I
IL Y AVAIT fête à Rotterdam dans ce fantastique Zand-Straat qui n’a son équivalent qu’au Rideck d’Anvers ou dans les cabarets de la Cité de Londres.
Les bateaux de la Compagnie des Indes avaient débarqué, ce soir-là, deux bataillons de fantassins hollandais revenant de Java où, de tout cœur, ils s’étaient battus en bons soldats. Une révolte à étouffer, des insurgés javanais, ou, comme ils se nomment (et le nom a une sombre éloquence), des Chasseurs de têtes à châtier: les combats livrés avaient été rudes; mais, envoyés un an auparavant, en juillet 1846, pour soutenir les soldats et les coolies de l’armée des Indes, les braves gens qui revenaient en étaient sortis à leur honneur.
Revoir son pays, quelle joie! Durant le trajet du Moerdyck à Rotterdam, les deux bateaux pavoisés avaient été salués par les acclamations des paysans accourus sur les rives de la Meuse, et les soldats avaient répondu par des hourras aux saluts joyeux de leurs compatriotes.
A Dordrecht, cependant, comme on faisait escale, il s’était passé un fait grave. Les deux navires, le Ruyter et le Guillaume-III, s’étant trouvés à portée de la voix l’un de l’autre, les soldats rapatriés par chacun de ces navires s’étaient groupés sur le pont et, avec des gestes violents, avaient, malgré leurs officiers, échangé entre eux des menaces, d’un bateau à l’autre. On avait même jugé prudent, en voyant leur colère mutuelle, de ne point débarquer à Dordrecht, où cependant les habitants, bourgmestre en tête, avaient préparé une collation, un buffet chargé de poulets aux cerises et de bière et du vin du Rhin, pour les vainqueurs des Chasseurs de têtes.
Les deux bataillons revenaient des Indes furieux et jaloux. Il s’était passé ce fait, à Java, que la colonne du capitaine Adriaan-Carlos Flink ayant été envoyée à la poursuite des rebelles réfugiés autour de la vallée de Guepo-Upas, le capitaine, bouillant et intrépide soldat, s’était imprudemment jeté sur la trace des révoltés et avait, assez tristement, perdu là beaucoup de ses fantassins. Voici pourquoi. Cette vallée de Guepo-Upas est un lieu sinistre, l’enfer de Java. De forme ovale, profonde de quarante ou quarante-cinq pieds, une atmosphère putride rampe à hauteur d’homme dans ce fond lugubre et mortel. Rien sur le sol desséché que des cailloux, la lèpre hideuse d’une herbe jaunâtre, et, çà et là, entassés, sinistres, des ossements, des cadavres: squelettes de Chasseurs de têtes réfugiés là dans l’espoir d’échapper aux balles des Hollandais et frappés de la peste éternelle du Guepo-Upas, corps putréfiés d’animaux, carcasses décharnées et rongées de tigres, de cerfs ou d’ours: — un champ de mort, un charnier, quelque chose de redoutable, de farouche, de sombre, de meurtrier, sans merci.
Les Chasseurs de têtes, ces hardis révoltés javanais, moitié bandits, moitié patriotes, avaient audacieusement et habilement mis entre eux et la colonne du capitaine Adriaan-Carlos Flink le tragique vallon du Guepo-Upas. S’y engager, c’était mourir. Le capitaine Flink disait souvent, en faisant sonner haut son prénom de Carlos, qu’il avait du sang andalou dans les veines et que le flegmatique courage de ses Hollandais avait besoin d’aiguillon. Il lança donc ses troupes à travers la vallée, voulant, comme d’un seul bond, débusquer les rebelles établis au delà. Tourner le Guepo-Upas eût, sans nul doute, été prudent. Mais Carlos Flink mettait son point d’honneur à se montrer téméraire.
Il entra, le premier, dans la vallée sombre. Son courage même le sauva. Au bout de quelques pas, il sentit sa tête s’alourdir, un cercle de fer étreindre, à les briser, son front et ses tempes, et il tomba, comme foudroyé, sur les cailloux, criant encore: «En avant!» Ses hommes le prirent aussitôt et le rapportèrent en hâte au point de départ de la colonne, à l’entrée du Guepo-Upas. Le chirurgien le frictionna, lui fit respirer des sels violents, boire un peu de genièvre — l’eau-de-vie de Hollande — et le capitaine Adriaan-Carlos Flink revint à lui.
