II
Laurence était étendue sur une chaise-longue, entièrement vêtue de blanc, avec dans les yeux cette pure lumière qui semblait l'image de son âme, et c'était bien toujours le grand lis immaculé auquel l'avait comparée sa grand'mère.
C'est ce que se dit tout de suite madame de Frémilly, quand elle leva vers elle ses regards purs, et tout le courroux avec lequel elle arrivait tomba en même temps que se dissipaient tous ses soupçons.
Auprès de la jeune fille jouait le petit Daly, heureux et plein de joie, et qui semblait renaître dans cette atmosphère de tendresse et de douceur.
En effet, ce n'était pas le même enfant taciturne et un peu sournois, toujours recroquevillé sur lui-même, qu'il était lorsqu'il fut amené à Marconnay.
Il avait secoué près de Laurence sa timidité et devenait charmant. C'est à peine si de loin en loin il pensait encore à sa mère.
Il parlait maintenant et paraissait même fort intelligent, lui qu'on avait dit stupide.
La baronne s'approcha de sa petite-fille et lui dit:
—J'ai à te parler, Laurence. Renvoie l'enfant!
Laurence jeta à sa grand'mère un regard d'étonnement, car elle n'était pas accoutumée à cette sorte de solennité avec laquelle on lui parlait, puis, se tournant vers le petit:
—Va jouer, Daly, avec Agathe. J'irai te chercher tout à l'heure.
Docilement l'enfant prit les objets qui lui servaient d'amusement et disparut.
Alors Laurence, un peu inquiète, fit un mouvement vers sa grand'mère.
—Que se passe-t-il?
La baronne vint s'asseoir près d'elle sur la chaise-longue.
—Tu as vu le médecin?
—Oui, grand'mère.
—Que t'a-t-il dit?
—Mais toujours la même chose, qu'il faut me soigner, prendre des forces.
—Et sur la nature de ton mal, il ne t'a donné aucune explication?
—Aucune, grand'mère.
—Il ne t'a pas posé des questions qui t'ont paru un peu étranges?
—Non, grand'mère.
—Et toi-même, tu n'as aucune idée?
—Sur quoi?
—Sur le genre de maladie ou plutôt de malaise, car ce n'est qu'un malaise, dont tu souffres?
—Aucune, grand'mère.
Et Laurence leva sur la baronne des yeux où elle lut un étonnement profond et qui semblaient pleins de la plus complète et de la plus candide innocence.
Elle ne savait plus que penser.
Si Laurence avait eu quelque chose à se reprocher, si elle s'était sentie coupable, elle n'aurait pas eu ce regard naïf et pur, ou alors c'était un monstre d'hypocrisie.
Elle ne redoutait donc rien?
Madame de Frémilly se rapprocha d'elle.
Elle passa sa main autour de sa taille et câlinement, tendrement:
—Voyons, ma chérie, fit-elle. Tu sais combien je t'aime.
—Mais oui, grand'mère.
—Tu sais que tu as en moi la plus douce des amies, la plus tendre des mères.
—Je sais cela, oui, grand'mère, mais pourquoi me parles-tu ainsi?
—Parce que j'ai besoin de toute ta confiance. J'ai besoin de faire appel à toute ton affection, pour que tu me dises tout, pour que tu ne me caches rien.
—Je n'ai, fit Laurence, de plus en plus surprise, rien à dire, rien à cacher.
—Je ne te gronderai pas. Je ne te dirai rien. Je sais combien les jeunes filles qui aiment sont parfois imprudentes et faibles.
—Je ne te comprends pas, grand'mère, fit la jeune fille en levant vers la baronne ses grands yeux ingénus.
—Pourtant, s'écria madame de Frémilly, que l'impatience commençait à gagner, ce médecin n'a pas pu se tromper à ce point. Il ne m'aurait pas dit ce qu'il m'a dit, s'il n'était pas sûr. Il a hésité longtemps, m'a-t-il dit. A me parler, à me prévenir.
Laurence continuait à fixer sa grand'mère de ses yeux qui s'hébétaient.
—Je ne sais pas, fit-elle, ce que t'a dit ce médecin. Mais je ne comprends rien, grand'mère, à ce que tu me dis.
—Parce que tu ne veux pas comprendre! fit la baronne avec violence.
—Je t'assure.
—Ne mens pas, Laurence, ne mens pas, je t'en conjure, car tu ne pourrais pas mentir longtemps!
—Moi, grand'mère? bégaya la jeune fille.
—Sais-tu, fit celle-ci, qui s'était levée et qui avait peine à contenir l'agitation tumultueuse qui la soulevait, sais-tu ce qu'il vient de me dire, ce médecin, et ce serait monstrueux de sa part, si ce n'était pas vrai? Il m'a dit que tu étais enceinte.
Laurence se leva à son tour.
—Enceinte, moi?
Et une lividité s'étendit sur toute sa face.
La grand'mère poursuivit, hors d'elle:
—Tu sais au moins, malgré cette candeur que tu affectes et que tu feins si bien, tu sais ce que c'est qu'être enceinte et comment on le devient?
—Non, grand'mère, répondit doucement la jeune fille.
Et cela avec un tel accent de sincérité que la baronne resta effarée, les bras cassés par la stupeur.
—Ah! fit-elle, tu es une fière comédienne ou ce médecin a perdu la raison! Mais c'est moi qui la perdrai, si cela continue, si tu ne veux rien me dire, si tu continues à me mentir!
