DEUXIEME PARTIE
LE MAUDIT
I
Quelques semaines s'écoulèrent. Laurence, atteinte d'un mal que les médecins ne savaient définir, allait s'affaiblissant chaque jour. Aucune nouvelle n'arrivait aux recluses, au fond de la retraite où elles s'étaient confinées. La baronne, attribuant la pâleur, la nervosité de sa petite-fille, qui se plaignait aussi souvent de violents maux de coeur, la baronne, attribuant cet état à l'anémie causée par le chagrin d'être séparée de celui qu'elle aimait, avait écrit à M. Mareuil pour avoir des nouvelles de M. de Brécourt, et M. Mareuil avait répondu qu'il n'avait rien reçu de son ami. C'était une rupture complète, de la part de Jacques, avec tout ce qu'il laissait. Il était parti désespéré, sans doute, et sans idée de retour. Et c'est ainsi que s'expliquait son étrange silence.
Ah! comme madame de Frémilly, en présence de la langueur peut-être mortelle de la pauvre Laurence, regrettait sa sévérité, son intransigeance!
Combien de fois elle s'était dit déjà: «Ah! s'il revenait, quel qu'ait été son passé, avec quel empressement je lui mettrais dans la main la main de ma petite-fille, en lui disant: Soyez heureux!»
Il y avait l'enfant.
Laurence l'adopterait. Elle l'avait adopté déjà.
Hélas! il était trop tard. Jacques était parti, et Laurence se mourait.
Une tristesse affreuse régnait dans le château bien que le temps fût devenu plus doux et que les premières fleurettes, annonçant la fin de l'hiver, eussent montré leurs têtes pâles à l'abri des haies.
Les seuls éclats de rire qu'on y entendit étaient ceux que poussait le petit Daly, qui n'avait jamais été aussi heureux qu'entre ces deux femmes tristes, mais douces, qui étaient pour lui pleines d'attention et que lui seul parvenait parfois à distraire de leurs sombres pensées, devenues chaque jour plus funèbres.
Or, un matin, le vieux médecin, le docteur Raymondet—c'était un des médecins les plus célèbres de Poitiers qu'on avait fait venir—le vieux médecin, disons-nous, fit demander à madame de Frémilly de vouloir bien lui accorder quelques minutes d'entretien particulier. La baronne, pâle d'angoisse, l'entraîna dans sa chambre.
Et tout de suite elle s'écria, folle de douleur:
—Elle est perdue!
Le docteur secoua la tête.
—Ce n'est pas cela.
—Quoi alors, docteur?
—J'ai hésité longtemps. Je croyais me tromper. Mais, maintenant, il n'y a plus de doute. Il faut que je parle.
—Vous me faites mourir!
—Je connais la nature du mal dont souffre mademoiselle de Frémilly.
Mademoiselle de Frémilly est enceinte.
La baronne jeta un cri:
—Enceinte!…
—Je n'en puis plus douter. Depuis quelque temps déjà je le soupçonnais, mais je ne voulais pas parler avant d'être sûr.
—Enceinte! répéta madame de Frémilly.
Et il semblait, à son accent que ce mot renfermât pour elle toutes les horreurs et toutes les hontes.
—Enceinte, ma petite-fille!… Et c'est ce misérable, à qui je songeais à pardonner. Ah! qu'il ne reparaisse jamais à mes yeux, jamais!
Elle se tourna vers le docteur:
—Et Laurence connaît son état?
—Je ne le crois pas.
—Elle ne s'en doute pas?
—Je crois qu'elle n'a aucun soupçon.
—Vous ne lui avez pas dit?
—J'ai voulu vous parler avant.
Il se fit un silence.
Madame de Frémilly semblait atterrée.
—Mais alors, fit-elle, il y a plusieurs mois déjà?
—Deux mois peut-être, trois au plus.
—C'est bien cela. Qu'allons-nous faire?
—Il me semble qu'il n'y a qu'à attendre.
—Déshonorée, ma petite-fille!…
—Mais celui qui l'a séduite….
—Peut réparer … pensez-vous. Il est parti.
—Parti?