Il demanda alors si les Chasseurs de têtes étaient débusqués et mis en fuite.
— Non, mon capitaine, lui répondit un sergent, et nous n’avons même pas pu les atteindre!
Carlos Flink fronça le sourcil.
— Est-ce que mes soldats n’auraient plus de cœur? fit-il. Est-ce que le lieutenant Meppel n’a pas rempli son devoir? J’avais dit: «En avant!» Il me remplaçait. Il devait marcher. Où est-il?
— Il est mort, mon capitaine, répondit le sergent.
— Mort?
— Et quarante-deux hommes avec lui ont succombé.
— En vérité! Les Chasseurs de têtes tirent donc bien aujourd’hui?
— Ce ne sont point les Chasseurs de têtes, capitaine, fit le chirurgien après le sergent, c’est le Guepo-Upas qui nous tue. Voyez!
Du doigt, il désignait les survivants de la compagnie, assis sur le sol, accablés, livides, portant à leur front serré leurs mains brûlantes de fièvre, la plupart saisis de frissons, secoués par un mal terrible, la peste, l’étouffement lugubre que produisent les miasmes du vallon semé de squelettes, cimetière qui se venge, cette terre de mort et qui tue.
Une demi-heure de chemin dans le Guepo-Upas avait suffi pour décimer plus sûrement la compagnie du capitaine Flink que ne l’eussent fait en deux heures les coups de feu des Chasseurs de têtes. Après avoir essayé vainement de déployer ses soldats en tirailleurs, le lieutenant Meppel avait fait sonner la retraite. On avait aussi rapidement que possible regagné l’entrée de la vallée, mais un homme tombait à chaque pas.
On se traînait; on fuyait en titubant l’air méphitique; on rampait vers le grand air salubre, on tendait les lèvres desséchées vers l’atmosphère pure, vers le salut, vers la vie!
Mais tous n’y pouvaient pas atteindre, et les uniformes bleus et les larges pantalons blancs des soldats étendus pour toujours faisaient, au loin, des taches noires et blanches à côté des ossements des tigres lavés par les torrents des pluies.
Adriaan-Carlos Flink eut envie de se briser le crâne en voyant ses soldats repoussés et couchés à terre par cet ennemi insaisissable: l’air. Comment lutter contre un adversaire qui pénètre en vous par les narines, qui s’infiltre dans votre sang par les pores? L’expédition était manquée. Carlos ramena à Batavia les débris décimés de sa colonne, et, durant cette seconde partie de la route, bien des hommes, accablés, agonisant en chemin, succombèrent encore.
A Batavia, l’accueil du gouverneur général fut sévère. Le major général Engelvaard, venu d’Amsterdam pour inspecter l’armée des Indes orientales, fit observer au capitaine Flink qu’il n’était point permis de risquer la vie des soldats d’une aussi téméraire façon et dans une entreprise inutilement périlleuse.
— Votre excuse, ajouta le major général, c’est que vous avez fait de votre mieux pour mourir!
La Gazette de Java reçut l’ordre formel de ne pas dire un mot de cet échec.
Il y avait, le soir, au palais du gouverneur, un dîner qui ne fut point contremandé, pour ne pas donner l’alarme à Batavia, et tous les officiers de la garnison y étaient conviés. Carlos Flink se fit excuser; mais comme, après le repas, les convives, servis par des Malais aux robes de soie rouge et aux ceintures lamées d’or, prenaient le café sous les bananiers aux larges feuilles et les flamboyants étincelants de fleurs écarlates, on se mit à parler du triste résultat de l’expédition de Guepo-Upas. Évidemment, le capitaine Flink avait manqué de prudence. Mais qui pouvait le blâmer de son indomptable héroïsme? L’armée des Pays-Bas n’avait peut-être pas un meilleur officier que lui. Adriaan-Carlos était savant, doué d’un esprit profond, et le besoin d’action et de mouvement n’étouffait point chez lui la pensée. Son seul tort avait été, encore une fois, de tenter l’impossible.
