V

Jacques de Brécourt ne devait être fixé ni le lendemain, ni les jours suivants. Mais avant de raconter ce qui se passa au château de Marconnay, nous allons suivre d'autres personnages dont le rôle, encore obscur, devait avoir sur la suite de cette histoire de si tragiques conséquences.

La visiteuse mystérieuse de madame de Frémilly s'était éloignée avec l'homme qu'elle avait rejoint, et avec qui elle avait eu le court entretien que nous avons reproduit, du côté de Montmartre. Elle avait pris la place de la Trinité, monté la rue Blanche et suivi le boulevard extérieur jusqu'à l'entrée du passage de l'Elysée-des-Beaux-Arts, ruelle étroite, obscure même en plein jour, et où la bise sifflait, l'hiver, lamentablement. Elle était, nous l'avons dit, entièrement vêtue de noir, l'air humble et assez convenable, la figure souffreteuse et triste. Elle ne parlait plus. Elle marchait docilement aux côtés de son compagnon, qui, satisfait sans doute de la réussite de son odieuse machination, portait haut la tête et avait l'air de s'offrir à l'admiration de tous les passants. C'était un homme encore jeune et de visage déjà flétri, portant de longs cheveux et dont la mise annonçait une détresse cachée. Il était vêtu, en effet, d'un paletot dont l'étoffe était abominablement râpée aux coutures et dont le col était orné d'une fourrure bon marché et usée où le cuir apparaissait par endroits. Il était coiffé d'un chapeau de feutre à larges ailes, décoloré par les pluies, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir la démarche hautaine de l'homme qui se croit le point de mire de tous les regards. Son nom était aussi prétentieux que toute sa personne, il se nommait Régulus Boulard et était aide-préparateur chez un grand photographe du boulevard. Sa compagne s'appelait Noémie Dartel.

A l'entrée du passage, Régulus demanda à Noémie:

—Tu as pris la clef?

—Oui.

—Et tu l'as enfermé?

—Le petit? A double tour.

—Et qu'est-ce qu'il a dit?

—Il pleurait.

—Il geint toujours.

—Dame! il s'ennuie, cet enfant, à ne pas sortir.

—Tu ne voudrais pourtant pas que je le ballade sur les boulevards.

—Non, mais de temps en temps on pourrait lui faire prendre l'air.

—Pour lui donner des goûts de vagabondage. Non non, laisse-moi l'élever. Je sais ce qu'il faut aux enfants. Et j'en ferai un homme!

—Son pauvre père, gémit Noémie, qui l'aimait tant!

—Pourquoi l'a-t-il abandonné?

—Ce n'est pas lui qui l'a abandonné, c'est moi qui l'ai emmené.

—Oui, à la suite de vos histoires. Je n'ai pas à y mettre le nez, mais pour le moment, c'est moi qui nourris le gosse, et c'est bien le moins que je l'élève à ma façon.

—Je ne dis rien, mon ami.

—Mais si; à t'entendre, on croirait que je martyrise ce petit. Fais-moi passer tout de suite pour un bourreau d'enfant.

Noémie ne répondit pas. Elle savait trop ce qu'elle devait penser des tendresses de l'homme auquel elle avait associé sa vie.

Du reste, le couple était arrivé devant l'hôtel meublé où il occupait un logement plus que modeste situé sous les toits.

Il s'engagea dans un escalier étroit qui restait noir, même en plein jour, et si froid qu'en mettant le pied sur les premières marches, Régulus et Noémie sentirent un frisson parcourir leur corps.

On eût dit qu'ils pénétraient dans l'humidité glacée d'une cave.

Ils hâtèrent le pas et montèrent jusqu'au cinquième sans rencontrer personne.

Comme ils arrivaient devant leur porte, ils perçurent de lointains et faibles gémissements.

Régulus se tourna vers sa compagne, l'air farouche.

—Il gémit encore?

Noémie avait pâli.

—Oui, dit-elle, je crois qu'il pleure toujours.

