IV

Pour Madame de Frémilly, la partie la plus dure restait à accomplir. Ce n'était pas de fermer sa porte à l'amoureux Jacques, mais de faire connaître sa décision à sa petite-fille. Bien qu'elle eût le coeur bon et compatissant, la douleur des hommes, dont elle avait conservé en son coeur la méfiance, à la duplicité desquels elle croyait toujours, la touchait peu. Mais déchirer elle-même, de ses propres mains, le coeur de son enfant adorée, de l'enfant dont elle aurait voulu, au prix de sa vie et de tout son sang, assurer l'absolue, la complète félicité, voilà ce qui lui coûtait, ce qui emplissait à l'avance son âme d'appréhensions et même d'une sorte de douloureuse terreur. Pourtant il le fallait. Il était nécessaire que Laurence ne revît plus cet homme.

Elle ne dormit pas, et dès le jour paru, dès que les domestiques furent éveillés, elle donna ses ordres. Elle fit tout préparer pour partir le matin même à la première heure.

Elle possédait un château dans le Poitou, un vieux et austère château, où elle allait quelquefois, à l'entrée de l'automne, passer un mois ou deux.

Elle allait s'y réfugier avec sa petite-fille.

Là Laurence pourrait, dans la solitude, laisser saigner sa douleur comme on laisse saigner une plaie ouverte.

Et quand elle crut que la jeune fille devait être éveillée, elle passa dans sa chambre.

Laurence ouvrit les yeux en entendant pousser sa porte, et ses lèvres s'épanouirent en un sourire quand elle vit que c'était sa grand'mère qui entrait.

Mais celle-ci était grave et triste…. Elle ne sourit pas à son enfant, à cette enfant dont elle se croyait, étant sa grand'mère, deux fois la mère.

Elle était tout à ce qu'elle venait faire là dans cette chambre, à l'exécution cruelle à laquelle elle allait procéder, et qui, par avance, torturait si douloureusement son coeur aimant.

Comme il faisait jour à peine dans la chambre assombrie par les rideaux, elle alla ouvrir la fenêtre, les persiennes.

Et un rayon pâle de soleil entra dans la pièce, faisant étinceler les délicats bibelots de la cheminée et mettant de lumineuses taches sur les vases et les statuettes.

Ce rayon vint frapper Laurence au front et se jouer dans ses boucles soyeuses et dorées, qu'il rendit presque transparentes.

Comme elle était jolie ainsi, rosée par le sommeil, toute éclairée de la joie intérieure qui l'inondait!

Mme de Frémilly ne put s'empêcher de le remarquer et son coeur se serra davantage.

Elle avait des yeux d'un noir bleu, d'une douceur extraordinaire … le teint le plus éblouissant qu'il fût possible de rêver pour une fille d'Eve à qui Dieu semblait avoir départi toutes les perfections.

Mais ce qui avivait encore cette beauté, ce qui en mettait en valeur, pour parler comme les peintres, toutes ses exquises perfections, c'était l'amour, le bonheur qui en débordaient et qui l'éclairaient comme une lumière enfermée dans un globe de cristal, dont elle fait un éclatant soleil.

Et c'est sur ce bonheur, sur cet amour que la femme qui aimait le mieux cette enfant allait tout à l'heure porter une main sacrilège et n'en plus laisser que d'informes débris.

La première pensée de Laurence s'éveillant fut pour l'homme qui était désormais tout pour elle. La première parole qui sortit de ses lèvres fut pour parler de lui.

Elle demanda:

—Il est resté tard?

—Non, ma chérie, répondit-elle.

—Qu'aviez-vous donc, grand'mère, à lui dire que je ne dusse pas entendre, comme si maintenant quelque secret pouvait subsister entre moi et celui qui bientôt va être mon mari!

Elle répéta ces mots: mon mari! avec une sorte d'adoration et d'extase qui fit passer un frisson de glace dans toute la chair de la grand'mère.

—Mon Dieu, comme elle l'aime! pensa-t-elle.

Elle ajouta, toujours mentalement:

—Je vais la tuer!

Et elle hésitait à parler. Elle ne savait comment, par quels mots tendres, assez doux, annoncer le malheur à cette douce enfant, qui ne vivait, à qui la vie ne souriait que depuis qu'elle aimait.

Laurence, qui avait perdu de bonne heure son père, sa mère, avait eu une enfance triste.