L’impossible! Ce mot, désolant dans toutes les langues, amena, lorsqu’on le prononça, un petit sourire d’incrédulité parfaite sur les lèvres de Cornélius van Elven, capitaine d’infanterie de la même promotion que Flink, et qui se trouvait, par aventure, placé tout justement à table en face du major général Engelvaard. Cornélius était un homme froid, solide et un peu lourd, qui ne parlait, ne s’animait et ne souriait jamais qu’à bon escient. Le major général aperçut ce sourire, et comme il connaissait le tempérament discret et grave de l’officier, il voulut savoir ce que pensait le capitaine Cornélius.
— A ce mot: impossible, vous avez souri, capitaine! lui dit-il. Croyez-vous donc qu’on puisse sérieusement déloger les rebelles en traversant la vallée de Guepo-Upas?
— Mon général, fit Cornélius, je vous répondrais sur-le-champ si le capitaine Carlos Flink n’était pas mon ami intime. Mais nous avons grandi ensemble, ensemble nous avons passé nos examens et conquis nos grades. Moi, prudent comme un vrai Néerlandais, lui, bouillant comme un Aragonais, nous nous sommes toujours aimés, et ce qui est arrivé d’heureux à l’un a toujours été un bonheur pour l’autre. Lorsque j’ai vu rentrer hier sa compagnie aux rangs éclaircis, la même douleur qui lui arrachait des larmes de colère m’a étreint le cœur. Nous ne sommes pas seulement des camarades et des amis, nous sommes, Carlos et moi, des frères d’armes. Ne me demandez pas pourquoi j’ai souri, si j’ai souri, ce que j’ignore. Pour moi, le capitaine Adriaan-Carlos Flink est le plus remarquable comme le plus brave officier de l’armée hollandaise, et si vous me le permettez, mon général, je porterai un toast aux héros du Guepo-Upas, aux soldats de l’expédition, au lieutenant Meppel et au capitaine Flink!
L’heure des toasts était passée, mais la proposition de Cornélius van Elven n’en fut pas moins couverte de hourras et de bravos. Au moment où le capitaine se retirait, le major général s’avança vers lui, le prit familièrement par le bras et, l’entraînant un peu dans l’ombre, vers des caféiers:
— Capitaine, lui dit-il, vous n’êtes pas homme à laisser échapper un sourire, si quelque pensée bien nette ne traverse point votre esprit. Vous êtes en toutes choses pondéré et réfléchi. Puis, avec une ténacité superbe, ce que vous avez conçu dans le silence du cabinet, vous l’exécutez hardiment sur le champ de bataille. Vous voyez que je connais votre tempérament de soldat. Eh bien! votre imperceptible sourire de tout à l’heure signifiait clairement pour moi qu’il n’est pas, en dépit de tout, impossible de traverser la vallée du Guepo-Upas. Or, si la chose n’est pas impossible, capitaine, il ne faut point que l’armée des Indes reste sur l’échec d’aujourd’hui. Il faut que les rebelles soient battus dès demain, et celui qui doit les battre, c’est vous!
— Moi?
— Vous, capitaine.
— Mon général, fit Cornélius, je vous ai dit que le capitaine Flink était le plus brave de nous tous. Où il a échoué, comment voulez-vous que je réussisse?
— C’est votre affaire, capitaine. Mais il faut que les soldats qui viennent de mourir soient promptement vengés.
— Le capitaine Flink les vengerait aussi bien que moi... les vengera mieux que moi, mon général!
— Capitaine, reprit fermement le major général, vous ne me comprenez pas; il ne s’agit point de vous faire réussir où votre ami a échoué. Il s’agit d’un intérêt général, celui de la patrie, qui passe avant tout intérêt particulier. Il faut que, lorsque la Hollande apprendra que ses fils sont morts, elle apprenne en même temps que leur trépas a eu pour lendemain une victoire. J’entends donc que, dès l’aube, vous vous mettiez en marche vers le Guepo-Upas avec votre compagnie. C’est un ordre, capitaine, comprenez-moi bien, un ordre formel.
— Et si je ramène mes soldats comme Carlos Flink a ramené les siens?
— A la garde de Dieu, capitaine! La mort est belle quand c’est la mort pour le pays. Mais je suis certain que vous réussirez.
— Qui vous le dit, mon général?
— Votre sourire!