—Attends, dit le préparateur, je vais sécher ses larmes, passe-moi la clef!

—Je t'en prie, fit la femme en joignant les mains, ne le bats pas! J'ai fait tout ce que tu as voulu.

—Quoi donc?

—Cette démarche. Et je t'assure qu'elle m'a coûté; je savais que je commettais une infamie! Et si ce n'avait pas été pour mon enfant….

—Eh bien?

—Je ne t'aurais pas obéi.

—J'aurais voulu voir ça! fit Régulus menaçant.

Et il introduisit la clef dans la serrure.

Au bruit fait à la porte, les plaintes avaient cessé brusquement.

Noémie dit aussitôt:

—Tu vois, il ne pleure plus.

—Parce qu'il m'a entendu.

Il pénétra dans une pièce pauvrement meublée, aux tentures fanées et usées.

Il traversa vivement pour aller vers une porte percée au fond de cette pièce, et qu'il ouvrit avec une autre clef que Noémie lui avait donnée.

Et alors un spectacle lamentable frappa les regards du misérable et de sa compagne.

Sur une sorte de grabat aux couvertures pourries de crasse et de saleté, un enfant était étendu, amaigri et décharné comme un petit squelette.

Il pouvait avoir de quatre à cinq ans.

Les traits étaient délicats et fins.

En voyant la porte s'ouvrir, il s'était mis à trembler de froid et de peur.

L'air était glacial dans la pièce étroite, qui ne prenait jour que par une petite lucarne donnant sur le mur de la maison voisine, et il y faisait constamment nuit.

—Ah! s'écria-t-il, tu gémis, quand nous ne sommes pas là, pour attirer l'attention des voisins! Attends, je vais, moi, te faire pleurer pour quelque chose!

Il leva le fouet.

Noémie arrêta son mouvement.

—Je t'en supplie!

Puis, s'adressant à l'enfant:

—N'est-ce pas, Daly, tu ne le feras plus, tu ne pleureras plus?
Pourquoi pleurais-tu?

—J'ai peur, maman, quand je suis seul.

—Mais, mon enfant, je ne puis pas passer ma vie à te garder. Il faut que je travaille, que je sorte.

—Pourquoi ne m'emmènes-tu pas avec toi?

—Parce que ce n'est pas possible, mon pauvre petit.

—En voilà assez! fit brusquement le préparateur. Pas tant d'explications!

Et, cinglant d'un coup sec le visage de l'enfant:

—Voilà, fit-il, pour t'apprendre à être sage une autre fois.

Le petit poussa des cris affreux.

Dans la pénombre, la mère aperçut sur le visage pâle de légères taches rouges.

C'était du sang.

Elle devint folle.

—Misérable! hurla-t-elle, en se tournant vers Régulus…. Tu veux donc me le tuer? Et pourtant, tu sais ce que tu m'avais promis. Mais je vois maintenait ce que vaut ta parole. Et je ne te céderai plus, je ne servirai plus tes basses rancunes.

Le préparateur haussa les épaules.

—Tais ton bec, fit-il rudement.

Et il leva de nouveau son fouet.

—Tu me frapperais, moi aussi?

—Je me gênerais.

—Lâche! frapper une femme et un enfant!

—Assez, hurla Régulus, assez!

Et son regard devint si féroce que Noémie ne répliqua plus.

Elle prit son enfant dans ses bras et s'efforça de le consoler.

Régulus passa dans l'autre pièce.

Il jeta sur un meuble son large chapeau.

Et il passa, d'un geste prétentieux, et qui lui était habituel, sa main dans son épaisse et longue chevelure.

Puis il dit d'un ton rude:

—Tu ferais mieux d'allumer le feu que de passer ton temps à des jérémiades. J'ai faim, moi, et rien n'est prêt!

—Il faut bien, dit la mère, que je panse mon fils.

—Qu'est-ce qu'il a?

—Il saigne.

—Quelque écorchure! La belle affaire!

—Ah! fit la mère, tu n'as pas de coeur!