Laurence secoua la tête.
—Je ne mens pas, grand'mère, je n'ai jamais menti.
—Pourtant si tu es enceinte, malheureuse, comme ce médecin le croit, c'est que tu as commis une faute. C'est que cet homme a lâchement abusé de ta candeur, de ton innocence.
—M. de Brécourt! C'est lui que vous accusez?
—Et qui veux-tu que j'accuse? C'est le seul homme qui ait pénétré chez nous, avec lequel tu sois restée seule quelques instants. Ah! le misérable!
Laurence s'était redressée.
—M. de Brécourt, dit-elle fièrement, n'a rien à se reprocher, grand'mère, il est innocent comme moi.
—Cependant tu es enceinte?
—Je ne sais pas, grand'mère, si je suis enceinte, et si ce médecin n'a pas commis une erreur grossière; mais je n'ai gardé le souvenir d'aucune défaillance de ma part ni de celle de M. de Brécourt. Il m'aimait trop. Il me respectait trop.
—Ce n'est pas un autre cependant qui a pu te séduire?
—Ce n'est personne, grand'mère.
—Alors ce médecin s'est trompé?
—J'en suis persuadée.
—Songe, si c'était vrai, dans quelle situation tu te trouverais! Tu vivrais déshonorée et sans réparation possible. C'est pour cela qu'il ne faut rien me cacher, mon enfant. Si le malheur était réel, il y aurait un remède encore peut-être. M. de Brécourt t'aime. Je le supplierais de revenir. Il ne peut pas t'abandonner comme il a abandonné l'autre femme qu'il a quittée pour toi, en te laissant un fils sans nom!
—M. de Brécourt, ma mère, dit Laurence, n'a aucune faute à réparer. Il n'a pas cessé, quoique m'aimant ardemment, de m'entourer du plus profond respect.
—Alors, fit la grand'mère, je ne comprends plus.
Laurence porta les mains à ses yeux et se mit à pleurer.
—Ah! grand'mère, s'écria-t-elle, je n'oublierai jamais que vous avez douté de moi!
—Laurence! s'écria la baronne.
Et elle se jeta sur sa petite-fille, qu'elle serra dans ses bras avec une sorte d'emportement.
Elle pleurait avec elle.
—Ah! fit-elle, je t'ai fait du mal!
—Vous m'avez accusée. Vous avez accusé Jacques!
—Qui n'aurait à ma place, ayant entendu ce que j'ai entendu, pensé ce que j'ai pensé? Ce médecin s'est montré si affirmatif!
—Alors il croit que je suis enceinte?
—Il en est persuadé. Il a remarqué des symptômes.
—Il s'est trompé, grand'mère.
—Je ne demande qu'à te croire, moi, ma chérie. Et je te crois maintenant, car il est impossible que tu me mentes avec ces yeux-là.
—Tu sais comme je t'aime!
—Oui, ma chérie, oui.
—Si j'avais eu le malheur de commettre une faute, j'aurais été la première à m'en accuser pour en obtenir le pardon.
—Et je t'aurais pardonnée, tu n'en doutes pas?
—Je n'ai jamais douté, grand'mère, de votre coeur.
—C'est un reproche!
La baronne souriait.
Elle ne croyait plus.
—Ah! s'écria-t-elle, si tu savais comme cet homme m'a fait du mal! Ce n'était pas ta faute qui m'était le plus pénible. Ce qui m'affectait le plus, c'est que tu me l'eusses cachée avec cette habileté, cette rouerie même, et que tu m'eusses menti avec effronterie. Mais maintenant je suis rassurée. Ma petite-fille me reste avec sa tendresse, avec son coeur, avec sa loyauté, et je suis bien heureuse!
Laurence se jeta dans les bras de la douairière.
—Je t'aime! dit-elle.
Quelques jours se passèrent.
Le médecin n'était pas revenu.
Et madame de Frémilly, qui ne quittait guère sa petite-fille, redoublait envers elle de soins et de caresses, comme pour faire oublier ses affreux soupçons. Madame de Frémilly se persuadait chaque jour davantage qu'il s'était trompé.
Elle avait hâte de le revoir pour le lui apprendre, pour réhabiliter à ses yeux celle en qui elle croyait plus fermement que jamais.
C'est à ce moment, et pendant qu'on attendait une nouvelle visite du médecin, que se produisit un incident qui pour un instant détourna madame de Frémilly et sa petite-fille des pensées qui les préoccupaient.
Un soir, comme la baronne et Laurence achevaient de dîner après avoir fait emporter le petit Daly, qu'Agathe devait coucher, on vint les prévenir qu'une dame, qui s'était presque abattue de fatigue à la grille du château, désirait leur parler.
Cette dame, qui paraissait jeune encore, était très pâle, très faible, avait ses vêtements noirs souillés de poussière.
La baronne pensa aussitôt à la visiteuse qu'elle avait reçue déjà à Paris, qui lui avait remis la photographie contenant la preuve de la trahison de Jacques de Brécourt, à la femme abandonnée par lui et qui était la mère de l'enfant qu'elles avaient pour ainsi dire adopté.
La même idée était venue à Laurence.
Toutes les deux se regardèrent, et comme les yeux de la baronne semblaient consulter la jeune fille, celle-ci dit:
—Il faut, grand'mère, faire entrer cette pauvre femme.
Madame de Frémilly fit alors un signe au domestique, qui s'en alla chercher la mystérieuse visiteuse.