XI

Cachemire avait trouvé comme une excitation suprême dans les orgies finales. Littéralement elle avait soif maintenant d'alcools; ce punch, qu'elle aimait, lui communiquait une ardeur nouvelle, une flamme inconnue. Elle ressemblait à ces lampes qui s'éteignent et projettent tout à coup une lueur rajeunie. Elle put faucher comme un regain de succès et de louanges. Avec ses joues embrasées et ses yeux pleins de fièvre, ses lèvres carminées, ses cheveux opulents encore, elle avait une singulière attraction et comme un charme inconnu. Le successeur de M. Raoul de Navailles, (un agent de change ou un député—peut-être était-il deux) en était fier. Il recevait de ses amis des compliments à l'adresse de Cachemire et les prenait pour lui.

La gaieté d'autrefois, le fol entrain semblaient être revenus à Suzanne. Elle se sentait transportée pour ainsi dire dans un air nouveau, et la vie lui paraissait semblable à ces rêves où le corps ne touche point la terre, où l'on voit tout du haut de l'éther et comme balancé dans un hamac. Se trouvant belle ainsi, elle voulut qu'on lui fît son portrait. M. de Navailles s'adressa à un jeune peintre, déjà en pleine réputation, Charles Bourdenois. L'artiste vint, et, de cette physionomie déjà transfigurée par une maladie intérieure, il fit un chef-d'œuvre en quelques séances. Cachemire, transportée, le regardait souvent, ce portrait, s'admirant et s'envoyant des sourires. Par amour pour le tableau, elle s'éprit du peintre et le lui dit, un matin, en causant, pendant qu'il retouchait quelques méplats des joues. Bourdenois feignit de croire à une plaisanterie, répondit spirituellement, et dès ce jour ne revint plus. Le portrait d'ailleurs était achevé.

Cachemire appela, pour le leur montrer, madame Labarbade et le jeune Adolphe:

—Tiens, c'est joli, ça, dit maman Anaïs. Mais, vois-tu, ma petite, comme ressemblance, ça ne vaudra jamais la photographie!

Peut-être songeait-elle à Firmin Monséchard, le collaborateur du soleil.

Adolphe avait mis son lorgnon et examinait le portrait en sifflotant le quadrille de la Belle-Hélène.

—Pas mal, cette petite machine!... Bigre, si la chose va au Salon, ça te fera une fameuse réclame... Ame qui s'avance, âme qui s'avance, ponpon, ponpon... Adorable, décidément, le portrait. On en mangerait!

—Oui, adorable!

Cachemire, seule, demeurait bien des fois avec ce portrait en tête-à-tête, se comparant à ce chef-d'œuvre, où l'artiste, sans le vouloir peut-être, avait mis une mélancolie poignante, et que les Egyptiens eussent appelé le goût de la mort. Mais ce n'est point cela qu'elle y voyait, et dans ce sourire navré qui était le sien, elle retrouvait, comme nichées là, toutes les heures dépensées sans compter, tous les refrains du passé,—ceux d'hier aussi, ces refrains qu'on entonnait avec les baisers cristallins des verres comme accompagnement.

—C'est égal, dit-elle, nous avons eu de bons moments!

Et,—défilant comme une lanterne magique,—ils passaient tous, rieurs, bruyants, saccadés, surmenés, ces souvenirs. Elle les saluait d'un sourire, et ses yeux fixés sur les jours finis, sur les nuits oubliées, jetaient encore des éclairs. Elle frissonnait en se rappelant, frissonnait toujours d'ivresse!—Point de regrets. Elle eût refait encore, sans s'arrêter d'un pas, ce chemin où les fleurs poussent dans la boue. Elle se mourait, elle s'en allait, elle sentait en elle quelque chose qui la dissolvait, et pas de remords. Une fièvre nouvelle, fièvre de plaisir, besoin de secousses et d'émotions, soif de bruit, de soupers et d'amours.

Elle avait renvoyé son médecin qui l'ennuyait, la réprimandant après chaque excès nouveau. Elle avait jeté au feu ses ordonnances. Elle désaltérait par de la tisane de champagne son corps en feu. Elle trouvait,—cette fille faible et qui n'avait eu dans sa vie que des instincts, point de volonté,—une énergie singulière pour résister à son mal, défendre sa vie et rire au nez de la mort.