—Pourquoi en aurais-je?… Pour souffrir?… Ah! ça m'aurait fait une belle jambe avec la vie que le sort m'a faite. Une vie de chien passée à traîner la misère, où rien ne m'a réussi, où tout m'a claqué dans la main, la fortune, le bonheur. Le bonheur! J'étais né pour être heureux, mais il y a un homme qui a été comme mon mauvais génie, c'est ce Brécourt dont j'ai essayé de me venger. Depuis que j'ai l'âge de raison, je suis jaloux de lui, je l'ai trouvé constamment sur mes pas, réussissant où j'échouais, me souillant pour ainsi dire au nez et à la barbe tout ce qui pouvait m'arriver d'heureux.

Il rejeta ses cheveux en arrière, fit une pause, et se campant devant Noémie qui venait d'entrer dans la pièce, tenant son enfant dans les bras:

—Ah! tu veux, savoir pourquoi je t'ai envoyée là-bas! Pourquoi je t'ai fait faire ce que tu considères comme une infamie? Je vais te le dire, je vais te dire pourquoi je hais ce Brécourt, et pourquoi j'ai voulu, à mon tour, lui faire du mal. Cela a commencé au collège d'abord. Il était riche, j'étais pauvre. Il était bien habillé, j'avais presque des haillons dont j'étais honteux devant les autres. Tu n'as pas connu, toi, ces humiliations d'être élevé dans un milieu au-dessus de la position qu'on peut occuper, et où tout vous humilie. Mon père, un pauvre littérateur, mort en laissant des dettes, avait obtenu pour moi une bourse et j'étais élevé dans ce collège où tous les autre payaient, et c'était moi qui essuyais, sans pouvoir me plaindre, toutes les rebuffades et toutes les mauvaises humeurs des pions et de mes camarades plus fortunés. Si j'essayais de me révolter, tout le monde me tombait dessus. J'étais le souffre-douleur, la bête puante, que tout le monde repoussait. Je ne travaillais pas. A quoi bon! Je passais mon temps à ronger mon frein, à méditer des revanches sournoises contre mes maîtres et contre mes camarades. Un de ceux-ci surtout me tirait l'oeil, me faisait changer le sang en bile envieuse. C'était Brécourt. Beau, riche, fort, choyé de tous, sa vie m'apparaissait aussi radieuse, aussi joyeuse que la mienne était obscure et triste. Il ne me parlait jamais et semblait m'ignorer. Mais j'étais sûr que si je formais un souhait, un désir, Brécourt était là, pour me souffler ce que je souhaitais et ce que je désirais.

Après le collège, je le perdis de vue. Puis, un jour, ayant besoin de capitaux pour monter une affaire que je croyais appelée à un grand avenir, je songeai à lui. Il était riche. Il pourrait peut-être me prendre quelques actions.

Je me dirigeai vers l'hôtel qu'il habitait en ce moment avec sa mère dans l'avenue des Champs-Elysées. Je fus reçu par un domestique en culotte qui me demanda dédaigneusement mon nom après m'avoir dit qu'il ne savait pas si M. Jacques était là.

—M. Jacques—Brécourt se nommait Jacques—menait déjà, au sortir à peine du collège, ce qu'on appelle la haute vie.

Il avait équipages, chevaux de selle, des maîtresses que l'on citait. Il faisait courir. Bref, il jetait l'or par les fenêtres.

Mais me recevrait-il? Se souviendrait-il de moi? J'en doutais.

Le domestique revint, et, à mon grand étonnement, me dit que M. Jacques m'attendait.

Il me fit traverser plusieurs salons, tous plus luxueux les uns que les autres, et m'introduisit dans une petite pièce, une sorte de fumoir, décorée de têtes de cerf, d'attributs de chasse, et autres babioles, où il me dit d'attendre.

Je m'assis sur un grand fauteuil en cuir de Cordoue et Jacques de Brécourt parut presque aussitôt dans un élégant déshabillé du matin, la cigarette à la bouche.

