V

Le petit marquis était heureux. Son existence, maintenant, était fixée. Il se figurait la joie des bonnes gens de Saint-Alvère, lorsqu’il leur présenterait — bientôt — une aussi jolie marquise. Il entendait déjà, sous les châtaigniers, les chobréttaires jouant des airs de fête, comme les pibrocks écossais leurs airs de guerre des highlands; il se voyait rentrant en son castel ensommeillé depuis son départ comme le château de la Belle au Bois Dormant. Et, alors, quelles joies! Tonneaux défoncés. Agneaux rôtis en plein air. Une frairie! Mais, le lendemain même de cette soirée délicieuse, où le double aveu était sorti de leurs lèvres, le petit marquis devait éprouver une colère. Les jours se suivent et point ne se ressemblent. Comme il sortait de Crown Court pour aller présenter ses souhaits, — eh! oui, faire sa cour à Fanchette, — il entendit les crieurs de journaux annoncer des nouvelles d’Italie et, malgré la neige qui tombait, fouettant les visages, les passants s’arrêtaient, faisaient cercle autour des débitants de feuilles toutes fraîches sorties de la presse à bras et donnaient leur penny en hâte. De quoi s’agissait-il donc?

Le marquis entendit un de ces acheteurs de gazettes dire à sa femme:

— Il paraît que Boney a encore gagné une bataille!

Encore! M. de Beauchamp en fut agacé. Il jeta bien vite les yeux sur le papier et, en effet, il apprit là qu’après Arcole, Bonaparte, ce damné Buonaparte, avait encore bousculé les Autrichiens à Rivoli.

— Ah çà! mais cet Alvinzi, murmura le marquis, c’est donc un imbécile, cet Alvinzi qui se fait brosser comme un Soubise?

Et, sous les flocons de neige, il lisait, curieux et enfiévré, les détails de la bataille. Le gazetier contait que le général Bonaparte avait, le soir de Rivoli, dit, en montrant un tas de drapeaux à un autre soldat jacobin, un nommé Lasalle, tombant de fatigue après une journée de charges à fond de train: «Couche-toi dessus, Lasalle, tu l’as bien mérité!»

Alors, froissant le journal et haussant les épaules, le petit marquis avait dit, tout haut, exhalant sa mauvaise humeur sans contrainte:

— Mais c’est un plagiaire, ce M. de Buonaparte.

— Un plagiaire! Un simple plagiaire! avait-il plaisir à répéter à Fanchette en entrant, poudré à blanc par la neige, dans l’appartement de la jeune fille.

Il tenait à la main la gazette froissée.

— Eh! qu’y a-t-il? demanda la bouquetière.

— Encore une algarade de ce monsieur qui commande en Italie! Il a une audace..., une audace! Lisez plutôt.

— Eh bien! quoi? fit-elle après avoir lu.

— Eh bien! chère enfant. Il copie notre histoire, tout bonnement. On a dû trouver superbe, parbleu, son mot à son ami Lesalle..., Lasalle..., Masalle..., je ne sais pas... «Couche-toi dessus!» Et ils se tutoient, ces généraux!... Ce sont des chefs de bande! Ma chère enfant, nous en avons connu, je pense, de ces soirs-là, et feu mon aïeul, qui était cordon bleu, m’a bien souvent conté que, le soir de la bataille de Villaviciosa, après avoir, peu de temps auparavant, fait prisonniers cinq mille Anglais, dont Stanhope, sans parler des Autrichiens, M. le duc de Vendôme dit à Sa Majesté Philippe V d’Espagne, petit-fils de Louis XIV, qui se sentait fatigué..., comme ce monsieur...: «Votre Majesté va pouvoir dormir sur le plus beau lit que jamais souverain ait trouvé.» Et, sous un arbre, le duc ordonna qu’on étendît les drapeaux, étendards et guidons pris à l’ennemi. Voilà ce que se permet de copier le batailleur de Rivoli! ... «Couche-toi-dessus!» Il aura beau faire, il ne peut pas encore, comme M. le maréchal de Luxembourg, être appelé, que je pense, ainsi que parlait monseigneur le prince de Conti, le «Tapissier de Notre-Dame».