Mais la mort se moque bien que l'on rie. Elle avançait chaque jour d'un pas. Elle étendait la main, cette maigre main qui trouve toujours ce qu'elle cherche, toujours. Cachemire se sentait à présent profondément atteinte. C'était, aux moments imprévus, des engourdissements profonds, des fourmillements bizarres, de terribles douleurs de tête, des souffrances sourdes, fixes et tenaces qui la faisaient crier,—portant la main à son front, et pleurant:

—Mais qu'ai-je donc là?...

Elle rappela son médecin.

—Qu'ai-je donc? dites! Qu'est-ce que j'ai?

Le docteur ne répondait pas; il prescrivait les remèdes d'autrefois, des bains, des tisanes, du calme.

—Du calme! disait Cachemire en se tordant sur son canapé; ces gens-là sont fous!... Est-ce qu'on peut être calme?

Excitée, agacée, les nerfs à fleur de peau, elle souffrait à présent d'un mot, d'un regard, d'un objet mal placé qui l'affectait douloureusement. Les moindres choses maintenant, un tableau accroché de travers, un chiffon traînant sur un meuble, lui faisaient pousser les hauts cris. Une affreuse maladie nerveuse, compliquée d'affection cérébrale, la secouait, et la jetait dans des bizarreries cruelles. Elle ressentait toujours en elle un sentiment de gêne et de pesanteur; des crampes survenaient. Parfois aussi un affaissement complet, et quand on lui parlait, ses yeux arrêtés sur le tapis ou sur les moulures d'une porte, semblaient morts.

M. Raoul de Navailles que Cachemire avait vexé, pouvait se dire bien vengé. La solitude maintenant se faisait autour d'elle.

On parlait de Suzanne, un soir, à son cercle.

—Eh bien! Raoul, lui en veux-tu toujours?

—Ah! mes amis, au fond c'était la reine des crampons! Une sensitive. A Chaillot, les sensitives! C'est parfaitement moi qui l'ai lâchée. Pour le moment, parlez-moi de Grenouillette. Un type, Grenouillette!

Ranula, batrakion, traduisit un auditeur, qui avait fait ses classes.

—Une vraie femme, messieurs. Née dans une loge de portier et faite pour mourir dans un palais. Et puis, des manies! Elle a tant brossé d'habits dans son jeune temps, que sa joie est d'épousseter mon mackintosh, le matin, quand je sors de chez elle. Je la laisse faire!

—De sorte que lorsque cet ange de la brosse de chiendent s'ennuiera chez elle comme maîtresse, tu pourras la prendre chez toi comme femme de chambre!

—Toujours adroit, ce Raoul!

—Vive Raoul!

Cachemire ne s'expliquait point le mal qui la courbait, qui la creusait, qui la disséquait chaque jour. Elle semblait, en effet, rapetisser; sa poitrine se cavait et sa colonne vertébrale, comme si elle eût dévié, se bombait. Une pâleur de cire gagnait sa tête et s'étendait tristement sur ses mains, où les nerfs et les os faisaient saillie. Ses yeux, toujours étranges, s'enfonçaient dans leurs orbites bleuies, où couraient des fibrilles sanglantes. Ses tempes s'accusaient par des cavités qui faisaient ressortir davantage son front, devenu bossué et déprimé en même temps. Tous ses mouvements avaient comme une rigidité cadavérique. Elle poussait parfois, en étendant le bras, des cris étouffés, et l'on eût dit que ses os, devenus friables, s'étaient brisés tout à coup.

Des médecins, appelés en consultation, avaient murmuré, certain jour, un nom que Cachemire n'avait pas entendu. Ramollissement aigu, avait dit l'un. L'autre avait ajouté: Ramollissement ataxique.

—Parbleu, dit madame Labarbade, qui prêtait l'oreille; avec la vie qu'elle a menée! Il y a un proverbe là-dessus: «Tant va la cruche à l'eau...»