Il me fit asseoir, m'offrit un cigare, dit qu'il se rappelait parfaitement le temps passé ensemble au bahut et me demanda ce que je désirais.

Je lui expliquai aussi clairement que je le pus, car je me sentais un peu mal à l'aise avec ma mise inélégante dans ce milieu si luxueux. Je lui expliquai, dis-je, aussi clairement que je le pus, ce que je voulais de lui.

Il m'écouta distraitement.

Et quand j'eus terminé, il me dit:

—Je ne m'occupe pas d'affaires et je n'ai aucune envie de m'en occuper.
Mais comme je ne veux pas que vous soyez venu pour rien….

Il tira de sa poche un billet de cinq cents francs et me le tendit.

Le rouge de la honte me monta au front.

Je vis dans cette offre humiliante une insulte qui n'était peut-être pas dans la pensée de mon ancien camarade.

Et je repoussais le billet en disant:

—Mais je ne demande pas l'aumône.

Et je partis.

Je n'avais pas fait dix pas que je regrettai mon geste et surtout le billet. Mais plus mes regrets étaient cuisants, plus saignante était la blessure faite à mon amour-propre.

Je sortis, le coeur ulcéré, en jurant de me venger.

Me venger! Comment? comment atteindre un homme que sa position, sa fortune mettaient si fort au-dessus de moi?

Je rongeai mon frein et n'y songeai plus.

Mon affaire tomba à l'eau. Je fus obligé, pour vivre, de chercher quelque travail à faire. J'entrai chez un copiste, et c'est à ce moment-là que je connus ta soeur.

Régulus s'arrêta. Il avait parlé âprement, avec une sorte de rage concentrée qui avait remué et ramené à la surface toute la rancune amassée en lui et qui y formait comme une lie d'amertume. Il était épuisé.

Il passa la main sur son front.

—Cette fois, poursuivit-il ensuite, ce fut le comble. La goutte d'eau qui fait déborder le vase allait tomber dans la coupe.

Il resta un moment silencieux comme pour recueillir ses pensées. Noémie, son enfant sur les genoux, l'écoutait avec une sorte d'épouvante, frissonnant sur le bord de l'abîme de cette âme qui s'ouvrait ainsi devant elle.

Il reprit avec une nouvelle violence:

—Oui, la coupe devait déborder, et elle déborda!

C'est à cette époque que je rencontrai Aurore.

—Ma soeur?

—Oui. Tu venais de partir, toi, pour l'Amérique. Aurore vivait seule avec sa mère. Elle travaillait chez une grande fleuriste du boulevard, où je l'avais aperçue en passant. Elle était plus fraîche que les fleurs qu'elle vendait, et son teint était plus éclatant. J'en devins fou. Je connaissais ta mère. Je lui parlai. Elle ne demandait pas mieux que de me voir épouser sa fille. Mais il fallait le consentement d'Aurore et dès les premiers mots que je lui dis elle souffla sur mes espérances et les éteignit. Elle ne m'aimait pas. Elle ne m'aimerait jamais. Son coeur était pris déjà. Et sais-tu qui elle aimait? s'écria Régulus en interrogeant avec force la pauvre et nonchalante Noémie.

—Comment le saurais-je? murmura celle-ci qui berçait les douleurs de son fils.

—Elle aimait cet homme! fit avec un éclat de voix, qui fit résonner les vitres de la misérable pièce, l'aide-préparateur de photographie.

Noémie, qui ne pensait plus à M. de Brécourt, demanda:

—Quel homme?

—Jacques de Brécourt.

—Ma soeur?

—Ta soeur. Où l'avait-elle vu? Lui avait-elle parlé seulement? Avait-il seulement, lui, fait attention à elle? Je l'ignorais. Mais elle, elle en était folle. Elle en avait perdu l'appétit et le sommeil. Elle ne voyait que lui, ne pensait qu'à lui, et cela sans espoir! Car elle ne songeait pas à devenir sa maîtresse, et peut-être, lui, n'aurait-il pas voulu d'elle! Mais c'était comme un fait exprès. Je retrouvais ce misérable sur mon chemin et me prenant le seul bien qui peut-être eût changé ma destinée et fait un heureux du damné que je suis devenu!

