III
A la lettre de M. de Sombreuil, nous répondîmes comme il suit:
Il faut en finir avec certaines légendes. L'histoire a longtemps été remplie de ces faits divers erronés, espèces d'herbes parasites que l'esprit de parti arrosait avec un soin pieux. La critique, à la fin, est venue; elle a arraché une à une ces touffes absorbantes, et fort heureusement les fables sont oubliées aujourd'hui ou jugées à leur valeur. L'herbe cependant repousse parfois, l'erreur trouve encore des esprits crédules. C'est pour ceux-là que je veux revenir sur un fait que je croyais depuis longtemps tiré au clair.
Le Grand Journal avait reproduit, il y a quelque temps, une partie de la chronique de l'Avenir national, où je contais comment Mlle de Sombreuil, lors des massacres de septembre, n'avait pu boire le fameux verre de sang demeuré légendaire, en dépit de la critique historique.
Le comte de Villelume de Sombreuil, fils de Mlle de Sombreuil, a adressé à ce sujet une lettre rectificative au rédacteur en chef du Grand Journal, et dans cette lettre M. le comte de Sombreuil croit répondre à notre article en reproduisant littéralement la légende que nous avons essayé de détruire, sans vouloir pour cela révoquer en doute l'héroïsme de Mlle de Sombreuil:
«Vers onze heures, on appelle le citoyen Marsault et le citoyen de Sombreuil. Le premier tombe frappé d'un coup de hache qui lui fend la tête; déjà le fer était levé pour atteindre M. de Sombreuil, quand sa fille l'aperçoit. Elle s'élance au cou de son père, qu'elle enveloppe de sa magnifique chevelure, et présentant sa poitrine aux assassins: «Vous n'arriverez à mon père, dit-elle, qu'après m'avoir tuée!» Elle reçoit trois blessures. Sa beauté, plus grande encore dans cette scène terrible, émeut un des assassins: un cri de grâce se fait entendre. Subjugués par cet ascendant qu'inspire forcément la vertu, et peut-être par l'irrésistible attrait de la beauté dans les larmes, les égorgeurs entourent le père et la fille, et l'un d'eux, lui présentant un verre de sang qui s'échappait de la tête de M. de Saint-Marsault, lui dit: «Bois ce sang à la santé de la nation, citoyenne, et ton père sera libre.» Elle l'avale d'un trait, et conquiert, par cet acte inouï de piété filiale, la liberté de son père.»
Voilà bien l'anecdote qu'on nous a tant de fois répétée, celle qui nous faisait frissonner à cet âge heureux où nous apprenions la Révolution française dans certains livres d'histoire si bien faits pour être étudiés au lendemain d'une lecture des contes de Perrault et des exploits de ses ogres. Voilà le fait divers illustre que M. Victor Hugo, parlant de Mlle de Sombreuil, revêtit un jour de sa poésie d'adolescent:
Souvent, hélas! l'infortunée,
Comme si de sa destinée
La mort eût rompu les liens,
Sentit avec des terreurs vaines
Se glacer dans ses pâles veines
Un sang qui n'était pas le sien!
Voilà la persistante impossibilité que je regrette de retrouver encore dans le livre de M. Edgar Quinet: «Deux jeunes filles, Mlle de Sombreuil et Mlle Cazotte, désarmèrent les bourreaux et sauvèrent leurs pères, la première en buvant un verre de sang.» (La Révolution, tome I, p. 384.) Mais puisque aussi bien M. le comte de Sombreuil nous en fournit l'occasion, je veux, en peu de mots, raconter l'histoire exacte de ce verre de sang bu à la santé de la nation.
