IX

En voyant tomber raide devant elle sa petite-fille, la baronne de
Frémilly eut enfin conscience de sa cruauté.

Elle jeta un terrible cri:

—Je l'ai tuée!

Puis elle se précipita, échevelée, les vêtements en désordre, à travers les couloirs obscurs et endormis du château en appelant au secours.

La première personne qui accourut, et la seule, car les domestiques couchaient loin de là et ne s'étaient pas réveillés, ce fut Noémie.

Elle arriva nu-pieds, en chemise, n'ayant pas pris le temps de se vêtir.

Madame de Frémilly lui montra Laurence étendue.

—Je l'ai tuée! dit-elle.

—Tuée!

Noémie s'agenouilla auprès de la jeune fille, mit la main sur son coeur et dit:

—Non, elle vit!

Mais en même temps ses yeux s'effarèrent.

Une lividité terrible envahit ses traits.

Madame de Frémilly, blême d'épouvante, demanda:

—Qu'avez-vous?

Sourdement, pour elle seule, Noémie murmura:

—Elle est enceinte!

Et une horreur glaça la pointe de ses cheveux.

Elle comprenait le drame intime qui venait de se dérouler entre les deux femmes et dont elle seule connaissait les causes.

Et elle se demanda ce qu'elle allait faire.

Madame de Frémilly, qui l'observait, pensa:

—Elle a tout deviné. Ah! il est temps de partir!

Elle était convaincue que cette femme, qui leur devait tout, ne trahirait pas leur secret: mais que deviendraient-elles si d'autres qu'elle au château l'apprenaient?

Noémie restait terrifiée et tragique à la pensée des souffrances morales qui allaient s'abattre sur ces deux créatures et par la faute de l'homme qu'elle haïssait et méprisait et dont elle était devenue l'exécrable complice.

Et elle cherchait en son esprit effaré s'il ne lui serait pas possible de réparer le mal fait, et dont son âme horrifiée pressentait les épouvantables suites.

Et comment?

Parler, dire ce qu'elle savait, ce serait peut-être aggraver la douleur des malheureuses femmes en leur apprenant que l'auteur du crime, le père probable de l'enfant que mademoiselle de Frémilly portait sûrement en ses flancs était un misérable pour lequel elles ne pouvaient avoir toutes les deux que du dégoût et qui ne pouvait leur offrir aucune réparation.

Leur dire cela, c'était enfoncer plus avant le poignard planté déjà au milieu de leur coeur.

Se taire, c'était prendre une part de l'abominable action, accepter avec l'être immonde une complicité cent fois plus horrible encore peut-être que celle à laquelle elle avait eu l'abominable faiblesse de consentir.

Et la coupable femme restait avec ce point d'interrogation formidable:
Que faire?

Et elle était déchirée par cette atroce perplexité, elle qui aurait donné sa vie pour épargner même l'ombre d'un chagrin à celles qui avaient accueilli son fils.

Elle allait les voir se débattre devant elle, agoniser de douleur sans oser leur venir en aide et les soulager, elle qui seule peut-être aurait pu le faire.

La situation était terrible, et Noémie demeurait devant elle dans une sorte d'hébétude tragique, ne pouvant se résoudre à rien, ne sachant de quel côté était pour elle le devoir.

Cependant Laurence avait fait un mouvement.

Elle promena autour d'elle ses regards étonnés, vit sa grand-mère,
Noémie et parut se souvenir.

Alors on vit comme une horreur au fond de ses yeux, et un tressaillement agita son corps affaibli et délicat.

Madame de Frémilly, tremblant qu'un mot imprudent ne sortît de ses lèvres devant une étrangère, dit à Noémie.

—Allez vous reposer, mon enfant.

—Mais, madame, vous pouvez avoir besoin de moi.

—Non, pas maintenant. Je désire rester seule avec ma petite-fille.

La mère de Daly se retira.

En partant elle jeta sur les deux femmes un long regard et se demanda encore:

—Que vais-je faire?