—Je n'ai pas voulu lui laisser épouser Laurence, à cause de son passé. Il y a dans son passé des femmes séduites … un enfant. Ce petit que vous avez vu ici, adopté, c'est son fils, un enfant qu'il a abandonné avec la mère, et qu'il laissait dans la misère. Ah! le misérable! le misérable!
—Il faut, dit le docteur, le rappeler.
—Jamais je ne m'y résignerai. Appeler ce monstre mon petit-fils….
Vivre sous le même toit…. Jamais! jamais!
—Pourtant….
—Oui, vous le pensez, il n'y a pas autre chose à faire pour sauver l'honneur de ma petite-fille. Mais cette ressource même ne me reste pas. Je ne sais pas où il est. Il est parti pour l'Afrique en expédition, et il n'a donné à personne de ses nouvelles. Peut-être même a-t-il succombé déjà. Ah! malheureuse que je suis, malheureuse que nous sommes, Laurence et moi! Que maudit soit le jour où cet homme a mis le pied dans ma maison!
—C'est à Paris que vous l'avez connu?
—A Paris, dans les salons. Il était de notre monde.
—Et pourquoi l'avez-vous repoussé?
—Je vous l'ai dit: à cause des renseignements fournis sur son compte. J'avais été si malheureuse d'avoir épousé un viveur! Je voulais éviter à ma petite-fille une existence comme celle que j'ai menée. Pourtant, j'avais consenti, je m'étais laissée attendrir par les supplications, les larmes de Laurence. Mais, la veille du jour où j'allais prendre un engagement définitif, j'ai reçu la visite d'une femme m'apportant la preuve qu'à l'heure même où le fiancé de ma petite-fille faisait à celle-ci les protestations d'amour les plus brûlantes, il continuait à fréquenter une autre femme qu'il trompait, dont il avait un enfant. Et c'est Laurence elle-même, outrée de cette trahison indigne, qui m'a engagée à partir. Nous avons quitté Paris. Je l'ai amenée ici, dans ce château désert, plein d'un ennui mortel, où il a tenté de venir nous rejoindre. Mais je l'ai chassé, docteur, je l'ai chassé. Et il est parti. Mais j'ignorais sa dernière faute, son dernier crime, un crime dont je mourrai, docteur, et dont Laurence mourra peut-être aussi.
—Mais non, mais non, fit le médecin, cela peut s'arranger.
—Et comment?
—Personne ne soupçonne l'état de mademoiselle?
—Personne, j'en suis sûre. J'aurais été la première….
—Il faut l'emmener.
—L'emmener?
—Aux eaux, quelque part, dans un pays où nul ne vous connaîtra.
—Et où elle fera ses couches?
—Evidemment.
—Et elle reviendra avec un enfant … un bâtard … fille-mère, ma petite-fille! Laurence de Frémilly, Ah! docteur, quand je pense à cela! Dire que j'ai vécu jusqu'à cet âge pour voir cette honte!… Ah! pourquoi ne suis je pas morte, mon Dieu! pourquoi ne suis-je pas morte quand mes cheveux ont commencé à blanchir!…
—Il ne faut pas, dit le docteur, vous désespérer ainsi.
—Mais je suis maudite! s'écria la baronne en s'arrachant les cheveux. J'ai mené une vie de douleur. Mais les maux que j'ai endurés déjà n'étaient rien auprès de ceux qui m'étaient réservés. J'adorais Laurence, docteur. J'avais foi en elle. Elle me paraissait si noble et si pure!… Je la comparais souvent à un beau lis, dont elle avait l'élancement et la blancheur. Ah! le rêve! le rêve!
—Un rêve!
—Un rêve affreux, qu'elle a fait une nuit. Le lis était devenu tout noir!…
La baronne s'arrêta, comme accablée sous le poids de ses pensées.
—Puis elle reprit:
—Ce qui m'est le plus pénible, docteur, ce qui m'est plus cruel que tout encore, c'est la duplicité de cette enfant, que j'ai entourée de tendresse, c'est son hypocrisie!
—Peut-être ne sait-elle pas….
—Comment ne saurait-elle pas qu'elle a commis la faute?