Comment naquit cette légende? Quel est l'inventeur breveté, sans garantie de l'histoire, de cette anecdote? Aucun contemporain n'en parle: Jourgniac de Saint-Méard n'en dit mot, pas plus que les chroniqueurs ou les témoins royalistes des massacres de septembre, l'abbé Sicard, Peltier ou Maton de la Varenne. Lacretelle, dans son Histoire de la Révolution, dit, à propos de Mlle de Sombreuil: «On lui présente un verre; elle regarde, elle croit voir du sang…» Dans une romance qu'un poëte de ce temps-là, Coëttant ou Coittant, composa pour célébrer le dévouement de Mlle de Sombreuil, il n'est aucunement question du verre de sang. Or, je trouve ce renseignement dans les Mémoires sur les prisons, à la date du 18 pluviôse an II: «Le citoyen Coittant a donné lecture d'une romance de sa composition sur le dévouement de la citoyenne Sombreuil; sa généreuse action a été célébrée de la manière la plus touchante: l'héroïne était présente et écoutait la tête baissée; son visage était baigné de pleurs.»
«L'héroïne était présente»,—et sans doute l'assemblée nombreuse. On n'eût pas manqué de faire remarquer à Coittant l'oubli du verre de sang, si le fait eût été authentique.
M. Louis Blanc a expliqué ce qui a pu donner lieu à cette sinistre légende. Mlle de Sombreuil allait s'évanouir, lorsque l'un des massacreurs lui présenta un verre d'eau dans lequel une goutte de sang tomba de la main de cet homme. Le fait a été rapporté à M. Louis Blanc par une amie de Mlle de Sombreuil, qui l'avait conté elle-même pour prouver que les meurtriers de l'Abbaye (sans excuse devant l'histoire et la morale) n'étaient pas absolument insensibles.
Mais non, c'est à l'auteur du Mérite des femmes que nous devons ce conte qui a fait fortune. Après avoir célébré le dévouement de Mlle de Sombreuil, laquelle avait partagé la captivité de son père, et, l'accompagnant devant ses juges, avait plaidé pour lui de toute sa jeunesse et de toutes ses larmes, après avoir écrit….
Une fille au printemps de son âge,
Sombreuil, vient, éperdue, affronter le carnage.
Etc., etc.
Legouvé, qui (il le dit lui-même) ne put placer le verre de sang dans son poëme, ajouta une note en prose où il raconta—le premier—quelle condition on mit—selon lui—à la délivrance de M. de Sombreuil. Legouvé ignorait donc comment fonctionnait le tribunal de l'Abbaye; il ne savait pas que tout prisonnier déclaré en liberté par Maillard, entre les deux guichets, ne courait plus aucun danger au dehors? Et n'est-ce pas à Maillard lui-même que M. de Sombreuil dut la vie, à ce Maillard qui, dit M. Michelet, s'en alla de l'Abbaye emportant la vie de quarante-trois personnes qu'il avait sauvées et l'exécration de l'avenir? Il est hors de doute, en effet, que Stanislas Maillard ait prononcé cette belle parole: «Je crois qu'il serait indigne du peuple de tremper ses mains dans le sang de ce vieillard.» On la retrouve citée dans le Patriote français de Brissot, qu'on ne peut accuser de partialité en faveur des septembriseurs.
Delille n'a pas imité Legouvé, et, dans son poëme de la Pitié, il s'est abstenu de parler du verre de sang. Les poëtes se suivent et ne se ressemblent pas.
Je reconnais d'ailleurs que l'abnégation et l'amour filial de Mlle de Sombreuil furent absolument admirables en ces journées terribles. J'ai dit qu'elle avait obtenu la faveur d'aller retrouver son père dans sa prison, et l'on pourrait s'étonner de rencontrer à cette époque ce singulier mélange de rigueur et de pitié. Qui pourrait arracher aujourd'hui cette grâce de partager la captivité d'un détenu? Et Mlle de Sombreuil ne fut pas la seule qui s'enferma ainsi avec un parent. La marquise de Fausse-Landry ne demeura-t-elle pas dans la prison de son oncle, l'abbé de Rastignac? Mme de Fausse-Landry a même publié une relation des massacres de septembre, et il n'y est point question du verre de sang bu par Mlle de Sombreuil. On pourrait d'ailleurs invoquer son témoignage, car Mme la marquise de Fausse-Landry vit encore, croyons-nous, à Paris.
