L'HÔTEL CHANTEREINE
Paris s'en va! Paris s'écroule. De ce qui fut l'histoire, on a fait des gravois.
Il ne restera bientôt plus rien du Paris glorieux ou curieux d'autrefois.
Il est temps de rechercher les restes, ou les traces, de ce Paris dont on nous déshérite.
Dans ces courses pieuses, on irait volontiers au hasard, selon le caprice et la brise, aujourd'hui, rue du Faubourg-Poissonnière, dans la chambre du sergent Hoche, demain, à Versailles, respirer l'odeur vivifiante de salpêtre que semble avoir gardé le vieux Jeu-de-Paume.
La rue de Châteaudun occupe maintenant une partie du terrain où s'élevait, il y a quelques années encore, l'hôtel Chantereine. Des boutiques de parfumeurs ont remplacé les allées où Joséphine, qui avait fort besoin de parfumerie, errait au bras de son époux. Je revois encore, au nº 60 de la rue de la Victoire, la petite porte verte, armée de faisceaux consulaires, qui s'ouvrait sur l'allée de la maison et conduisait à l'hôtel. C'est là que se joua l'odieuse comédie du 18 brumaire, et que s'ourdit la conspiration.
Bonaparte n'était déjà plus l'officier inconnu, maigre, avide, ambitieux sans point d'appui, que le petit belvédère du quai Conti,—au haut de la noire maison qui fait le coin de l'étroite rue de Nevers,—avait vu dévorant ses rêves de jacobinisme effréné. Il avait oublié déjà ses relations républicaines, sa liaison avec les Robespierre, tous ses projets à la Brutus. Il était le vainqueur d'Italie et le vainqueur d'Égypte. Il venait d'abandonner, de laisser sans vêtements, sans argent, les troupes qui l'avaient suivi dans sa grande et folle aventure d'Orient. «Les troupes sont nues, écrivait Kléber, et Bonaparte n'a pas laissé un sou en caisse!» Et tandis que, superbe, résolu dans sa gaieté mâle, Kléber, trahi par Bonaparte, se disposait à mourir, Bonaparte, débarquant à Fréjus, songeait déjà à régner.
Il avait épousé, par passion, si on l'en croyait, par calcul, si on en croit l'histoire, cette Joséphine qui, plus âgée que lui, fort répandue dans le monde du Directoire, dansait jambes nues, avec la Récamier, et souffletait la République agonisante, elle qui, en nivôse an II, sollicitant coquettement du vieux et austère Vadier une audience, lui adressait cette lettre fameuse: «Je t'écris avec franchise, en sans-culotte montagnarde.» Les Mémoires de Barras diront bientôt, lorsqu'on les publiera, pourquoi, dans quel but, avec quel espoir, Bonaparte s'était épris si vivement d'une femme de trente-quatre ans, créole, c'est-à-dire fatiguée déjà[8].
[Note 8: Ce fut Joséphine qui mit à la mode pour les femmes les mouchoirs de dentelle qu'on tenait sur les lèvres, cela pour dissimuler ses dents, qui étaient fort laides.]
Ce n'était certes point par passion. De bonne heure il avait donné, d'un coup sec, un tour de clef à ses passions. L'amour est un boulet au pied des ambitieux. Le Corse était d'avis qu'il faut, matériellement et moralement, se servir des femmes; mais les aimer, jamais. Il les traitait comme des choses. Brutal avec Mme de Staël, il était cynique avec ses maîtresses. C'est la Contemporaine, cette folle éprise de César, qui raconte qu'un jour, comme elle lui demandait tendrement son portrait: «Ah! mon portrait? fit-il brusquement, eh bien, le voilà, tenez, et très-ressemblant!» Et il lui tendait une pièce de cent sous.
L'églogue avec lui devient facilement sanglante. Un jour, en Italie,—un dimanche,—des petites dames lui exprimant leur envie folle de voir une petite guerre: «Qu'à cela ne tienne, dit-il.» Il fait avancer un peloton contre un avant-poste autrichien. On se fusille et on nous jette huit grenadiers sur le carreau. «Voilà qui est fait, dit-il alors à ses visiteuses. Êtes-vous contentes?» On rapportait au camp français les cadavres des pauvres diables inutilement sacrifiés[9]. Ne croirait-on pas voir quelque condottiere italien du temps de Castruccio Castracani donner le spectacle d'un tournoi meurtrier à de blondes et belles capricieuses?
[Note 9: Voy. Arnaud (de l'Ariége).]
Cet homme évidemment n'aimait point Joséphine de Beauharnais. Il se servait de son influence, de son appui, pour risquer les premiers pas sur la route entrevue, quitte à congédier ensuite, comme il allait le faire, cette auxiliaire de la première heure.
