IV
Fanchette ne fut qu’à demi étonnée lorsque le marquis lui annonça qu’il allait débuter dans un cirque. L’émigration faisait tant de miracles! N’y avait-il pas une baronne authentique qui servait des bavaroises dans un coffee-house du Strand? L’important était de fuir la misère et le spleen. Et puis, pour M. de Beauchamp, cette mascarade était une occupation. Ils étaient si longs et si lourds, les huit jours incessamment renouvelés, reportés d’une date à une autre! Le petit marquis monta à cheval dans l’écurie d’Astley Circus comme il eût mis le pied à l’étrier pour partir en guerre. Il se rappelait que son grand-père, le marquis Pierre-Arnaud de Beauchamp d’Antignac, avait ainsi, bien en selle, chargé à Fontenoy dans les rangs de la Maison Rouge. Sous le déguisement du mousquetaire d’autrefois, le marquis Hector éprouvait le petit frisson du cavalier à qui l’on disait:
— Assujettissez vos chapeaux, messieurs les maîtres; nous allons avoir l’honneur de charger!
On l’applaudit lorsqu’il fit son entrée dans l’arène, très joliment costumé en cavalier du temps de Louis XIII, la plume au feutre et l’épée au côté. Il portait un pourpoint de velours bleu et le petit manteau brodé flottait galamment sur ses épaules. Fanchette, qui le suivait des yeux, assise au premier rang des spectatrices, le trouvait d’aspect fort galant et avait bien envie de lui jeter un de ses bouquets invendus. Le succès du Cavalier Hector fut, ce soir-là, incomparable. Les écuyers d’Astley Circus vinrent féliciter leur nouveau confrère lorsqu’il sauta à bas de son cheval, et le petit marquis se rappelait qu’il y avait eu un temps où ses aïeux couraient le tournoi sous le regard des dames. Il ne lui semblait pas qu’il fût un baladin exhibant ses talents, mais un chevalier montrant noblement sa maîtrise. Cependant, lorsqu’un certain colosse, le nègre Mac Lee, un boxeur, lui tendit sa large patte en lui disant: «Bravo, camarade!», le marquis hésita pendant une seconde à mettre sa main dans la paume blanche du géant noir. Il le trouvait familier. Camarade! Boxer n’était pas, comme caracoler, un exercice noble, le boxeur fût-il à cheval. Mais quoi! A la guerre comme à la guerre!
Allait-il se targuer de sa supériorité équestre?
— Camarade, soit, dit-il à Mac Lee, qui avait remarqué, cependant, l’hésitation et grognait tout bas contre les impertinents scrupules du petit Français.
— Et maintenant, voilà, j’ai un métier! dit gaiement le marquis à la petite Lise, en la reconduisant, par les rues sombres, jusqu’à son logis de Soho.
Il eût bien voulu ne point se séparer d’elle, et, après avoir chevauché comme un écuyer, il murmurait comme un poète les verselets du marquis de Pezay:
Non, ce n’est point la fraîcheur d’un ruisseau
Qui de l’amour peut apaiser la flamme;
Quand, une fois, ce dieu brûle notre âme,
Il peut lui seul éteindre son flambeau...
— Ah! Fanchette, disait-il, tout en marchant, si vous lisiez Zélis au Bain, vous verriez que le berger Hylas méritait bien qu’on ne le fît point languir!
Mais la jeune fille l’arrêtait bien vite et, riant un peu:
— Monsieur le marquis, est-ce votre succès de cavalier qui vous monte à la tête? Oh! le théâtre!... le théâtre! Il nous grise tous et toutes! Mais vous savez bien ce qui est convenu entre nous. Pacte sacré! Ne me parlez jamais que d’amitié, de bonne amitié!
Et, comme elle toussait, Hector de Beauchamp répondait en ramenant sur les épaules de la jolie fille la mante qui avait glissé:
— Oui, je suis un sot, vous avez raison... Et, en effet, cela donne une certaine ivresse, les bravos... Je l’ai senti tout à l’heure, est-ce drôle! Ah! quand vous rentrerez à la Comédie-Française, comme on applaudira Fanchette!
