VI
Dans le wagon-coupé que madame de Frémilly avait loué pour elle et pour sa petite-fille, Laurence, qui regardait par la portière disparaître dans le lointain les dernières maisons hautes et grises appartenant à la mer de constructions qui est Paris, Laurence, les yeux gros d'un chagrin à grand'peine contenu, laissa échapper tout à coup le torrent de ses pleurs.
La grand'mère, qui regardait dehors, toute rêveuse, se précipita vers sa petite-fille, la seule joie désormais de ses vieilles années.
Et avec une expression de tendresse où se voyait la plus sincère, la plus ardente affection:
—Tu pleures, ma chérie? Qu'as-tu?
—Je ne le verrai plus! se contenta de répondre la plaintive Laurence.
Et elle ajouta, avec un redoublement de sanglots:
—Plus jamais!
Madame de Frémilly la prit dans ses bras, serra sur son coeur la tête adorée de l'enfant, si jolie … et sur laquelle les larmes mettaient une rosée, comme une belle fleur épanouie à l'aube.
Et elle murmura doucement à son oreille:
—Tu m'en veux? Et je t'ai fait de la peine … beaucoup de peine?
La douairière ajouta:
—C'était pour ton bien, ma chérie.
—Oui, dit Laurence, je le sais, et je ne t'en veux pas, mais cela ne m'empêche pas de souffrir.
—Et tu souffres?
—Beaucoup, autant qu'on peut souffrir.
—Pauvre mignonne! fit la grand'mère, violemment émue.
—Pourtant, dit-elle ensuite, tu aurais souffert davantage, ma pauvre enfant, si tu avais été trahie après….
—Peut-être ne m'aurait-il pas trahie….
—Qui trahit avant trahit après, mon enfant … quand on a l'habitude de la trahison … c'est comme lorsqu'on a l'habitude de l'ivresse … qui a bu boira…. qui a trahi, trahira. Crois en l'expérience d'une femme qui a passé par là, ma chérie, et qui sait ce que l'on souffre d'être trahie … qui a vu ses plus belles années assombries, empoisonnées par les mensonges et les perfidies de l'être en lequel elle avait eu la faiblesse de croire, et qu'elle eut longtemps, même après ses tromperies, la folie d'aimer…. D'ailleurs, tu aurais commis une mauvaise action, mon enfant, en arrachant cet homme à une femme à qui il a fait sans doute des promesses, qui lui a peut-être voué sa vie, et à un enfant qui tient de lui l'existence et à qui il doit, lui, son affection et ses soins….
A ces paroles, qui lui rappelaient toute l'horreur des révélations faites, Laurence fit un geste comme pour écarter d'elle une vision trop funeste, et elle dit:
—Oui, grand'mère, ne parlons plus de cela, ni de lui. Je t'aime!
Et, d'un mouvement charmant, plein de confiante affection, elle se jeta dans les bras de sa grand'mère, qui se refermèrent sur elle, tout frémissants de tendresse.
—Plus tard, dit madame de Frémilly, quand tu connaîtras mieux la vie, tu me remercieras, tu me remercieras comme l'opéré remercie le chirurgien qui lui a déchiré la chair pour lui conserver l'existence.
—C'est mon coeur que vous avez déchiré, grand'mère, fit la pauvre fille, et, je ne sais pas si je ne mourrai pas de cette blessure!
—Non, ma chérie, non, s'écria madame de Frémilly, tu ne mourras pas, car je suis-là, moi, pour te soigner…. Je suis là pour te consoler et t'aimer.
—Si je ne t'avais pas, grand'mère, dit Laurence en laissant tomber sur le sein de le douairière sa tête languissante, je serais morte déjà!
—Et je ne veux pas que tu meures, moi. Je veux que tu sois heureuse, que tu sois belle, que tu sois enviée; il y a sur la terre d'autres hommes qui t'aimeront, d'autres amours qui ne tromperont pas et te seront fidèles.
Laurence secoua la tête mélancoliquement.
—Moi, dit-elle, je n'aimerai plus, personne.
