II
Ainsi, de ces deux amis réunis jusque-là par d’intimes liens, une double rencontre, — la gloire d’un combat et l’œillade fauve d’une métisse, — venait de faire deux rivaux. Ils ne se parlèrent plus durant leur séjour à Batavia, ou n’échangèrent que de brèves paroles dictées par la nécessité du service. Ce qui les séparait était d’autant plus redoutable que c’était un sentiment plus vague de jalousie. Il semblait à Adriaan-Carlos que Cornélius venait de lui voler sa gloire, de lui arracher son amour, et Cornélius van Elven commençait à trouver que le capitaine Flink nourrissait d’étranges et noires idées. Ces deux hommes, liés naguère par l’affection la plus dévouée et dont toutes les pensées avaient été communes, paraissaient déjà ne plus se comprendre.
Il semble que la haine entoure d’une sorte de buée sinistre toutes les actions humaines et les défigure comme ces jaunes et épais brouillards qui changent les hommes en spectres.
On eût dit, au surplus, que les soldats commandés par chacun des deux officiers prissent un sauvage plaisir à irriter chaque jour davantage ces blessures. Les rixes étaient fréquentes entre les deux compagnies, et les vaincus de Guepo-Upas ne pardonnaient point le succès aux vainqueurs. «Ce qui nous a manqué, disaient-ils ironiquement, ce n’est pas le courage, c’est le tabac!» Lorsqu’il fut question, en juin 1847, de ramener en Europe les régiments de l’armée continentale envoyés l’année précédente pour renforcer l’effectif de l’armée des Indes, des précautions furent prises pour éviter tout conflit. Le Ruyter emporta la compagnie du capitaine Flink et le Guillaume-III celle du capitaine van Elven.
Sur le Guillaume-III, le capitaine Cornélius emmenait avec lui Margaret Holtius devenue sa femme, Margaret souriante au bras de Cornélius, avec ses beaux grands yeux pleins d’admiration fixés sur cet homme dont le sang-froid, la bonté, le calme viril, la puissance faite de douceur lui plaisaient. Margaret s’était tenue sur le pont du navire, sa tête pâle, au teint mat légèrement doré, appuyée contre la poitrine de son mari, tandis que le bateau, filant avec le Ruyter, s’avançait vers cette ville inconnue pour la jeune femme et où Cornélius avait été élevé: Rotterdam!
Le soleil se couchait comme incendié avec de grandes raies d’un rouge d’or, tandis que le rivage apparaissait déjà sombre, à la nuit tombante, sous un ciel gris. Les bateaux rencontrés, avec leurs falots allumés, d’un éclat verdâtre, ressemblaient, sur l’eau du fleuve immense, à des lampyres entrevus dans l’herbe. Au loin, dans la brume, des étincelles scintillaient, une ville dessinait sa silhouette noire. En approchant, on distinguait à peine, dans une forêt de mâts d’un brun rouge, des espèces de jonques à liserés verts, et devant cet étonnant tableau à l’aspect féerique, ces maisons brunes où s’allumaient des lumières, cette tour d’église dominant au loin les mâts des navires, la lune qui se levait sur un fond bleuâtre découpait sur le ciel la silhouette bizarre d’un moulin. Margaret Holtius pouvait encore se croire loin de la vieille Europe, dans quelque coin curieux de Java ou de Bornéo, du Japon ou de l’Inde. Cette ville, ce clocher, ces mâts, c’était Rotterdam cependant!...
On avait, ce soir-là, pris soin de faire débarquer les passagers du Ruyter et ceux de Guillaume-III à une heure de distance. La compagnie du capitaine Flink avait été casernée fort loin de celle du capitaine van Elven, et les soldats d’Adriaan-Carlos devaient même partir le lendemain pour La Haye; mais l’ordre du départ ne vint pas, et les troupes restèrent à Rotterdam vingt-quatre heures de plus. Ces vingt-quatre heures allaient décider de la destinée de Cornélius et du capitaine Flink.
