avouer qu'il voyageait pour son plaisir, et je lui avais répliqué que je m'étais mis en route pour mes affaires. Il voulait voir le Rhin, je voulais étudier un coin de l'Allemagne. Il était bien convenu que nous ferions le voyage ensemble. J'avais un moment quitté mon compagnon, à l'arrivée, et je m'étais mis tout seul en route vers la Maison de Conversation. Mais la première figure que je devais rencontrer en y entrant, c'était la sienne. Il regardait le tapis vert et jouait. Le premier jour, il perdit une somme assez ronde, le second jour, il perdit une somme plus forte, le troisième jour il était complétement dépouillé.—«Bah! se dit-il, il me reste ma chaîne de montre.» Le voilà parti chez un orfèvre de la Léopold-Strasse; il engagea sa montre pour une dizaine de frédérics d'or, et revint triomphant. «De cette façon, je pourrai regagner Paris dès ce soir et j'en serai quitte pour quelques louis! Quant à la Maison de Conversation, du diable si j'y reviens!» Dix minutes après, il avait perdu les frédérics d'or de sa chaîne de montre. «Eh bien! fit-il, n'ai-je point mes boutons de manchettes?» En effet. Les boutons de manchettes engagés, il réfléchit qu'une pièce d'or peut refaire une fortune en un quart-d'heure. Il joua les boutons de manchette. On trouve toujours à emprunter. Il emprunta; pendant ce temps, l'argent demandé à Paris arrivait. L'argent venu, il le joua encore. Un ami, qui le rencontra et qui partait pour la France le soir même, le jeta dans le wagon et le ramena de force chez lui. Bref, mon compagnon revint au boulevard, sans avoir vu le Rhin, maussade, ennuyé, Bade lui ayant fait oublier la Suisse, ses beautés et ses surprises... Et celui-là voyageait pour son plaisir!
—Tiens, dit Olivier Renaud, vous ne riez pas. Je parie que vous avez perdu?
—Des sommes folles, dit Cachemire. Mais c'est amusant. Ce râteau, gai comme tout!
—D'autant plus que la veine reviendra, fit René de Navailles. J'ai un fétiche.
—Lequel?
—Un décime avec une croix.
—Excellent! dit Olivier Renaud.
—Et moi, fit Cachemire, un morceau de corde de pendu. Un imbécile qui s'est éteint d'amour pour Olympe Gérard.
—Parfait, dit encore Olivier. Venez-vous voir la Trinkhalle? C'est encore un autre fétiche.
—C'est ça, dit Cachemire, et vous nous raconterez les histoires peintes là-dessus.
—De jolies peintures, fit Olivier. Le Gœtzenberger qui en a accouché, était un fameux drôle. Pas plus de couleur que sur la main. Tenez, voici l'histoire de l'Image de Keller, et du château de Neuwindeck. Connaissez-vous? Non. Voici:
«Un chevalier de Thuringe, passant un soir près de Lauf, s'arrête au château de Neuwindeck pour y passer la nuit. A travers les herbes qui envahissent la porte d'entrée, il se fraye un passage jusqu'à la salle des chevaliers. Sur son chemin, personne. L'abandon, l'ombre, le silence. Mais dans la grande salle, il aperçoit une jeune fille vêtue de blanc, assise, et l'œil fixé sur les dalles. Ça vous amuse?
—Oui... si vous voulez.
«Le chevalier fit quelque bruit. Elle se lève, le salue, et ses grands yeux bleus brillant dans un visage pâle, semblent interroger l'étranger.
«—C'est l'hospitalité que je demande, damoiselle,—je dis damoiselle,—et le pain et le sel qu'on offre aux errants.
«La jeune fille s'inclina, apporta une coupe et du vin, de la venaison, et des fruits. Point de pain ni de sel.
«—Ce château est le vôtre? dit le chevalier.
«Elle inclina la tête et demeura silencieuse.
—Pas bavarde! fit René de Navailles.
—Vous allez voir.
«—Le seigneur de ce logis est-il donc absent? continua le jeune homme.
«Elle étendit la main vers les portraits de la muraille, et répondit lentement:
«—Je suis la dernière du nom!