Nous admirons certes autant que personne l'héroïsme de Mlle de Sombreuil. Elle a partagé la captivité de son père, elle eût voulu à coup sûr partager sa condamnation. Mais, énergiquement, nous nions qu'elle ait pu ou dû boire un verre de sang. M. le comte de Sombreuil a beau citer dans sa lettre un Extrait du registre des arrêtés du comité de législation (séance du 26 thermidor an III), cet extrait constate simplement avec nous son courage inouï et sa piété filiale. Il ne dit rien, et pour cause, du verre de sang.
Bref, l'horrible anecdote est apocryphe.
Tout le prouve.
L'histoire: sur le registre de l'Abbaye, en regard du nom de Sombreuil et de la main même de Maillard, de cette écriture calme et correcte, il est porté: «Jugé par le peuple et mis en liberté.» Qu'avait-on besoin, encore un coup, de racheter M. de Sombreuil en vidant un verre de sang, puisqu'il était libre?
La physiologie: M. Barthélémy Maurice, l'historien des Prisons de la Seine, a consulté des hommes de science qui lui ont affirmé que du cadavre d'un homme tué comme on a tué les prisonniers de l'Abbaye, il serait tout à fait impossible de tirer un verre de sang potable. Or, d'après M. de Sombreuil, le sang présenté à sa mère aurait été recueilli d'une blessure reçue à la tête par M. de Saint-Marsault, ce qui rend la chose encore plus invraisemblable.
La vérité est que Mlle de Sombreuil aura bu quelque verre d'eau ou de vin (on en avait distribué aux travailleurs), et la preuve, c'est que Mlle Cazotte, qui, elle aussi, sauva son père une fois, en fit autant. Le fils de Cazotte, qu'on ne peut accuser d'être un ami de la Révolution, le dit tout au long en contant qu'elle but à la santé de la nation: «C'est par exagération qu'il a été dit qu'un verre de sang des victimes lui avait été versé (à Mlle de Sombreuil); les verres portaient les traces des mains auxquelles ils servaient, et la même santé avait été imposée à ma soeur.» (Témoignage d'un royaliste, par J. S. Cazotte, in-8°, 1839.)
Mais il ne suffit pas à M. le comte de Sombreuil que sa mère ait bu un verre de sang, ce qui est—l'assertion de Cazotte suffirait à le prouver—complétement erroné. M. de Sombreuil veut aussi que Mlle de Sombreuil ait été menacée ensuite de l'échafaud.
«Mlle de Sombreuil, ajoute-t-il dans sa lettre, ne jouit pas longtemps du triomphe dû à son sublime dévouement. Son père et son frère aîné, incarcérés de nouveau en 1793, elle obtient encore de les suivre. Traduits au mois de mai devant le tribunal révolutionnaire, ils furent conduits à l'échafaud.
«Mais un décret de la Providence devait sauver une seconde fois ma mère. Le même homme qui; dans le choeur de l'Abbaye, avait fait entendre le cri de grâce et suspendu ainsi le poignard des assassins, l'ayant reconnue dans la fatale charrette, les mains liées derrière le dos, il la saisit par les poignets et la précipita hors de la voiture.»
Or, aucune biographie de Mlle de Sombreuil n'indique ni sa condamnation, ni la façon extraordinaire dont elle aurait été sauvée par un honnête massacreur, un septembriseur ex machina, aidé d'un décret de la Providence. On peut tenir ce fait pour complétement imaginaire. En effet, M. de Sombreuil, impliqué dans le procès des chemises rouges, et son fils; pris à Quiberon les armes à la main, ont été condamnés le 17 juin 1795 (et non 1793, comme dit M. de Sombreuil); et—c'est M. F. Lock qui veut bien me le faire remarquer—la liste officielle des condamnés ne porte pas le nom de Mlle de Sombreuil, preuve évidente que celle-ci ne fut pas condamnée, et par conséquent ne fut ni mise dans la charrette des exécutions, ni arrachée à la mort par le moyen impossible qu'on a indiqué. Au surplus, il existe une lettre de Mlle de Sombreuil à Fouquier-Tinville, où elle intercède pour les deux accusés. Il est donc bien évident qu'elle n'était point impliquée comme ils le furent, dans le complot de Batz. Cette lettre, d'ailleurs, mériterait d'être citée. J'y remarque, entre autres choses, ce singulier passage: «Je me repose sur ta justice; ton âme intègre et pure, ton dévouement à ta patrie te feront un devoir d'examiner avec ta sévérité, mais aussi avec ta justice ordinaire, la conduite des deux individus.»