L'hôtel Chantereine appartenait à Joséphine Tascher de La Pagerie.
Bâti par l'architecte Ledoux pour Condorcet, la veuve du girondin, soeur du maréchal Grouchy, l'avait vendu à Julie Carreau, qui, dans cet hôtel où devait venir s'établir Bonaparte après son mariage, avait épousé Talma. Au temps du comédien, la demeure était pleine de fêtes. Un soir, pendant qu'on y dansait et que les uniformes bleus des conventionnels se perdaient dans les robes de gaze des artistes du théâtre de la Nation, Jean-Paul Marat, au milieu du grand salon de l'hôtel, se heurta contre Dumouriez, qui le regarda, sans dire un mot, dans les yeux. Les joues bilieuses de Marat étaient devenues livides, et son regard jetait des flammes. Dumouriez sourit et passa. Mais l'autre, hochant sa grosse tête, sortit brusquement, et on l'entendit murmurer: «Celui-là sent le traître!»
Joséphine avait acheté l'hôtel Chantereine à Talma. Mariée au général, elle y vint vivre avec Bonaparte. Il y établit, dès son retour d'Égypte, son quartier-général de conspirateur. Quelle comédie incroyable on pourrait écrire avec les menus détails de cette conjuration de brumaire! Avec Bonaparte, le petit hôtel de cette rue Chantereine, qu'on débaptise et qu'on appelle, à cause de lui, rue de la Victoire, devient comme un ministère nouveau, un petit État dans l'État, le foyer de multiples intrigues, l'atelier où se fabrique doucement l'immense toile d'araignée dont une poignée de généraux va bientôt envelopper la malheureuse France.
Tout est mis à contribution; la famille entière, le nid des Bonaparte s'en mêle. Joséphine amadoue le pauvre et brave Gohier, cet héroïque Géronte républicain; Joseph, qui ose à peine se risquer dans l'affaire, est chargé de séduire Bernadotte et Moreau, et d'offrir au héros de Hohenlinden, de la part de son frère, des sabres égyptiens enrichis de diamants. Lucien, plus républicain d'aspect, n'attend que l'heure de trahir et de sacrifier la patrie à la famille. Les généraux, interrogés, sont pris par leur vanité, par leur sottise, par leur ambition, par leur haine. On dispose cet hôtel Chantereine comme un décor de théâtre. Dans les soirées, où Volney s'abaissera jusqu'à souffler, pour la faire refroidir, la tasse de thé du général, on suspend à la muraille les lances, les aigrettes et les sabres des mamelucks. On remise au grenier les meubles pour avoir l'occasion de faire asseoir les convives sur des tambours qui n'ont jamais vu l'Italie, et leur dire: Prenez place, citoyens, ce sont les tambours d'Arcole!
Mais le mot citoyen est déjà hors d'usage. Robespierre, avant de mourir, a dit au bourreau: Monsieur.
L'histoire est trop dédaigneuse et trop grave. Lorsqu'elle n'est point signée Michelet, elle n'ose tout dire. Elle a tort. Les petits ridicules de Bonaparte, à cette heure d'hésitation, de trouble, de dévorante ambition, le font mieux connaître que ses discours ou ses actes. Il faisait tout alors pour la mise en scène. Cet homme qui, après avoir passé le Saint-Bernard à dos de mulet, voulait que la peinture le représentât calme sur un cheval fougueux, comprenait le prix de ce que le baron de Foeneste appelait le paroistre. Il avait trouvé que des cheveux noirs encadraient bien son long et pâle visage, et, pour arriver à leur donner la couleur et le reflet de l'aile de corbeau, il se teignait et se graissait avec de la pommade. Peut-être était-ce là de la coquetterie.
Plus d'une fois, on le prend sur le fait de fatuité physique. On sait que ses yeux, ses fameux yeux d'aigle, n'avaient point de cils. Un jour le vieil Houdon expose aux Tuileries (Bonaparte était alors consul) un buste du héros, superbe et frappant. De même qu'il avait laissé à Voltaire toutes ses rides, Houdon avait représenté sans cils les paupières du général. Bonaparte arrive un matin, traînant son sabre, suivi de son état-major, et s'arrête devant son buste. Houdon, un peu anxieux, attendait.
«Ai-je l'oeil ainsi fait? dit Bonaparte.»
Et, prenant le buste par le nez, il le jette à terre et le brise.