— Hélas! nous en sommes loin!
Ce n’était pas son succès de gentil cavalier qui grisait, comme disait Fanchette, le petit marquis, mais c’était la grâce pimpante de cette camarade de tous les jours qu’il s’habituait à rencontrer, qu’il voyait, maintenant, quotidiennement, car, depuis que l’écuyer Hector cavalcadait à Astley Circus, elle avait laissé là Drury Lane et c’était à la porte du cirque qu’elle vendait ses fleurettes. Elle offrait en souriant ses jacinthes et gazouillait, avec un gentil accent français, un engageant:
— Pretty flowers, ladies?
Et le Français et la Française se retrouvaient tout naturellement à la fin de la représentation, traversant ensemble la Tamise et remontant: elle vers Soho, lui à son lodging de Crown Court. Et comme il lui paraissait triste alors, ce logis, et comme la solitude lui paraissait dure! Il gravissait le petit escalier en allumant un rat de cave, et, lorsqu’il poussait la porte de sa chambre, il se rappelait, en soupirant, les journées lentes où il rêvait d’acheter une tortue, un chat ou un chien pour avoir là une compagnie. Ah! si elle voulait, la jolie Fanchette!
Mais non, point de sottes pensées, marquis! Fidélité au pacte. Une amitié en exil, une aimable idylle fraternelle dans le brouillard de Londres, c’était déjà une bonne fortune. L’ennui était plus opaque et plus noir avant la rencontre de Drury Lane.
— Tu n’es plus seul, maintenant, songeait-il.
Il ne fallait pas trop demander.
Tout de même, si Fanchette était là, près de lui, remplissant de sa gaieté la pauvre chambre aux murailles nues, la vie serait autrement supportable. C’était, cette chambre obscure, une étroite cage sans oiseau.
— Et si je l’épousais? se disait parfois, en s’endormant, le petit marquis, revoyant, dans le demi-sommeil, la jolie nuque et les cheveux blonds de Fanchette, et les petites mains applaudissant le cavalier Hector et le galop éperdu d’Abdullah.
Après tout, dans les Contes Moraux, les rois épousent bien des bergères. Le petit marquis était seul au monde. Pas un oncle du Périgord ne se lèverait pour lui reprocher sa mésalliance.
— D’ailleurs, beauté vaut noblesse, vraiment!
Alors, et tout à coup, il se demandait s’il ne subissait pas un peu le pouvoir des maximes nouvelles. Comment, encore un pas et la noblesse allait lui sembler un préjugé?
— Palsambleu, prends garde, marquis! Tu tournes au démocrate! Et à quoi bon, grand Dieu! puisque, avant peu, tu retraverseras le détroit et tu rentreras en France!
C’était sur cette pensée qu’il s’endormait, murmurant ironiquement, tristement, avec un sentiment de scepticisme que lui donnait le demi-sommeil, mais qui, au réveil, s’enfuirait bien vite:
— Huit jours! Ah! bien oui, huit jours! Ils dureront longtemps, tes huit jours!
Il arriva que le destin, qui a ses malices, fournit au petit marquis l’occasion de n’être plus seul dans la chambrette de Crown Court. Le beau mousquetaire, en franchissant une haie aux applaudissements des spectateurs du cirque, eut la malchance qui guette parfois le meilleur cavalier. Le cheval fit un écart, l’arabe Abdullah s’abattit et le petit marquis fut projeté contre la barrière, une côte enfoncée et le bras droit cassé. On le releva en piteux état; mais, pâle et souffrant horriblement, il eut encore la force de sourire et, ramassant une rose que quelque spectatrice lui avait jetée, il la porta à ses lèvres, et salua, comme s’il eût envoyé ce baiser galant à toute l’assemblée. Puis, souriant toujours, il rentra dans la coulisse, le front haut, sa petite taille élégamment redressée et refusant l’appui des écuyers qui, pour le soutenir, lui offraient leur bras.