La présente question, du reste, a été traitée et discutée longuement dans l'Intermédiaire (année 1864), et, l'enquête terminée, il s'est trouvé que tous les témoignages concordent à faire rejeter comme fantastique l'incident du verre de sang. On voit pourtant que la légende n'est pas tout à fait morte. J'aurais été heureux, pour ma part, si j'avais pu contribuer à la détruire, dans l'intérêt de la vérité et de l'histoire.
Je ne voudrais pas rouvrir aujourd'hui un débat qui me paraît clos. Voici pourtant, à propos du verre de sang de Mlle de Sombreuil, une lettre et un document que je ne puis m'empêcher de passer sous silence. Le document en question est, croyons-nous, inconnu en France. Il vaut donc la peine d'être publié.
«Mon cher ami,
»Il y a deux ans et demi, M. Louis Blanc, répondant à une critique de la Revue d'Édimbourg qui mettait en doute l'exactitude de certains passages de son Histoire de la Révolution française, publia, en anglais, dans l'Athenæum (26 septembre 1863), une curieuse lettre qui lui était adressée par une vieille dame française, au sujet de l'épisode de Sombreuil. Cette dame, que ses opinions royalistes ne peuvent rendre suspecte de partialité, tenait de Mlle de Sombreuil elle-même le détail des faits qu'elle relate, et qui sont une preuve de plus contre la fable du verre de sang.
»Je ne sache pas que cette lettre ait été publiée en France. A tout hasard je traduis à votre intention ce précieux document, enchanté qu'il achève de vous donner raison dans l'intéressante polémique que vous avez si victorieusement engagée.
»Tout à vous.
»PAUL PARFAIT.»
Voici maintenant la lettre que M. Paul Parfait a bien voulu traduire pour nous:
«Cher monsieur Louis Blanc,
»Vous me demandez si rien n'est venu modifier mon opinion depuis le jour où je vous ai raconté la vérité, quant aux faits relatifs à Mlle de Sombreuil, pendant les journées à jamais lamentables de septembre 1792.
»Mon opinion est et devait naturellement rester la même, car je tenais ces détails de la bouche même de Mlle de Sombreuil. Je ne puis mieux vous convaincre de l'exactitude de mes assertions qu'en vous racontant de quelle manière la version de l'aventure fut portée à ma connaissance par cette héroïne de la piété filiale.
»En 1815, à l'époque des événements du 20 mars, étant très-jeune, je vivais avec ma famille à Paris, rue Saint-Hyacinthe Saint-Michel, n° I. Mon frère aîné, étudiant en droit, partit, comme beaucoup d'autres, pour aller rejoindre Louis XVIII à Gand. Dans la même rue, au n° 3, habitait une veuve nommée Mme de Montarant (je puis mal orthographier le nom). Cette dame avait une fille plus âgée que moi, et un fils, chevau-léger dans une des quatre compagnies qu'on nommait alors la maison du roi. M. Aimé de Montarant, fils unique, se montrait peu empressé de rejoindre à Gand ceux de ses camarades qui avaient suivi le roi, et cela par égard pour sa mère dont il était tendrement aimé. Ayant appris le départ de mon frère, celle-ci pria ma mère de lui faire savoir, dès qu'elle aurait de ses nouvelles, comment il s'y était pris pour passer la frontière sans être arrêté. Son fils lui avait promis de ne pas partir avant d'avoir reçu cette information: il ne partit point. De tout ceci il résulta que mon frère, à son retour de Gand, nous trouva en relations avec la famille Montarant, que j'ai depuis longtemps perdue de vue. Quoi qu'il en soit, à l'époque dont je parle. Mlle de Montarant vint un jour, de la part de sa mère, nous inviter tous à dîner. Ma mère, je ne sais pourquoi, montrant quelque hésitation, Mlle de Montarant lui dit: «Il y aura une de nos cousines, Mlle de Sombreuil, maintenant Mme de Villelume, si fameuse par le courage qu'elle montra en septembre 1792, courage auquel son père dut la vie, malheureusement pour peu de temps.» Le désir de voir Mlle de Sombreuil eut raison des hésitations de ma mère. Cette dame n'avait que quelques jours à dépenser à Paris. Elle y était venue pour attendre le retour de son mari, qui, ayant suivi le roi à Gand, faisait partie du corps dit des officiers sans troupes, corps presque entièrement composé de vétérans de la première émigration. Mme de Villelume, si je ne me trompe, habitait, depuis son retour en France, dans le Limousin, lieu de naissance de son mari, lequel était, par parenthèse, un de ses cousins. Elle avait un fils qui me parut, à vue d'oeil, avoir une douzaine d'années. Mme de Villelume, à ce qu'on m'a dit, mourut quelques années après, à Avignon.