Le major général avait dans le capitaine van Elven une confiance absolue. La froideur même de Cornélius était rassurante. S’il eût été certain d’échouer, le capitaine eût brisé son épée plutôt que d’exécuter un ordre inutilement meurtrier. Ou encore il eût marché seul, droit à la mort, en essayant tout pour épargner la vie de ses hommes. Engelvaard avait bien deviné: le sourire furtif de van Elven signifiait en effet qu’on pouvait traverser le Guepo-Upas. Ce sourire de mathématicien qui entrevoit la solution d’un problème, de l’artiste qui achève par la pensée son tableau, du poète qui entend à son oreille tinter la rime d’or, Cornélius l’avait laissé monter à ses lèvres sans songer que le major général y pourrait voir la critique silencieuse de la témérité de Carlos Flink et la conviction d’une revanche.
C’était pourtant cela que signifiait ce sourire.
Cornélius obéit. Le lendemain, il partait avec ses soldats pour la vallée de mort. Des chiens attachés avec des cordes suivaient en rechignant la colonne, tirés par des soldats comme des bœufs qui sortiraient de l’abattoir. Devant la vallée, on s’arrêta. Cornélius van Elven était très pâle, mais il souriait encore. Il donna l’ordre de détacher les chiens et de les faire entrer dans la vallée. Il s’agissait de savoir combien de temps les animaux resteraient vivants dans l’atmosphère délétère. Les chiens partirent en jappant. Alors Cornélius monta sur un tertre, regarda au loin la vallée pleine de cadavres et tira sa montre. Au bout de sept minutes, trois chiens étaient abattus, tombés sur le côté et comme foudroyés. Le dernier vécut dix minutes. L’air méphitique du Guepo-Upas allait vite en besogne.
Cornélius demeura un moment la tête penchée comme faisant un calcul mental. Il savait la profondeur et l’étendue de la vallée, il comptait le nombre de pas qu’il faudrait faire pour atteindre les Chasseurs de têtes dont on entendait vaguement les chants de guerre dans la montagne. Tout à coup, il se tourna vers son lieutenant, et d’un ton bref il laissa tomber cet ordre étrange:
— Lieutenant Rudolph, les cigares!
Le lieutenant fit aussitôt ouvrir une caisse, et comme on leur eût distribué des cartouches, on distribua des cigares aux soldats. Deux cigares par homme. Les fantassins paraissaient étonnés, mais le capitaine Cornélius avait calculé que la combustion du tabac permettrait à ses hommes de respirer, au moins pendant quelques minutes, un autre air que l’atmosphère mortelle du Guepo-Upas.
Les fusils étaient chargés, les baïonnettes au canon.
— En avant! cria Cornélius qui, le cigare aux lèvres, entra dans la vallée comme y était entré Carlos Flink, c’est-à-dire le premier.
L’expédient, très simple et très vulgaire, du cigare, sauva pourtant la compagnie tout entière, et pas un soldat ne succomba avant de rencontrer l’ennemi. Ceux qui s’arrêtèrent furent ceux-là seuls qui voulaient donner un salut d’adieu à leurs camarades tombés la veille. Les cigares n’étaient pas même à demi consumés lorsque la compagnie aborda de front les Chasseurs de têtes surpris, et grimpa allègrement, pour les débusquer, le long des flancs desséchés des montagnes où les rebelles se croyaient invincibles. Les cailloux roulaient sous les pieds des assaillants, les balles des révoltés couchaient çà et là quelque soldat sur la pente roide; mais la colonne de Cornélius van Elven montait toujours, le cigare aux dents, suivant hardiment le capitaine qui, tête baissée, l’épée à la main, courait, avant tous, à l’ennemi.
Le succès était complet. Ceux des Chasseurs de têtes qui ne furent pas tués se rendirent. Les arroyos de Batavia furent illuminés, le soir, et les lanternes de Venise se balancèrent au bout des larges feuilles des palmiers. Le gouverneur réservait au capitaine Cornélius une sorte de rentrée triomphale. Cette fois, le banquet offert à la colonne victorieuse fut joyeux et plein de rires. Les salades de bambou, les plats de riz et de kari, pimentés au poivre rouge, disparurent, attaqués par de braves gens aux larges estomacs qui, après avoir vaillamment bravé la mort, n’étaient point fâchés de saluer la vie, et le major général fit amplement distribuer aux soldats, en attendant les grades et les croix, de ces longs cigares que fument, là-bas, les Hollandais en les allumant avec du bois de santal.
