X
La couche d'orgueil que Terral portait en lui s'était comme soulevée à cette idée qu'il pouvait recevoir de l'argent de Cachemire. Il était de ces gens qui rêvent le crime et qui reculeraient devant la honte. C'est par horreur de la boue qu'ils marchent dans le sang. Il revint chez lui, accablé. Son logis à présent était redevenu morne et presque aussi lugubre que jadis—plus sinistre, car Terral avait dépensé de sa provision d'audace. Tout ce qu'il avait pu vendre était vendu. Les tableaux, les bronzes partis. Çà et là quelques bimbelots encore accrochés, traînant—la momie du luxe. Un lit, une table, quelques chaises. Rien de plus. Cette vue serrait le cœur de Terral. Il avait envie de pleurer ou de crier. Il se barricadait là comme dans un antre. Si l'on sonnait, il n'ouvrait pas. On pouvait le surprendre, le voir ainsi misérable. Quelle honte!
Il se laissa tomber sur son lit, rêvant.
—Étrange fille, songeait-il. Certes elle ne m'aime plus. Mais elle voulait me sauver. Et ce sacrifice banal pouvait me tirer du mauvais pas.... il me faut si peu d'argent! Combien? Qui sait! Dix louis! La chance est terrible. En une heure, dix louis peuvent devenir une fortune. Avec dix louis j'irais à Baden, essayer ma martingale...
Il allait à un petit tiroir où il enfermait des fèves, traçait à la craie, sur sa table, un jeu de trente et quarante et jouait.
Les fèves figuraient l'enjeu. Elles se doublaient, se triplaient. Il gagnait, gagnait toujours... Au lieu de fèves, mettez des florins, ce gain eût été une fortune.
—Parbleu, se disait-il, je la tiens, ma martingale. Infaillible. Il faut absolument que je la risque. Oh! réparer la brèche, me reconstruire une richesse, et vivre. Car je n'ai pas su vivre.
Sa pensée le reportait soudain vers Suzanne.
—Mais je ne pouvais pas accepter, non. C'eût été infâme. Et pourquoi infâme? J'ai des pudeurs que je ne me connaissais pas. Jolis, mes scrupules. A quoi bon? Dix louis, et c'est assez! Eh! bien, est-ce que je n'aurais pas pu le lui rendre, cet argent? Elle prêtait, elle ne donnait pas. J'ai été un sot!
Puis se levant, allant à la porte:
—Après tout, quoi, il est encore temps. Je monte. Je sonne. Cet argent, je l'accepte! Elle me le donne. Je l'ai dans les mains, là. Je l'emporte. J'attends le soir. Je joue. Je gagne. C'est bien... Je... Oui, j'y vais!
Il boutonnait son habit, cherchait son chapeau.
Il s'arrêta brusquement.
—Et si j'allais rencontrer un de ses amants chez elle. Cette fois, je n'aurais pas le droit de le tuer comme M. de Bruand: s'il me connaissait, il raillerait. Écrire? La lettre peut se perdre. Non. Et puis, non, décidément, pas de son argent, à elle. C'est fini. Qu'elle aille où son destin la pousse, et moi aussi!
Pourtant, il lui fallait un enjeu—il redemandait un levier; où trouver ce qui était sa vie? Il fallait donc recommencer ces âpres chasses à l'or d'autrefois, il fallait espérer au lieu de jouir, attendre au lieu de posséder. A qui se livrer? A qui emprunter? Il devait, il devait partout. Demander encore, c'était dévoiler le secret de sa misère.
—Pas d'amis! se disait-il accablé par le vide qu'il avait fait autour de lui, au temps où dédaigneux de toutes choses, confiant en sa force, il criait le moi seul! de Médée.
Pas d'amis!
Il cherchait, interrogeait, fouillait ses souvenirs et dans cette nuit, dans cette foule qui l'entourait, il ne trouvait qu'un nom, un seul. Bourdenois,
—Oui, Bourdenois. Mais qu'est-il devenu? Sombré! Perdu! Oublié!
Bourdenois! Celui-là peut-être aurait pu le sauver. Le Titan se raccrochait à l'enfant; l'homme fort regrettait le naïf. Terral s'arrêta longuement devant ce nom, plein du passé, et, peu à peu, comme si la lumière s'était faite en lui, il se rappela qu'il l'avait vu imprimé, çà et là, ce nom, il ne savait où,—dans des comptes-rendus de journaux peut-être.
—Qui sait? Bourdenois est peintre... C'est peut-être lui dont parlait la critique...
—C'est lui, se dit bientôt Terral, l'idée confuse prenant corps et se fixant... Je suis sauvé!
C'était le cri de l'égoïsme à la mer. Dans ce grand naufrage, Bourdenois restait seul. Il alla à Bourdenois.
Terral entra dans un cabinet de lecture, demanda le livret du Salon, chercha à la lettre B, et poussa un grand soupir comme si on venait de lui enlever un monde des épaules.
Il avait lu:
Bourdenois (Charles-Henri), né à Mussidan (Dordogne), élève de M. Cabanel.
Rue d'Enfer, 11.
269.—Les Volontaires de 92.
270.—Hérault de Séchelles brûlant les trophées de la royauté.
—C'est lui! se dit Terral. Ah! voilà le salut!
Il alla à pied, la tête en feu, plein de projets, plein de fièvre, rue d'Enfer, et monta rapidement, comme si on l'eût poursuivi, jusqu'au cinquième étage, où demeurait Bourdenois.
Ce fut une femme qui ouvrit, une jeune femme souriante et un peu étonnée et qui demanda le nom du visiteur.
—Fernand Terral.
—Oh! dit la jeune femme dont le visage s'éclaira... Veuillez entrer, je vous prie. Mon mari m'a souvent parlé de vous!
—Marié, songea Terral. Parbleu! La tortue a trouvé sa carapace.
La porte de l'antichambre s'ouvrit brusquement; et Bourdenois, en vareuse rouge, s'écria, tendant les mains à Terral:
—Ah! ah! D'où diable sors-tu?... je t'ai cherché, je t'ai traqué,... Rien! Pas de Terral. J'avais envie de te réclamer dans les Petites affiches. Ah çà! tu reviens de Chine, du Mexique, de Tombouctou?
—Moi?... Non, dit Terral, je reviens de plus loin.
—Mais entrez donc, interrompit madame Bourdenois, vous ne pouvez causer ici.
Terral fut introduit dans l'atelier. Il y avait, sur le chevalet, une toile commencée. Des esquisses le long des murs. Partout, de petits panneaux grands comme la main, représentant des tableaux projetés. Une propreté flamande. On sentait qu'un œil de ménagère inspectait tout cela. L'atelier d'ailleurs respirait le calme, sentait bon. Le mobilier était un brave ameublement sans prétention; mais tout cela gai, souriant. Les choses ont leur bonheur.
Il fallut que Terral entendît l'histoire tout entière de Bourdenois, et comment la misère s'était lassée à la fin, et comment l'artiste s'était fait peintre sur porcelaine, gagnant son pain le jour, gagnant la nuit sa gloire, composant à la lampe des tableaux qui enfin avaient trouvé des juges et des acheteurs. Une première toile vendue, dix avaient suivi. Bourdenois avait eu des commandes, çà et là. Les marchands de tableaux l'exploitaient bien un peu, mais c'est le sort commun des débutants de passer sous ces fourches caudines. Enfin, il avait pu jeter aux orties la palette du peintre sur porcelaine, l'horizon s'ouvrait, le pain était assuré et non-seulement le sien, mais celui des autres. Plus d'obstacles alors au mariage. Le père avait consenti. Ah! que Bourdenois avait cherché Terral pour lui annoncer cette joie! Mais, à ce moment même, Terral se cachait, dévorait sa déveine, et ne sortait que la nuit. Ce mariage ne datait que de deux mois, trois mois au plus. On s'était marié le jour même de l'ouverture du Salon, et Bourdenois apportait, dans la corbeille qui n'existait pas, une médaille.
—Médaillé! Conçois-tu?... disait-il. Tout est fini, le nuage a passé, je me moque de la pluie. Le beau temps est venu. Je suis heureux comme un vaurien. Tu vois ma petite femme? Je me couperais en quatre pour elle. Ah! il fait bon respirer un bouquet de lilas après s'être déchiré à toutes les ronces de la création. Tu vois, je donne dans le poétique. C'est bête comme chou. Mais rends-moi la justice de dire, mon pauvre Terral, que je n'ai pas volé mon bonheur!
—Certes, dit Terral.
—Ah çà! Et toi?
—Moi?—(Madame Bourdenois préparait des grogs dans la chambre à côté. Charles et Terral étaient seuls).—Moi, j'ai fait naufrage. J'ai mené ma barque à toute vapeur. J'ai perdu de vue le manomètre. La machine a sauté.
—Ah!
—C'est une leçon, dit Terral, et je l'accepte. Mais m'en voilà déjà consolé. Je suis de ceux qui s'arrêtent, je ne suis pas de ceux qui tombent!
—Oui, très-bien, fit Bourdenois. Mais où en es-tu, voyons? Naufragé, soit, mais il te reste au moins...