Les soldats et marins revenant de Java avaient soif de bière hollandaise et faim de gros baisers posés sur des joues fraîches. Il y a comme un accès de folie brutale dans la joie farouche du matelot qu’on descend à terre et du soldat qu’on rapatrie. Vive le coin de terre où l’on est né! Au diable les piments de Batavia, les épices, le riz et le kari! Qu’on oublie les Javanaises à la peau sèche, maigres et jaunes! Tout le Zand-Straat était en fête, bruyant et flambant, le lendemain du débarquement des bataillons des Indes. Au fond des musicos sinistres, illuminés de rouge derrière les rideaux blancs ou pourpre, — autour des comptoirs d’étain et devant la double rangée de bancs où se tenaient assises de futures danseuses en camisoles blanches, les bras nus, gras et blancs, les joues luisantes et carminées comme des pommes mûres, la peau gonflée de houblon, des rondes de kermesses de Rubens se formaient. On dansait au son des crins-crins; on hurlait à pleine voix, on buvait à plein gosier, on entendait, au fond du Zand, des cris de joie féroce et bruyante sortir de ces tabagies étranges qui arboraient ces noms bizarres sur leurs enseignes peintes: A l’Éléphant blanc de Siam, aux Rois Mages, au Cheval blanc dans un panier.
Les soldats de Flink et de van Elven s’étaient comme engouffrés dans ce Zand, avides de danses brutales, de rasades immenses, de poussées formidables. C’était le déchaînement hardi de la brutalité, les lendemains débordants et bestiaux de l’héroïsme. De folles chansons, entonnées au fond des rues, partaient avec des fusées de rires gras, mâles et niais. Un vent de liesse insensée passait sur ce fond, illuminé comme une forge, de vieille ville hollandaise. Les marins trinquaient aux prochains départs, buvaient aux prochains retours. Les soldats contaient gaiement leurs campagnes. Ceux du capitaine Flink s’étaient rendus au musico de l’Éléphant blanc. Ceux de Cornélius Elven dansaient dans un flot de poussière, sur le parquet poudreux des Rois Mages.
Tout à coup, le bruit se répandit dans le Zand que les soldats du capitaine Flink — par plaisanterie et pour se venger des fantassins de Cornélius — allaient entrer aux Rois Mages et prétendaient forcer leurs rivaux à fumer des cigares de paille, par allusion aux cigares du Guepo-Upas.
Les soldats de la compagnie de van Elven se mirent à rire. Fumer des cigares de paille! Subir la volonté des vaincus du Guepo-Upas! En vérité, c’était comique, et on allait donc un peu s’amuser à se dégourdir les poings!
Il se trouvait, d’ailleurs, qu’une partie de la compagnie ayant été retenue à la caserne, les soldats de Cornélius étaient moins nombreux dans le Zand-Straat que leurs adversaires décimés à Java.
— Peu importe! dit l’un d’eux. Que les Flinkois y viennent! on leur montrera ce que vaut la compagnie de fusiliers du capitaine Cornélius!
La bière aidant et la chaleur, les cerveaux s’échauffaient dans ces antres fumeux pleins de rires. On parlait maintenant d’aller rôtir les vainqueurs des Chasseurs de têtes dans le musico des Rois Mages. Déjà des pierres avaient été lancées contre les vitres du cabaret, brisant le verre et déchirant les rideaux. Les soldats du capitaine Cornélius se barricadaient en chantant dans la grande salle basse et, renversant les bancs de bois et le comptoir d’étain, se tenaient derrière, attendant, en riant, — des pieds de tables et des escabeaux ou des couteaux à la main, — l’assaut des grenadiers du capitaine Flink.
L’ivresse, l’ivresse brutale et lourde s’en mêlait. On voyait briller dans ces yeux striés de rouge des éclairs fauves. Au dehors, les soldats de Flink accouraient déjà, poussant des cris, sifflant, hurlant, répétant sur tous les tons une stupide chanson dont le refrain improvisé était:
Ils mangeront des cigares de paille!
Dans le Zand-Straat, tout grouillant de monde, une foule énorme, des hommes, des femmes, des enfants accourus entouraient les soldats du capitaine Flink groupés devant les Rois Mages et défiant leurs rivaux de sortir. Des clameurs rauques montaient de ce tas de gens en délire. Des cailloux, des sous de cuivre, des souliers volaient de leurs mains et brisaient, de minute en minute, un carreau de plus. On entendait jaillir des insultes, de grossières injures de rustres, des défis qui sentaient le vin, le genièvre et la bière.
— Sortez donc! Mais venez donc dans la rue! Ils se blottissent comme des lapins! Holà! oh! les fumeurs de cigares, on a donc peur de s’enrhumer au grand air? Eh! fusiliers manques, voici des cigares de paille!
Et le refrain reprenait, entonné par des voix rauques, répété par la foule, refrain stupide, irritant et insultant:
Ils mangeront des cigares de paille!
— Et vous mangerez des bottelées de foin! répondit enfin un sergent de la compagnie de Cornélius en se montrant brusquement à une des fenêtres des Rois Mages.