Elle ajouta avec un sentiment d'amertume inexprimable:
—Ma vie est finie désormais…. Je resterai là-bas où je vais … dans la solitude où vous me conduisez … et j'y vivrai parmi les paysans et les bêtes … on ne verra plus dans le monde mademoiselle Laurence de Frémilly….
La grand'mère sourit légèrement.
—Il n'est si grand chagrin que le temps n'efface, murmura-t-elle.
—Le mien, dit Laurence, ne s'en ira jamais!
Madame de Frémilly n'insista pas.
Elle savait qu'en effet telle devait être a cette heure la pensée de Laurence, et elle n'essaya pas de la combattre,—ce qui eût été bien inutile.
Elles ne parlèrent plus. Et elles regardaient par la portière le paysage qui semblait danser autour d'elles.
Il n'y avait plus de maisons.
A perte de vue la campagne, couverte de neige, était blanche, d'une blancheur immaculée, éblouissante. Seules, des volées de corbeaux s'abattant sur les arbres chargés de frimas ou sur les labours fraîchement ensemencés, mettaient sur cette blancheur uniforme des taches d'un noir violent.
Au-dessus, le ciel était d'un gris sale, comme ouaté, d'une uniformité de ton monotone, sauf au midi, où montait un large globe rouge, couleur de sang, sans rayons, et qui était le soleil.
Autour de lui, le gris du ciel était plus clair et comme perlé.
Un lourd silence, troublé seulement par les bruits divers du rapide qui passait,—grondement sourd et régulier, fracas éclatant sous les passerelles et coups de sifflet stridents par intervalles,—pesait sur la campagne solitaire et comme figée par le froid.
Au passage du train, des oiseaux, dérangés par le bruit dans leur repos, se levaient de la branche sur laquelle ils étaient perchés et volaient, d'une aile engourdie et pesante, sur un arbre plus loin, en soulevant, du vent de leurs plumes, des petits nuages légers de poudre blanche.
Le train filait de sa grande allure régulière, brûlant avec bruit les petites stations, s'arrêtant à peine quelques minutes de loin en loin, pour repartir avec une nouvelle furie et des rugissements plus formidables.
Quand il passait sur la Loire, entre les poutrelles de fer des ponts, ou entre les rangées d'arbres qui bordaient le fleuve, le tapage était infernal, comme si tout s'était brisé autour de lui.
Le rapide entra à trois heures dans la gare de Poitiers. Madame de Frémilly et Laurence devaient s y arrêter pour prendre un autre train menant à Lusignan. De Lusignan elles avaient ensuite un trajet de près de trois lieues à faire en voiture pour arriver au château de Marconnay, où elles n'entreraient qu'à la nuit pleine. Madame de Frémilly avait envoyé une dépêche au gardien de la propriété, un nommé Auguste Dionnet, qui devait les attendre à la gare de Lusignan, avec une voiture. Le froid devenait de plus en plus vif. Le vent s'était levé et tordait la cime des arbres chargés de frimas qui se redressaient en criant.
Le coupé qui était venu chercher les deux voyageuses, attelé d'un lourd cheval, marchait, lentement sur les routes devenues glissantes et ne traversa le bourg de Sanxay, distant du château de Marconnay de trois kilomètres environ, qu'à la nuit close.
Le bourg, enseveli sous la neige, était déjà désert à cette heure, mais de nombreuses lumières brillaient aux fenêtres, derrière les vitres guillochées de givre.
Quelques chiens hurlèrent au passage de l'équipage, mais aucune porte ne s'ouvrit et la voiture passa sans être remarquée.
Elle avait dû traverser tout le bourg, et prendre ensuite, pour aller jusqu'au château, un chemin de traverse … labouré d'ornières, où l'on était horriblement secoué.
L'aspect de la campagne dans la nuit, dont l'obscurité était tempérée par l'éclat de la neige, était effroyablement triste, avec les gémissements plaintifs du vent dans les arbres, les cris lointains des chiens ou des oiseaux de nuit.