—Rien.
—Rien?
—Eh! bien, dit gaiement Bourdenois, nous allons partager!
Il s'était levé, allant droit à un petit buffet en vieux chêne dont il ouvrit le tiroir.
—Tiens!
—Qu'est cela?
—Tu vois, dit Bourdenois en lui tendant un billet de cent francs. Le quart d'un tableau. Je voudrais en avoir dix fois autant à t'offrir, mais...
Terral hésitait, humilié à demi, écrasé aussi par ce mouvement si simple du brave garçon. Tout à coup, il prit le billet, le mit dans sa poche et dit:
—Soit. Je te rendrai cela bientôt, je t'en réponds. A demain.
—Tu pars?
—Oui. C'est cet argent que je venais te demander, tu ne comprends pas? Maintenant je suis tiré d'affaire. Ces cent francs là, mon cher, c'est peut-être un million. Tiens, merci. Au revoir. A demain!
—Eh! bien, dit madame Bourdenois, qui rentrait dans l'atelier, et mes grogs? Vous ne pouvez pas refuser, monsieur...
Terral causa encore un moment, trouva pour madame Bourdenois un ou deux compliments, serra la main de son ami, et descendit. Dans les escaliers, il se croisa avec un vieux bonhomme qui montait, chargé de livres, en fredonnant l'hymne de M. Joseph Chénier. C'était le beau-père.
—J'en échapperai donc, se dit Terral une fois dans la rue, et malgré toutes les fatalités du monde. Cinq louis. Cela suffit.
Il s'habilla. Bien portés, ses vêtements râpés, mais de bonne coupe, lui donnaient encore une élégance presque insolente. Il attendit le soir et se promena avant le dîner, devant son cercle. Des amis de boulevard, des agents d'affaires, le rencontrèrent.
—Ah! quel hasard! Est-ce que votre soirée est prise, Terral?
—Non.
—En ce cas, nous vous invitons, nous vous entraînons, nous vous enlevons. Grande réception dans les salons de Brébant. C'est la Compagnie qui paye.
Il s'agissait d'un repas d'actionnaires, de la fondation d'une société de crédit industriel. On avait invité des journalistes, Terral rencontra Olivier Renaud, bien d'autres qu'il connaissait, le petit Barberino, des compagnons de plaisir. Barberino avait amené avec lui un jeune homme au regard bleu, souriant, les cheveux blonds, un peu pâle.
—Quel est ce monsieur? demanda Renaud à Terral.
—Je ne le connais pas.
Il apprit, cinq minutes après, au potage, que le jeune homme se nommait Paul de Rieux,—une grande famille de Bourgogne, disait-on.
Pendant le dîner, M. Paul de Rieux fit des mots.
Il était placé en face de Terral et ses dents blanches découvertes par un immuable sourire, il semblait quêter, à chaque saillie, son approbation.
Dans le brouhaha du repas, le bruit des conversations partielles se mêlant aux interpellations d'un bout de la table à l'autre, Terral se taisait et songeait. Tout à l'heure on allait jouer. C'était alors qu'il risquerait ce suprême enjeu, venu du hasard. Il n'écoutait pas. Ses voisins le trouvaient maussade. Le diapason des entretiens s'élevait à chaque nouveau vin annoncé par le garçon. Le Léoville et le Rœderer formaient les dièzes et les bémols. On se mit à parler politique et l'on finit par ne plus s'entendre du tout. Les toasts à la prospérité de l'entreprise se perdirent dans les considérations sur la conduite de Robespierre et le procès des Girondins.
Le café était versé dans une pièce contiguë. La table desservie, les garçons étendirent un tapis vert, on apporta des cartes et l'on joua.
—Allons, se dit Terral, c'est l'instant. Et,—comme il arrive parfois aux heures difficiles,—un souvenir de ses vieilles lectures lui revint et il murmura, presque tout haut, le mot de Julien Sorel à l'heure des crises: Aux armes!
On établit un lansquenet.
Le petit Barberino prit la banque. Terral jeta un louis, puis un autre, perdit, alluma un cigare en souriant et ne rejoua plus avant de l'avoir fumé. Puis il revint à la table de jeu, et Olivier Renaud lui passa les cartes.
—Trois louis! dit Terral.
—Je les tiens, fit Barberino.
Terral gagna.
—Six louis!
Il gagna encore. Il passa sept fois, gagnant toujours.
Il avait devant lui un tas d'or, trois mille huit cent quarante francs, gagnés en deux minutes. Il passa la main, ramassa son gain et revint à la fenêtre.
Il regardait les boulevards, noirs, le ciel pluvieux, les lanternes des voitures qui se croisaient, les passants de plus en plus rares avec des parapluies.
—Allons, dit-il gaiement, ce ne sera pas le soleil, ce sera la pluie d'Austerlitz...
Il se remit à la table de jeu, tint une mise considérable, mais perdit cette fois, perdit toujours. Il n'eut plus rien bientôt et demeura debout contre la table, regardant les cartes, l'or, les joueurs, le tapis,—pétrifié. Il lui semblait que c'était un rêve. Quoi, plus rien? Rien. Eh! bien, il allait emprunter à quelqu'un des convives, là, sur-le-champ. Mais il n'osait pas. Il avait honte. Le jeu commençait à peine; avouer qu'il était décavé, impossible. Alors il se prit à regarder, il examina les joueurs, il s'efforçait de s'intéresser à la partie, il se grisait avec le bruit de l'or, il se disait: «Je vais gagner. Tout à l'heure. Patience!»
Ses yeux s'arrêtaient surtout, machinalement, sur M. Paul de Rieux, qui lui faisait face, souriant toujours. M. de Rieux avait à l'annulaire gauche des diamants qui jetaient des étincelles de lumière électrique. Terral regardait ces diamants. Il les vit soudain disparaître, il vit les mains de M. de Rieux se perdre dans les basques de l'habit et, rapidement, faire passer dans la manche gauche du vêtement, un jeu de cartes.
Terral recula. Si rapidement que le tour eût été exécuté, il avait tout vu.
Il attendit.
Deux minutes après, M. de Rieux prenait la main.
Il la prenait à vingt louis. Il passa neuf fois et gagna net cinquante et un mille deux cents francs.
Puis il dit, avec son sourire éternel:
—Ouf! je passe la main!
Il leva alors ses yeux bleus et gais sur les spectateurs.
Terral le regardait d'un air foudroyant.
L'aventurier pâlit devant ce regard et comprit que Terral savait tout. Mais il se remit bien vite de l'émotion, essuya d'un air négligent les bijoux de sa main gauche, se leva comme fatigué et passa, s'étirant les bras, dans la pièce à côté. Terral l'y suivit. M. de Rieux avait déjà disparu. En regardant à terre, dans un coin, Terral aperçut un petit paquet que l'autre avait dû laisser là.
Il se baissa, le prit, et devint pâle à son tour.
C'était un jeu de cartes, un double jeu de cartes préparé.
Haletant, Terral regarda. Il y avait là dix coups arrangés. On pouvait passer dix fois. Une fortune!
Oui! il contemplait ces morceaux de carton, il les comptait, sans les déranger, l'œil embrasé, le sang aux tempes, tremblant, fasciné par ces cartes qui lui murmuraient mille choses mauvaises. Ces figures aux couleurs crues lui souriaient. Il avait chaud et froid en même temps. Il croyait qu'il allait s'évanouir.
Tout à coup, il se secoua brusquement.
—Si on me voyait ici, pensa-t-il. Et si on apercevait cela!
Il enfonça le jeu de cartes dans son habit et il rentra le tenant toujours, la main dans la poche. Il avait peur de devenir fou. Tout tournoyait autour de lui. La tenture rouge du salon l'aveuglait, les glaces se renvoyaient les milles lumières rosées ou bleuâtres des cristaux des lustres; Terral ne voyait pas, n'entendait pas. Tout se troublait autour de lui et bourdonnait.
Rien de distinct que cette pensée:
—Dans ta main, une fortune!
Alors, comme un homme ivre, il se rapprocha de la table, prit les cartes du jeu en main, les battit, et, avec l'adresse étonnante d'un grec, y substitua audacieusement les cartes de l'autre.
Il gagna, et toujours, et dix fois, il gagna, fatalement, forcément, mathématiquement; on s'extasiait autour de lui, l'or s'entassait, il entendait le bruit des louis, les chuchottements, les exclamations et cette musique l'enivrait. Ah! c'était vraiment la fortune, cela! Plus que M. de Rieux, il gagnait, plus qu'il n'avait osé le rêver, les coups étaient formidables. Il avait là, devant lui, à lui, tous ses rêves, ses rêves détruits ce matin et reconstruits ce soir, le luxe, le bruit, l'éclat, les chevaux, les femmes, Cachemire!
Tout à coup, un bras se pencha devant lui, une main lui arracha les cartes des doigts et, foudroyé, il entendit ce cri:
—On nous vole, messieurs!
Terral bondit, livide.
Le petit Barberino montrait les cartes.