Fanchette écoutait le marquis et remarquait fort bien que la colère de M. de Beauchamp s’atténuait, tombait, à mesure qu’il parlait. Il reprenait la gazette que ses doigts avaient pétrie. Il relisait les nouvelles. Il épelait à nouveau ces noms, tout à l’heure inconnus: Lasalle, Rivoli, et peu à peu, comme s’il eût éprouvé le vague regret de n’avoir pas vu ces chevauchées, entendu ces canonnades, senti la poudre:

— Tout de même, Boney, le petit Corse, il les mène tambour battant, ces grenadiers d’Autriche! Au printemps prochain, il n’en aura fait qu’une bouchée!

Le printemps! Il était encore loin, le printemps! A travers la vitre des fenêtres, la neige de novembre laissait à peine apercevoir les toits voisins, et, auprès du maigre feu de houille qu’elle entretenait avec peine, Fanchette approchait une chaise de paille pour que le marquis vînt se chauffer.

— Vous avez les pieds mouillés, monsieur le marquis!

— Et vous avez les mains glacées, ma petite Fanchette!

— Je n’ai pas froid, cependant, et cette nuit même, cette nuit, il me semblait que j’avais la fièvre...

Doucement, avec son joli sourire éclairant son visage d’enfant, elle ajouta bien vite, pour rassurer le marquis:

— C’est la joie!

Mais elle en avait trop dit. Ce mot: fièvre, inquiétait soudain le pauvre Hector de Beauchamp, qui interrogeait bien vite, anxieusement, le visage de la charmante fille.

— Allons, regardez-moi, Fanchette. Voyons cette mine.

Il souriait encore, ce visage, il souriait toujours, et, pourtant, au fond des yeux clairs, une sorte d’involontaire mélancolie révélait une souffrance.

— La fièvre! Vous n’avez pas été malade, Fanchette?

— Non, je vous dis. Heureuse. Et avez-vous remarqué? Le chagrin vous abat quelquefois et le bonheur vous empêche de dormir. On se dit: «Je voudrais être à demain pour avoir la certitude que je n’ai pas rêvé!»

— Vous n’avez pas rêvé, Fanchette. Ou, plutôt, vois-tu, nous faisons un rêve, un beau rêve... Blottis là, sous ce toit, où la neige tombe, je ne connais point d’êtres plus heureux... Bonaparte, là-bas, et son Lasalle..., ce sont des pauvres, vois-tu, comparés à nous, de pauvres pauvres, avec leurs trophées, leurs drapeaux!

Elle se mit à rire en frappant l’une contre l’autre ses petites mains, à l’idée que le vainqueur de l’Italie était un pauvre diable comparé à elle; mais, tout à coup, ce rire clair fut coupé brusquement par un accès de toux, et ce gentil visage de fillette de Greuze s’empourpra comme sous un étouffement.

— Ce n’est rien! Ce n’est rien! répétait, entre deux quintes, sa douce voix brisée.

Et ce n’était plus contre Boney, Lasalle et leurs victoires, que s’emportait, que s’irritait intérieurement le petit marquis; c’était contre cette neige collée aux fenêtres, pénétrant les os, prenant à la gorge cette chère aimée dont le regard semblait s’excuser de lui causer un chagrin, une angoisse.

Il s’était levé, lui apportait un verre d’eau.

— Voulez-vous de la tisane, Fanchette?

— Merci. C’est fini. Oh! je vous dis, ce n’était rien. Et si c’était quelque chose, eh bien? quoi!... ce ne serait rien encore!

Elle disait cela délibérément, avec la crânerie joyeuse d’un volontaire allant au feu, à la française.

— Êtes-vous folle, Fanchette!

— Non, je dis ce que je pense. Et, tenez, voulez-vous que je vous l’avoue, tout bas, bien bas? J’ai toujours envié Mlle Olivier..., vous savez..., la jolie Mlle Olivier, qui avait créé Chérubin, chanté La Romance à Madame, conquis, charmé, affolé Paris et qui est morte... pftt!... disparue..., toute jeune, toute blonde..., adorée!... Et si bonne, si bonne, Mlle Olivier! Elle était si gentille, qu’on ne pouvait pas s’imaginer qu’elle pût jamais devenir vieille..., avoir des rides. C’est si laid, les rides! Moi non plus, je ne voudrais pas avoir de rides. Vous me trouvez peut-être coquette? dit-elle encore.