— N’ai-je point gâté, dit-il seulement, mon bel habit de mousquetaire?
— Ah! répliqua le boxeur nègre, vous en verriez bien d’autres, cavalier Hector, si vous faisiez un match avec Mac Lee!
La douleur de son bras cassé ennuyait un peu le «cavalier Hector». Puis, il souffrait aussi du côté de la hanche. On fit avancer une voiture de louage. Le marquis s’installa de son mieux sur les coussins, et en route pour Crown Court! Chaque cahot sur le pavé donnait au blessé une secousse violente.
— Du diable, pensait-il, me voilà mis à pied, et pour combien de temps?
Mistress Sniddle poussa les hauts cris en voyant chez elle arriver un malade. Le marquis avait grand’peine à monter son escalier et il s’arrêtait, parfois, de marche en marche.
— Mistress Sniddle, disait-il, en essayant de rire, vous allez, maintenant, être mon infirmière!
Mais, comme il arrivait enfin péniblement près de son lit, mistress Sniddle arrangeant, en effet, les couvertures, quelqu’un frappa vivement à la porte, et, comme il répondait: «Entrez!», M. de Beauchamp poussa un cri de surprise joyeuse en apercevant le joli visage de Fanchette, mais pâli, effrayé, et l’apparition de la comédienne lui fit l’effet d’un baume immédiat. Derrière la jeune fille, un grand gentleman, tout de noir vêtu, maigre et sinistre, apparaissait, à peine éclairé par la chandelle qu’avait allumée mistress Sniddle.
— Le docteur, dit Fanchette, le docteur Ploomfield...
— J’étais de service à l’Astley Circus, dit le docteur, mais vous êtes parti si vite que je n’ai pu vous venir en aide, monsieur... Mademoiselle a tenu à m’amener ici... Permettez-moi de vous examiner...
— Je me retire, dit mistress Sniddle, pudique.
Elle emmena Fanchette sur l’escalier, et les deux femmes restèrent dans l’ombre, la petite Française, très inquiète, nerveuse, et mistress Sniddle beaucoup plus calme, pendant que le docteur examinait le blessé. La fracture du bras était très nette; visiblement, une côte avait souffert; il n’y avait rien de grave du côté de la hanche, mais il fallait un appareil, et en manière d’éclisses le médecin prit les premiers morceaux de bois venus et ficela de son mieux le bras malade.
— Je ne vous fais pas mal? demandait-il froidement, de temps à autre.
Et le petit marquis, toujours poli, répondait:
— Au contraire!
Il reviendrait le lendemain, dès le matin, le docteur Ploomfield. En attendant, il fallait tâcher de prendre du repos et, s’il était possible, de dormir. Fanchette se proposait pour passer la nuit au chevet du blessé, et le petit marquis, le bras déjà pris par l’appareil improvisé, la remerciait par un sourire; mais mistress Sniddle ne trouvait pas convenable qu’une jeune fille fût, sous son toit, enfermée avec un jeune homme, et ce mot: convenable, revenait comme un refrain sur les lèvres de la logeuse.
— Bah! fit le marquis. Je suis rompu. La fatigue me sera un somnifère!
Il envoya, de la main gauche, un salut à Fanchette, un salut qui ressemblait fort à l’esquisse d’un baiser, et, remerciant le docteur et mistress Sniddle, il s’endormit, quand il fut seul, en rêvant qu’il faisait son entrée dans la cour d’honneur de Versailles, sur un cheval arabe piaffant et se cabrant sur le pavé du roi.
Mais, le lendemain, il souffrait assez vivement, et le docteur, après la pose d’un appareil définitif, lui ordonna de se tenir tranquille et de garder la chambre jusqu’à ce que les douleurs thoraciques eussent disparu.
— Alors, vous m’emprisonnez, docteur?
— Je vous prescris le repos...
— Mais cette chambre est pire que la Bastille... Et comment saurai-je, maintenant, les nouvelles de France?
— Mistress Sniddle vous apportera les gazettes.