La compagnie décimée du capitaine Carlos Flink avait reçu aussi sa distribution de cigares, mais — chose qui produisit à Batavia un déplorable effet — elle les refusa. Quelques hommes seuls acceptèrent, puis, quand ils voulurent fumer, leurs camarades leur arrachèrent les cigares et les foulèrent aux pieds. Il se passait ce phénomène, assez rare dans les armées, que les vaincus étaient jaloux de leurs vengeurs. Adriaan-Carlos Flink, leur chef, n’avait point paru au banquet, comme si la victoire de Cornélius van Elven eût été pour lui une seconde défaite.
Le soir même, au sortir du repas, Cornélius se rendait tout droit chez Flink et lui expliquait comment et en vertu de quel ordre pressant il s’était chargé de poursuivre les Chasseurs de têtes. Il lui rappela que, loin de vouloir passer pour un rival, il avait porté hautement la santé de son ami Adriaan-Carlos. Il essaya de faire entendre à Flink que, s’il y a des revers personnels, il n’y a jamais que des triomphes en commun, et que le sacrifice héroïque de la veille avait préparé, en imposant la prudence et la ruse, le succès même du lendemain.
Carlos Flink répondit simplement, d’un ton légèrement ironique, qu’il avait été habitué à combattre avec du salpêtre et non avec du tabac.
— Toutes les armes sont bonnes, répliqua Cornélius en souriant très doucement et comme s’il n’eût pas compris l’intention de son ami.
— Je ne suis pas de cet avis, fit Carlos, et il y a de certaines inventions adroites que n’auront jamais les insensés, les fous qui cherchent à toute heure l’occasion de bien mourir!
Cornélius souriait toujours.
— En vérité, Carlos, tu sais pourtant bien que nul d’entre nous ne craint la mort. Je pense que tout homme est brave, comme disait Wellington, le duc de fer. Mais la guerre chevaleresque n’est plus et la guerre scientifique commence!
— Je le sais bien. On s’aperçoit tous les jours que les héros d’Homère sont finis!
— Voyons, dit Cornélius, pardonne-moi mes cigares qui ne valent pas, j’en conviens, ton intrépidité, et prends la main que je te tends. Tes soldats sont courroucés contre les miens. Les pauvres diables ne comprennent pas qu’ayant fait leur devoir comme nous, ils aient été moins heureux que nous. Apaisons cette méchante humeur, et demain promenons-nous dans Batavia, bras dessus, bras dessous, comme hier et comme toujours.
— Jamais, dit Adriaan-Carlos.
— Jamais? Et pourquoi? Que t’ai-je fait?
— Tu m’as causé la plus grande douleur de ma vie, tu m’as fait sentir combien une nature froide et calculatrice est supérieure, au point de vue du succès, à une âme bouillante et ardente... Et puis... et puis... ma foi, pourquoi ne pas te le dire? Je sais... et voilà ma blessure... je sais... que tu as demandé la main de Margaret Holtius, et que cette main t’a été accordée.
— Eh bien?... dit Cornélius en devenant alors légèrement pâle.
Margaret Holtius était la fille d’un négociant hollandais et d’une femme de Java, une adorable fille d’une séduction irrésistible, les yeux grands et noirs, d’une douceur veloutée, que traversaient parfois des éclairs fauves, le type le plus complet et le plus charmant de la beauté métisse, énergique comme une Arabe, caressante comme une enfant.
Cornélius s’était épris d’elle pour l’avoir vue étendue dans sa voiture, passant, à l’ombre des grands arbres, comme la vision même de la grâce, tandis que les musiques militaires jouaient les airs nationaux dans la plaine de Waterloo, la grande promenade de Batavia. La séduction électrique, douce et fière de Margaret, avec ses toilettes de cachemire bleu de ciel, blanc ou rose clair, l’espèce d’attrait fauve et exquis de ces yeux aux larges prunelles, de ces cheveux d’un noir puissant, avaient captivé jusqu’à l’âme Cornélius, dont l’apparente froideur cachait une volonté absolue et des résolutions hardies. Il entendait parfois célébrer, par les chanteurs malais qui passaient sous ses fenêtres, les capiteuses séductions des beautés javanaises, et il ne pouvait s’empêcher de songer à Margaret lorsque le chanteur s’écriait, multipliant les images dans cette éternelle chanson d’amour qui est chez tous les peuples le cantique des cantiques:
Ses lèvres sont de la couleur d’une écorce,
D’une écorce fraîche et rouge;
Ses sourcils sont comme deux feuilles d’arbre,
Ses yeux sont étincelants, son nez est rose,
Sa peau éblouit, ses bras sont comme un arc,
Ses boucles d’oreilles portent des rubis.