Il s'arrêta encore.

Il allait et venait de long en large dans l'étroite pièce, misérablement meublée, avec des mouvements de bras et de cheveux qui voulaient être tragiques, mais qui frisaient souvent le ridicule.

Puis il continua, en scandant ses mots:

—Cet homme, que je haïssais déjà, que j'avais toujours envié, me volait mon amour, mon bonheur, me réduisait, malgré lui, c'est vrai, à l'abandon et au désespoir. Mais je ne lui en voulais pas moins, et si j'avais pu, à ce moment, l'anéantir…. Mais je ne pouvais même pas le provoquer, me poser en rival. C'était une célébrité de salles d'armes, et je savais que souvent il avait, comme tireur, gagné des prix dans les matches au pistolet. Or, je n'avais jamais tenu une épée, je n'avais eu ni le temps ni le moyen d'apprendre les armes. Il m'aurait embroché comme une mauviette ou massacré comme un lapin. Je dus me borner à ronger mon frein, à essayer de détourner de lui la pensée d'Aurore. J'aurais plutôt détourné un fleuve de son courant ou arrêté le soleil. Et je n'avais réussi, en essayant de briser son idole, qu'à changer l'indifférence d'Aurore pour moi en une véritable haine.

Elle me haïssait de l'aimer. Elle me haïssait de détester l'autre.

Et pourtant, je le sus à ce moment, lui, ne l'aimait, point, ne l'avait peut-être jamais remarquée. Il l'ignorait. Mais Aurore n'en était que mieux possédée.

Enfin, un jour—on t'a raconté cette histoire, sans t'en faire connaître les causes, sans doute—Aurore ne rentra pas chez elle le soir.

Sa mère passa la nuit dans une angoisse sans nom, et, dès le lever du jour, elle vint me faire part de son malheur.

—Elle est allée retrouver cet homme, dis-je aussitôt, car je ne pouvais pas penser autre chose.

Et j'ajoutai, avec un sentiment d'amertume et de jalousie qui déborda malgré moi:

—Elle est sa maîtresse. Elle a préféré le déshonneur à l'amour d'un honnête homme!

Madame Dartel pleurait et murmurait, sans pouvoir dire autre chose:

—Je n'aurais pas cru ça d'elle. C'était une honnête fille. L'autre, je ne dis pas.

—C'est de toi, fit Régulus en s'interrompant, qu'elle parlait.

—Oui, je sais, dit Noémie, elle ne m'aimait guère et n'avait pas beaucoup d'estime pour moi.

—Mais, reprit le préparateur, ce n'était pas ce que nous croyions. Aurore n'était pas coupable. Elle s'était noyée, noyée du désespoir de n'être pas aimée. On avait retrouvé son corps dans la Seine, sous un bateau de blanchisseur. Et des sergents de ville, au moment où nous méditions de nous rendre chez M. de Brécourt pour lui redemander celle qu'il avait perdue, des sergents de ville, dis-je, vinrent nous en prévenir.

Ta mère était habillée, prête à partir.

Une idée de vengeance me passa par l'esprit.

—Il faut, lui dis-je, aller quand même chez cet homme.

—Pourquoi faire?

—Pour lui dire de venir contempler sa victime. Ce sera son châtiment!

Ta mère hésitait.

—Je l'entraînai presque malgré elle jusque dans l'hôtel de Jacques de
Brécourt, qu'elle emplit de ses gémissements et de ses pleurs.

Au bruit que nous faisions tous les deux, car madame Dartel larmoyait et moi je bousculais les domestiques qui ne voulaient pas nous laisser passer, une porte s'ouvrit et Jacques de Brécourt parut.

Il fut très étonné en nous voyant.

Il ne connaissait pas madame Dartel.