Lorsque cette maladie affreuse vous vient et vous torture, c'est chaque jour comme un pas fait plus avant dans un enfer. La sensibilité, atrocement exaltée, multiplie et centuple les douleurs. Le tortionnaire semble vous casser et vous désarticuler les membres. La mobilité peu à peu se paralyse comme l'intelligence, et l'on ne peut bientôt ni étendre le bras, ni comprendre pourquoi on ne l'étend pas. Ce n'est point la folie, ce n'est point l'idiotisme. C'est la paralysie. Forces et facultés, tout baisse en même temps et dégénère. Le rachitisme est là, bien près. Cachemire se voyait, à présent, mourir. Elle se faisait horreur. Parfois, bravant ses souffrances, elle soulevait ses draps, quand elle était couchée et se regardait sous ses couvertures. Sa poitrine avait disparu; plus de seins; les os des hanches semblaient près de crever la peau tendue qui les recouvrait. Une maigreur extrême ciselait ses jambes, où les muscles grêles faisaient à peine saillie autour des os, cruellement dessinés. Elle se contemplait, fantôme d'elle-même, et parfois triste fantaisie, elle essayait de mettre des maillots d'autrefois, qui s'enroulaient à présent, comme des hardes, autour de ses tibias rongés.

Alors elle pleurait, baissait la tête, sanglotait. Ou c'étaient des cris, une rage folle, des défis soudains, et des révoltes, qui se résolvaient en des rêveries sans motif et en des accablements comateux.

Il lui fallait boire des eaux ferrées, du vin de quinquina, des huiles de foie de morue, qui lui soulevaient le cœur, amenaient de grosses larmes de dégoût à ses yeux rouges.

—Quelle pharmacie! disait-elle parfois, en portant ses pauvres mains à sa poitrine.

Le délire aussi venait parfois. Alors elle voulait aller au théâtre, encore entendre la musique, le crin-crin des violons, les cuivres des instruments de Sax. Elle voulait voir des costumes, des décors, des acteurs. Maman Anaïs la faisait transporter, en haussant les épaules, dans quelque baignoire bien obscure, d'où Cachemire dévorait sans comprendre ce qui se passait sur la scène, ses grands yeux braqués sur le théâtre, le cou tendu, comme un formicaleo, qui guetterait sa proie. Puis, tout-à-coup:

—Je m'ennuie! disait-elle.

Et il fallait partir.

Madame Labarbade poussait des soupirs à fendre les rochers de Fontainebleau, mettait sa belle-fille en voiture et souvent revenait dans la baignoire, écouter la fin de la pièce, pendant que la petite partait seule. Elle donnait aussi, dans le théâtre, des rendez-vous à Firmin Monséchard, qui secouait, à ses côtés, sa chevelure superbe, où le parfum des Mille Fleurs luttait avec le collodion. Arrivée chez elle, Cachemire se faisait déshabiller par la servante (Constance l'avait quittée depuis longtemps, elle avait été ravie à la France par un Valaque), et tâchait de dormir. Mais les nuits se succédaient longues, lentes, cruelles, pleines de délires, de fièvres, de cris, avec des aurores insultantes et accablées. Ah! les nuits d'autrefois, le café Anglais, les aventures, la chanson, la passion! Et c'était encore la passion, mais déviée, dépravée. Une nuit, pendant que la fantasmagorie de la congestion l'entourait, Cachemire aperçut, mais comme une figure étrange et falotte, Terral—ce Terral qu'elle avait oublié; oui, oublié, comme les autres.

Ce nom, cette pensée, les souvenirs de cet homme tourmentèrent toute la nuit cette tête affaiblie, d'où l'intelligence fuyait.

—J'ai envie de l'épouser, dit-elle le lendemain, au matin, quand madame Labarbade entra dans sa chambre.

—Comment, l'épouser? l'épouser? Épouser qui?

—Fernand.

—Le Terral?... Oh! oh! Il revient sur l'eau, celui-là. Tiens, au fait, voilà longtemps qu'on n'en avait parlé! Eh bien! mais, épouse-le, ma petite. A ton aise. Vous ferez bon ménage, je parie!

—Ménage! balbutia Cachemire, tout bas, comme un enfant.

—Il est joli, le Terral, songeait maman Anaïs, s'il ressemble à la jeune première.

—Le ménage! répétait Suzanne.

