III
La femme que le domestique introduisit dans le château était bien telle qu'il l'avait dépeinte, livide et chancelante et trébuchant à chaque pas, comme si elle allait tomber. C'était Noémie. Elle était entièrement vêtue de noir, comme le jour de funeste souvenir où elle s'était, pour la première fois, présentée, à Paris, chez madame la baronne de Frémilly.
Elle n'arrivait pas de Paris directement. Elle était tombée malade auprès de Tours et avait été retenue à l'hôpital pendant plusieurs semaines.
On sait dans quelles conditions elle était partie, autant pour s'éloigner de l'homme qui lui faisait horreur, que pour aller vers son fils, qu'elle brûlait du désir de voir et d'embrasser.
Sur le premier moment, elle n'avait pas réfléchi. Elle n'avait pas pensé que là où elle allait elle serait reconnue par madame de Frémilly pour la femme qui s'était plainte d'avoir été abandonnée par M. de Brécourt. Lui faudrait-il continuer ce rôle, persister dans son imposture ou avouer qu'elle avait menti?
Si elle disait la vérité, on la chasserait sans doute indignement et on lui rendrait son fils avec lequel elle mourrait de faim et de froid sur les chemins, car elle n'avait ni abri ni nourriture à lui offrir.
Si elle se présentait, au contraire, comme l'amante, délaissée et malheureuse, d'un homme que l'on avait jugé sur sa dénonciation, qu'on avait repoussé et qui ne reviendrait sans doute plus, on aurait pitié d'elle comme on avait eu pitié de son fils, et peut-être les garderait-on tous les deux, l'un près de l'autre! C'était, pour cette mère affamée d'amour maternel, le bonheur, le rêve. Elle était résolue pour cela à tous les sacrifices, à toutes les humiliations, à toutes les besognes. Elle se ferait, s'il le fallait, servante, esclave, la plus soumise et la plus dévouée des esclaves, car elle avait de plus l'ambition de réparer le mal qu'elle avait fait déjà et de montrer par une abnégation sans bornes qu'elle n'était pas, malgré les apparences, indigne de pardon.
C'était avec ces intentions, l'esprit plein de ces résolutions, qu'elle était partie. Elle n'avait pas d'argent. Elle s'était donc mise en route à pied, bravement, demandant son chemin aux passants et cherchant, le soir, un gîte dans quelque ferme.
Le jour, elle se nourrissait de quelques morceaux de pain récoltés çà et là.
Elle se donnait, et c'était vrai, pour une malheureuse qui allait à la recherche de son fils. Il faisait froid. Les chemins étaient tantôt boueux, tantôt glacés. Les haies, les arbres dégouttaient d'eau. Il y avait sur les prairies de larges nuées de brouillards glacés. Rien ne l'arrêtait. Ses chaussures déjà vieilles bâillaient, prenaient l'eau. Le bas de ses jupons, que la boue des ornières alourdissait, plaquait sur ses jambes. Souvent ses vêtements, imprégnés de pluie, fumaient sur son dos. Elle allait. Elle allait insensible aux intempéries, aux privations et à la fatigue, vers son fils, qui semblait l'appeler là-bas, et dont la vision magique marchait devant elle et l'entraînait, semblable à l'étoile conduisant les bergers vers l'étable de l'Enfant-Dieu. Cet enfant qu'elle allait retrouver n'était-il pas Dieu pour elle, étant son fils?