Mais les bijoux les plus précieux
Ce sont ses ongles qui ressemblent à des perles,
Et ses prunelles qui brillent comme des diamants!...
— Margaret! Margaret! Margaret! murmurait alors Cornélius en fermant les yeux.
Et tous les soupirs du chanteur lui semblaient, pareils à une brise parfumée, monter comme un encens vers la belle fille.
Après l’avoir aimée de loin, il s’était fait présenter chez le père de Margaret, et maître Holtius, le négociant, avait cordialement accueilli le capitaine van Elven. Cornélius était jeune, un peu gros, mais doux et bon, et, en dépit de ses cheveux d’un blond jaune que le travail avait déjà rendus rares, Margaret se laissa aller à une sympathie profonde pour ce soldat qui lui avait dit un jour si simplement et si tendrement: «Je vous aime!»
Cornélius avait d’ailleurs tenu secrète, même pour Carlos, son ami, cette affection dont il ne pouvait parler sans compromettre un peu Margaret Holtius. Il venait enfin d’être agréé officiellement par le père, et il allait épouser la jeune fille lorsque l’ordre d’écraser définitivement les Chasseurs de têtes lui était arrivé. Avant de partir, il avait écrit à sa fiancée ces simples lignes: Si je meurs, ce sera en songeant à vous. Pour me porter bonheur, pensez à moi!
En entendant Adriaan-Carlos prononcer le nom de Margaret, Cornélius éprouva une émotion douloureuse que les paroles ironiques du capitaine Flink n’avaient pu jusque-là lui causer.
— Carlos, dit-il gravement, nous sommes nés tous deux dans le même village, et les maisons de nos parents morts se touchaient comme jusqu’ici se sont touchés nos coudes. Nous avons marché côte à côte dans la vie et la main dans la main. Il y a des frères qui se sont moins aimés que nous. Carlos, je te demande pardon de ne t’avoir pas dit que j’aimais Margaret. Mais, je venais justement te prier de vouloir bien être mon témoin le plus cher à l’heure de cette union.
— Ton témoin? dit Carlos Flink avec une expression bizarre. Ton témoin?... C’est impossible.
— Pourquoi? Parce que j’ai eu la mauvaise fortune de marcher sur tes traces glorieuses dans le Guepo-Upas?
— Non, fit Carlos, ce n’est point pour cela! Margaret Holtius, ta fiancée, j’allais la demander à son père, et l’épouser eût été ma joie. Comprends-tu?
Cornélius van Elven était devenu presque livide. Il sentait bien maintenant que c’était là sans nul doute — là seulement peut-être — la véritable cause de la colère et de la souffrance de Carlos. Il n’essaya point de rien adoucir. La plaie était vive, et toute parole eût semblé une cruauté de plus.
Il tendit une fois encore la main au capitaine Flink et lui dit simplement:
— Demeurons toujours ce que nous avons été l’un pour l’autre, des frères, et si je t’ai involontairement causé une douleur, Carlos, pardonne-moi, veux-tu?
Sa main était largement ouverte et comme suppliante. Celle du capitaine Flink demeurait immobile et crispée. Cornélius se mordit les lèvres.
— Carlos!... Carlos! dit-il par deux fois, la voix étranglée.
Carlos ne répondait pas.
— Carlos! dit encore le capitaine Cornélius, je vais partir... je pars!
Carlos s’était détourné et demeurait impassible.
— Adieu, Carlos! s’écria enfin Cornélius van Elven.
Et il s’élança hors du logis d’Adriaan-Carlos Flink.
Pendant qu’il se retournait encore dans la rue pour voir si son ami n’allait point se montrer à sa fenêtre et le rappeler, Carlos se jetait en pleurant de rage sur son lit de nattes, et il avait envie de crier: Cornélius! Cornélius! Mais un double sentiment de jalousie meurtrie, d’orgueil et d’amour blessés à la fois, le retenait, arrêtait ce cri dans sa gorge.
Cornélius van Elven était déjà loin maintenant.