— Et Fanchette, pensa le marquis, me dira ce qu’on affiche à l’ «Office des Étrangers».
Cette pensée, l’idée que Fanchette viendrait lui tenir compagnie, consolait le petit marquis ainsi condamné à une immobilité relative.
Elle venait fidèlement, en effet, la bouquetière, ouvrant gaiement la porte et montrant, sur le seuil, son fin visage de Parisienne et ses fleurs. Le bonjour de la jolie fille était, pour le marquis, une surprise toujours nouvelle. Voilà qu’il bénissait, maintenant, sa mésaventure, puisqu’elle lui valait les visites de cette enfant. La prison lui devenait chère. Il se disait, en riant, que la doctrine de ce diable de Voltaire a du bon. Le docteur Pangloss, cet enragé optimiste, n’est pas un imbécile.
— J’espère bien, ajoutait-il gaiement, que le docteur Ploomfield ne me laissera pas sortir de sitôt.
Elle s’asseyait près du lit de M. de Beauchamp et lui apportait, en effet, les nouvelles de France...
— Bonaparte a encore battu les Autrichiens...
— Encore! Où cela?
— En Italie, toujours. Il marche droit sur Vienne...
— Boney! Ce petit Boney, comme ils l’appellent; c’est donc le diable, ce petit Boney?
— Cela me paraît être le démon de la bataille, monsieur le marquis...
— Ah! pas de marquis! pas de marquis!... répétait M. de Beauchamp d’Antignac.
Quelquefois, il lui demandait de lui faire la lecture. Il aimait la voix de cette enfant. Une voix argentine et fraîche qui, souvent, avait l’accent ému, lent et grave, des cloches qui sonnent l’angélus du soir.
Elle avait pris un livre sur un des rayons de bois blanc de la chambrette.
— La Guerre des Dieux, voulez-vous que je vous lise cela, monsieur le marquis?
— Non, non! Oh! non! pas cela! Pas cela!
— Pourquoi?... demandait Fanchette, en fixant sur le blessé ses jolis yeux bleus candides.
— Parce que..., parce que ce satané Parny est aussi un petit démon en son genre, comme Boney... Demandez donc, ma petite Fanchette, à quelque libraire de Soho, une traduction de Tom Jones...
— Ou Clarisse Harlowe... Je ne connais pas Clarisse Harlowe...
— Clarisse Harlowe, si vous voulez... Nous dirons du mal de ce coquin de Lovelace!
Il fermait les yeux, pendant qu’elle lisait, et il lui semblait qu’il était loin de Londres, à Paris, au théâtre, et qu’une délicieuse interprète d’une comédie sentimentale lui contait une histoire d’amour, triste, triste, mais consolante, puisqu’elle faisait oublier, pour ces malheurs imaginaires, les malheurs de ces personnages rêvés.
— On ne se résignerait pas à l’histoire, murmurait le marquis, si l’on n’avait pas le roman pour s’en consoler!
— Et savez-vous, Fanchette, disait-il encore, que, s’ils ne vous nomment pas sociétaire à votre rentrée, ils seront de triples sots? Je me chargerai d’obtenir l’ordre de début et la nomination d’un des prochains Gentilshommes de la Chambre!
— Oh! que nous en sommes loin! faisait-elle en riant.
— Qui sait? répétait le petit marquis.
Et ce furent, dans la pauvre chambre du triste passage, des heures de halte délicieuses, que celles de cette convalescence du marquis, contraint à laisser ainsi passer les journées dans une inaction charmée. La bouquetière le quittait pour aller vendre ses fleurs et lorsque, à la porte du Cirque, elle avait vidé son éventaire, elle arrivait, trottinant en hâte, essoufflée et, s’asseyant, elle lisait, Hector de Beauchamp regardant, à la lueur de la chandelle, ce front intelligent et pur, pâli, mais que la lueur rendait tout rose. Il se rappelait les veillées du Périgord, les fermiers égrenant les panouilles de blé d’Espagne, les grains dorés de maïs dans la grande cuisine du château. Les flambeaux de résine coloraient de même le front des paysannes de là-bas. Et sa bonne nourrice, elle aussi, s’asseyait de même à son chevet, pour l’endormir, en lui chantant des chansons.
