LA ROTONDE DU TEMPLE

La Rotonde du Temple, cette propriété d'un poëte, elle n'est plus!—Oui, elle appartenait à un poëte.

Tous les cousins de Gilbert ne meurent pas à l'hôpital. M. Alfred de Vigny possédait une ou deux îles—un vrai royaume—dans l'Océanie; et les journaux annonçaient naguère qu'un poëte, M. Laurent Pichat, venait de recevoir plus d'un million et demi d'indemnité en échange de la Rotonde du Temple, qu'il abandonnait à la pioche des démolisseurs.

Pioche insatiable et terrible qui va, vient, cogne, lézarde, éventre, renverse avec une étonnante rapidité, une persistance sourde. «Tout arrive», disait M. de Talleyrand.—Tout s'en va, eût-il pu dire. La véritable lamentation du moment apporte une variante à la plainte de la veille, et Jérémie s'écrie maintenant:

Hélas! que j'en ai vu démolir de maisons!

Cette Rotonde du Temple était un des coins les plus curieux de notre étonnant Paris, une de ces originales verrues que Montaigne eût aimées sans peine. Elle datait du siècle passé; à peine peut-on voir encore quelques débris de ses arcades circulaires. Elle s'élevait naguère haute, droite, sur ses colonnes toscanes, abritant toute une population laborieuse, garnie de magasins hybrides où s'amoncelaient comme en une hécatombe tous les vêtements que Paris abandonnait à Paris.

Le spectacle était fort curieux le soir, vers onze heures, lorsque venaient, les uns après les autres, les marchands d'habits apporter le butin de leur journée et le céder aux vendeurs. Le hasard en son ironie y faisait des rapprochements étranges, et l'habit noir du dandy, le paletot de l'employé, la casquette de l'ouvrier et le chapeau de la femme entretenue s'y rencontraient, étonnés de cette promiscuité, comme pour fournir maintes réflexions au promeneur en quête de philosophie banale.

Combien regretteront cette Rotonde, sans compter les romanciers, qui en ont si largement usé lorsqu'il leur fallait un peu de pittoresque?

Mais de quoi n'use et n'abuse pas un romancier?

La demi-lorette y puisait tout un arsenal de séductions au rabais qu'elle revendait avec prime; la vanité du pseudo-gandin à la bourse légère y venait pourchasser l'élégance; la médiocrité y trouvait le nécessaire, et Mélingue, ce grand artiste plastique, disait un jour qu'il ne composait jamais un costume sans en avoir cherché les éléments dans les vieilles étoffes ou les habillements accrochés au Temple.

Car le passé, aussi bien que le présent, était le tributaire de la Rotonde, et toutes les grâces, et tous les atours des siècles évanouis se retrouvaient là, poudreux et dormant sous d'épaisses couches de guenilles.

Que de sources alimentaient le pandémonium des hardes!—Il y en avait même de bourbeuses.—Un exemple qui date de loin:

Le général Dorsenne, rival de Murat pour l'élégance militaire, tenait à se rendre digne de la parole de l'empereur Napoléon Ier, lequel disait:

—Voulez-vous voir le type du général français? Regardez Dorsenne un jour de bataille!

Il avait donc acheté un uniforme neuf et des plus magnifiques. Le départ étant proche, le costume avait été emballé avec les autres bagages, et Dorsenne se proposait de l'étrenner au premier combat.

La veille de son départ, il se rend à la Gaîté, où un nouveau drame de
Guilbert de Pixérécourt attirait tout Paris.

Le rideau se lève; un acteur entre en scène. C'est Tautin, l'artiste aimé, le grand-père de l'Eurydice d'Offenbach, Tautin vêtu d'un superbe costume de général.

Dorsenne pousse un cri; il n'en peut croire ses yeux: c'est son uniforme que porte l'acteur. Il fait appeler Tautin, qui accourt.

—Quel est ce costume? De qui le tenez-vous?

—Je l'ai acheté au Temple.

Un domestique du général avait envoyé les bagages de Dorsenne aux revendeurs de la Rotonde. Le général n'avait pas le temps de se fâcher; il partit de fort méchante humeur, fit avec son vieil uniforme toute la campagne de Prusse, et sa brigade n'en marcha pas plus mal.