Toutes ses affections, avant de connaître M. de Brécourt, s'étaient enroulées comme des lianes fleuries autour de sa grand'mère et s'y étaient attachées, formant un faisceau odorant et coloré.

Et elle n'avait aimé personne en dehors de sa grand'mère, jusqu'au jour où Jacques de Brécourt, tout radieux et tout triomphant, était apparu dans sa vie.

Alors le faisceau s'était dédoublé.

Une partie des lianes affectueuses s'était détachée et enroulée autour de Jacques sans que madame de Frémilly pût penser cependant qu'elle était moins aimée.

Elle l'était tout autant en effet, mais la somme d'affection que pouvait contenir le coeur de Laurence s'était dédoublée et Jacques de Brécourt n'avait pas eu la plus petite part.

Avant de connaître Jacques, la beauté de Laurence, pourtant déjà remarquable, avait quelque chose de languissant et de morne.

Il lui manquait l'illumination que l'amour peut donner et qu'il lui donna en effet, et c'est ce changement, qu'elle avait remarqué, qui avait fixé madame de Frémilly sur les sentiments de sa petite-fille et sur l'étendue de ces sentiments.

Et c'est à partir de ce moment, pendant que l'enfant s'épanouissait à ses côtés, que son visage de grand'mère, que la crainte avait commencé à assombrir, s'était renfrogné, devenu soudain plus craintif et plus grave.

On comprend dès lors ce que devait souffrir la pauvre grand'mère au pied de ce lit sur lequel reposait sans défiance, la joie au coeur, le tendre agneau si adoré auquel elle allait peut-être porter le coup mortel!

Elle fit un effort, raidit son âme et dit:

—Je vais t'annoncer une nouvelle qui va te surprendre, ma chérie.

—Quoi donc? demanda Laurence qui avait pâli, pressentant elle ne savait quoi.

Et elle ajouta aussitôt:

—Il s'agit de lui?

—Non, de nous.—Nous allons partir.

—Partir!… s'écria Laurence.

—J'ai donné des ordres pour partir ce matin même pour notre château de
Marconnay.

—Pour Marconnay … en hiver?

—Oui, ma chérie.

—Et lui?

—C'est pour t'éloigner de lui.

Laurence jeta un cri.

—M'éloigner?

—Oui, ma chérie, te séparer de cet homme qui ne peut plus être ton mari.

Laurence se dressa sur son lit, livide, d'une pâleur de spectre.

Elle s'écria:

Ai-je bien entendu! Je ne suis pas le jouet d'un rêve, d'un cauchemar?… C'est bien vous, grand'mère, qui me parlez?

Madame de Frémilly soupira:

—Hélas!

C'est bien vous, poursuivit Laurence, qui me dites qu'il faut m'éloigner … me séparer de Jacques?…

—Oui, mon enfant, oui, fit la grand'mère, essayant de saisir dans ses bras sa petite-fille et de l'envelopper de ses caresses pour que le coup porté fût moins rude.

Elle ajouta:

—Il faut oublier cet homme.

—Cet homme! murmura Laurence … comme vous parlez de lui!

Elle demanda:

—Qu'a-t-il donc fait?

—Je ne puis pas te le dire, mon enfant … pas encore … mais crois-en ta grand'mère, ta grand'mère qui t'adore, qui aurait préféré mourir que de te faire l'ombre d'un chagrin, il n'est pas digne de toi et il faut l'oublier!

Laurence soupira: L'oublier!

Elle ajouta, violente, ardente:

—Oublie-t-on le soleil quand il vous a échauffé de ses rayons? Est-ce que la fleur à qui il a donné la couleur et la vie l'oublie?… Est-ce vous, grand'mère, qui me parlez ainsi?

—Moi, mon enfant, moi qui connais les hommes, qui ai souffert par eux.

—J'aimerais mieux souffrir par Jacques et n'être pas séparée de lui!

—Pourtant, s'il te trompait, s'il ne t'aimait pas…. S'il en aimait une autre…. Et si tu le voyais?

—J'essaierais de le ramener à moi.

—Mais tu souffrirais cruellement.

—Moins cruellement que si j'en étais séparée.