Peu à peu, elle s'assoupit. Sa petite tête ratatinée se fixa sur son oreiller,—un oreiller de dentelles, dont le luxe semblait railler tant de misère. Ses grandes paupières transparentes tombèrent sur ses pauvres yeux fatigués. Elle s'endormit.

Madame Labarbade se faisait belle pour recevoir son photographe.

Ce matin-là, justement, Fernand Terral s'était levé furieux, dans sa petite chambre, n'ayant rien trouvé depuis quinze jours de recherches dans Londres, acculé là-bas, comme il l'avait été ici, désespéré.

—La chance a tourné! pensait-il.

Il avait tout fait pour l'attirer à lui, cette chance, tout essayé pour sortir de son ombre et de son bourbier. Londres devait être plein de ressources! Il les avait cherchées. Mais cette ville immense ne livre ses secrets qu'aux initiés. Elle est mystérieuse et comme secrète pour l'étranger. C'est là surtout que le malheureux se voit seul. La foule parisienne a des voix, un mouvement, une âme; la foule de Londres est une mer terrible qui vous submergerait si vous tombiez. Puis toute civilisation est une énigme; Terral avait deviné les rébus de Paris, du boulevard, des coulisses, du demi-monde, des égouts et des dessous de Paris; mais il faut être un terrible Œdipe pour déchiffrer d'un coup d'œil les termes inconnus du problème anglais.

Terral creusait, semblable à un mineur, remuant le terrain et ne découvrant point la pépite d'or. Il allait, par les rues innombrables, cherchant le filon qu'il devait suivre. Mais dans cette foule, dans ce bruit, dans ce monde, il se trouvait isolé, découragé, perdu. Son argent, sa maigre bourse, s'épuisaient. Il se présenta dans une maison de commerce, demandant une place. On n'avait pas besoin de ses services. Les Anglais d'ailleurs sont défiants; un Français expatrié, sans ressource sur le pavé de Londres ne pouvait inspirer qu'une confiance médiocre. Il y en a tant de ces aventuriers, cherchant partout et par tous les moyens, fortune!...

Il s'offrit à un libraire de Pater-Noster-Street pour lui faire des traductions d'ouvrages français. Il savait l'anglais assez bien, et le libraire se chargeait de corriger lui-même les fautes de langue. Ces libraires de Pater-Noster-Street forment une race particulière. C'est-là, dans cette ruelle, que se débitent, soigneusement pliés, cachetés, empaquetés, les livres licencieux qui courent le Royaume-Uni. Ce sont les Galeries de Bois de la librairie. Terral traduisit ainsi certains livres, des poésies, des contes. Ce travail lui faisait monter la sueur au front. Il n'était point né pour cela. A la fin, il se brouilla avec l'éditeur et se vit de nouveau sans ressources.

Il replongea, chercha et lutta encore. Mais décidément la fortune l'abandonnait. Les portes se fermaient devant lui. Il avait à peine deux guinées à manger avant de songer à mourir de faim. Dans les rues interminables d'Oxford ou de Piccadilly, les angoisses de Paris lui revenaient. En passant devant ces oyster rooms où les poissons, les crabes, les huîtres marinées sont exposés derrière les vitrines, il se disait qu'une heure allait bientôt sonner où, passant famélique, il regarderait cette mangeaille de ses yeux avides.

Ou bien:

—Décidément, se disait-il encore, ma veine est finie. Il faut songer à se rendre. Mes cinquante francs achevés, je m'achemine un soir vers Waterloo-Bridge et vive la Tamise, avec son eau saumâtre!...

Il songeait aussi à s'engager, lorsqu'en passant auprès du Parlement, il voyait les sergents recruteurs en uniforme, rubans au schako, entraîner au fond d'une taverne quelques jeunes gars enivrés de porter, devant qui ils posaient en riant, un petit tas d'or et une feuille d'enrôlement.

Une seule chose l'effrayait: la discipline.

Né libre, il voulait mourir comme il avait vécu, quitte à mourir plus vite. Puis revenir en France sans argent, affamé, vaincu!... Chose impossible. Londres le tenait. Il s'était donné à Londres jusqu'à ce que Londres voulût bien se donner à lui.

Ce matin-là, il compta, en se levant, que c'était le trente-deuxième de son séjour. Plus d'un mois d'efforts, plus d'un mois de perdu!