Rue Chantereine, quand il parlait, il affectait la lenteur musulmane. Il fallait que le général d'Égypte eût l'attitude troublante du sphinx du désert. Ce sphinx en habit brodé était tout prêt d'ailleurs à livrer son secret. Un jour de novembre, le 18 brumaire de l'an VIII, la petite porte devant laquelle j'ai tant de fois passé s'ouvrit: un cortége de généraux sortit, pâles et enveloppés dans leurs manteaux à collet. Les uns allaient à Saint-Cloud, d'autres demeuraient à Paris. Tous trahissaient la République et livraient à un homme de Corse cette France qu'au prix de leur sang ils avaient défendue contre l'étranger.
La veille de ce jour où la République allait être frappée, le président du Directoire exécutif de la République française recevait ce billet écrit, rue Chantereine, par la femme du général Bonaparte:
«Ce 17 brumaire an VIII.
«Venez, mon cher Gohier et votre femme, déjeuner avec moi demain, à huit heures du matin. N'y manquès pas. J'ai à causer avec vous sur des choses très-intéressantes. Adieu, mon cher Gohier, comptez toujours sur ma sincère amitié.
»LA PAGERIE BONAPARTE.»
L'invitation, le billet, l'amitié, tout était un piége. Gohier ne se consola, ne se pardonna jamais d'y être tombé. Pendant ce temps, ceux des généraux qui voulaient demeurer fidèles à la République, étaient surveillés, traqués dans leurs maisons. Fusils chargés, des grenadiers se tenaient de planton à leur porte. La loi était prisonnière. Les députés se présentaient au palais directorial et se heurtaient aux sentinelles.—On n'entre pas!—Mais nous sommes députés.—On n'entre pas!
Ordre d'arrêter Santerre, dont la grande voix populaire pouvait, comme au 10 août, soulever, déchaîner le faubourg Antoine. Et l'aveugle et obéissant Lefebvre, passant en revue ses soldats, leur criait (c'était le mot d'ordre donné par Bonaparte):
—Soldats, vous n'aimez pas les avocats? (Non! non!) Eh bien, je vais vous mener quelque part où vous en trouverez beaucoup.
Et les grenadiers, avec un hourra, suivaient ce soldat qui, fils de la
République, allait stupidement tuer sa mère.
Quelques heures après, c'en était fait de l'oeuvre à laquelle tant de héros, tant de génies, tant de martyrs illustres ou inconnus avaient donné leur sang. Bonaparte, tremblant, allait laisser échapper sa victoire; mais Lucien (le seul des Bonaparte que l'histoire sévère ait épargné), Lucien le libéral, Lucien le protecteur de Béranger, trahissant du haut de son fauteuil l'assemblée qu'il présidait, ressaisissait cette victoire par un coup d'énergie. On couchait en joue les Cinq-Cents. L'assemblée, dissoute par les baïonnettes, protestait vainement, et vainement voulait combattre. Ses cris de: Vive la République! se perdaient dans les acclamations d'une soldatesque qui comprenait qu'elle allait régner.
Je n'ai jamais passé rue de la Victoire sans me souvenir de ces choses. L'hôtel Chantereine n'existe plus pourtant. Donné par Bonaparte au général Lefebvre-Desnouettes, le général Bertrand l'a habité sous Louis-Philippe. C'est là qu'en décembre 1797, le Directoire était venu, en grand appareil, inviter Bonaparte à une fête triomphale qui fut donnée, dans la grande cour du palais du Luxembourg, le 10 décembre, date prédestinée.
C'est devant cet hôtel qu'en 1825 passa le convoi mortuaire d'un autre général, mort le 28 novembre (en brumaire encore) dans une maison, démolie aujourd'hui, et qui faisait l'angle nord de la rue Chantereine et de la rue de la Chaussée-d'Antin. Celui-ci, ce mort qu'on allait enterrer dans la petite église Saint-Jean, rue du Faubourg-Montmartre, n'avait jamais combattu que pour le droit, la patrie et la liberté; ce n'était pas, dans toute la valeur du terme, un grand homme, c'était mieux que cela: c'était un honnête homme, c'était le général Foy.
Vendu par Mme Desnouettes à M. Gauby, l'hôtel Chantereine a été démoli en 1860.
Un jour, Napoléon,—celui qu'on appelait à Brienne Napollione, d'où la paille au nez,—dit à quelqu'un qui lui prouvait que les Napoléon descendaient de Charlemagne:
—Ces généalogies sont puériles! A ceux qui demanderont de quel temps date la maison Bonaparte, la réponse est bien simple: elle date du 18 brumaire.
Du 18 brumaire. Il disait vrai, et son berceau fut l'hôtel Chantereine.
Noblesse toute neuve, noblesse de coups de main et de coups d'État.