Et puis, reprit l'enfant, ce n'est pas vrai. Jacques ne peut pas en aimer une autre. J'ai foi en lui. Je connais son âme, comme il connaît la mienne. Avouez-moi que c'est pour m'éprouver, grand'mère, ce que vous venez de me dire, que nous ne partons pas, que nous ne nous éloignons pas de Jacques.

—Je l'ai chassé! dit madame de Frémilly, impitoyable.

—Jacques!

—Je l'ai chassé de notre maison et il n'y remettra plus les pieds.

En entendant ces cruelles paroles, rendues plus cruelles encore par le ton dont elles avaient été dites, Laurence poussa un faible cri, semblable à celui d'une brebis dont un couteau vient d'ouvrir la gorge, et elle retomba sur son lit, si pâle, les lèvres si décolorées, que madame de Frémilly la crut morte.

Elle se jeta sur elle en sanglotant et en criant:

—Ma chérie, ma petite-fille…. Je l'ai tuée, je l'ai tuée!…

Elle sonna à tour de bras pour appeler au secours.

Les servantes accoururent de tous les côtés.

Et madame de Frémilly leur cria, affolés:

—Un médecin, vite! vite!

—Mademoiselle est malade?

—Oui, allez!

Mais déjà Laurence avait ouvert les yeux. Une légère rougeur colora ses joues…. Elle entoura en pleurant le cou de sa grand'mère.

—Ah! grand'mère, grand'mère! gémit-elle. Elle ne pouvait pas dire autre chose…. Elle ne trouvait pas de mots pour exprimer ce qu'elle ressentait, pour dire l'intensité de sa douleur.

La grand'mère, qui mêla ses larmes aux siennes, dit:

—Pleure, mon enfant, pleure, ma petite-fille, cela te fera du bien.

—Je l'aime tant! soupira la malheureuse.

—Oui, tu l'aimes beaucoup.

—De toute mon âme.

—Quel malheur! mon Dieu, quel malheur! soupira la pauvre grand'mère.

Laurence dit:

—Je ne le verrai plus?

—Non, il ne faut plus le revoir.

—Qu'a-t-il fait?

—Il te mentait, comme tous les hommes.

—Il me mentait?

—En te disant qu'il t'aimait.

—Oh! non, grand'mère, je ne le croirai jamais.

—C'est une autre femme, dit madame de Frémilly, qu'il aimait.

—Une autre femme?

—Qu'il allait voir en sortant de chez toi, en sortant de te faire des serments qu'il lui avait déjà faits à elle.

—Oh! grand'mère, je ne croirai jamais cela!

—C'est cette femme qui est venue, que j'ai vue, cette femme aimée de M. de Brécourt.

—Et si elle vous avait menti, grand'mère?

Pour toute réponse, madame de Frémilly sortit de son sein la photographie que la visiteuse lui avait remise.

Laurence la fixa un instant de ses yeux hagards, comprit, et tout son sang sembla se tarir dans ses veines. Elle devint si pâle que sa grand'mère crut qu'elle allait s'évanouir de nouveau et s'élança pour la recevoir dans ses bras. Mais Laurence ne perdit pas connaissance, cette fois.

Elle se raidit, continua à regarder l'image avec une expression horrifiée. Toute sa foi l'abandonnait, et toutes ses illusions s'effeuillaient.

On eût dit que son coeur, ouvert à l'amour, au bonheur, s'était refermé soudain et desséché comme une tendre fleur qu'un vent aride vient de brûler.

Elle ne croyait plus à rien, puisqu'elle avait été trompée par lui, par lui qu'elle mettait au-dessus de tous les hommes, à qui elle attribuait toutes les vertus, dans lequel elle avait eu foi comme en Dieu lui-même.

Elle demanda d'une voix mourante:

—Il aime cette femme?

—Il l'a aimée … il l'aime peut-être encore … il allait la trahir … l'abandonner pour toi, elle et son enfant.

—Ainsi cet enfant?…

—C'est son fils. C'est leur fils. Tu avais volé à cette femme son soutien, le père de son enfant.

Laurence n'en entendit pas davantage.

Elle courba le front, ce beau front si resplendissant quand la lumière de l'amour l'éclairait, et maintenant tout assombri, et elle dit:

—Partons, grand'mère.

—Quand, ma chérie?

—Tout de suite.

—Je vais donner des ordres, dit madame de Frémilly.

Une heure après, elles avaient quitté toutes les deux l'hôtel de la rue
Caumartin.