—Reconnaissez-vous votre jeu? Non! Ce jeu-là est préparé!
—C'est une infamie! s'écria M. de Rieux qui regardait en face Fernand Terral de l'autre côté de la table.
Terral, vert et farouche, bondit comme pour s'élancer sur le misérable, mais un cercle irrité le retint, on se partageait le tas d'or déjà; il se sentit poussé au dehors, et ce ne fut que dans l'antichambre qu'il put se dégager. Il secoua alors ceux qui le tenaient,—ils étaient quatre,—et les envoya d'une secousse, contre la muraille, jurant.
Il se trouva sur le boulevard, nu-tête, sous la pluie, seul, abîmé.
—Messieurs, disait en haut le petit Barberino, remercions M. Paul de Rieux, mon ami, ici présent, de nous avoir averti de l'infamie dont nous allions être les victimes!
On remercia M. Paul de Rieux.
Terral eut un moment l'idée du suicide. Décidément la partie était achevée, et la ruine complète. Le sort avait eu le dessus. S'acharner eût été folie. Il s'achemina à travers les rues boueuses, jusqu'à la Seine et, sur le parapet d'un pont, il demeura tête-nue, regardant l'eau couler. Le fleuve avait des remous sinistres et les lumières du gaz s'allongeaient sur lui comme des lames rouges. La silhouette du Châtelet et les tourelles se découpaient en noir sur le ciel sombre avec des attitudes bizarres. Il demeurait là hésitant. Ses mains brûlantes se rafraîchissaient sur le grès mouillé du pont. Le vent lui passait dans les cheveux et calmait sa fièvre.
—Le suicide? Pourquoi? se disait-il. N'y a-t-il que Paris au monde?
Après l'idée de mort, l'idée de fuite. Il se voyait, emporté au loin, sauvé, recommençant ailleurs, en Espagne, en Amérique, il ne savait où, une vie nouvelle, et, plus tard, revenant ici, s'imposant, relevant le front, écrasant ceux qui l'écrasaient.
Elle est rapide, la pente des songes. Plus le malheur vous étreint, mieux le délire vous montre, rapproché, le but qui s'échappe. Terral se détacha de cette eau bourbeuse qui clapotait, qui scintillait, qui attirait. Il revint chez lui, machinalement, comme le chien rentre au chenil et, au lieu de se coucher, il resta assis, sans lumière, avec cette idée fixe: Partir!
La nuit l'avait encore maintenu dans ses pensées nouvelles. Mais avec le jour, toute son audace parut s'affaisser. La matinée était livide, c'était une de ces aurores qui ont froid. Il se sentait pénétré jusque dans les os par une atroce humidité. Il grelottait, ses dents claquaient comme les dents d'un cholérique. Il se déshabilla et se mit au lit. La fatigue l'accablait. Il s'endormit d'un sommeil troublé, plein de cauchemars et de visions mauvaises. Quand il se releva, le soir, il était plus fatigué que le matin.
Il avait faim, d'ailleurs.
—J'ai faim.
Cette pensée,—ce besoin,—s'empara de lui tout entier.
Il fouilla dans ses poches, ouvrit ses tiroirs, chercha: il avait trente sous à lui, trente sous.
—Qu'importe!
Il prit un vieux chapeau défoncé qu'il avait jeté autrefois, dans le fond d'une armoire et sortit, les pantalons crottés encore de la boue de la veille, les habits fripés. Alors il s'achemina vers les quartiers pauvres, chercha quelque gargotte où il pût manger sans crainte d'être reconnu, et entra. C'était une façon de crêmerie et de débit de vins, avec tables et bancs scellés au mur, et des saladiers de riz tout jaune et de compotes des poires à la devanture, sur fond de rideau rouge. La porte arborait encore, comme enseigne, le classique cadran bleu avec l'aiguille marquant neuf heures, ce qui voulait dire autrefois (ces cadrans aujourd'hui sont rares): Soupe à neuf heures.
Il y avait des maçons et des ouvriers qui mangeaient en faisant du bruit.
Terral choisit un coin, s'assit et demanda du bouillon, du bœuf, un peu de vin, n'importe quoi.
—Misère, se disait-il avec une amère colère, j'ai faim!
On ne le regardait point. Il n'est pas si rare de voir ainsi courir les crèmeries des affamés en habit noir. La misère n'a pas d'uniforme. Terral entendait dans un cabinet vitré, des maçons attablés en pique-nique, et qui arrosaient de chansons leur dessert:
Architectes et maîtres maçons
Méprisez pas les compagnons
Qu'ils vous ont mis le pain en main,
Que vous en aviez grand besoin!
Il restait là, n'ayant plus d'appétit, à écouter, absorbé. La salle se vidait peu à peu. Les habitués faisaient, en passant, des amitiés à la dame de comptoir et si le mari se fâchait, ils lui jetaient en riant quelque épigramme. A la fin, Terral s'aperçut qu'il était presque seul. Il se leva, et dit à la crèmière:
—Combien?
Elle regarda son mari.
Celui-ci fit un petit calcul mental, et répondit:
—C'est dix-huit sous.
Terral paya. Il se dit, en sortant:
—Il faut peu de chose. Si l'on était philosophe, pourtant! Bah! ajouta-t-il, les philosophes sont des sots!
Il regarda l'heure à la pendule d'un pharmacien: huit heures. Quelle soirée lente à passer. Et que faire? Retourner chez lui. A quoi bon? Il n'avait même pas de lumière au logis. Le boulevard? A présent, ce boulevard lui faisait peur. Que de gens avaient le droit de le souffleter du regard! Le droit? Et quel droit? Parce qu'il avait été plus fou ou moins habile. Ce M. de Rieux! Ce Barberino! Il n'avait même pas l'idée de se venger. Il était perdu; le courant l'entraînait. C'était d'une autre façon qu'il entendait le remonter.
Mais quel scandale! comme on avait dû s'entretenir de lui dans tous ces cercles! Les journaux allaient s'en mêler.
—Je ne les lirai pas, songeait-il. Qu'est-ce que cela me fait? Ah! le proverbe ment comme un homme: les oreilles ne «m'ont point tinté» aujourd'hui!
Tout en pensant, il allait au hasard, fatigué. En route, il se sentit accablé.
—Eh bien! se dit-il, j'ai encore douze sous... une fortune, fit-il avec un affreux sourire.
Il côtoyait le Luxembourg, il entra dans un petit café, et s'assit.
—Je resterai là jusqu'à minuit.
Il prit un journal au hasard, s'accouda dessus comme s'il se fût plongé dans la lecture, et s'absorba dans ses réflexions irritées. On lui servit du café. Il ne le vit pas. Il franchissait déjà l'Océan, débarquait à New-York, triomphait... Puis, brusquement, il releva la tête, aux accents d'une voix qu'il connaissait. Il écouta et promena son regard autour de lui. Il y avait, coupant la salle en deux, un énorme poêle de faïence qui lui masquait une ou deux tables. La voix partait de derrière ce poêle. Il la connaissait, cette voix. Il l'avait entendue souvent. Mais où? Mais quand?
—Ma foi, oui, disait-elle, je suis boudhiste. Pourquoi ne serais-je pas boudhiste? Avec ça que le Çakia-Mouni est si bête que ça! Mais il avait trouvé la doctrine chrétienne 500 ans avant Jésus, songez donc! Un bonhomme qui prêche la vertu à des sauvages, l'oubli des injures à des étrangleurs, la haine du sang à des espèces de Caraïbes. Vous savez une chose, c'est que parmi les trois ou quatre cent mille boudhistes qui peuplent l'Asie, le meurtre est cent fois plus rare qu'en Europe. Il y a des villes peuplées comme Paris où l'on s'assassine moins que dans le faubourg Montmartre. Et puis, la doctrine est calmante. Qui ne s'est un peu consolé, à l'idée d'un nirvâna colossal, d'un anéantissement complet de la nature se fondant, goutte d'eau en une mer, avec la création tout entière? Ça fait passer bien des méchantes heures et ça évite bien des indigestions. Notez que j'ai été assez heureux pour trouver dans cette vie un brin de nirvâna, sans attendre ce que je puis en absorber dans l'autre. Le calme, voyez-vous, doublé de dédain ou de mépris, il n'y a que cela au monde!
—Mais je le reconnais, se dit Terral en se levant machinalement, c'est Fargeau!
Il s'approcha du poêle, jeta un regard de l'autre côté et vit, causant et fumant, trois hommes, l'un gros et grand, l'autre long et mince, avec des cheveux roux, et au milieu, Fargeau, une pipe entre les dents, et qui s'interrompait parfois dans son exposé de doctrines, pour lancer au plafond un peu de fumée.
Instinctivement, au lieu de se rejeter en arrière, Terral s'avança. Un je ne sais quoi le poussait. La curiosité, peut-être. Fargeau lui avait refusé la main, jadis. Que ferait-il, maintenant? Et un dédain de plus ou de moins, peu importait à Terral.
Fernand alla à Fargeau et lui frappa sur l'épaule.
L'autre se retourna, vit Terral, et dit:
—Ah!