Tiro, tiro, marinier tiro,
Tiro lo cordo, marinier!
Il se sentait redevenir enfant. Il lui semblait vivre quelque songe. Ah! la bonne idée qu’avait eue Abdullah d’avoir un caprice et de se montrer rétif! Le cavalier désarçonné devait à cet arabe les meilleures heures, peut-être, de sa vie, les plus consolantes, certainement.
Un souci, pourtant, une inquiétude mordait au cœur le petit marquis. Il trouvait que la petite Lise maigrissait, son teint prenant une couleur de fine porcelaine. Parfois, au milieu d’un chapitre, une petite toux sèche arrêtait la lecture. Fanchette, alors, devenait rouge et le marquis lui demandait:
— Êtes-vous fatiguée? Si vous arrêtiez?
Mais, avec son gentil sourire:
— Non! oh! non, je veux voir comment meurt la pauvre Clarisse! Et nous aurons à lire le nouveau roman de Mme de Genlis: Sillery...
— Ah! oui, Mme de La Vallière, dont l’annonce est interdite en France à cause du portrait de Louis XIV...
— Ou encore Le Voyage du Jeune Anacharsis...
— Oh! j’espère bien être valide avant que nous n’en soyons là!...
Et cette idée même n’allait pas sans mélancolie: il songeait alors qu’il n’y aurait plus de lectures, plus de roman de Richardson, plus de prétexte à cet autre petit roman dont l’humble cadre était cette étroite chambre d’exil, son petit univers devenu tout à coup un délicieux asile, grâce à cette enfant qui apparaissait là, disparaissait et emplissait de poésie un taudis dans un noir passage londonien.
Quand il fut guéri, le docteur lui permit de reprendre son existence accoutumée; alors, au lieu d’être satisfait, il fut triste.
— Vous n’allez plus venir à Crown Court, mademoiselle Fanchette!
— Et pourquoi?
— Parce que je ne suis plus intéressant! La peste soit de la santé! Je m’étais si bien habitué à votre présence!
— Et je ne détestais pas de venir me prouver à moi-même que j’ai encore quelque ressouvenir de la bonne diction!...
— Oh! Mlle Contat ne lirait pas mieux Clarisse Harlowe, ma bonne, ma chère Fanchette!
Elle aussi avait, comme le marquis, pris l’habitude de ces tête-à-tête et de ces causeries. Elle avait pour son malade la pitié tendre qu’éprouvent presque toujours pour leurs blessés les infirmières. La femme est faite pour soigner et pour consoler. Puis, cette chose précieuse, l’habitude, l’attachait à ce pauvre isolé qui, s’il voulait faire quelques pas, s’appuyait sur elle, prenait son bras, le serrait doucement et, en humant le grand air dans les allées d’Hyde Park, disait:
— Tout de même, il est quelquefois bon de vivre!
Elle voyait, avec une sorte de tristesse, approcher le jour où elle serait aussi souvent seule que naguère, dans son logis de Soho. Et comme, redevenu «grand garçon», disait-il, il la reconduisait chez elle, il éprouvait un petit serrement de cœur lorsqu’il fallait la quitter, au seuil de la petite maison de brique enfumée. Eh! vertubleu! le docteur Ploomfield aurait bien pu prolonger la convalescence et ne donner que plus tard, beaucoup plus tard, son exeat!
— Comme c’est bête de se quitter ainsi, ne trouvez-vous pas, Fanchette? dit-il, un soir, au moment où la bouquetière allait frapper à la porte de son logis.
— Il le faut bien, monsieur le marquis!
— C’était si bon..., c’était si doux... J’ai envie d’éperonner Abdullah pour que ce petit sarrasin me lance encore contre la barrière! On ne sait pas, non, on ne saura jamais tout ce qu’il y a de charme dans une maladie.