—Bast, dit Terral, la fortune m'attend peut-être au coin de quelque square. Cherchons toujours!

Il se sentait, par extraordinaire, plus allègre, tout dispos, presque confiant. Il ouvrit sa fenêtre, une fenêtre à guillotine, sans rideaux, qui donnait sur la rue. La pluie fine des matins de Londres tombait sur les trottoirs, et les ruisseaux noirs reflétaient les cuivres des portes que les servantes en chapeau passaient au tripoli. Des chanteurs longs et maigres jouaient du petit bugle et jouaient faux—en marchant en cadence. Les laitiers sonnaient aux portes des maisons, et les marchands de nourriture pour les chats vendaient, de porte en porte, des morceaux de chevaux achetés aux équarisseurs. Au-dessus de cette rue boueuse et grise, des cheminées, d'innombrables cheminées perçaient le brouillard de leurs noirs tuyaux qui semblaient près de crever le ciel aux nuages bas et sombres.

—Et voilà justement l'image de ma vie, pensait Terral tout en s'habillant, brume, brouillard, boue, frissons, ennui. Tout cela doit finir pourtant!

Machinalement il s'assit, songeant avant de sortir; il prit un volume qui se trouvait là, à portée de sa main, l'ouvrit sans penser. C'était une Bible, une de ces Bibles que les Sociétés de propagande anglaises sèment un peu partout, à leurs frais. Collée sur le carton, à l'intérieur, une inscription. Terral lut; c'étaient un ou deux noms, John Bigelow, Mary Bigelow, Anna, Peter, suivis de trois noms formant devise: Truth, Justice, Patience!

—Vérité, Justice, Patience! Ah! dit Terral, en jetant le livre loin de lui, mots d'ordre des niais et des sots, je vous retrouverai donc pourtant!

Il sortit, agité et mécontent. On lui avait indiqué une espèce de maison de commission qui avait besoin d'employés, la maison Nicholson, Anderson and Co, King-William Street (Strand). Terral déjeuna dans une taverne, et à midi, se présenta dans les bureaux. On lui répondit que ces messieurs étaient à leurs docks, près de Lambeth. Ce fut une façon de jeune commis, logé dans une antichambre, qui lui donna cette réponse. Terral remercia, et descendant par Trafalgar-Place, il traversa le pont de Westminster; et, de l'autre côté de la Tamise, demanda la maison Nicholson-Anderson. Après des recherches il la trouva. C'était un de ces entrepôts comme on n'en voit que là-bas, une cave, un trou fumeux, où tout le jour durant, le gaz éclairait des étoffes, des conserves, des soieries, du fromage, de tout un peu. Des hommes pâles allaient et venaient parmi les colis. Dans un coin, appuyé contre un tonneau de mélasse, un petit homme frais, poupin, souriant, l'oreille rouge, le nez plein de rubis et l'œil plein de santé, causait en anglais avec un grand monsieur maigre et desséché comme un hareng.

Terral s'approcha d'eux et demanda, un peu contraint:

—Monsieur Nicholson?

—C'est moi, monsieur, répondit le petit homme en excellent français. Qu'y a-t-il pour votre service?

Terral dit sa position, conta ses mésaventures, ses espoirs trahis, se montra acculé, misérable, et demanda, dans les bureaux, une place qui pût le faire vivre.

—Et comment vous appelez-vous? dit M. Nicholson avec un accent bordelais très-prononcé:

—Fernand Terral.

—Tiens! dit M. Nicholson en regardant Terral assez fixement. Mais je connais ce nom-là, moi!... Pardieu, nous lisons aussi à Londres les chroniques parisiennes. Vous êtes un joueur émérite, monsieur, ajouta-t-il en soulignant le mot avec malice.

—Moi? fit Terral en devenant tout pâle.

—Si j'en crois certain récit publié par le London Herald, d'après le Figaro, il vous est arrivé dernièrement... Eh?... A moins que ce ne soit un homonyme... Eh! bien, ma foi, dit M. Nicholson, je ne vous en fais pas un crime. Au contraire. La vie à présent est une lutte à main armée. La ruse ou la force. Eh! eh!... vous devez être un garçon intelligent, monsieur Terral... Dear Anderson?...