Puis il ajouta:
—C'est vous, eh bien!
—Je voudrais vous parler, dit Terral.
—Ah! bon! fit Célestin, je sors.
Il se leva. L'homme aux cheveux roux, long comme une perche à houblon, en fit autant. Celui-ci tenait sous son bras une livraison de la Grève de Samarez, de Pierre Leroux.
—Vous ne venez pas, Vobrichon? dit le maigre personnage au gros homme qui restait assis.
—Non. Je veux lire la Revue des Deux-Mondes. La machine de Sand m'intéresse!
Fargeau avait pris le bras du philosophe Goussard (ainsi se nommait son maigre interlocuteur), et il avait fait signe à Terral de le suivre.
On sortit. A peine dans la rue, Goussard reprit la conversation où elle en était restée:
—Fargeau, mon ami, dit-il d'une voix douce, enfantine (il avait bien quarante-cinq ans), vous n'êtes pas dans le vrai. Vous êtes pour l'anéantissement, je suis pour le progrès. Vous arrêteriez l'humanité dans le bien, je veux qu'elle aille jusqu'au mieux. Nous avons du chemin à faire pour arriver à l'égalité, à la fraternité, à la concorde universelle, mais nous y arriverons.
—Voyons, voyons, dit Fargeau. Vous allez, vous allez! Égalité! c'est joli. Égalité de droits, soit. Mais l'égalité de situation? Goussard, vous êtes un archange, mais vous rêvez.
—Je rêve?
—Ah! çà, voyons, dit Fargeau, il y aura bien toujours des députés et des égouttiers?
—Oh! dit Goussard. Eh bien! non, ajouta-t-il. Pourquoi des députés, quand tout le monde sera heureux? Et pourquoi des égouttiers, lorsque la science, étant arrivée à nourrir l'homme par des vapeurs et non par la matière, et à remplacer le beefsteak par une liqueur concentrée, une essence nutritive, la nature humaine se trouvera transformée et idéalisée? Quand on digérera des parfums au lieu de... Enfin, les égouts seront inutiles, et,—les villes assainies, la santé publique sera sauvegardée,—la vie humaine décuplée, les égouttiers se feront jardiniers, et...
—Et vous avez bu trop de bière, mon bon Goussard. Vous êtes plus Allemand, à vous seul, que toute l'université de Bonn et celle d'Heidelberg... Allez vous coucher!
—Vous ne comprenez rien au progrès. Au fond, dit Goussard, vous êtes un matérialiste.
Il salua Terral, serra la main de Fargeau et disparut à l'angle d'une ruelle.
Ils étaient arrivés, en causant, dans les quartiers pauvres de la rive gauche, les quartiers de Fargeau.
—Eh bien! dit Célestin, que me voulez-vous?
—Moi, fit Terral en riant presque, d'un rire nerveux, je viens philosopher aussi... un moment... et je tiens à vous dire que le fond du sac de la vie est bête et sale... Je suis ruiné, perdu, accablé. J'ai voulu me jeter à l'eau et je vais me jeter au diable!
—Ah! dit Fargeau gravement. Je ne savais pas que le sort fût aussi adroit!
—Oui, oui, reprit Terral, j'entends déjà tout ce que vous allez me dire. Mais je ne suis point fâché de l'entendre de vous. C'est le fer rouge sur la plaie. On crie et l'on guérit. Allez! Dites-moi que l'audace est stupide, que l'honnêteté est souveraine, et que j'ai eu tort de ne pas me nourrir de Berquin et de lait de poule. Mais, entre nous, que vous a-t-il servi de croire à votre Bouddha, tandis que je ne croyais à rien, pour en arriver à être tout aussi misérable que moi, et tout aussi désespéré?
—Je pourrais vous dire, répondit Fargeau: Que vous a-t-il servi de ne croire à rien pour avoir des souliers aussi troués que les miens? Ma foi, non! La morale serait niaise. Vous êtes vaincu, voilà la morale. Vos ongles se sont brisés sur le roc; c'est la morale, cela! La morale, c'est votre pâleur, c'est votre colère, c'est votre pensée de suicide. Je n'ai jamais songé à me tuer, moi. Je sais depuis longtemps que la vie est absurde et que tout est au delà,—dans l'anéantissement, la paix des atômes. Seulement, j'attends, étant sûr de ce lendemain auquel vous préfériez le jour présent. Et voilà qu'aujourd'hui vous manque, et que vous ne croyez pas à demain!
Involontairement, Fernand Terral baissait la tête. Fargeau le regardait et l'étudiait comme un médecin examinerait un malade.
—Voulez-vous ma pensée? dit Fargeau à Terral qui courbait la tête; tout votre salut est dans vos revers. Vous êtes jeune! Si c'était une leçon, cela? Je sais que les leçons d'habitude ne servent pas à grand'chose. Mais le hasard!...
—Le hasard, fit Terral, c'est encore le seul dieu que je reconnaisse, et c'est à lui que je vais demander de me tirer de ce bourbier!
—Il y en a d'autres au-dessus de lui; vous savez, le travail...
—Le travail!
Et Terral se prit à rire.
—Ce n'est pas à l'heure où j'en suis qu'on recommence sa vie. Je serai logique jusqu'au bout, en étant audacieux jusqu'à la fin. Vous avez déjà perdu votre morale avec moi. Restons-en là.
—Ah! dit Fargeau avec une certaine fierté dédaigneuse, vous croyez que je pose en professeur de philosophie spiritualiste.... Moi?.... Jamais!... Je vous prends comme un cas et je vous étudie comme un sujet qu'on peut conseiller et qui est parfaitement libre de ne pas suivre les conseils. Vous voulez être logique? Soyez logique! Allez! Mais moins d'orgueil, jeune homme, ce n'est pas vous qui avez inventé le Satan de Milton, plus audacieux que vous. Vous vous croyez un type, je parie? Vous êtes un produit de ce temps, pas autre chose:—un résidu. Votre audace vient de votre époque. Vous êtes moins fort que troublé. Les forts, ce sont les apathiques. Vous êtes trop nerveux, Terral!
—Soit! dit Fernand.
—Ah! le joli temps, le joli moment, reprit Fargeau. Vous avez bien fait d'épargner à M. de Bruand le souci d'y vivre. Quant à vous, vous êtes de votre heure, avec un mélange d'Antony qui a tout gâté. Vous voyez que je vous connais bien.
—Continuez, dit Terral.