Puis, comme si le sourire de la blonde sociétaire disparue l’eût reportée vers le théâtre, son théâtre, vers Paris, elle se mit à évoquer les beaux soirs de France, le défilé du Mariage sur l’air des Folies d’Espagne, où, de son petit pied se relevant et retombant comme une touche de piano, elle battait la mesure en marchant, et cette soirée où elle avait remplacé, doublé Mlle Lachassaigne:

— J’étais si contente! Et si jolie! oui, cher marquis, je deviens coquette, décidément!... Ah! mon costume! Mon joli costume! Celui qu’a décrit M. Caron de Beaumarchais!... Un petit habit, un juste brun avec des ganses et des boutons d’argent, la jupe de couleur; rouge; sur la tête, une toque noire à plumes... J’aurais préféré un grand chapeau de paille, comme les jolies dames que peint Mme Vigée-Lebrun... Mais les auteurs, vous savez, les auteurs, ce qu’ils veulent il faut le faire!

Le petit marquis l’écoutait avec une émotion soudaine, une inquiétude qui devenait peu à peu de la terreur. Fanchette parlait, parlait, maintenant, avec une volubilité vraiment étrange. Elle avait dans le regard un éclat inattendu. Il lui prit les mains: elles étaient brûlantes. Un léger frisson la fit pourtant se plaindre du froid, et la petite toux, qui souvent avait inquiété Hector de Beauchamp, revint, secouant douloureusement ce gentil corps frêle.

— Il faut vous soigner, Fanchette!... Il ne faut pas être malade, ma femme!

Ce nom la rendait toute joyeuse, amusée, en quelque sorte, comme si ce fût un jeu que ce mariage projeté.

— On changera le titre de la pièce de Beaumarchais, disait-elle en riant. Ce sera, à la reprise, Le Mariage de Fanchette!... Quand on pense, disait-elle encore, qu’on n’a pas joué La Folle Journée depuis 1790... Ni en 1791, ni en 1792, ni en 1793... Ils avaient peut-être peur que M. Marie-Joseph de Chénier trouvât M. de Beaumarchais réactionnaire...

Ce besoin presque maladif de parler du théâtre rendait plus vives les craintes du marquis. Il y avait, maintenant, chez Fanchette, comme une obsession. Son être semblait se dédoubler. Obstinément, sa pensée allait vers Paris, se tendait vers la Comédie. Elle dit tout à coup, un soir, en regardant le marquis dans les yeux:

— Si nous partions?

— Partir? Vous dites?

— Oui, si nous partions?

— Et pour aller où?

— En France. A Paris. Oui, c’est une idée. Je ne dors pas la nuit. Et, dans mon insomnie, c’est à Paris que je pense, aux camarades, aux coulisses... Je m’ennuie ici, je m’ennuie. Je vais tomber malade dans ce Londres...

Les flocons de neige s’amassaient aux vitres, encadrant de bourrelets glacés les arêtes des fenêtres. Une bise froide entrait par-dessous la porte et Fanchette approchait ses mains du feu de houille, dont les languettes bleuâtres sautillaient parmi le charbon rouge. Elle regardait s’écrouler tristement les morceaux consumés. Et ce feu ne la réchauffait pas. Il faisait si froid, il faisait si laid autour d’elle! Et il devait faire si bon à Paris!

— Il n’y fait pas bon pour les émigrés, répondait le petit marquis avec une moue qui voulait sourire.

— Bah! quand on risquerait un peu sa tête! Paris vaut bien une imprudence!

Hector avait tout d’abord pris ce désir pour une fantaisie, un caprice de femme; mais il se précisait, il s’affirmait, ce désir, et le docteur Ploomfield, qu’il avait amené auprès de Fanchette, prononçait des mots assez effrayants: consomption, nostalgie, toux nerveuse... On pouvait trouver diverses causes au malaise dont souffrait cette enfant: regret du pays, ennui, mal de l’exil et aussi, aussi — le docteur baissait la voix, même pour parler à l’oreille du marquis — un peu de phtisie.

Eh! parbleu! cette toux, la maudite petite toux! Hector avait bien deviné. L’idée que cet être exquis dont il voulait pour toujours faire sa compagne pouvait lui être enlevé tout à coup le piquait au cœur comme une pointe d’épée.

Fanchette avait quasi brusquement pris en haine cette petite chambre, qu’elle trouvait presque joyeuse autrefois, la parant des fleurs de son éventaire. Maintenant, en montrant au marquis une jacinthe qui poussait dans un vase de verre ses racines échevelées, pareilles à des tentacules de méduses, elle disait:

— Voyez comme elle a de peine à fleurir! Et s’il fleurit, cet oignon de Hollande, la fleur jaune d’or mourra de froid. Il faut partir!