Laurence se sentait le coeur étrangement serré…. De plus, tout son corps était glacé et elle tremblait affreusement. C'était donc là, pensait-elle, en regardant par la vitre gelée, qu'elle allait vivre, dans ce froid, dans cette ombre, dans cette solitude, loin de lui, loin de tout, loin des lumières et de la vie, loin de lui surtout, de lui, en l'amour de qui elle avait cru, de lui dont la pensée l'avait fait vivre pendant des mois d'une vie intense, fiévreuse, d'une vie d'aspirations et de joie, exaltée et lumineuse, et qu'elle ne connaîtrait plus, car elle n'aimerait plus … et l'amour, dont elle allait s'efforcer d'éteindre en elle la flamme, sans y parvenir peut-être, l'amour ne se rallumerait plus en elle, pour un autre, elle le sentait bien, car elle avait un de ces coeurs qui aiment une fois, et pour la vie….
Elle ne parlait pas. Elle restait morne, plongée en son rêve sombre.
Et sa grand'mère, redoutant une nouvelle crise de larmes, respectait son silence.
C'était la pleine campagne maintenant, une campagne où, sous le ciel noir, tout était blanc, les chemins, les champs, les haies et les arbres, dont le tronc seul restait noir et formait sur les blancheurs comme un défilé d'ombres.
Le silence était absolu, la solitude profonde….
Pas une lumière au ciel … pas une lumière sur terre…. On entendait le souffle rauque du cheval tirant à plein collier dans les ornières gelées … et le gémissement des essieux fatigués.
Et, de temps à autre, un claquement de fouet ou une exclamation proférée par Auguste Dionnet, le conducteur.
Mais hors ces bruits, rien. On eût dit que le coupé roulait dans un pays inhabité.
En approchant du château le chemin devint un peu meilleur…. Moins de cahots secouèrent les voyageuses et firent crier les roues.
Mais le cheval glissait davantage et menaçait à chaque instant de s'abattre.
On roulait dans un chemin creux … entre de hautes haies plaintives, surmontées de gémissantes rangées de grands ormes….
L'obscurité y était opaque … le silence plus sourd….
Mais on approchait…. Bientôt deux ou trois lumières trouèrent la nuit…. Elles partaient des fenêtres du château, dont la masse sombre venait de se montrer au centre d'un grand espace vide, glacé, qui était un étang…. De loin, le château avait l'air d'être bâti au centre de l'étang … et d'émerger du milieu des eaux comme une demeure enchantée.
Mais il n'en était rien…. Et on était le jouet d'un effet de perspective….
La voiture avançait toujours, sur un chemin dénudé maintenant, et qui allait s'enfonçant dans la nuit.
Des chiens se mirent à hurler….
Ils avaient senti l'approche du cheval….
Auguste Dionnet leva son fouet, en toucha la bête, et celle-ci, qui sentait l'écurie près de là, ce qui l'excitait plus que le coup de fouet, essaya de galoper.
Mais c'était difficile, dans le chemin défoncé et encombré de tas de neige durcie, et il ne fit qu'imprimer à l'équipage de plus brusques sursauts.
Madame de Frémilly chercha la main de Laurence, la prit et la serra dans les siennes.
—Nous sommes arrivées, dit-elle.
Machinalement Laurence regarda à travers la vitre, vit le château, le château noir, massif, solitaire.
Et ses yeux se fermèrent.
On eût dit qu'elle avait vu une prison, ou une tombe plutôt, la tombe où allaient être enterrés son amour, sa jeunesse.
Elle eut un frisson involontaire, et madame de Frémilly, qui s'en aperçut, lui dit:
—Tu as froid?
—Un peu, grand'mère, répondit-elle.
Mais ce n'est pas au corps seulement qu'elle avait froid, la pauvre enfant, c'était au coeur!
Elle savait trop ce qui l'attendait, et pourquoi elle venait là. C'était pour ne plus le revoir!
La voiture s'arrêta enfin devant une grille. Les abois des chiens redoublèrent, et on entendit sur les pavés, dont on avait enlevé la neige, résonner le bruit de lourds sabots, en même temps que des lumières passaient dans l'ombre, semblables à des feux follets.
Puis une voix s'entendit dans la nuit:
—C'est toi, Dionnet?
—C'est moi. Ouvre!
—Madame est avec toi?