—Bien. Philosophons... Il en est, voyez-vous, de la marche des sociétés comme des caravanes lancées à travers le désert. Souvent, aux heures de fatigue et d'épuisement, apparaissent les longues plaines du désert, les chemins lépreux, sans oasis, sans eau, sans ombre: c'est le repos qu'on veut: c'est l'effort qu'il faut. Les routes accablantes succèdent aux routes longues et lourdes, les cailloux aux cailloux, les pierres qui déchirent au sable qui aveugle, le vent qui étouffe, au simoun qui tue. N'importe, il faut marcher, il faut aller, il faut être debout, il faut lutter. Courage! On va, on s'épuise, on halète, on plie sous le fardeau, on se couche sous le faix; plus de force, plus de nerfs, plus de salive! Marchez toujours! Ces déserts maudits de l'Afrique durent des lieues et encore des lieues! Les déserts de la vie durent des années et des années encore. Là, comme les pèlerins, les gens étouffent; ils ont soif, ils ont faim, ils crient. Marchez toujours! Ces temps noirs, ces temps de trouble, d'inaction, d'ennui, de misères ont des lendemains qui se prolongent, qui ne finissent jamais. Un malaise général plane sur tout comme une nuée d'orage. On respire mal, on se tâte, on cherche des remèdes introuvables à des maux inconnus. Tout craque et se disloque. Les appétits effrénés montrent leurs dents féroces. Les désirs refoulés heurtent les ambitions non satisfaites. Les aspirations légitimes d'un cœur qui croit s'unissent aux lamentations du ventre qui veut. Les flots d'espérances grossissent et les issues manquent; les groupes de voyageurs s'agglomèrent et les routes sont obstruées. On se pousse sans pitié, on se heurte sans remords, on s'écrase sans honte. Quand on voit tomber un rival, on dit: Un de moins! Il en meurt un, il en naît mille. Quand on s'est bien étouffé, bien secoué, bien égorgé, on regarde à ses pieds. On n'a point fait un pas. On a marché à la même place; mais on a marché sur des cadavres. La route, là-bas, est toujours obstruée. Une colère mauvaise agite tous ces gens; un éclair fauve passe dans les yeux, et tous, avec la même rage, le même appétit, les mêmes besoins, se ruent en se renversant sur les chemins boueux; le vice ricane, il règne, il attire à soi cette foule; il lui dit: «Viens! va! sois satisfaite! Il y a toujours place autour de mes tonneaux, de mes tapis verts, de mes lits souillés, de mes splendeurs et de mes fanges.» Alors, alors, largesse et joie! Alors les lumières qui ne s'éteignent pas, les viandes qui saignent toujours, les joues qui ne rougissent plus, les baisers qui crépitent et qui grisent, les rires nerveux, les joies saccadées, les plaisirs qui secouent comme une pile électrique, les voluptés qui éreintent, qui souillent, qui tuent! Tu ne nous veux pas pour tes soldats, société? Nous serons tes bohêmes et tes va-nu-pieds! Nous aurons des bottes vernies ou des souliers éculés, peu importe! Nous volerons cent mille francs ou nous emprunterons cent sous, tais-toi donc! Nous serons infâmes et te mépriserons. Tu barreras nos chemins? Nous prendrons par les fossés, où est la boue et nous te jetterons cette boue au visage. Ce sera ta lèpre, ces curieux, ces déclassés, ces débraillés, ces déguenillés, ces sans-le-sou qui valaient peut-être de marcher le front haut. Tu fais la prude, ils mettront à nu tes ulcères. Temps maudit où les portes se referment vers les mains tendues, où les espoirs comprimés se changent en haines, où les amours trahis tournent en débauche, où les échappées de lumière deviennent de la nuit. Quelle fièvre te secoue, société, que tu te tournes sur ton lit de malade comme une vieille qui agonise? Le poison qui te tord les entrailles, c'est toi qui l'as versé. Tu as dédaigné jadis ceux qui sont tes ennemis à présent. Tu as désappris ces mots magiques qui faisaient ta force et ta beauté: Dévouement, sacrifice, honneur, abnégation? Mots oubliés qui sonnent ainsi qu'un glas funèbre, et, comme on ne les sait plus, ils ne sont ni un frein ni un drapeau. On les entend, on ne les comprend plus. Et non-seulement les esprits souffrent, mais les corps. Nerfs tourmentés, machines délabrées, yeux caves, fronts éteints par la main d'ombre, les hommes marchent courbés et endoloris. Parfois un vent semble souffler, qui les agite comme des arbres à demi morts. On les voit pris de maux innommés qui ressemblent à des vertiges. La folie passe en ricanant dans cette foule, touche du front au hasard quelqu'un de ces pâles visages, et le visage se contracte et fait la simagrée d'un rire sans cause. Cependant la joie semble régner. Tambours et cimbales, fêtes et concerts; à moi le bal, à moi les quadrilles, à moi le cotillon! Grincez les violons, hurrah les clairons, bien rugi les contre-basses! En danse! Eh! par Dieu, jamais on ne vit tant de fleurs, et de diamants, et de dentelles, et d'épaules blanches, et de cheveux noirs, et de teints roses, et de teints fardés! En danse! en danse! Où est la misère, bon Dieu, et la maladie et les souffrances? Ambitieux, ceux qui demandent; insensés ceux qui espèrent; mendiants, ceux qui ont faim! Tournez, tournez. La valse est bonne pour étourdir. La jolie toilette de bal, société, ma mie, et que ce râtelier te va mieux que ta double rangée de dents déchaussées. Tu es presque belle, sais-tu, dans ce salon et sous ce lustre! Mais qu'on ne s'avise pas de te regarder dans la rue. Pouah! la laide grimace! Le pauvre Yorick avait aussi ce sourire-là. Il faut avoir de bons yeux et bien regarder, et des oreilles, et t'ausculter, car tu es malade. Tes flatteurs te trouvent jeune et charmante! Pardieu! leur ordonnance est facile à suivre. Bains de mer et douches de Vichy, soierie de Lyon, chapeau de Laure, dentelle de Malines et vin de Syracuse! Médecins Tant-Mieux, écoutez un peu les médecins Tant-Pis: Bains de pieds sinapisés; il faut faire descendre le sang en bas; régime sobre et sain; se coucher tôt et travailler, courses au grand air dans ces Alpes de la morale qui s'appellent le droit et l'honneur, ascension des glaciers sublimes; c'est là-haut, ma mie, qu'on respire! Et chercher le repos, et chasser l'excitation, et penser et apprendre. Rien n'est désespéré, ma chère malade; mais regarde ton miroir et vois ce laid et maigre visage, ces lèvres violettes, ce teint plombé, et dis-toi bien qu'il faut combattre ce cancer implacable qui te ronge le sein,—ton vautour, ô Prométhée femelle, coupable, non pas d'avoir ravi, mais d'avoir laissé éteindre le feu du ciel!
Fargeau avait parlé avec une sorte d'excitation et de colère que Terral ne lui connaissait pas. Ses yeux fatigués avaient rajeuni; sa voix avait repris les accents d'autrefois. Il avait dû souffrir avant d'abdiquer.
Terral, étonné, le regardait. Mais ce coup de clairon ne l'atteignait pas, ne l'ébranlait pas. Il n'était point ému.
—Tout cela est fort beau, dit-il, et prouve que le monde est mal fait. Je ne me charge pas de l'orthopédie. Redressez-les, don Quichotte! Moi, je veux la fortune, et je vais à elle—encore une fois, toujours—si je puis!
—Meilleure chance, dit Fargeau.
Ils se séparèrent.
Fargeau suivit des yeux un moment Terral qui marchait, courbé sur le pavé, le long de la rue. Puis il le perdit de vue. Il haussa les épaules, et rentra chez lui.
—J'ai fait de la copie pour le roi de Prusse, songeait-il. On ne le convaincra plus, celui-là. Mais c'est justice. Le repentir serait immoral parfois.
Il allait se mettre au lit, quand il aperçut sur sa cheminée une lettre que le concierge avait dû placer là.
—Qui diable peut m'écrire?
C'était Adolphe Labarbade qui priait M. Célestin Fargeau de l'attendre le lendemain à midi.
—J'attendrai, se dit Fargeau. Encore un joli monsieur!
Le lendemain, à midi, M. Adolphe Labarbade faisait son entrée chez Célestin Fargeau. Il avait dépouillé les habits du lycéen et revêtu le veston d'ordonnance du gandin. On l'eût pris pour une réclame de Dusautoy. Son premier regard fut un peu dédaigneux. Le logement qu'habitait Fargeau contrastait avec les cabinets des restaurants, dorés sur toutes les moulures, que le fils de maman Anaïs avait coutume de fréquenter. Il n'en tendit pas moins la main à Fargeau en lui disant: Bonjour, cher?
—Eh bien! dit Fargeau, qu'y a-t-il pour votre service?
—Voilà, répondit Adolphe.
Il alluma un cigare puisé dans un étui de Manille, et tout en fumant:
—Vous ne devez pas ignorer, pas vrai, mon bon Fargeau, que le baccalauréat a été institué par les gouvernements pour l'aplatissement des jeunes gens qui se moquent de Cicéron comme de leur première culotte?
—Parbleu! dit Fargeau qui s'amusait de cet aplomb.
—D'un autre côté, impossible de faire son droit sans le morceau de parchemin qu'ils appellent un diplôme.
—Oui. C'est bien ridicule.
—Dites que c'est obscène! Infect, parole d'honneur! Toujours est-il que je veux faire mon droit. Maman le veut. Désobligerai-je pas maman, moi? Jamais de la vie! Comprenez?
—Parfaitement. Eh bien! passez votre baccalauréat.
—Voilà le hic! Ils me refuseront.
—Pourquoi?
—Parce que leur latin m'embête et que je ne l'ai pas appris. C'est une raison. Mais j'ai songé à vous, citoyen Fargeau. Vous êtes un puits de science, vous êtes ferré à glace sur Homère, vous êtes riche en savoir, un Rothschild de science...
—Je ne suis même riche qu'en cela!
—On n'est pas parfait. Bref, voulez-vous m'enlever le diplôme à la pointe d'une version latine?
—Hein, vous dites?
—Passez le bachot pour moi!
—A votre place? sous votre nom?
—C'est si facile!
—Ah! çà, mais, dit Fargeau en croisant les bras et en essayant de rire, pour qui me prenez-vous, décidément?... Pas physionomiste, mon jeune monsieur! Tous les gens qui n'ont pas des bottines vernies ne sont pas fatalement des canailles. L'habit ne fait pas le moine. Savez-vous ce que vous m'offrez? De commettre un faux, rien de plus. C'est quelque chose. Il y a de pauvres diables, misérables comme les pierres, qui font cela. Les entrailles qui crient sont si éloquentes! On les écoute. Moi, j'aime mieux serrer la boucle de mon pantalon et garder mon nom, qui en vaut un autre. Je m'appelle Célestin Fargeau et non Adolphe Labarbade. Si vous croyez que j'échangerais ma défroque contre la vôtre, c'est une erreur de plus à ajouter à vos folies. Où est mon chapeau? J'ai à sortir!
—Ah! dit le jeune homme étonné. Ainsi, vous refusez?
—Radicalement.—Et sans rancune, dit Fargeau en montrant la porte au fils de madame Labarbade.
Le jeune Adolphe descendit l'escalier en haussant les épaules et se disant que Fargeau était un imbécile. Il remonta dans le coupé qui l'attendait à la porte, et jeta au cocher le nom de Vachette. On l'attendait pour déjeuner, et en chemin il prépara, d'après les vaudevilles à la mode, les mots qu'il devait improviser au dessert.