Il n'y a plus trace de la Rotonde et l'on n'aura plus que la consolation de la contempler en effigie toutes les fois qu'on reprendra le Fils du Diable, Paul Féval ayant placé là une des principales scènes de son drame. La démolition a été rapide, et les anciens hôtes de la Rotonde n'ont pas vu s'écrouler sans regret leur demeure. L'homme comprend si bien le prix du temps et des choses, qu'il s'attache à tout ce qui l'entoure et jusqu'aux pierres qui forment son logis. On ne voit pas sans émotion disparaître une maison (si noire et si vieille qu'elle soit), où l'on a mis quelque chose de sa vie! Les marchands du Temple ont voulu tous emporter une photographie de la Rotonde. Combien de fois la regarderont-ils en songeant au passé plein de souvenirs!

M. Laurent Pichat parlait dernièrement de certaine tradition,—qu'il
tenait de M. Laboulaye,—et qui se rapportait à la Rotonde du Temple.
Il s'agissait d'un testament de la reine Marie-Antoinette caché dans la
Rotonde. On devait le retrouver sans doute.

Un testament de la reine! Voilà qui doit intéresser les lecteurs des Histoires de Marie-Antoinette, publiées par MM. de Goncourt et M. de Lescure.

Mais que faut-il penser de la nouvelle?

Je demanderai à M. Laboulaye la permission de citer la lettre qu'il a bien voulu m'écrire à ce sujet.

«MONSIEUR,

»Il y a, en effet, dans ma famille, une tradition conservée depuis soixante-dix ans, à tort ou à raison, et qui est celle-ci:

»C'est mon grand-père, Jean-Baptiste Lefebvre de la Boulaye, ancien notaire du roi Louis XVI, qui a bâti la Rotonde du Temple sur des terrains achetés à l'ordre de Malte, et dans l'intention assez étrange d'en faire un lieu d'asile pour les débiteurs poursuivis par leurs créanciers; les biens du Temple (qui appartenaient à l'ordre de Malte) étaient à l'abri des officiers de justice.

»Mon grand-père habitait la Rotonde à l'époque où le roi et la reine étaient enfermés dans la Tour du Temple; ma grand'mère, qui se nommait Savin de la Guerche, était une Vendéenne et une ardente royaliste. Son frère fut aide de camp de Charette et fusillé en Vendée. Suivant notre tradition de famille, ma grand'mère communiquait par signes avec madame de Tourzel, qui était enfermée avec la reine, et on lui aurait jeté le testament de la reine, qu'elle aurait caché dans la Rotonde. Ma grand'mère fut si vivement émue par les événements de la Révolution qu'elle en perdit la raison; de façon qu'il m'est assez difficile de dire si ce n'est pas dans son égarement qu'elle a cru s'être mis en correspondance avec la reine. Ce qui est probable, c'est que Marie-Antoinette a dû faire un testament; ce qui est sûr, c'est que nous ne l'avons pas.

»Cette tradition n'a pas grande valeur si, comme il est probable, on ne trouve rien dans la démolition; mais si l'on trouvait un papier quelconque concernant le roi ou la reine, elle en prouverait l'authenticité. Je vous la donne telle que je l'ai reçue; mon père est mort depuis longtemps, mais, sur ce point, il n'en savait pas plus que ce que je vous dis: il croyait cependant à l'existence du testament. Mais il était fort jeune en 1793, étant né en 1780.

»ED. LABOULAYE.»

C'est la démolition complète de la Rotonde qui seule pouvait donner tort ou raison à cette tradition, de toute façon fort curieuse.

Ma curiosité fut bientôt satisfaite. Le rédacteur en chef du journal où je publiais les lignes qui précèdent reçut la lettre suivante:

«Paris, le 3 juillet 1863.

»MONSIEUR,

»J'ai vu avec plaisir la notice intéressante que l'un de vos collaborateurs a publiée sur la rotonde du Temple, dans un des derniers numéros du journal.

»Quoique n'ayant pas l'honneur d'être connu de votre collaborateur, M. Jules Claretie, je me promettais bien de prendre la liberté de lui envoyer copie des documents que nous pourrions trouver dans les démolitions, persuadé qu'il me pardonnerait la liberté grande en faveur de l'intention. Malheureusement le succès n'a pas répondu à ses espérances.

»Hier, le dernier coup de pioche a fait disparaître la dernière pierre de la Rotonde; et, en fait de documents historiques, nous n'avons trouvé que la plaque commémorative de la pose de la première pierre de la Rotonde ou portiques du Temple, en 1788, et celle de la pose de la première pierre du vieux Marché, en 1809. Pensant qu'il peut être agréable à votre collaborateur de prendre connaissance de ces deux pièces, je lui en envoie la copie fidèle.