—Oui et mademoiselle.
La grille lourde, massive, roula avec bruit, sur ses gonds rouillés.
Et le coupé entra dans la cour.
Les chiens l'entouraient de sauts et de cris joyeux.
Dionnet sauta à terre, au bas du perron, vint ouvrir la portière, et madame de Frémilly descendit entre ses gens qui tenaient des lanternes pour l'éclairer, s'appuyant sur l'épaule de Laurence.
Toutes les deux avaient pris une contenance pour ne pas laisser voir à leurs domestiques le chagrin qui les rongeait et qui, pendant le cours du voyage, avait rougi leurs yeux.
Et c'est avec des sourires, des paroles affectueuses, et presque gaiement, que madame de Frémilly accueillit les souhaits de bienvenue dont on les salua, elle et sa petite-fille.
Laurence fut moins expansive. Elle avait peine à dominer la tristesse qui lui serrait le coeur à l'étouffer, et qui menaçait à chaque instant de jaillir en larmes et en sanglots éperdus.
On dirigea avec des flambeaux les deux voyageuses vers les chambres qu'elles occupaient d'habitude, quand elles venaient passer quelques semaines à Marconnay, et qu'on avait chauffées depuis qu'on avait reçu le télégramme. Elles étaient situées au premier étage, très vastes, sobrement meublées, et, malgré le feu qu'on y entretenait, très froides encore.
Quand Laurence fut seule dans la sienne, au lieu de quitter son costume de voyage et de s'habiller pour le dîner, elle se laissa tomber sur un fauteuil, lasse et découragée.
Elle sentait que la vie commençait mal pour elle.
Elle condamnait Jacques de l'avoir trompée, de lui avoir menti, car elle n'avait pas de doute sur la réalité de l'accusation portée contre lui par cette photographie qu'elle avait vue et qui lui avait mis, pour ainsi dire, la trahison sous les yeux, trahison d'hier et de tous les jours depuis qu'elle le connaissait, car il lui affirmait chaque jour qu'il l'aimait, et chaque jour peut-être il le disait aussi à cette femme qu'il n'avait pas eu le courage de quitter, sans doute parce qu'il l'aimait encore, du moins Laurence, en sa naïveté, le pensait ainsi.
Elle condamnait donc Jacques hautement, mais au fond de l'âme elle lui trouvait des excuses, et elle était obligée de s'avouer qu'elle l'aimait malgré tout, et que si elle était seule, sans la surveillance rigide de sa grand'mère, elle lui pardonnerait!
Elle souffrait atrocement de n'être pas libre de lui pardonner, de le rappeler à elle, et elle se disait que peut-être elle ne le verrait jamais plus maintenant, qu'il allait l'oublier, revenir tout entier à cette femme, ou en aimer une autre. Une autre! Et cette pensée, la plus cruelle, la plus atroce de toutes, car Laurence était plus jalouse encore de l'avenir que du passé, cette pensée lui faisait fermer les yeux de douleur, et la laissait inerte et comme anéantie, aussi languissante que si la source de vie se fût soudain tarie en elle.
Madame de Frémilly poussa la porte.
Elle était recoiffée, avait jeté un peignoir sur ses épaules.
Elle s'étonna de voir Laurence assise, ayant encore son chapeau de voyage sur la tête.
Elle s'écria:
—Tu n'es pas prête? A quoi penses-tu?
Laurence ne répondit pas.
Elle se leva, se prépara à la hâte, et elle descendit, toujours silencieuse, et sa grand'mère, qui marchait à côté d'elle dans le vaste et solennel escalier, la contemplait en soupirant, devinant ce qui se passait en elle, tout ce que souffrait ce pauvre coeur qu'elle aimait tant!
Mais pouvait-elle agir autrement? livrer sa petite-fille, si pure et si naïve, à un homme qui la trahirait peut-être le lendemain du mariage comme il la trahissait la veille?
Son devoir à elle, grand'mère, qui avait l'expérience de la vie et qui en avait tant souffert, était de veiller sur le bonheur de sa petite-fille, de la garder contre des déboires trop certains, et dont elle avait connu si cruellement l'amertume!