Cachemire avait déjà fini son roman avec M. de Navailles. Ce fils des Croisés une fois ruiné, elle lui avait signifié son congé sur vélin. Elle ne pouvait d'ailleurs vivre longtemps avec la même pensée en tête. Les contrats qu'elle signait se déchiraient bientôt. Elle avait en circulation tant de billets d'amour qu'elle en laissait protester quelques-uns. C'était la vie assourdissante, étourdissante, d'ailleurs luxueuse car maintenant elle savait le prix d'un bijou, son poids et elle amassait. Les amours ne duraient guères, les morts allaient vite. Elle lançait sa fantaisie à toute bride sur le pavé, courant, changeant, avide de nouveauté, d'imprévu, de sensations non encore éprouvées, de liqueurs non goûtées, de frémissements inconnus. Cette vie frénétique, électrique, toute de soubresauts et de galvanisme qui eût écrasé un porte-faix, ces journées lourdes après des nuits passées dans le gaz du souper, ces réveils accablés, ces soirées de théâtre, ces faiblesses de tête, ces délabrements d'estomac et ces haut-le-cœur qui accompagnent de semblables existences, elle les supportait vaillamment, riant toujours, héroïquement, remplaçant par les bains chimiques, les pâtes, les couleurs, les engins de toilette, tout ce qui s'en allait d'elle, s'écaillant et se frelatant.
Elle était, elle était toujours la Cachemire désirée, lorgnée, détestée, adorée, des premières représentations, des courses, des concerts, des soirées du Cirque, de partout. Son sourire était le même, découvrant les dents par le même rictus, mais impassible maintenant, mais attristé, mais comme taillé dans le plâtre avec un ciseau. Elle ne laissait rien paraître des défaillances soudaines qui la venaient assaillir parfois, et qui, lorsqu'elle était seule, lui faisaient pousser des cris de souffrance. Sa poitrine lui faisait mal, des frissons lui couraient dans les reins. Elle se regardait dans ses miroirs à biseau, effrayée de sa pâleur. Mais elle reprenait,—si quelqu'un entrait, à sourire et chantonnait—peut-être pour oublier.
Et le soir, le théâtre, le bal, le souper l'attiraient, l'étreignaient encore! Elle se brûlait l'estomac avec les écrevisses bordelaises; elle était dyspeptique déjà, usée. Souvent, dans son luxe fou, il lui prenait des envies de s'encanailler, elle rêvait d'aller danser à la Boule-Noire, déguisée, et de boire des saladiers de vin chaud sur les tables grasses. Le crin-crin du bal de barrière lui secouait les nerfs, ou bien, elle courait les cafés-concerts, avalant cette musique endiablée qui s'envole parmi l'aigre odeur de la bière et les asphyxiantes bouffées du tabac. Les pièces de théâtre qu'il fallait suivre quelque peu l'ennuyaient. Sa tête se faisait vide. Elle n'éprouvait plus de réelle fièvre que devant les écuyers qui tournaient, emportés par des chevaux sans selle, autour du Cirque, pendant que les cymbales de l'orchestre marquent le galop de leur voix de cuivre. Elle ouvrait de grands yeux en regardant ces hommes demi-nus risquant leur vie, et ses petites mains applaudissaient en déchirant leurs gants.
Toutes ces secousses au fond disloquaient ce faible corps. On eût dit une de ces boîtes mécaniques qu'on démonte pièce à pièce, et qui tombent éparses brusquement. De tout ce qui avait été Cachemire, la brune Cachemire, à la chair savoureuse comme un beau fruit, il restait un visage maquillé, aux muscles enduits de blancs d'œufs, de grands yeux hystériques dans un visage blafard. Elle aurait pu parfois, lorsqu'elle entrait dans une loge, entendre, à ses côtés, le petit rire content d'une rivale qui voyait ou devinait la ruine sous cette beauté repeinte, la maladie sous cette splendeur encore insolente et la souffrance sous ce sourire.
Madame Labarbade, au retour de quelque promenade avec Firmin Monséchard, le photographe, trouvait souvent Cachemire buvant de la tisane et rêvant, la tête appuyée dans la main, le coude sur le bras d'un fauteuil, hochant la tête et revoyant peut-être, comme dans un rêve, Samoreau, les journées pleines de soleil, et les nuits pleines d'étoiles, là-bas contre la forêt où le vent passait en chantant...
Madame Labarbade haussait les épaules.
Parfois, aussi, Cachemire faisait atteler son coupé—car elle était riche, on l'aimait encore, on se ruinait encore pour cette femme qui toussait—et elle donnait ordre qu'on la descendît aux Tuileries.
S'il faisait beau, elle allait s'asseoir sur une chaise, sous les marronniers, et regardait jouer les enfants. Les uns troquaient leurs timbres-postes, les autres jouaient aux soldats, chantant une Marseillaise enfantine, d'autres, une petite pelle en main, bâtissaient des châteaux avec du sable. Les petites filles regardaient leur jupe ballonner. Tout cela était rose, frais, bruyant. Vaguement, Cachemire se disait peut-être que c'était bien beau un enfant et que ce devait être bien bon.
Elle prenait le soleil. Ses yeux fatigués allaient du jardin à la rue, d'un arbre à l'autre. On voyait passer derrière la grille un omnibus chargé de monde, le chapeau de cuir d'un cocher ou le casque d'un municipal. Cela l'amusait. Et le soir, quel contraste! Étendue sur le coussin rouge d'un restaurant, elle chantait, riait, comme si la fièvre ne l'eût pas rongée, comme si elle n'eût pas dû payer, le lendemain, par un accablement énervé ces secousses toujours nouvelles.
Les médecins qu'elle appelait ne lui disaient pas le nom de la maladie. Cette maladie avait tant de noms. Elle le cherchait dans les tarots. Les cartes disaient: «Tu guériras!» Mais il fallait éviter la glace, ne pas se regarder. Ses yeux plombés, ses joues livides lui répondaient alors: C'est bien fini.
Elle se roulait parfois, déchirant ses vêtements, brisant ses meubles, écumante, répétant comme des râles ces cris:
—Je ne veux pas mourir!
D'autres fois, anéantie, elle demeurait des journées entières, dans un fauteuil, comptant et recomptant les fleurs du tapis ou les dessins de la tenture.
On lui remettait des cartes. Elle lisait les noms.
—Je ne connais pas! dit-elle.
C'étaient les noms de ses amants.
Elle était ainsi, un jour, causant avec madame Labarbade, lorsque Adolphe entra, fort animé, revenant du restaurant. Il fit signe à sa mère, l'amena au fond de la chambre, et lui dit:
—Maman, est-ce qu'il n'y aurait pas cinq louis de trop dans ton porte-monnaie, pour ton fils chéri?
Madame Labarbade leva les yeux au ciel.
Cachemire entendait qu'on parlait par-derrière son fauteuil.
—Qui est-là? dit-elle.
—C'est moi, petite sœur, dit Adolphe.
—Ah! tu viens?
—Je viens chercher de l'argent!
Il s'approcha de Cachemire.
—Tu sais... J'ai joué et j'ai perdu!
—Combien!
—Dix louis?
—Toujours intelligent, pensa madame Labarbade avec un sourire.
—Est-ce que tu ne les as pas?
—Si fait. Dans ce tiroir. Là.
Adolphe se pencha pour embrasser sa sœur.
—Tu sens le rhum, dit-elle.
—C'est possible!
—Elle sent bien la tisane, maugréa madame Labarbade.
—C'est vrai, dit Cachemire en hochant la tête, depuis quelque temps, je ne peux pas supporter une odeur... le rhum! C'est bon, le rhum, dit-elle avec un sourire vague.
Madame Labarbade prit Adolphe par la main et le reconduisit jusqu'à la porte:
—Tu as ce que tu veux, gamin? Sauve-toi. Elle n'aurait qu'à te le reprendre!
—Et il n'aurait qu'à m'en demander encore, songea-t-elle. J'ai bien assez des exigences de l'autre!
L'autre, c'était Firmin Monséchard.
Adolphe était déjà dans l'escalier.
—C'est vrai, disait Cachemire toute seule avec un sourire d'envie, le rhum... le punch... les petites flammes bleues... C'est joli... Ce soir, avec Raoul, je ferai un punch. Nous nous amuserons. C'est bon le rhum!
Fernand Terral ne tenait plus à rien dans ce Paris qu'il avait voulu conquérir. Il en avait respiré les parfums enivrants; c'était maintenant l'âcre odeur de ses boues qui lui montait au cerveau. Plus un espoir, plus une ambition tapie au coin de ces rues; sur ces pavés, foulés aux pieds chaque jour par des orpailleurs avides, plus une pépite, plus rien. Il fallait s'enfuir, secouer à jamais ses dernières soifs, et creuser ailleurs une autre mine pour trouver un autre filon.
—Soit, se dit Terral, je partirai.