»Et maintenant, monsieur, je crois qu'il faut renoncer à l'espoir de jamais retrouver le testament de Marie-Antoinette. Il peut être regardé comme fait acquis désormais à l'histoire, ou que l'infortunée reine n'aura pas fait de testament, ou que ce testament, confié à d'autres mains que celles des habitants de la Rotonde, aura été détruit, soit par accident, soit avec intention. Ce doute ne sera probablement jamais changé en certitude.

»Veuillez croire, monsieur le rédacteur en chef, à ma considération la plus distinguée.

»ERNEST LEGRAND,
»Architecte, inspecteur des travaux du nouveau Marché,
3, rue Payenne.»

Voici le texte des pièces justificatives jointes à la lettre de M.
Ernest Legrand:

PORTIQUES DU TEMPLE DESTINÉS A LOGER DES MARCHANDS ET AUTRES

«Bâtiment isolé, de 37 toises de long sur 17 de large, avec galerie formée par 44 colonnes portant arcades, élevé sur les dessins de F. V. Perrard de Montreuil, architecte.

»La première pierre en a été posée le 10 juin par très-haut et très-puissant seigneur Mgr Alexandre-Emmanuel, bailly de Crussol, grand'croix non profez de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, chevalier des ordres du Roi et de Saint-Louis, maréchal des camps et des armées de Sa Majesté, capitaine des gardes du corps de Mgr le comte d'Artois, administrateur général du grand prieuré de France, pour S. A. Mgr le duc d'Angoulême;

»En présence de M. de Ligny de la Quénoy, prieur curé du Temple; de MM. Prévaud et de Ricard, chanoines du Temple et de M. Lefèvre de la Boulaye, secrétaire du Roi, propriétaire à titre de bail emphytéotique des terrain et bâtiments; Louis-Adrien Le Paige étant bailly; Charles-Pierre Le Paige, lieutenant du baillage; Antoine-Gabriel Pangue, commissaire du Temple; François-Valentin de Jouy étant régisseur et receveur général du grand prieuré de France.»

(Copie de la plaque en cuivre trouvée, le 30 juin 1863, à la démolition de la Rotonde du Temple.)

«Paris, le 30 juin 1863.

»Pour copie conforme à l'original,

»E. LEGRAND,
»Architecte, inspecteur des travaux.

»NOTA. Il n'y avait pas de monnaies.»

Copie de l'inscription gravée sur la plaque de cuivre placée dans la boîte contenue dans une cavité de la première pierre posée lors de l'inauguration de l'ancien marché du Temple, laquelle a été découverte le 14 mai 1863, lors des travaux de démolition:

Le 14 octobre 1809,
VI du règne de Napoléon,
Empereur des Français,
Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération du Rhin;
Sous le ministère
De son Excellence Jean-Pierre Bachasson de Montalivet, comte
de l'Empire,
Commandant de la Légion d'honneur, Ministre de l'intérieur;
Étant préfet de police,
Louis-Nicolas-Joseph Dubois, comte de l'Empire,
Commandeur de la Légion d'honneur, Conseiller d'État à vie,
chargé du IVe arrondissement de la police générale;
les marchés établis des diverses places publiques de Paris,
pour la vente des hardes, linges et vieux fers,
ont été transférés
sur l'emplacement de l'ancien enclos du Temple;
la première pierre des fondations a été posée
par Nicolas-Thérèse-Benoît Frochot, comte de l'Empire,
Commandant de la Légion d'honneur, Chevalier de l'ordre royal
de la Couronne de fer,
Conseiller d'État, Préfet du département de la Seine;
en présence
d'Athanase-Jean-Marie Bricogne, membre de la Légion d'honneur,
Maire du VIe arrondissement municipal de Paris
de Nicolas Goulet et Jean-Denis Toussaint Solle, ses adjoints,
et de Jacques Molinos, architecte, inspecteur général des
travaux publics du département de la Seine et de la ville de Paris;
Directeur des constructions.

NOTA. Sous cette planche de cuivre étaient placées, dans des cavités pratiquées dans l'épaisseur du fond de la boîte, deux pièces d'or: une de 20 fr., une de 40 fr.; cinq pièces d'argent: une de 5 fr., une de 2 fr., une de 1 fr., une de 1/2 fr., une de 1/4 de fr., et une de 10 cent. en métal de cuivre allié d'argent, portant la lettre N.

»Pour copie conforme à l'original,
»E. Legrand,
»Architecte, inspecteur des travaux.»