Il ne connaissait pas sa fille, comme je m'en convainquis à ce moment, et il nous regardait tour à tour, d'un air ahuri, cette dame en noir pauvrement mise et qui pleurait, et moi, son ancien camarade qu'il n'avait pas revu depuis le jour où je lui avais jeté pour ainsi dire à la figure le billet de banque qu'il m'offrait.

Et il demanda, sans cacher sa surprise:

—Qu'est-ce qu'il y a?

Puis s'adressant à madame Dartel:

—Que voulez-vous, madame?

Celle-ci, qui avait senti, en apercevant celui qu'elle prenait pour le séducteur de son enfant, tout son chagrin et toute sa colère lui revenir, répondit durement:

—Je veux ma fille!

Jacques eut un sursaut.

—Votre fille?

—Ma fille que vous avez tuée, misérable!

Jacques regardait cette femme comme il eût regardé une folle.

Il croyait sans doute qu'elle l'était.

Je pensai que je devais intervenir.

Et je lui dis:

—La fille de cette malheureuse s'est noyée.

—Eh bien?

—Elle est folle de douleur! Il faut lui pardonner.

—Mais, fit mon ancien camarade, dont ces paroles n'avaient fait que redoubler l'étonnement, que puis-je à cela?

—Cette jeune fille, expliquai-je, vous aimait.

—Moi!

—Vous…. Aurore Dartel.

—Je n'ai jamais, dit-il, connu personne de ce nom-là.

Et c'était vrai.

Jamais il n'avait vu même la malheureuse.

Je lui dis qui elle était, où elle travaillait.

Il ne la connaissait pas.

Il allait peut-être s'apitoyer sur le sort de cette petite, morte d'amour pour lui sans qu'il le sût.

Mais j'entraînai madame Dartel et nous allâmes à la Morgue réclamer le corps d'Aurore.

Je n'essayerai pas de décrire l'impression que je ressentis quand je vis cette malheureuse, hier encore si rayonnante de jeunesse et de beauté, et que j'avais tant aimée, le corps tuméfié, les lèvres couleur des violettes de la mort…. Je me jetai sur ces pauvres restes décolorés et boursouflés avec des gémissements et des sanglots qui auraient touché le coeur le plus barbare, et je m'écriai, pensant à celui qui était l'auteur, fût-ce involontaire, de cette mort, à celui qui me l'avait prise, comme il m'avait pris tout ce que j'avais désiré.

—Ah! tu me paieras cher cette mort!

Et à partir de ce moment, je cherchai quelle vengeance je pourrais exercer contre cet homme, qui m'avait été déjà si funeste et qui devait me poursuivre, pensais-je, jusqu'à la mort.

Je n'avais rien trouvé, quand j'appris par les journaux le prochain mariage de Jacques de Brécourt et de mademoiselle de Frémilly, mariage d'amour, disait-on.

Il y avait alors plusieurs années que j'avais perdu Jacques de vue.

Je ne suivais plus sa vie, car je voulais l'oublier.

La nouvelle que je venais de lire raviva toute ma haine, tous mes désirs de vengeance que je croyais éteints, mais qui n'étaient qu'assoupis.

Je ne l'avais pas revu.

Il m'avait oublié, lui, sans doute, depuis longtemps, quand il vint se faire photographier dans la maison où je suis employé.

Me reconnut-il? Je n'en sais rien, mais il n'eut pas l'air de me voir, et ce dédain accentua encore mon ressentiment.

Tu sais le reste, comment je fabriquai cette photographie.

—Et comment, dit Noémie sourdement, tu m'associas à cette infamie, à laquelle j'ai eu la faiblesse de me prêter.

—Le regrettes-tu?

—Oui, car il me semble que cela me portera malheur, nous portera malheur peut-être à tous les deux.

—Cela ne nous porterait malheur, dit Régulus, que si ça ne réussissait pas, et même si je réussissais, si je tuais son amour comme il a tué le mien, ce ne serait pas fini!

Et il eut, en prononçant ces paroles, un regard si effrayant de menace et de haine, que la tremblante Noémie tressaillit de tout son corps et le regarda avec des yeux blancs de terreur.