Deux jours après il était à Boulogne, avec un peu d'argent raccroché en vendant ses derniers meubles, des habits, une bague, un médaillon, ce qui lui venait de sa mère. Dans le trajet de Paris à Boulogne,—la nuit,—l'ambitieux avait rêvé son dernier rêve. Après Paris, Londres était là. Londres, cet autre Océan, cette Californie, ce monde. Là, encore, triomphe l'intrépide assurance de l'homme qui veut s'ouvrir, toute large, une trouée. Là, le gâteau est savoureux pour ceux qui ont des dents. Il ne s'agit que de se faire une place à table à coups de courage ou à coups de couteau.
Terral arpentait la jetée, au vent frais du matin, pendant qu'on embarquait sur le packet les bagages des passagers. Ses bagages à lui n'étaient point lourds. Il portait tout avec lui, César et sa fortune. Les Anglais qui regagnaient leur pays, aussi flegmatiquement qu'ils l'avaient quitté, entraient dans les hôtels et mangeaient. Un garçon s'approcha de Terral, lui vantant la cuisine de l'Hôtel d'Albion.
—Je n'ai pas faim, dit Terral.
Il avait décidé qu'il mangerait seulement le soir, à Londres,—par économie.
Et pour se réchauffer,—car la brise le glaçait en pénétrant dans ses vêtements,—il marchait, frappant du pied, et songeant. En allant ainsi, il se heurta contre un jeune homme qui sourit et profita de l'occasion pour lui demander, en français, mais avec un accent étranger, à quelle heure partait le paquebot.
—A sept heures, dit Terral.
—Nous avons donc quinze minutes encore, fit le jeune homme en regardant l'heure à un merveilleux chronomètre.
—Quinze minutes, oui, dit Terral.
Et il s'éloigna.
Comme il revenait sur ses pas, frappant toujours le quai de ses semelles, il retrouva, à la même place, le jeune homme regardant la mer.
—Pardon, dit le jeune homme en souriant encore, pensez-vous que la traversée soit mauvaise aujourd'hui?
—Je n'y connais rien, répondit Fernand avec une certaine brusquerie. Je ne suis pas marin.
—Ah!... Mais, au moins, reprit l'étranger après un court silence, craignez-vous le mal de mer?
—Non, dit Terral. Qu'est-ce que je crains? ajouta-t-il mentalement.
—Je vous demande mille excuses pour toutes mes questions, monsieur, mais entre compagnons de voyage... Vous allez à Londres, n'est-ce pas?
—Oui, monsieur.
—Moi aussi.
—Et connaissez-vous cet hôtel, je vous prie? dit le jeune homme en tendant une carte à Terral.
—Je ne suis jamais allé à Londres. Je suis tout aussi ignorant que vous. Je ne saurais vous répondre, monsieur.
—Je demanderai donc à un Anglais. C'est dommage. Je n'aime pas les Anglais.
—Ah!
—Je suis Espagnol. Voilà trois ans que je voyage un peu partout. Je traverse la Manche parce qu'il faut bien avoir vu l'Angleterre, mais ce ciel plein de brume me terrifie par avance... Connaissez-vous l'Espagne, monsieur?
—Non, dit Terral.
—Tant mieux pour vous, fit l'autre avec l'assurance chevaleresque des Castillans, il vous reste donc des émotions à éprouver!
—Qui sait? dit Terral.
La cloche du paquebot sonnait. Ils descendirent l'escalier du quai, et, par la planche d'embarquement, ils entrèrent dans le bateau encombré déjà de colis et de malles et dont les siéges étaient occupés par des figures de keepsakes, effrayées par avance à l'idée du tangage.
—Allons, dit l'Espagnol, je vais être horriblement malade. De Barcelone à Marseille, j'ai souffert le martyre. C'est un second supplice.
Il s'accouda contre le bastingage regardant le quai, Boulogne encore endormie et échelonnée en amphithéâtre, puis se retournant vers Terral, il lui offrit, dans un porte-cigares de paille de manille, un papelito andalou.
Terral remercia, prit la cigarette et l'alluma.
Il s'était jusqu'alors tenu sur une certaine réserve, hésitant et se drapant dans sa fierté. Depuis quelques minutes, au contraire, un projet lui était venu et germait. Il étudiait ce jeune homme que, tout à l'heure, il ne connaissait point et qui se livrait ainsi avec l'expansion—souvent apparente—des Méridionaux.
L'Espagnol pouvait avoir vingt-six ans; il était petit, brun, avec des yeux grands et profonds, une moustache d'hidalgo, un teint de Maure et des mouvements électriques. Irréprochablement vêtu, les doigts pleins de bijoux comme beaucoup de ses compatriotes, il portait en sautoir un sac de voyage fermé par une serrure en acier surmontée d'une couronne de comte. Son élégance un peu roide et mâle, dans sa recherche, effaçait ce que ce goût des joailleries, inhérent aux races du Midi, pouvait avoir peut-être de ridicule ou de bizarre.
Le caractère distinctif de sa physionomie était la franchise, une gaieté vive, quelque chose de pétulant et de sévère en même temps.
En quelques minutes, Fernand avait analysé et deviné tout cela. Il était assez fataliste et l'idée lui était venue que le hasard ne jetait peut-être pas pour rien cet inconnu sur sa route. C'était peut-être la branche de salut tendue au noyé, la main qu'il fallait saisir, l'occasion qu'il devait arrêter... Puis il se disait, allant de l'avant à l'arrière du bateau, regardant sans les voir, les matelots qui tiraient les cordages, et se préparaient au départ:
—A quoi vais-je songer? le salut n'est pas ici, il est là-bas... Et va donc conter ce que tu souffres à ce confident de rencontre!
Pendant que le bateau s'éloignait, laissant Boulogne à chaque tour de roue, et l'horizon découper les dentelures de ses falaises, l'Espagnol fumait, fredonnant la Jota aragonaise.
L'embarquement avait pris du temps à cause d'une vingtaine de chevaux qu'il avait fallu caser sur le pont dans des boxes.
Le marchand qui les transportait à Londres interrogeait le capitaine d'un air inquiet.
—Aurons-nous beau temps, au moins?
—Je l'espère.
—Bon vent, bonne mer?
—Nous verrons.
—Diable! fit le marchand en regardant le ciel.
Pas un nuage pourtant, une nappe unie, un peu pâle, un vent frais, une mer calme.
—On a pourtant vu des gens mourir du mal de mer, disait un bourgeois parisien à un matelot anglais qui ne le comprenait pas.
Les blondes ladies et les transparentes miss débouchaient déjà leurs flacons d'eau-de-vie et en arrosaient—par précaution—les énormes tranches de sandwiches qu'elles escamotaient—par hygiène.
L'Espagnol se rapprocha de Terral:
—Vous voyagez pour votre plaisir?
—Moi?... Oui... Si vous voulez...
—Moi aussi. Nous avons pourtant, nous autres Espagnols, la réputation de ne connaître aucunes montagnes autres que nos Sierras et d'autre fleuve que le Mançanarès... Ah! que cette odeur de goudron est insupportable!... Marchons, voulez-vous?...
—Marchons.
—Je voudrais être de retour déjà de mon expédition. Peut-être cependant pousserai-je jusqu'en Ecosse. Londres me déplaît par avance. J'y vais pour en être revenu, vous savez.
Tout cela dit gaiement, avec cet accent castillan qui n'est pas sans charme.
—Et vous?
—Oh! fit Terral, il est probable que je demeurerai à Londres. C'est Paris qui me pèse.
—Je regrette de n'être point de votre avis. Ah! Paris!
Et soulignant son admiration par des gestes, l'Espagnol fit de Paris, du Paris épris de folie et du Paris amoureux de sciences, car il connaissait l'un et l'autre, un magnifique tableau.
—Notez que je l'ai quitté voilà longtemps, dit-il, car je n'ai fait qu'y passer quelques jours. Mais Pétersbourg, Vienne et Berlin, que cette fois j'ai vues, m'ont appris à le regretter.
Ainsi causant, ainsi glissant sur la pente des confidences, l'Espagnol en vint à confier à Terral qu'il s'appelait Don Antonio Godova, comte d'Oriola, qu'il était orphelin, qu'il avait quitté Barcelone après un mariage manqué, et laissé la Rambla pour courir le monde. On se console en voyageant. Il avait voyagé. Il avait feuilleté ce livre curieux qui s'appelle la France et cet album de pastels qui se nomme la Suisse; il avait vu l'Allemagne des bords du Rhin et l'Allemagne des bords du Danube, l'Autriche et la Russie, et peu s'en était fallu qu'il ne poussât jusqu'en Sibérie. En route, il avait laissé son chagrin, retrouvé sa gaieté et acheté, argent comptant, l'expérience, cette vraie richesse.
—Je n'ai pas de banquier, disait Don Antonio, je porte avec moi ce qu'il me faut. Tout est dans ce petit sac et quand je m'aperçois qu'il est vide, j'écris à la maison Perez y Ancho à Barcelone et je reçois ce qui me plaît. Je n'ai point de domestique. Un domestique est un souci. Je ramasse le premier venu et je me l'attache pour le temps de mon séjour. Et je voyagerai sans doute ainsi jusqu'à la fin, en curieux; mais, hombre! que Dieu eût été bien avisé de ne pas créer d'Océan pour les chrétiens qui craignent le mal de mer!