On eût dit que les soldats groupés autour du musico n’attendaient que cette apparition pour se ruer sur le cabaret, enfoncer la porte et se heurter aux bancs de bois amoncelés.
— A l’assaut! En avant! cria une voix.
Et, par une poussée terrible, la foule des Flinkois entra, broyant la porte et les vitrages, dans le musico où les soldats de Cornélius attendaient comme une garnison assiégée.
— Assommez! assommez! cria la même voix qui semblait puer l’alcool. Il en restera toujours assez, des fumeurs de cigares! En avant et vive le capitaine Adriaan-Carlos Flink!
— Vive le capitaine Cornélius van Elven! répondirent les soldats tapis derrière le comptoir d’étain renversé.
Il y avait comme une fureur multiple dans ces deux saluts devenus des cris de haine. C’était l’aiguillon soudain qui excitait les uns contre les autres ces hommes portant le même uniforme, parlant la même langue, et dont quelques-uns, comme Adriaan-Carlos et Cornélius, étaient nés peut-être dans le même village. Bras nus, la tunique jetée à terre, farouches, ces soldats s’attaquaient entre eux, s’étreignaient, se frappaient de leurs poings fermés ou de leurs couteaux ouverts, se colletaient dans de sauvages corps à corps, prêts à mordre ou à se déchirer le visage avec leurs ongles. On entendait des cris étouffés, des plaintes chargées de rage, des bruits sourds qui étaient des sons de bâton tombant sur des crânes ou des poings osseux frappant des poitrines, par une détente de muscles herculéenne. Et cette lutte pleine d’épouvante se passait dans la nuit, les lumières du musico ayant été éteintes; on entrevoyait vaguement, dans une pénombre pleine de blasphèmes et de menaces, des silhouettes qui grouillaient, sinistres, comme des ombres de damnés!
La nouvelle se répandit bientôt en ville que les soldats de l’armée des Indes s’égorgeaient entre eux dans le Zand-Straat. Cornélius, averti, quitta sa femme, boucla son ceinturon et accourut au moment même où Carlos Flink arrivait, furieux, sur le lieu de la mêlée.
— Nos hommes se battent, dit brusquement Adriaan-Carlos. Si les deux compagnies ont quelque démêlé à vider, ce devrait être pourtant l’œuvre des officiers et non celle des soldats!
— Quand vous voudrez, répondit Cornélius. En attendant, il faut que ce désordre cesse.
Il avait amené un clairon et quelques hommes de sa compagnie; il fit un signe, et le son clair et vibrant du cuivre retentit dans le Zand-Straat comme un cri de coq au milieu d’un orage. La foule se dispersa soudain devant les Rois Mages en apercevant, au bout de la rue, les éclairs des baïonnettes des soldats.
— Nos officiers! dirent les fusiliers en s’arrêtant tout à coup avec un respect instinctif.
La compagnie d’Adriaan-Carlos avait d’ailleurs échoué devant la barricade des Rois Mages. Plus d’un combattant se retirait, rasant la muraille, assommé à demi, les yeux bleuis, la joue déchirée, le sang sur le visage. Les autres, dans le musico, alignaient leurs blessés le long de la muraille, comme en bataille, et leur versaient du rhum pour les soutenir.
— Ainsi, s’écria Cornélius en s’avançant, voilà le spectacle que donnent, en retrouvant leurs foyers, les soldats de la Hollande? Il vaut bien la peine d’avoir été, là-bas, des héros, pour se conduire ici comme des bandits. — Oui, des bandits! répéta Cornélius, élevant la voix pour étouffer tous les murmures. Il n’y aura ni récompenses ni croix pour personne. Les soldats de l’armée des Indes se sont déshonorés!
— Oui, répondit Adriaan-Carlos, et c’est bien pourquoi ceux qui les commandent doivent faire oublier un tel scandale!
Du geste, il touchait la poignée de son épée.
Cornélius van Elven haussa les épaules, et Carlos l’entendit qui murmurait tout bas:
— Il est fou!
Cette rixe farouche, au fond d’une ruelle louche, courrouça fort le major général, ministre de la guerre. Le lendemain, la compagnie du capitaine van Elven était sévèrement consignée, et celle du capitaine Flink dirigée en toute hâte sur La Haye. Quant aux officiers, mandés à La Haye l’un et l’autre, ils donnèrent tour à tour des explications sur les causes d’un pareil scandale. Il y avait eu mort d’hommes. Deux soldats venaient de succomber à l’hôpital de Rotterdam, l’un d’une blessure au ventre, l’autre d’un coup de talon à la tempe.