— Cela dépend de qui l’on a à son chevet, monsieur le marquis! fit la petite malicieuse. Si Mme Sniddle vous avait lu Richardson...
— Pouah! je crois que j’aurais autant aimé Monsieur Marat!
Ils riaient; mais, tout à coup, le petit marquis devint sérieux. Il prit, d’un geste à la fois tendre et rapide, la main de la jeune fille, et, regardant Fanchette dans les yeux, tout droit, franchement, il dit lentement, d’une voix très basse, comme s’il redevenait timide:
— Fanchette, ne vous êtes-vous pas aperçue d’une chose?
— Laquelle? dit Fanchette, dont la voix tremblait aussi.
Elle devinait bien, et, devinant, elle avait peur.
— C’est que je vous aime, Fanchette!
— Oh! fit-elle, nous avions dit que nous ne parlerions jamais de cela. Jamais. Amis d’exil, et c’est tout.
— Non, non, non, ce n’est pas tout, Fanchette! A quoi bon se mentir à soi-même et se taire? A quoi bon désunir ceux que le sort unit? Fanchette, mon amie, ma chère petite lectrice amie, voulez-vous être ma femme?
Elle le regarda avec ses beaux yeux agrandis, éperdus.
— Votre femme? Moi?
— Ma femme, oui, ma femme! Vous me dites: «Monsieur le marquis!» Je vous appellerai marquise. C’est la marquise de Beauchamp d’Antignac qui rentrera à la Comédie quand le marquis rentrera en France! Que voulez-vous, ma pauvre chère petite Fanchette, je ne peux pas me passer de vous! Les romans de Mme de Genlis me paraissent assommants quand vous ne les lisez pas... Ils le sont probablement... C’est elle, la comtesse, qui les écrit, mais c’est vous qui les faites... Fanchette, ô sensible et tendre Fanchette, ce n’est pas le hasard qui nous fit nous rencontrer, un dimanche de soleil, devant Drury Lane, c’est le dieu d’amour, cet amour que chantent dans leur théâtre leur vieux Shakespeare et Monsieur Sheridan, et que j’ai rencontré, moi, dans la rue!
Elle était étourdie; elle se demandait si le petit marquis ne se jouait point d’elle, si cette déclaration, qui lui tombait là sur la tête comme une montgolfière sur des spectateurs, n’était pas une épreuve. Elle regardait Hector de Beauchamp, qui souriait, essayant de donner à ses paroles un accent élégamment léger, mais qui était visiblement ému et qui était très pâle, tandis qu’elle devenait toute rouge.
— Monsieur le marquis, est-ce une épreuve? Vous moquez-vous de moi? Je suis une pauvre fille...
— Vous avez été ma consolation et ma joie dans cet exil, qui, d’ailleurs, ne va pas durer...
— Une petite comédienne, songez donc, une bouquetière...
— Une comédienne qui deviendra grande. Une bouquetière à qui on jettera des bouquets!
Elle avait peur de défaillir, tant elle était joyeuse. Comme il l’aimait! Comme elle était aimée! Pour la première fois de sa vie, la petite Lise se sentait très fière.
— Eh bien? demanda le marquis.
— Eh bien! que votre volonté soit faite! Moi aussi, moi aussi...
Elle prit un temps et, délicieusement, en riant, mais avec une larme dans les yeux:
— I love you! dit-elle.
Et, comme il laissait tomber ses lèvres sur la petite main tendue de Fanchette, puis comme il déposait doucement sur ce front de jeune fille un baiser de fiancé, des sons lointains de musique, un air de marche militaire, leur vinrent, joués par des soldats d’Écosse, et, les cris de la foule se mêlant aux accents pénétrants du pibrock, ils virent déboucher, parmi les hourras et sous une poussée de gens agitant leurs coiffures, des Écossais Gris partant pour Plymouth et dont les baïonnettes jetaient des éclairs rouges sous le soleil couchant.
M. de Beauchamp d’Antignac hocha la tête et dit:
— Ceux-là aussi sont des fiancés! Les fiancés de la mort!