»Pendant le dîner je remarquai que cette dame ne buvait que du vin blanc. Je dis à Mlle de Montarant: «La répugnance insurmontable qu'éprouve Mme de Villelume à prendre du vin rouge tient sans doute au souvenir du verre de sang qu'elle fut forcée de boire?—Elle n'a jamais bu de verre de sang! répondit Mlle de Montarant; c'est là une erreur que je vous engage à redresser, comme elle ne manque pas de le faire chaque fois qu'elle en trouve l'occasion.» Son cousin l'ayant alors invitée à parler, Mme de Villelume s'exprima à peu près comme il suit: «Je ne dirai pas que ce soit jamais sans un sentiment des plus pénibles que je reporte mes souvenirs sur ce terrible épisode de ma vie, ni que je puisse accorder aucune sympathie aux instruments d'un parti qui fut pour moi la cause de tant de malheurs; mais je crois qu'il est de mon devoir de ne pas souffrir qu'un crime, qui ajouterait une nouvelle atrocité à tant d'horreurs, soit imputé à tort à ceux qui me rendirent mon père. Voici la vérité: Quand les meurtriers, touchés de mes efforts pour sauver mon père, m'accordèrent sa vie, vaincue par l'émotion, je me sentis défaillir. Alors les meurtriers, par un sentiment difficile à concevoir de la part de gens qui avaient commis tant de crimes, m'emmenèrent devant la porte d'un café voisin. L'un d'eux, ayant demandé un verre d'eau sucrée à la fleur d'oranger, m'en fit boire quelques gouttes qui me ranimèrent; mais ses doigts teints de sang avaient taché le verre. Mon premier mouvement, à la vue de la main ensanglantée tendue vers moi, fut de me retourner avec horreur; sur quoi un de ceux qui me soutenaient murmura à mon oreille: «Bois, citoyenne, et pense à ton père.» Ainsi fis-je, mais jamais depuis je n'ai vu de vin rouge dans un verre sans être prise de frisson.»
»Tel est, cher monsieur, le récit authentique des faits, tel que
je le tiens de Mlle de Sombreuil elle-même.
»Je vous autorise volontiers à faire de ce renseignement l'usage
qui vous paraîtra convenable.
»Vc DE MONTMAHON, née ROUSSEL.»
Et maintenant la question est jugée.
LA MAISON DE MARAT 1793-1870
Vieilles maisons! vieux souvenirs!
Combien de fois n'ai-je point cherché, dans les rues de Paris, les traces du passé? Avec quelle fièvre j'interrogeais les coins de rues, les logis aux façades antiques! Que de souvenirs historiques ramassés en passant!
Connaissiez-vous le coin de Paris qui s'appelait les piliers des Halles, un pauvre coin—bien innocent, bien pittoresque—où le peintre retrouvait comme un reflet du Paris de la Fronde, où le rêveur pouvait se figurer que Molière avait gaminé? J'y avais passé souvent, m'arrêtant tout exprès devant ces boutiques obscures où s'entassaient, dans un pêle-mêle et une ombre bizarres, des meubles et des souliers, des bonnets de tulle et des chaussons de lisière, un assemblage de marchandises diverses, des fauteuils et des légumes, des sabots et de la volaille que des marchandes inamovibles, et conservant encore le type de ces femmes qui acclamaient le duc de Beaufort, débitaient, superbes sur leurs tabourets de paille, le gueux de terre sous leurs pieds, comme des sénateurs sur leurs chaises curules. Tout cela a disparu.