Le monsieur maigre s'avança.

M. Nicholson lui dit, en mauvais anglais, quelques mots que Terral comprit:—Ce garçon-là pourrait nous être utile, dit M. Nicholson.

—Ah! fit M. Anderson.

—Il a eu des malheurs, là-bas!

—Ah! dit encore M. Anderson.

—C'est ce qu'il nous faut.

—Pour l'associer?...

—L'associer? Comment vont tes pauvres pieds?

Terral, peu au fait de l'argot londonner, ne comprit pas la dernière phrase de M. Nicholson. Elle équivaut, en anglais, à l'expression du ruisseau parisien: Et ta sœur?—Mais il la traduisit et la devina, au ton dont elle fut prononcée. M. Nicholson commençait fort à l'intriguer. Ce petit homme avait des allures railleuses, et, en parlant le français, un accent gascon au moins singulier. Terral le regardait et l'étudiait, lorsque M. Nicholson lui fit signe de le suivre derrière les colis, dans un retrait méphitique qui servait de bureau à la maison Nicholson, Anderson et Ce.

M. Nicholson, flanqué du maigre M. Anderson, ressemblait à une boule de bilboquet à côté de son manche.

—Monsieur Terral, dit-il à brûle-pourpoint, je suis enchanté que vous soyez venu à nous. Vos précédents (il souriait) me font espérer que nous pourrons nous entendre. Je vais donc jouer cartes sur table,—cartes sur table, cela doit vous séduire. Eh! eh! Ne vous fâchez pas, dit-il, en voyant le front de Terral se rembrunir. Et d'abord, sachez qui je suis. Je m'appelle Arnaud-Léon Caminade, je suis né à Bordeaux; je ne suis pas plus Anglais que ma savate, et pas plus Nicholson que vous. M. Anderson, ici présent, est un ancien matelot de la flotte de l'amiral Napier, qui a trouvé que S. M. Victoria récompense peu les services de la marine et qui s'est associé avec moi. Charmant homme, M. Anderson! Quand j'arrivai à Londres, j'étais comme vous, sans ressources, avec plusieurs prises de corps lancées à Bordeaux contre moi. Je résolus de gagner ma vie, eh! eh! Et, me demandant quel commerce je pouvais tenter (à Bordeaux, j'étais marchand de contre-marques), je résolus, de concert avec l'ami Anderson, d'exploiter la crédulité humaine et la confiance française. Ah! que vous êtes niais, mes bons compatriotes! M. Anderson, en bon Anglais qu'il est, ne demandait pas mieux que de jouer sous jambe la perfide Gaule. Nous nous associâmes, et avec nous, un jeune bachelier parisien coupable d'avoir imité de trop près l'écriture d'un sien parent. Ce fut lui que nous chargeâmes de la correspondance. Un imprimeur nous fit des têtes de lettres, nous louâmes cet entresol, voilà deux mois, et nos commandes se mirent à pleuvoir sur le marché parisien. On nous expédia tout. Nous vendîmes et payâmes. Aujourd'hui, la maison Nicholson, Anderson et Ce est assez bien posée pour se faire livrer pour 500,000 fr., pour un million de marchandises en huit jours. Nous avons un logement dans le Strand pour faire du genre. Le Strand! Cela sonne l'or, à Paris. Mais notre bachelier nous a quittés et volés. Le drôle a traversé l'Atlantique. Le repêcher à New-York, impossible! Il faut le remplacer. Or, M. Anderson ne sait pas aligner deux phrases françaises de suite, et ce n'est pas à la porte du Grand-Théâtre ou à Bataclan que j'ai appris l'orthographe. Soyez notre scribe, voulez-vous? Bons appointements, part dans les bénéfices. Vous n'avez qu'à faire la correspondance, à enjôler le fabricant, caresser le Parisien, emmieller l'expéditeur. Affaire de deux mois. On fait traite sur nous à trois mois. Dans trois mois, les traites arrivent. On les présente. Plus personne! Nicholson est mort, Anderson est parti, mais Caminade est millionnaire, mais l'ex-marin a un sac superbe..... Mais vous pouvez être aussi riche que nous!

—Tudieu, dit Terral, vous avez confiance en moi!