—Ah! très-joli! fit le dernier des Navailles.
«La légende, continua Renaud, dit naïvement que, tout en causant, le chevalier «était souvent revenu à la bouteille,» et la très-sceptique brochure qu'on vous vendra à Bade pour quelques kreutzers ajoute: «Il n'est donc pas surprenant qu'il se sentît le cœur épris.» Bref, le chevalier proposa à la jeune fille de l'épouser.
»—En vérité! s'écria-t-elle.
»Et sa pâleur sembla soudain se colorer, elle se leva, prit deux anneaux dans un reliquaire, et sur ses blonds cheveux posant une couronne de romarin:
»—Venez, dit-elle au chevalier.
»Elle marchait. Il la suivit. A l'entrée de la chapelle, deux chevaliers, couverts de leurs armures, se tenaient roides et comme pétrifiés. A la vue de la jeune fille, ils quittèrent leur attitude, et le chevalier les vit marcher à ses côtés. Des cierges brûlaient dans la chapelle, éclairant les visages de marbre des morts couchés sur leurs tombes. Au milieu de la chapelle, la statue de bronze d'un évêque revêtu de ses ornements pontificaux, s'élevait, les mains jointes. La jeune fille toucha du doigt l'évêque de bronze, et la statue se dirigea lourdement vers l'autel. Alors, les lèvres d'airain s'agitèrent, l'œil sombre s'illumina, et de cette poitrine de bronze, la voix de l'évêque fantôme sortit, et cette voix disait:
»—Kurd de Stein, prenez-vous pour femme, Bertha de Windeck, fille du comte de Windeck?
—C'est gai comme tout, ce que vous nous racontez-là, dit René.
—Vous l'avez voulu: fit Olivier.
»Ici les légendes, qui s'accordent à peindre la terreur du chevalier, diffèrent sur le dénouement. Les unes veulent que, soudain, le coq ait chanté, et dissipé de sa voix claire ce tourbillon de fantômes, et que le chevalier se soit retrouvé évanoui, «dans les hautes herbes de la cour, auprès de son cheval fidèle.» Les autres, plus sévères, font engloutir par la terre entr'ouverte, Kurd de Stein qui répondit: «Oui,» à la question de l'évêque de bronze. Ce dernier et terrible dénouement se retrouve, absolument semblable, dans une légende espagnole qui fait épouser à don Juan, une morte fiancée, et le foudroie au moment où il passe son anneau aux doigts glacés de la jeune fille. Il est assez curieux que cette lumineuse Espagne emprunte ainsi ses brumeuses terreurs aux légendes du Rhin.
—Ça m'est égal, la lumineuse Espagne! dit René.
—Eh! bien, moi non, fit Cachemire. Je voudrais voir ça, l'Espagne!
—Toujours est-il, conclut Olivier Renaud, que je viens de vous réciter l'article que j'envoie ce soir à mon journal. C'est de la primeur. Du Renaud inédit. Au revoir!
Le soir, Cachemire gagna dix ou douze mille francs.
Cachemire jouait ainsi, perdait, rejouait, regagnait, enfiévrée, le sang à la tête, heureuse, se montrant à la Lichtenthal, au théâtre, au Vieux-Château, avec des mises éclatantes, des bijoux superbes, un peu maquillée déjà, toujours séduisante. Que de jaloux et de jalouses! Elle se moquait bien du théâtre. Cette ville de Bade, quelle scène où elle s'étalait, se montrait, se sentait admirée et applaudie. Elle en venait à aimer ce René de Navailles, comme un moment elle avait aimé M. de Bruand, pour tous ces triomphes! Elle était la reine de ces allées superbes, l'enviée, la fêtée, la charmeresse! Alors quand elle songeait à son enfance, à sa jeunesse, au bateau qu'elle passait, à son père s'asphyxiant sur ses fourneaux, à la brave femme qui l'avait recueillie et qui était morte, à Madame Herbaut, à Joseph, à ce foyer d'honnêteté qu'elle avait fui:
—Il y a des gens, se disait-elle, qui trouvent le bonheur dans la vertu! Sont-ils bêtes!
La malheureuse les plaignait.