Terral, absorbé, écoutait. Il n'avait dans tout cela entendu qu'une chose: je porte tout avec moi!
Le pont du bateau présentait déjà ce spectacle comiquement lugubre dont le mal de mer se fait l'impresario. Les visages pâles grimaçaient. Le brandy luttait vainement contre le malaise. Godova se sentait pris à son tour et s'était affaissé sur son banc.
La mer se faisait d'ailleurs menaçante. On signalait un grain. Le capitaine avait donné l'ordre de caler les chevaux dans leurs boxes et de leur boucher les yeux.
—Satané temps de chien, disait le marchand, à la dernière traversée j'en ai perdu trois et il faut encore que le même jeu recommence.
Les matelots manœuvraient en sifflant d'un air narquois. Si l'on se plaignait de la pluie qui commençait à tomber doucement, ils répondaient avec ce flegme railleur des Anglais:
—Ce sera bien autre chose tout à l'heure!
D'autres chantaient le Tirely que les matelots de Nelson entonnèrent au matin de Trafalgar.
Terral était heureux de ce trouble, de cet orage qui s'annonçait, de ce ciel soudain obscurci.—Il ne s'expliquait pas sa joie, mais il respirait plus librement dans cette atmosphère qui sentait le soufre. Il aimait ces sourdes colères des hommes et des choses. Peut-être se fût-il improvisé tribun, un soir d'émeute, parmi cette atmosphère électrique que dégagent les foules.
—Eh! bien, capitaine, disait-il d'un ton joyeux, c'est la tempête?
—Vous êtes bien gai, disait l'autre.
La pluie était plus rude, le noir du ciel s'étendait, bavait à travers l'horizon comme une tache d'encre qui gagnerait un papier de soie.
Parfois aussi ce ciel se rayait de larges zébrures rougeâtres qui tranchaient sur le fond noir comme autant de plaies vives et saignantes. C'était la nuit, une nuit crépusculaire, coupée par de sinistres éclaircies. Le bateau rudement secoué, montait, lancé comme un bouchon sur cette masse formidable et retombait, prêt à se briser contre les lames ou à s'engloutir dans le trou profond qui s'ouvrait soudain devant lui, comme un gouffre.
On entendait parmi les rafales qui grinçaient dans les cordages, les commandements et les appels—ou les hennissements des chevaux. Sur le pont, couchés çà et là, enveloppés dans des manteaux, sans mouvement, semblables à des paquets, des passagers râlaient ou criaient. Parfois une prière affreuse s'entendait au milieu de l'orage:
—Je souffre, jetez-moi donc à la mer!
Terral, roide, droit comme un chêne, les bras croisés, tête nue, passait avec un audacieux mépris parmi cette foule renversée et peureuse. Il retrouvait toute sa force dans l'orage. Il lui plaisait de la défier, cette mer irritée, et quand, dans un brusque roulis, la vague jetait à travers le pont son écume bouillonnante, il secouait ses cheveux noirs imprégnés de sel et ricanait comme un Manfred.
Le marchand de chevaux se heurta contre lui, jurant, les poings fermés.
—Eh! bien, quoi? dit Terral. Qu'y a-t-il?
—Cette tempête m'en tuera la moitié. Je suis ruiné, dit l'autre. Tonnerre!
Terral haussa les épaules.
Il revint s'asseoir à l'arrière du bateau, entre des caisses recouvertes de toiles goudronnées, près de Godova. L'Espagnol, cramponné à un cordage, les nerfs tendus, l'œil fixe, les joues effroyablement caves, poussait des gémissements et regardait fixement les choses avec une prunelle embrasée. Il se plaignait, jurait, appelait, et se tordait parfois en poussant des cris:
—Valgame dios!... La muerte!... Tiene usted cuchillo?... Un cuchillo! La muerte! la muerte!
Terral, les bras croisés, face à face avec ce moribond—car Godova souffrait à mourir—sentait croître en lui—comme ces plantes mauvaises qui, disent les fables, poussent avec une vertigineuse rapidité,—une pensée atroce, lancinante ainsi qu'un fer rouge.
C'était ce ciel obscurci, cette mer furieuse, cette nuit soudaine, ce bruit de vagues, ces sifflements de vent, ces hurlements, cette fièvre, qui faisaient sourdre dans le cœur de l'ambitieux brisé une terrible tempête—l'antithèse de cet autre ouragan qui grondait.
—Si cet homme mourait, songeait Terral, et si ce sac qui est là disparaissait,—qui s'en inquiéterait?
Peu à peu l'horrible pensée prit corps, et se planta devant Terral avec un arsenal de discussions, de conseils et de logique.
—Qui songe donc à l'Espagnol à présent?... Il râle! S'il passait par-dessus le bord, le bruit de sa chute dans le flot ne mourrait-il pas étouffé sous ce grondement gigantesque?... Qui le saurait? qui le verrait? Une fortune tient pourtant dans ce sac? Une fortune dans un sac de cuir grand comme les deux mains!
Dans cette espèce de sombre brouillard qui fondait toutes choses, les recouvrait comme d'une couche de suie, la serrure seule du petit sac brillait, lançant à Terral de provoquants éclairs.
Il se reculait, il se sentait trembler. Un affreux délire le secouait. Il étouffait, et, le long de son dos, coulait une sueur froide.
—La muerte! La muerte! criait l'Espagnol en se mordant les poings.
Il voulait mourir.
La mort?
—Elle est près de lui, songeait Terral, et l'obsession de cette pensée se faisait ironique comme un défi.
Il se rapprochait alors. Ses mains, agitées d'un prurit nerveux, se tendaient vers le sac de cuir qu'il allait arracher d'une secousse, emporter soudain!—Puis l'idée du vol lui apparaissait plus vile que l'idée du crime. Quelle différence y aurait-il bientôt dans ses souvenirs entre l'agonie de M. de Bruand et la mort de cet inconnu!
Et puis en fin de compte pourquoi celui-ci se trouvait-il sur son chemin? Pourquoi ce triple sot s'était-il livré?
Lui avait-on demandé ses confidences? Il avait fait parade de sa fortune, il avait tout dit, le niais! Et à quoi lui servait cette richesse maintenant? Il agonisait, se tordait, une sanglante écume lui venait aux lèvres. Sa bile remuée le faisait vert,—un cadavre!
—Ah! bah! se dit Terral.
Et il se dressa, les yeux en feu, roide, décidé, prêt à jouer sa vie, cette fois,—sa tête,—pour de l'or!
Il se pencha sur Godova, le prit brusquement entre ses bras. L'ombre était toujours profonde. Dans ce coin du bateau, personne. L'équipage manœuvrait, là-bas, à l'avant. De ce côté, rien, pas un regard. Seul avec son crime. Il attira l'Espagnol contre sa poitrine qui haletait, et sa main droite chercha déjà le sac de cuir, prêt à l'arracher.
—Merci! je vous remercie!... dit alors Godova d'une voix qui se mourait.
Et Terral sentit tout à coup une main froide qui pressait la sienne.
Cette fois il recula.
Ses bras se détendirent et Godova retomba sur le pont, la tête couchée sur son bras gauche.
—Ah! misérable! cria Terral tout haut, et, comme un fou, hagard, il descendit,—se cognant le front à l'escalier étroit,—dans les cabines, se jeta sur son lit et demeura accroupi, là, comme une bête fauve.
Quand il revint à lui,—car cette réflexion sombre fut comme un évanouissement—il vit la cabine remplie de gens qui, attablés, mangeaient. La tempête était passée. On avait quitté la haute mer, et maintenant le bateau voguait en pleine Tamise. Il se leva, se mit à table, demanda des œufs, coupa machinalement un peu de fromage dans le bloc de Chester que la stuardess posa devant lui, paya et remonta sur le pont.
—Eh bien! lui cria aussitôt une voix claire... Nous sommes donc sauvés!
Terral tressaillit.
C'était la voix de don Antonio.
—Oui, dit Terral.
Et dès lors il ne parla plus.
Quatre heures après, ils étaient arrivés à Londres. Le bateau s'arrêta devant Custom-House, et l'on déchargeait les bagages. Terral voyait cette foule sur le quai, à gauche, la grande arche de London-Bridge qui découpe sa silhouette sur le brouillard. Il apercevait sur le pont des flots pressés de passants, des cabs, des omnibus, des camions; il entendait le bruit immense de la fournaise humaine. Il redressait le front. Il disait encore comme le héros de Stendhal: Aux armes! Et il s'enfonçait, seul, sans guide, dans la grande Cité.
Il s'arrêta devant un hôtel-taverne d'apparence médiocre, entra, demanda une chambre, et lorsqu'il fut seul:
—Qu'est devenu l'Espagnol? se dit-il. Je n'ai pas voulu le suivre. J'avais peur de moi; oui, peur. Fiez-vous donc au premier venu! Cet homme-là ne saura jamais qu'il me doit la vie. Et pourtant, ajouta-t-il avec un singulier sourire, il me la doit! Quelle générosité! Qui sait? Cela peut être une faiblesse!