N'ai-je point revu Denis Diderot, ce bon, ce grand, ce fougueux génie, en passant devant cette maison de la rue Taranne qui fait l'angle de la rue Saint-Benoît et où maintenant on a établi un café? Et d'Holbach, ne l'ai-je point rencontré, lui aussi, devant cette maison de la même rue, maison qui fut la sienne et où l'on voit à cette heure un établissement de bains?
Place Scipion, à l'endroit où l'on a établi la boulangerie des hospices civils, n'ai-je point foulé, comme tant d'autres, la place où sont enfouis les os de Mirabeau? Oui, l'orateur puissant, le Titan de la tribune est là, sous ces pavés; il est là, avec tant d'autres cadavres, avec Pichegru, avec tous ceux qui furent enterrés au cimetière Sainte-Catherine.
Et Marat, qu'on crut jeté à l'égout de la Halle (on n'y jeta que son buste), n'est-il pas enterré dans un coin ignoré du cimetière Sainte-Catherine?
Je pense à Marat, et le nom de Charlotte Corday vient sous ma plume. Rue d'Argout, au nº 17, dans une maison dont la façade est aujourd'hui réparée, mais qui naguère encore montrait des fenêtres en guillotine,—maison de chétive apparence, étroite, à boutique fermée et occupée naguère par une serrurerie—lorsque Charlotte Corday vint à Paris pour assassiner Marat, un hôtelier tenait là, rue des Vieux-Augustins, comme s'appelait alors la rue, l'hôtel de la Providence. Charlotte y descendit; elle n'était pas fort éloignée du logis de Saint-Just, qui demeurait rue Gaillon, à l'hôtel des États-Unis (n° 11 aujourd'hui). Ce fut de ce logis qu'elle partit pour aller frapper l'ami du peuple.
Singulier ami, flatteur plutôt. On a retrouvé, aux Archives nationales, mainte pièce qui donne une idée exacte de ce qu'était Marat savant—un empirique bâtonné souvent par les grands seigneurs auxquels il réclamait ses gages, et qui, se plaignant devant le commissaire, n'en gardait pas moins rancune des coups reçus.
Mon ami M. Émile Campardon, l'érudit historien du XVIIIe siècle, m'a communiqué maintes pièces qui prouvent à la fois combien Marat eut de mésaventures avec ses clients mécontents, et combien aussi ses malades le traitaient de façon étrange.
Une seule de ces pièces suffira pour confirmer ce que je veux dire:
EXTRAIT DES REGISTRES DU COMMISSAIRE AU CHATELET
A. J. THIOT, 1777.
L'an 1777, le samedi 27 décembre, dix heures du soir, en notre hôtel et par-devant nous, Antoine-Joachim Thiot, est comparu M. Jean-Paul Marat, docteur en médecine et médecin des gardes du corps de Monseigneur le comte d'Artois, demeurant à Paris, rue de Bourgogne, faubourg Saint-Germain, paroisse Saint-Sulpice. Lequel nous a rendu plainte contre M. le comte de Zabielo, Polonois de nation, demeurant à Paris, rue Coq-Héron, hôtel du Parlement d'Angleterre garni; contre M. Darnouville, demeurant à Paris; le sieur Darbel, demeurant aussi en cette ville et le nommé Flamand, domestique de dame Courtin, ci-après nommée, et nous a dit que, s'étant rendu aujourd'hui à sept heures du soir chez la dame Courtin, rue Neuve-Saint-Roch, qu'il traitoit depuis neuf semaines d'une maladie de poitrine, pour lui faire sa visite de médecin comme de coutume, il a trouvé dans l'antichambre mondit sieur le comte de Zabielo, qui, au lieu de le laisser entrer dans la chambre de la malade, l'a fait passer dans une autre pièce où l'ont immédiatement suivi les sieurs Darnouville et Darbel; qu'à peine assis, mondit sieur le comte de Zabielo a commencé à lui faire des reproches sur l'état de la malade, quoiqu'il se soit beaucoup amélioré depuis qu'il la soigne, et sur les frais de la cure, quoiqu'il soit dû au comparant 27 louis pour ses honoraires; que des reproches le comte de Zabielo est passé aux injures; qu'il a traité le comparant de charlatan; que