—C'est que je suis physionomiste! Et puis je connais votre histoire, je vous dis. J'ai roulé quatre mois dans les coulisses parisiennes !—Eh! bé, la réponse?

—Je suis tout à vous, dit Terral.

—Bravo! fit Nicholson.

All right! s'écria M. Anderson.

—Vous faites votre fortune et la nôtre, dit Caminade. Maintenant, où logez-vous?

—Dans Soho.

—Il faut loger ici, ne pas quitter Lambeth, ne pas vous montrer. On nous connaît à peine. Le gouspin qui habite le Strand ne soupçonne pas qui nous sommes. Nous lui laisserons l'affaire sur le dos, à l'heure du départ, et il barbotera dans les réclamations et les accusations comme il pourra. Ces gens qui nous servent de commis sont de pauvres Irlandais idiots qui suent et s'échinent, et ne voient pas plus loin que leur nez. Que personne ne vous connaisse, c'est le principal. Té! monsieur Terral, vous êtes un heureux. Nous attendions un homme de bonne volonté. Il vient, et c'est vous! Si vos lettres sont éloquentes, c'est deux millions que nous levons à Lutèce!

Terral sortit ivre, congestionné, croyant rêver, hésitant, et pourtant fou de joie. La fortune, c'était la fortune! C'était le vol aussi. Ah! bast! c'était la guerre, la conquête de l'intelligence sur la bêtise, le triomphe de la hardiesse; c'était aussi l'audace! Ce qui l'étonnait et l'encourageait dans son projet, c'était le bruit de son aventure, venu jusque-là. Il était donc déshonoré, puisqu'on le devinait, puisqu'on le jugeait sur son nom? Raison de plus alors pour disputer une proie à ce monde d'honnêtes gens qui le méprisaient ainsi.

—Je le tiens, le levier d'Archimède, disait-il, je le tiens et je saurai bien, entre cet Anglais et ce Caminade, me faire bientôt la part du lion! L'instrument deviendra la volonté. Ah! j'ai médit de mon étoile. Elle se lève!

Il solda le prix de sa chambre, choisit un logement dans Lambeth, the smutty Lambeth, «le sale Lambeth» comme on dit à Londres. MM. Caminade et Anderson logeaient à Twickenham, à la campagne, et partaient chaque soir pour revenir tous les matins. Terral rumina tout le jour des projets de tactique, et sa tête en feu semblait près d'éclater. Le soir, il alla au théâtre machinalement, comme autrefois à Paris. C'était à Princess' Theater. On jouait une pièce politique où la reine, les lords, le gouvernement hommes et choses, tout était discuté. A chaque allusion, le public trépignait, applaudissait ou sifflait. Au nom d'O'Connell, un Irlandais se leva et cria: bravo! On ne protesta pas. Point de policemen. Liberté. Terral ne voyait et n'écoutait rien. La représentation finie, il erra longtemps encore dans les rues, songeant toujours. Il se perdit. Des policemen le remirent dans son chemin. Il s'égara encore.

En passant par une rue étroite, noire,—il se trouvait dans Saint-Gilles, sans le savoir,—il vit une ombre devant lui, immobile. Il avança. C'était un homme aux épaules carrées, qui l'attendait. Terral fit mine de vouloir boxer. Au même moment, trois ou quatre bandits, se détachant des ténèbres, le saisirent par derrière, en un tour de main l'étendirent sur le carreau et le laissèrent là, nu comme un ver.

MM. Nicholson et Anderson furent étonnés, le lendemain, de ne pas revoir leur associé. Ils se crurent trahis et se prirent à trembler.

—Pourtant, , disait Caminade, sa coquinerie m'inspirait bien de la confiance!

Le soir, ils furent rassurés. On leur dit qu'un Français avait été, la nuit précédente, étranglé dans Saint-Gilles par la bande d'étouffeurs, de garrotters, dont on parlait tant. M. Caminade alla voir le cadavre et reconnut Terral.

—Ah! pas de chance! dit-il. Comment faire? Bast! Après tout, j'écrirai avec des fautes d'orthographe; ce n'en sera que plus vraisemblable ! Mais vous voyez, master Anderson, que M. Terral était un des nôtres!

Ce fut l'oraison funèbre du révolté.