Et la douleur même de Laurence la raffermissait dans la résolution qu'elle avait prise de la séparer d'un homme indigne d'elle, car cette douleur même lui montrait combien était violente la passion qui la possédait, et combien elle en souffrirait, puisque, dans la pensée de madame de Frémilly, cette passion devait nécessairement être malheureuse.
Il était peut-être temps encore de guérir la pauvre enfant d'un amour funeste. Plus tard le mal eût été sans remède!
Dans la salle à manger immense et que chauffait une cheminée monumentale, dans laquelle des arbres entiers brûlaient, une petite table était dressée devant le feu.
C'était la table où madame de Frémilly et Laurence allaient s'asseoir, où elle s'assoiraient maintenant tous les jours, toujours seules.
Il n'y avait que deux couverts.
Souvent à Paris, il y en avait trois.
On ajoutait le couvert de Jacques.
Puis, à certains jours, la salle à manger était pleine d'invités et d'invitées, qui venaient complimenter Laurence, envier son bonheur.
On causait du mariage prochain, des somptuosités déjà entrevues de la corbeille.
Ici elles n'auraient personne.
Elles ne pourraient parler que de choses tristes, que de bonheurs déjà évanouis.
La vaste salle, avec ses hautes boiseries, ses tapisseries passées et son plafond élevé, son carreau nu et froid, ses fenêtres et ses portes sous lesquelles le vent gémissait, la vaste salle était horriblement triste.
Madame de Frémilly et Laurence paraissaient toutes petites et comme perdues en son immensité.
On ne la comprenait que pleine de seigneurs, d'écuyers, de pages et d'hommes d'armes, de châtelaines descendant de leurs haquenées, ou plus modestement de chasseurs nombreux venant de courre le cerf et se pressant autour d'une table de cent cinquante couverts.
Avec deux femmes seules, c'était le froid et le désert.
Cependant madame de Frémilly prit place à la table, le dos au feu.
Laurence s'assit en face d'elle.
Et le service commença, dans un grand silence, que troublait seulement par intervalles le bruit des bûches qui s'écroulaient en se consumant dans la cheminée géante, ou le bruit du vent, qui sifflait lugubrement autour du château et dont les rafales venaient se briser sur les fenêtres qu'elles faisaient gémir.
Laurence touchait à peine aux mets que l'on servait.
Elle ne prononçait pas une parole.
Et sa grand'mère ne cherchait pas à la faire parler.
Elle respectait ce silence, dont elle comprenait toute la tristesse, et elle sentait qu'il suffirait d'un mot pour faire venir les sanglots et les larmes, tant le coeur de la pauvre Laurence paraissait gonflé de chagrin.
Les domestiques qui servaient avaient déjà remarqué l'air désolé de leur jeune maîtresse.
Et ils se demandaient quel malheur était arrivé à madame de Frémilly et à sa petite-fille et les avait jetées en plein hiver, toutes seules, dans ce pays désolé.
Devaient-elles y rester longtemps? Ils l'ignoraient, car madame de Frémilly n'avait rien dit de ses projets. Et ils se rendaient compte, bien qu'ils fussent habitués à vivre là, que ce n'était pas gai pour une jeune fille et pour une femme habituées au monde, de vivre enfermées dans ce nid de hibou.
Qui les y avait amenées, et allaient-elles y demeurer?
Déjà ils pressentaient un drame, la ruine peut-être.
Et ils regardaient tour à tour la grand'mère morne et la petite-fille désespérée avec des airs où se lisait une inquiète compassion.
Mais, ni madame de Frémilly ni Laurence n'y prenaient garde.
Que leur importait ce que leurs gens pouvaient penser?
Elles étaient toutes aux angoisses qui les poignaient, la grand'mère de voir sa petite-fille si malheureuse et celle-ci de se croire délaissée après avoir nourri en son coeur de tels espoirs de bonheur, après avoir fait de si éblouissants rêves!
Il fallait y renoncer maintenant, renoncer à tout. Sa vie était là désormais, entre ces hauts murs désolés, battus par les vents d'hiver aux hurlements lugubres, au milieu de ces plaines de neige et de glace, où l'oeil se perdait et dont rien ne venait rompre la monotonie; troubler le profond et sinistre silence.