Et quand M. Mareuil, l'ami de Jacques de Brécourt, qui s'y était présenté l'après-midi, revint vers celui-ci, qui l'attendait avec une impatience plus facile à comprendre qu'à exprimer, il ne put que lui dire ceci:

—Je n'ai vu personne.

—Elles ne t'ont pas reçu?

—Elles sont parties.

—Parties? s'écria Jacques, qui se leva tout blême, effrayant à voir.

—Toutes les deux, dans la matinée, paraît-il.

—Elle l'emmène, fit Brécourt. Elle l'emmène pour que je ne la revoie plus. Tout est fini. Elle veut nous séparer, nous séparer à jamais!

Et le pauvre garçon se laissa tomber accablé sur un siège près de lui.

Il ajouta:

—Elle l'emmène. Et elle ne m'aime pas, elle, puisqu'elle l'a suivie … puisqu'elle a obéi sans résistance, sans m'avoir averti, sans un mot, sans rien. Hier, elle ne m'a rien laissé soupçonner … et pourtant elle savait, elle devait savoir. Que s'est-il passé?

—Je ne sais rien de plus, dit Mareuil. Elles sont parties brusquement.
Personne ne s'y attendait.

—Elle est partie et je reste là, ignorant tout, sans qu'on m'ait expliqué….

Il demanda:

—On ne sait pas où elles sont allées?

—Dans un de leurs châteaux, en Poitou.

—A Marconnay…. Ah! je les poursuivrai jusque-là et je saurai pourquoi elles m'ont abandonné.

—Les femmes sont changeantes, dit le sceptique Mareuil…. Peut-être ne t'aime-t-on plus.

—Peut-être, fit Jacques de Brécourt assombri.

—Et alors, dit son ami, tout ce que tu feras….

—C'est possible, en effet, qu'elle ne m'aime plus, murmura Brécourt, et alors je n'aurai plus qu'à mourir!

Il cessa de parler et resta abîmé dans ses réflexions, plus sombres et plus menaçantes que les plus sinistres ciels d'orage.

Il en sortit quelques instants après pour dire:

—Oh! si elle en aimait un autre!

—Eh bien? interrogea Mareuil.

—Je le tuerais! fit Jacques avec violence.

—Tu deviens tragique, dit Mareuil, comme un amant de mélodrame.

—C'est peut-être que jamais amant de mélodrame n'a aimé une femme comme j'aime Laurence.

—Bah! tu feras comme les autres, tu te consoleras, et dans un an tu n'y penseras plus.

—Non, dit Jacques, car je serai mort.

—Tu es sinistre, fit Mareuil…. Viens avec moi au tir, cela te distraira…. Il y a une poule…. Tu tirais bien autrefois. Tires-tu toujours?

—Je ne sais pas. Je vais partir.

—Où?

—Là-bas.

—A Marconnay?

—Oui. Je veux en avoir le coeur net. Je la verrai. Elle m'expliquera….

—On ne te recevra pas.

—Je pénétrerai de force jusqu'à elle.

—Une escalade?

—S'il le faut. Elle ne peut pas me laisser ainsi, après les serments qu'elle m'a faits, les rêves qu'elle m'a laissé entrevoir. Il faut que je sache ce qui l'a changée, pourquoi, à la veille même de notre mariage, on me chasse de chez elle sans raison; car on m'a chassé, Mareuil, chassé, comme si j'avais commis quelque acte indigne. Je ne puis pas supporter un tel affront, si je pouvais à la rigueur me consoler de mon amour perdu; mais je ne m'en consolerai pas et cela m'est plus sensible, hélas! que l'affront subi. Mais qu'ai-je fait? Qui a pu éteindre en son coeur la flamme dont elle brûlait pour moi et dont elle semblait heureuse de brûler, elle me l'a dit! Je ne la soupçonne pas, je n'y comprends rien. Mon esprit se perd. Et je ne vois, je ne comprends qu'une chose, c'est que je ne puis rester ainsi dans cette incertitude, dans ces tortures, et que j'irais chercher, fût-ce au fond des enfers, le mot de cette énigme!

—Je n'essaierai pas de te retenir, dit Mareuil; je conçois ton état d'âme, bien que je le trouve un peu exagéré; mais quand on aime!…

—Je vais prendre le train, ce soir, déclara Jacques, et demain, je l'espère, je serai fixé.