lui, comparant, s'étant levé, a répondu qu'il étoit surpris qu'on l'eût fait venir pour l'insulter et qu'il n'étoit pas fait pour souffrir de pareils procédés. Sur quoi mondit sieur de Zabielo lui auroit porté un coup de poing sur la tête; qu'au même instant il s'est trouvé assailli par lesdits sieurs de Zabielo, Darnouville et Darbel, qui l'ont frappé sur la tête, lui ont arraché beaucoup de cheveux et lui ont fait des marques de leurs violences au doigt et sur la lèvre inférieure: en effet, nous avons aperçu de petites excoriations, l'une au petit doigt de la main gauche et l'autre au visage, sous la lèvre inférieure du plaignant; qu'il n'est parvenu à se dégager qu'en mettant l'épée à la main pour les repousser, qu'à l'instant il s'est senti saisi le bras par eux, qui ont sauté sur la lame de son épée, qu'ils ont cassée; que dans un moment aussi critique il auroit crié à son laquais, qui étoit resté dans l'antichambre: «A moi, Dumoulin! on m'assassine!» Que son laquais, entendant le bruit, étoit accouru, et voulut entrer; mais le dit Flamand l'en vouloit empêcher. Que de suite ce dernier fut joint auxdits sieurs de Zabielo, Darnouville et Darbel en disant: «Laissez-moi faire, monsieur le comte, j'aurai bientôt fait son affaire.» Que le plaignant, livré à leur fureur, s'étoit vigoureusement défendu et qu'à l'aide de son laquais qui crioit sans cesse aux assaillans: «Ne le tuez pas!» il s'étoit enfin débarrassé. Qu'en se retirant, il avoit été poursuivi et assailli de nouveau par ledit Darnouville, dont il s'étoit dégagé avec la poignée de son épée. Que parvenu à gagner la rue, il s'étoit rendu chez lui pour examiner l'état de sa tête où il sentoit de vives douleurs et où il a vu les signes de violence ci-dessus énoncés, et de là chez nous, pour des faits ci-dessus, circonstances et dépendances, nous rendre la présente plainte contre lesdits sieurs de Zabielo, Darnouville, Darbel, Flamand et autres, leurs complices, fauteurs et adhérens. Que, comme homme public, il dénonce au ministère de M. le procureur du roi, attendu que les fonctions du plaignant l'engagent à prêter ses secours à quiconque en a besoin, et doit avoir toute sûreté à cet égard, remettant là-dessus sa vengeance au ministère public. Nous requérant acte de tout ce que dessus[7].
[Note 7: L'information eut lieu le 17 janvier suivant, avec Marat (qui se dit âgé de trente-trois ans) et Nicolas Dumoulin (vingt-cinq ans), domestique, pour témoins. Cette information ne nous apprend rien de nouveau.]
Signé: JEAN-PAUL MARAT; THIOT.
En sortant du Luxembourg, l'autre jour, j'ai voulu, à deux pas de là, visiter une maison condamnée, elle aussi! l'ancien appartement de Marat. Au simple point de vue historique, cette maison valait un souvenir.
Elle porte aujourd'hui le nº 20 de la rue de l'École-de-Médecine, l'ancienne rue des Cordeliers. «C'est, dit M. Michelet, la grande et triste maison avant celle de la tourelle, qui fait le coin de la rue.» Construction du dix-septième siècle avec escalier assez large, à rampe de fer historié. C'est par là que Charlotte a passé, pâle sans doute et contenant les palpitations de son coeur. La concierge vous avertit qu'on ne visite point l'appartement de Marat. Sévère consigne. Mais tant de curieux se présenteraient, en effet, chaque jour. Il faut avoir un certain courage pour loger dans des lieux historiques et soutenir ainsi de continuels assauts. Cet appartement est au premier, et le locataire actuel est le docteur Galtier, un savant médecin, l'auteur d'un remarquable Traité de toxicologie. J'ai eu un moment l'idée, pour pénétrer jusqu'à lui, de me donner pour malade. Mais quoi! j'ai craint qu'il ne m'ordonnât le Midi brusquement. La surprise eût été inattendue.