Puis elle sortit et referma la porte derrière elle.

Laurence s'était levée.

Elle se rappelait à présent les horribles paroles de sa grand'mère qui l'avaient comme foudroyée et elle ne voulut pas s'abaisser davantage à faire entendre des protestations auxquelles on ne croyait pas et des plaintes qui laissaient le coeur de madame de Frémilly indifférent.

Elle redevint digne et brave, mais son visage resta empreint d'une mortelle tristesse.

Elle sentait qu'il n'y avait pour elle dans le coeur de sa grand'mère aucune affection, et comme elle n'avait rien fait pour mériter une telle indifférence, elle se raidit contre l'affreuse destinée qui était désormais la sienne et se résigna sans lutte nouvelle à son misérable sort.

Elle demanda avec une soumission attendrie:

—Qu'ordonnez-vous, madame, que je fasse?

—Que vous prépariez tout pour partir ce matin à la première heure. Le domestique qui est allé conduire à Poitiers M. Raymondet va rentrer et il nous emmènera sans avoir dételé son cheval. Je veux que le jour levant ne nous trouve plus ici.

—Dans une demi-heure vous pourrez frapper à ma porte. Je serai prête.

Elle sortit.

Madame de Frémilly ne fit pas un geste pour la retenir, ne lui dit pas un mot, bien qu'elle eût le coeur oppressé d'une effroyable douleur.

Le calme tranquille de la pauvre enfant peut-être à tort accusée était plus déchirant pour elle que toutes les lamentations, et pourtant elle ne pouvait surmonter le sentiment qui la poussait à se montrer impitoyable.

Elle avait dans sa conviction d'être dans son droit et de se montrer juste.

Laurence regagna sa chambre en chancelant.

Et quand elle y fut enfermée, elle tomba à genoux et pria, demandant au ciel ce qu'elle avait fait pour être si accablée et si malheureuse.

Elle était incapable d'avoir aucune volonté.

Elle ne comprenait pas la raison des épreuves qui s'abattaient ainsi sur elle, car elle ne croyait pas, elle, malgré les preuves qu'on lui mettait sous les yeux, à la faute dont on l'accusait et dont elle se savait innocente. Elle ne croyait pas qu'elle allait être mère et se demandait pourquoi on le lui affirmait avec cet acharnement.

Mais elle jugeait qu'il était inutile de se défendre plus longtemps. Elle était décidée à obéir à sa grand'mère jusqu'au jour où celle-ci reconnaîtrait elle-même son erreur et celle du médecin.

Toute force et toute énergie étaient brisées en elle, et elle n'était plus qu'une chose entre les mains de madame de Frémilly.

Laurence était prête depuis un instant déjà quand la baronne vint la chercher. Le jour n'était pas venu encore et le château tout entier semblait plongé dans un profond sommeil.

Le domestique revenu de Poitiers, et à qui madame de Frémilly, qui le guettait, était allée donner ses ordres, attendait dans la cour avec sa voiture.

Agathe, réveillée, avait été mise par la baronne au courant de ce que celle-ci voulait qu'on fît au château. Elle avait reçu les instructions de sa maîtresse, qui lui avait dit qu'elle serait peut-être plusieurs mois absente et qu'elle était obligée de partir, par ordre du médecin, à cause de l'état de mademoiselle, qui devenait chaque jour plus inquiétant. Et Agathe, sachant mademoiselle souffrante, avait trouvé cela tout naturel.

Aucun soupçon ne lui était venu.

Elle devait veiller à ce que Noémie et son enfant fussent traités comme lorsque madame de Frémilly et sa fille étaient là, mais madame de Frémilly ne dit pas à la servante où elle allait.

Et comme Agathe demandait où elle pourrait écrire à madame la baronne, madame de Frémilly répondit qu'elle le lui ferait savoir, sans lui donner d'autres explications.