Ce fut surtout sur le capitaine Flink que le ministre faisait retomber la responsabilité de ce triste drame. Adriaan-Carlos semblait avoir entretenu chez ses soldats un sentiment de dépit et de colère. On l’avait entendu plus d’une fois parler tout haut, avec ironie et devant ses troupes, des vainqueurs du Guepo-Upas. Le major général donna à entendre que le capitaine Adriaan-Carlos Flink serait cassé de son grade.
Carlos était pauvre. Sa seule fortune, c’était cette épée qu’on menaçait de lui enlever. Cornélius, au contraire, fils d’un armateur, marié en outre à cette jolie Margaret Holtius qui avait apporté une fortune, pouvait se passer de sa solde et de son grade.
— Monsieur le ministre, dit-il au général, il serait souverainement injuste d’accuser le capitaine Flink, lorsque le seul auteur de cette fâcheuse affaire, c’est moi.
— Vous, capitaine?
— Je n’ai pas eu le triomphe modeste, monsieur le ministre, j’ai peut-être trop humilié le légitime orgueil de braves gens qui avaient bien combattu avant nous. Durant la traversée, mes hommes ont défié les soldats du capitaine Flink sur la terre ferme; ceux-ci ont répondu à ce défi. De là le combat du Zand-Straat.
— Oui-da! fit le major général un peu incrédule.
— Monsieur le ministre, interrompit brusquement Carlos Flink, qui depuis un moment se mordillait la moustache, n’écoutez pas le capitaine van Elven. C’est si bien moi et mes hommes qui trouvons, avec raison, que le capitaine nous a pris notre gloire, que je suis disposé à croiser mon épée contre la sienne quand il voudra!
— Capitaine, dit sévèrement le major général, une provocation? devant moi?
— Je vous demande pardon, mon général, répondit Carlos, mais, sur l’honneur, il y a un officier de trop dans l’armée hollandaise, moi ou lui!
— Eh bien! capitaine, répliqua froidement Cornélius van Elven, restez seul désormais: ce n’est pas moi qui vous ravirai vos victoires! Monsieur le ministre, je vous prie de vouloir bien recevoir ma démission!
— Votre démission, capitaine?
— Ma démission, monsieur le ministre. J’ai fait mon devoir. Je vais tâcher de faire mon bonheur. Je vous demande seulement de ne pas donner suite à une enquête qui pourrait être contraire au brave capitaine Flink.
Chose sinistre que la haine, même chez les meilleurs! Carlos allait faire un mouvement, non pour remercier Cornélius, mais pour repousser cette générosité qui lui paraissait humiliante. Ce mot bonheur était entré comme une lame de couteau dans le cœur d’Adriaan. Il avait revu soudain la créole Margaret avec ses grands yeux de gazelle et ses souples mouvements de tigresse caressante, et il lui avait semblé que, par un égoïsme insultant, Cornélius le condamnait, lui, le capitaine pauvre, à la vie de hasard de l’officier de fortune, tandis qu’il se réservait la grasse vie de ces riches Hollandais qui interprètent ainsi le commandement: Travaille six jours et repose-toi le septième, en disant: «Fais travailler les gens de Java pendant sept jours et repose-toi toute la semaine!»
— Monsieur le ministre, dit Carlos Flink, je ne souffrirai pas...
Le ministre l’interrompit brusquement.
— Vous n’avez pas d’opinion à émettre, capitaine, dit-il; rendez-vous à la tête de votre compagnie!
Carlos partit, et le ministre essaya de faire revenir sur sa décision le capitaine Cornélius. Mais, chez ces natures d’une énergie froide, toute résolution est inébranlable. La démission du capitaine van Elven ne fut point reprise.
Cornélius avait, d’ailleurs, déjà entrevu pour sa vie un autre but que la gloire des armes et un autre rêve plus vaste et plus beau.
— Les hommes comme vous sont assez rares pour qu’ils n’aient point le droit de se soustraire au service de la patrie, lui répéta par deux fois le ministre.
L’éternel sourire plein de pensées de Cornélius releva ses lèvres, et il répondit alors au major général:
— Monsieur le ministre, n’ayez crainte. Si je quitte l’armée, c’est pour être plus utile encore à la Hollande.
— Et comment cela? demanda le ministre.
Cornélius souriait encore.
— Oh! fit-il, c’est mon secret! Et permettez-moi de ne point le révéler aujourd’hui. Les plus beaux rêves passent pour des folies lorsqu’ils ne se réalisent pas.