—Elle me paraît fort naïve.
—Elle ne sait peut-être pas qu'elle est enceinte. Elle sait du moins qu'elle s'est donnée, et, au lieu de me l'avouer…. Si elle m'avait tout dit, si elle m'avait confessé sa faute, je n'aurais pas laissé partir le séducteur.
—Il y a quelque chose, dit le docteur, qui me surprend chez mademoiselle de Frémilly, et qui m'a fait longtemps hésiter à parler, à croire même que je ne me trompais pas, c'est son innocence.
—Son innocence?
—Elle paraît si loin de soupçonner la cause de son malaise!
—Oui, elle ne connaissait pas, sans doute, les risques qu'elle courait en cédant à un homme qu'elle aimait, et cet homme n'en est que cent fois plus coupable; mais il ne l'a pas prise de force et sans qu'elle s'en aperçoive. Et voilà ce que je lui reproche, à elle: c'est de n'avoir pas eu en moi, sa grand'mère, assez de confiance, et de ne m'avoir pas tout avoué. J'aurais su alors ce que j'avais à faire avec le suborneur. Mais maintenant, maintenant, qu'allons-nous devenir?
Le docteur ne répondit pas.
Il ne savait quel conseil donner, et comment ses malheureuses clientes pourraient sortir de la terrible impasse où elles allaient être acculées.
—Je vous ai dit, fit-il, ce que je voyais à faire.
—Fuir, nous cacher, nous cacher comme des misérables, comme des coupables, la baronne de Frémilly et sa petite-fille! Et croyez-vous, docteur, que Laurence y consentira, qu'elle consentira à laisser son enfant? Elle aime déjà ce petit, qui est l'enfant d'une autre, parce qu'il est son fils, à lui; que sera-ce d'un enfant de lui, sorti d'elle, de ses entrailles? Jamais elle ne voudra l'abandonner, jamais! Alors, à quoi bon partir? La faute sera publique, le déshonneur connu de tous!
Elle s'arrêta, accablée.
L'excès de son malheur engourdissait sa pensée.
Le médecin n'avait plus rien à faire, rien à dire.
Il songea à prendre congé.
Il fit cependant, avant de partir, cette recommandation:
—Je vous engage, madame la baronne, à être indulgente, à montrer à mademoiselle de Frémilly beaucoup de douceur. Sa santé est très délicate et de trop grandes émotions pourraient avoir de fâcheux résultats.
—Soyez tranquille, docteur. Ce n'est pas à elle que j'en veux, mais à celui qui l'a séduite, à celui qui l'a trompée!
—Devrai-je revenir bientôt?
—Le plus souvent possible, docteur. Il ne faut pas nous abandonner dans notre détresse.
—Oh! madame la baronne!
—En ce moment je suis un peu hébétée. J'étais si loin de m'attendre à cette nouvelle! Peut-être aurons-nous besoin de vos conseils.
—Je suis entièrement à vos ordres, madame la baronne.
—Merci, docteur, et à bientôt.
Le médecin s'éloigna.
Quand il fut parti, madame de Frémilly se laissa tomber sur son siège, brisée, inerte, et elle répéta à plusieurs reprises:
—Enceinte, Laurence, enceinte!
Elle ne pouvait se faire encore à cette monstrueuse idée.
Elle croyait avoir rêvé, avoir été en proie à quelque horrible cauchemar.
Mais non cependant, tout était réel.
C'était bien vrai qu'on lui avait dit cela.
Elle entendait résonner dans le couloir, dans l'escalier, les pas du docteur qui s'éloignait et qui lui avait fait l'épouvantable confidence.
Et Laurence, que faisait-elle? que pensait-elle?
Que lui répondrait-elle quand elle lui apprendrait la cause, si naturelle pourtant et si inattendue cependant, du mal dont elle souffrait?
Elle voulait en avoir le coeur net tout de suite.
Elle secoua l'espèce de torpeur hébétée où elle demeurait plongée depuis le départ du médecin, se leva d'un seul mouvement, poussa sa porte et se dirigea vers la chambre de sa petite-fille.