Je pus entrer enfin. La chambre étroite, mais point obscure, quoi qu'en ait dit M. Michelet, est la dernière au fond de la cour après deux ou trois autres assez petites. Ce n'est pas même une chambre, c'est un cabinet. Rien n'est resté au surplus du temps passé. Un papier à fleurs jaunes tapisse à présent cette pièce. Au fond, à l'endroit où étaient placés la baignoire et l'escabeau, est accrochée une photographie de la peinture de Paul Baudry, la Mort de Marat, avec une dédicace au docteur Galtier. M. Baudry est venu là étudier. Des brochures encombrent ce cabinet, et l'on peut se figurer que ce sont encore là quelques-unes de ces piles de journaux oubliées par les porteurs, les plieurs, qui allaient et venaient jadis à travers ces chambres, tout le jour durant.
Mais comme la vue de ces petites pièces si étroites détruit l'effet produit par le tableau de Henri Scheffer, placé dans les galeries du Luxembourg! Scheffer a représenté une chambre dix fois trop vaste. Il a groupé toute une foule autour de la baignoire; or la vérité est que dans la salle de bain, six personnes auraient peine à se tenir debout. Paul Delaroche, au surplus, a commis une erreur pareille, et le billot et la hache de l'exécution de Jane Grey, conservés à la tour de Londres, ne sont pas semblables à ceux qu'il a peints sur le tableau qu'a gravé Mercury.
Il vaut infiniment mieux voir les choses telles qu'elles sont. Pourtant la demeure de Marat, telle que je me la figurais, sombre, noire, affreuse, tenant de la cave et de la tanière, parlait mieux à mon imagination.
On ne peut, il est vrai, la juger par ce qu'elle est aujourd'hui. La pioche des démolisseurs va tantôt jeter à bas la maison, mais le temps s'est déjà chargé de la transfigurer. A cette place où Charlotte Corday planta son couteau dans le coeur du conventionnel, on rencontre un logis propre et gai, paisible et simple, heureux, pour tout dire, et qui fait songer à ces touffes d'herbe qui poussent sur l'emplacement des échafauds.
En m'éloignant, j'ai jeté un coup d'oeil aux croisées de la rue. Lorsque Danton logeait cour du Commerce et qu'il allait aux Cordeliers, il s'arrêtait parfois sous ces fenêtres, et de sa voix puissante:—Hé! Marat, disait-il. Une des fenêtres s'ouvrait. La tête livide de Marat, enveloppée dans quelque mouchoir, se montrait:—Je descends! Et tous deux allaient au club voisin, où Camille Desmoulins, peut-être, les attendait déjà.
Le cordonnier Simon, lui aussi, demeurait près de là.
Cette mort de Marat eut son épilogue d'ailleurs et causa d'autres morts encore—et cela par une sorte de magnétisme fatal.
L'histoire de la guérite où presque chaque soir se suicidaient, à la porte d'un maréchal de France, les sentinelles qu'on y plaçait, date du premier empire. Elle est demeurée légendaire. Napoléon fit enlever la guérite, et l'on ne se suicida plus à cet endroit-là. Il y a, dans les suicides, des courants et presque des modes. On se tue volontiers parce qu'un autre s'est tué. Eh bien! après la mort de Marat, on avait exposé dans une sorte de niche, près du Carrousel, la baignoire dans laquelle Marat avait été assassiné et qui figure aujourd'hui au musée Tussaud, à Londres. Cette baignoire, d'aspect étrange, en forme de sabot, était éclairée, la nuit, par des torches qui lui donnaient je ne sais quel fantastique aspect, si bien que la sentinelle chargée de la garder prenait peur volontiers; mais, chose singulière, au lieu de fuir, se déchargeait à elle-même un coup de fusil dans le crâne. Il y avait là comme un magnétisme malsain, un terrible attrait. Bref, on donna l'ordre d'ôter de sa niche la baignoire de Marat; et le Carrousel n'entendit plus parler de suicide nocturne.