Elle ajouta, un jour, en souriant d’un petit sourire railleur et triste:

— D’ailleurs, cher marquis, n’avez-vous pas dit souvent que, dans huit jours...

— Oui, oui, dans huit jours, dans huit jours!...

Et, brusquement, le marquis s’écria:

— Eh bien! soit! Oui!... Dans huit jours! Malgré vents et marées, batailles de M. Bonaparte et lois et décrets des proscripteurs, nous partirons dans huit jours! Vous le voulez? Dans huit jours, nous serons en France!

— A Paris! dit Fanchette, avec la ferveur d’un mahométan prononçant le nom de La Mecque.

— A la Comédie!

— Au Foyer!

— En route, Fanchette, fit le petit marquis. Puisqu’il ne faut que Paris pour vous guérir, on vous guérira! Et, si l’on me met la main au collet, eh bien! nous verrons. Je me défendrai!

Il s’occupa de trouver la somme voulue pour payer quelque maître batelier qui consentît à traverser la Manche, à passer de Douvres à Calais, à débarquer la nuit sur quelque point abordable de la côte française. Jusqu’à ces derniers jours, le pauvre marquis de Beauchamp avait conservé pieusement deux ou trois bijoux dont, autrefois, se parait sa mère, qu’avait portés sa grand’mère, vieilles reliques de famille dont il avait juré de ne jamais se dessaisir. Il les porta à un revendeur juif qui tenait boutique du côté de Middle Temple Lane, et il se disait que c’était là comme le cadeau de noces donné par les aïeules à la future marquise de Beauchamp d’Antignac.

Dans huit jours, oui, dans huit jours, il prendrait la mer avec la pauvre fille.

— Il lui faudrait l’air du pays, avait affirmé le docteur Ploomfield.

Elle respirerait bientôt l’air du pays. Elle remettrait, quelque soir, son petit habit, sa jupe rouge et sa toque noire et, pour lui, s’il était conduit, un matin, comme d’autres, dans la plaine de Grenelle, devant un peloton d’exécution, il saluerait aussi insolemment que possible, crierait très haut «Vive Sa Majesté Louis XVII!», et tâcherait de tomber avec grâce.

Aux préparatifs de départ, Fanchette apportait une hâte maladive. Elle éprouvait cette sensation morbide qu’elle n’aurait pas le temps de fuir Londres, que cette douleur ressentie, cette brûlure dans la poitrine, cette toux qui la prenait à la gorge et qu’elle étouffait pour ne pas attrister le marquis, allaient la coucher dans ce petit lit de fer, sous ce toit couvert de neige. Elle avait peur. Sa chambre lui faisait l’effet d’une prison. Une cellule, un coin d’hôpital. Il lui semblait qu’une fois là-bas, elle serait guérie. Et ces mots: «là-bas», prenaient sur ses lèvres des accents très doux.

— Ils ne sont pas si bêtes d’avoir inventé ou retrouvé ce nom: patriotes, les malandrins de «là-bas», murmurait le marquis. On l’aime, en effet, la patrie!

On aime aussi l’asile où l’on a vécu, et lorsque, sa valise à la main, le petit marquis prit congé de Londres, il eut, à son grand étonnement, un étrange battement de cœur. Il dit adieu à la misérable chambre de Crown Court comme si les murailles eussent gardé de ses souffrances et de ses joies. C’était là que Fanchette l’avait soigné, veillé, là qu’elle s’asseyait lorsque, de sa jolie voix, elle lui lisait Clarisse Harlowe! Il n’était pas jusqu’à mistress Sniddle qui lui inspirât des pensées attendries. La logeuse lui répétait que si, par hasard, — il faut tout prévoir! — M. le marquis se trouvait obligé de revenir en Angleterre, il retrouverait toujours sa chambre, cet appartement meublé si «convenable».

— Ah! mistress Sniddle, répondait le marquis, je suis, comme tous les exilés, reconnaissant à l’Angleterre de sa loyale hospitalité, — j’ai été libre en un pays libre; — mais j’espère bien jamais, never, vous entendez, ne remettre les pieds à Londres. Et, dans huit jours, je serai à Paris... Que dis-je! mistress Sniddle, avant huit jours!

— Dieu le veuille, monsieur le marquis!