Plus de bruit, plus de fêtes, plus de mots chuchotés à l'oreille par une bouche aimée. Rien, la tristesse, le désert!…
Laurence étouffait.
Elle se leva.
Elle sentait qu'elle allait éclater en sanglots.
Elle se dirigea vers une des hautes fenêtres donnant sur la campagne, donnant sur l'espace, comme si tout à coup l'air lui avait manqué et qu'elle eût eu besoin de respirer.
Madame de Frémilly se leva aussi, courut à elle.
Et la prenant dans ses bras:
—Qu'as-tu, ma chérie? demanda-t-elle.
Laurence laissa échapper ses larmes.
Et à mots hachés, qui avaient peine à sortir de sa poitrine trop oppressée, elle dit toute sa douleur.
Madame de Frémilly, qui n'avait pas perdu tout son sang-froid, renvoya les domestiques.
Et quand elle fut seule avec Laurence, elle se mit à pleurer avec elle.
—Tu souffres, ma chérie? disait-elle. Tu es triste? Tu voudrais le revoir? Tu l'aimes? Veux-tu que je le rappelle, ou plutôt que nous allions le retrouver?
Laurence secoua la tête.
—Non, grand'mère. A quoi bon? Puisqu'il ne m'aime pas, puisqu'il m'a menti. Tu as eu raison de m'emmener. Et je devrais être raisonnable. Mais c'est plus fort que moi. Le chagrin m'étouffe. Et je suis triste, jusqu'à mourir.
—Cela passera, ma chérie.
Laurence leva vers madame de Frémilly ses yeux emperlés de larmes et demanda naïvement:
—Tu crois, grand'mère?
—J'ai souffert plus que tu ne souffriras jamais, ma pauvre chérie.
—Toi, grand'mère?
—Si tu connaissais ma vie! Mais c'est cette vie précisément que je voudrais t'éviter. Quand on épouse un homme sans conscience, vois-tu, il faut s'attendre à toutes les misères, à toutes les tortures. Toi, du moins, tu ne l'as pas épousé. Tu n'es pas sa femme, sa chose. Tu n'es pas liée à lui pour la vie … liée pour la vie, comprends-tu, Laurence? à un homme que l'on méprise, que l'on sait menteur, faux et vil, qui va porter à d'autres l'amour auquel vous avez droit, et qui vous dédaigne et vous écrase, répond à vos plaintes par des ricanements, et dont rien ne peut vous délivrer. Car les hommes et Dieu vous ont unis. C'est cela, Laurence, qui est atroce, qui est effroyable, et c'est cela que j'ai subi!… C'est cela que j'ai voulu t'éviter!
—Oui, grand'mère, je le sais, et je devrais te remercier. Je ne devrais pas me plaindre et te faire souffrir de mon malheur, mais je n'ai pas le courage, vois-tu, grand'mère, de ravaler mes pleurs, de renfoncer en mon coeur mon chagrin. La douleur est plus forte que ma volonté. Je l'aimais tant!
Et, après avoir prononcé ces derniers mots, avec lesquels semblait être passé tout le sang de son coeur, Laurence enfouit sa tête dans le sein de sa grand'mère, et pleura abondamment.
Quand cette crise fut un peu calmée, madame de Frémilly prit sa petite-fille, son enfant, sous le bras, et elle la conduisit jusque dans sa chambre.
Elle la quitta en disant:
—Prie, et tu seras forte, et tu oublieras!
Mais Laurence ne savait pas prier. Si elle avait prié quelqu'un, c'est celui dont on la séparait, et dont l'image ne quittait pas son esprit, celui qu'elle aurait voulu haïr maintenant et mépriser, et qu'elle aimait toujours, et qu'elle appelait sans cesse. Celui sans lequel la vie n'était plus qu'ombre et tristesse, et dont l'amour avait empli de lumière sa jeunesse … lumière désormais obscurcie et qui ne brillerait plus pour éclairer l'insomnie de ses longues journées, qui seraient maintenant interminables et ténébreuses, et si vides!