Et elle partit, suivie de Laurence, qui paraissait plus pâle et plus faible que jamais.

Agathe dit le lendemain qu'elle avait trouvé à mademoiselle plus mauvaise mine que jamais, et qu'elle avait bien peur que la malheureuse jeune fille ne s'en relevât pas.

Et comme la fermière, à qui elle racontait ce brusque départ, lui demandait:

—Qu'a-t-elle donc comme ça?

Elle répondit:

—Je n'en sais rien, une maladie de langueur, une de ces maladies que l'on a dans les villes.

Après s'être débattue, pendant une partie de la nuit, dans les angoisses que l'on sait, Noémie, brisée, finit par s'assoupir lourdement.

Elle n'avait rien entendu des bruits qui s'étaient faits au moment du départ de madame de Frémilly et de sa petite-fille.

Elle ouvrit les yeux quand le jour était haut déjà, et que son petit, réveillé, commençait à lui parler.

Elle se dressa aussitôt sur son lit, comme en sursaut.

Ses idées n'étaient pas encore tout à fait nettes.

Puis l'intelligence lui revint peu à peu.

Elle se rappela l'appel de madame de Frémilly au milieu du silence de cette affreuse nuit, l'évanouissement de mademoiselle, le secret surpris, et toutes ses anxiétés la reprirent.

Elle ne s'était décidée à rien encore. Et pourtant elle inclinait à prévenir madame de Frémilly, à lui dire dans quelles conditions sa petite-fille avait été souillée et quel était le misérable auteur de ce crime infâme.

Elle ne pouvait pas laisser accuser Laurence d'une faute dont elle la savait innocente.

Et pourtant, quand elle pensait à la douleur que cette horrible révélation, plus horrible cent fois que ce qu'elle avait pu supposer, car madame de Frémilly devait croire que Laurence avait été séduite par celui qu'elle devait épouser; quand elle pensait à la douleur qu'allait lui causer l'horrible révélation, elle hésitait, et se demandait s'il ne vaudrait pas mieux laisser les choses suivre leur cours.

Mais après, si M. de Brécourt revenait, il y aurait avec lui une terrible explication, et tous les voiles devraient se déchirer.

Et alors….

Noémie perdait la tête dans ce dédale d'horribles complications, où elle ne voyait pour celles qu'elle aurait voulu si heureuses que des causes de douleur.

Pour la première fois peut-être, tant ses préoccupations étaient vives, elle s'habilla sans avoir pensé à embrasser son fils.

Et quand elle fut habillée, elle se dirigea vers la chambre de madame de
Frémilly.

Pourquoi?

Elle ne le savait pas encore.

Elle demanderait des nouvelles de mademoiselle, et d'après la tournure que prendrait la conversation, elle verrait si elle devait parler ou garder sur ce qu'elle savait un silence éternel.

Elle frappa avec précaution, ne sachant pas si madame de Frémilly était réveillée.

On ne répondit pas.

Elle allait se retirer, n'osant pas insister, quand Agathe l'aperçut.

—C'est madame de Frémilly que vous voulez voir? demanda cette femme.

—Oui.

—Elle est partie.

Noémie resta saisie.

—Partie!

—Ce matin, à la première heure, il n'était pas jour encore, avec mademoiselle.

Noémie répéta:

—Partie!

—Oui, il paraît que mademoiselle ne va pas bien. Le médecin est venu hier soir, très tard, et il a recommandé d'emmener mademoiselle.

—Et où sont-elles?

—Madame ne me l'a pas dit. Elle m'écrira. Elle m'a bien recommandé de vous dire de rester au château, comme si elle était là.

Noémie répéta encore:

—Parties!…

Puis elle rentra chez elle.

Elle pensait:

—C'est la volonté de Dieu! Dieu ne veut pas que je parle!

Elle était superstitieuse et fataliste.

Mais elle voyait pour madame de Frémilly et sa petite-fille, pour elle-même et pour son fils, l'avenir gros d'horribles orages.