VIII

Il y avait quelques minutes à peine que le docteur Raymondet était parti et qu'on avait entendu résonner sur les pavés de la cour le bruit de la voiture qui l'emmenait, quand Laurence se réveilla du long assoupissement dans lequel la fatigue et le chagrin l'avaient plongée. Elle s'étonna de se voir vêtue et couchée sur son canapé et non dans son lit, et elle se souvint alors de ce qui s'était passé. Elle avait voulu veiller pour savoir de quel mal souffrait sa grand'mère, et le sommeil avait été plus fort que sa résolution.

Elle se leva vivement, regarda l'heure, minuit et demi, et elle fut prise d'une grande inquiétude. Que s'était-il passé? Le médecin était-il venu? Elle écouta.

Un silence profond l'enveloppait.

Elle alla jusqu'à sa porte, l'ouvrit. Tout était désert. Pas une lumière dans les couloirs. Le château semblait endormi tout entier.

Si madame de Frémilly allait plus mal, on serait certainement venu la prévenir. Sa grand'mère dormait sans doute.

Son malaise était passé.

Cependant, pour se rassurer tout à fait, elle résolut d'aller écouter à la porte de la chambre de la baronne. Elle sortit sans bruit, traversa le couloir qui la séparait de sa grand'mère, et dans l'ombre, elle perçut une légère ligne de lumière.

Cette lueur passait sous la porte de madame de Frémilly.

On veillait chez celle-ci.

Une grande angoisse serra le coeur de la jeune fille.

Elle s'avança jusqu'à la porte, et derrière cette porte elle entendit des pas…. Qui marchait? Une servante, sans doute, chargée de garder sa maîtresse.

Celle-ci allait donc plus mal?

Laurence n'y tint plus.

De son doigt replié elle heurta doucement le bois de la porte.

Une voix demanda de l'intérieur:

—Qui est là? Que veut-on?

C'était la voix de madame de Frémilly.

Laurence l'avait reconnue aussitôt.

L'accent était bref, sec, presque menaçant.

La mort dans l'âme, la jeune fille répondit, et sa voix était faible comme un souffle:

—C'est moi, grand'mère.

—Que veux-tu?

—Vous étiez souffrante.

—Et tu viens chercher de mes nouvelles? Entre!

Un spectacle inattendu frappa ses yeux.

Madame de Frémilly, debout, tout habillée, ses cheveux gris épars, allait et venait au milieu de cartons, de malles dans lesquels elle jetait pêle-mêle les objets qu'elle arrachait de ses armoires et de ses tiroirs. Elle était seule.

Laurence resta un instant sans voix, sous le coup de la stupeur qui la tenait.

Elle bégaya enfin:

—Que se passe-t-il? Vous partez?

—Il faut bien, dit madame de Frémilly, sans regarder sa petite-fille, que nous allions cacher ta honte.

Laurence eut un sursaut.

Elle était devenue d'une effrayante lividité.

—Ma honte!

—Je ne veux pas rougir de toi devant mes domestiques.

—Mais, grand'mère….

—Quoi! Vas-tu essayer de me mentir encore? Vas-tu prétendre encore que le médecin se trompe, que tu n'es pas enceinte? Cette femme qui est venue ici, et qui t'a vue, aujourd'hui pour la première fois, l'a reconnu.

—Madame de La Boujatière?

—Oui…. Elle m'a demandé si tu étais mariée, et sur ma réponse négative, elle a laissé tomber ces paroles: «—Si elle était mariée, j'aurais dit qu'elle était enceinte…. Elle a le masque!»

Laurence bégaya:

—Le masque!

Elle ne comprenait pas ce que madame de Frémilly voulait dire.

Elle restait hébétée et comme terrifiée.

Alors, la baronne de Frémilly, outrée de ce qu'elle prenait pour de l'obstination dans le mensonge, dans la volonté de ne vouloir pas comprendre, la baronne de Frémilly alla à Laurence, et violemment, la plaçant devant la glace, en pleine lumière:

—Regarde!

—Quoi, grand'mère?

—Sur le front, près des tempes, ces taches.

—Eh bien?

—Tu ne les avais pas remarquées?

—Non, grand'mère.

—Moi non plus, du reste. Et je ne sais pas où j'avais les yeux. C'est le masque, le masque qui marque les femmes qui deviennent enceintes. Cette femme les a vues en entrant chez moi. Et le médecin me les a désignées.

—Le médecin?

—Il est venu. Je l'ai envoyé chercher.

—Ce n'était pas pour vous?

—C'était pour toi. Nous avons pénétré dans ta chambre. Tu dormais. Il m'a montré ces taches, la déformation de ta taille. Et tu ne nieras plus maintenant, tu ne pourras plus nier. Le fait est là. Demain tu seras mère. Et mère sans époux, comme cette malheureuse, une autre abandonnée, que nous avons recueillie sous notre toit. Et ton enfant sera un bâtard comme son fils!

Laurence ne répondit pas, tellement atterrée par cette terrible révélation, qu'elle ne trouvait pas une parole.

—Ah! fit la grand'mère, triomphante, tu ne te défends plus, tu ne mens plus, tu sens bien maintenant que c'est inutile. Il y a longtemps, n'est-ce pas? que tu t'étais aperçue de ton état et tu as voulu me le cacher jusqu'au bout. Tu ne peux plus maintenant le cacher plus longtemps. Demain tout le monde ici le verra, si on ne l'a vu déjà. Et c'est ce que je ne veux pas. Mon devoir est de sauvegarder ta réputation, de sauver du déshonneur le nom que tu portes et qui est le mien. Et ce devoir je le ferai jusqu'au bout! Apprête-toi à partir avec moi!

Laurence restait toujours muette.

Elle ne reconnaissait plus le visage, l'accent de sa grand'mère, qui lui paraissait, sous le coup de l'irritation, devenue une autre femme.

Et ce qu'elle ne comprenait pas, c'est que cette grand'mère, qui l'aimait, qui la connaissait, crût encore qu'elle était enceinte, quand elle lui avait affirmé vingt fois qu'elle ne l'était pas, qu'elle ne pouvait pas l'être.

Qu'est-ce que cela voulait dire, et pourquoi cette persistance à l'accuser?

Elle murmura, dans l'accablement où ces injustes reproches la jetaient:

—Je vous jure, grand'mère, que vous vous trompez, qu'on se trompe!

—Des mensonges toujours! Tu dois bien savoir pourtant que je ne mens pas, que ce médecin ne ment pas, qu'il n'a aucun intérêt à mentir. Du reste, il y a de la grossesse des signes infaillibles.

Elle baissa la voix et posa à la jeune fille des questions d'un ordre tout intime.

Celle-ci répondit négativement.

—Tu vois bien, fit la grand'mère, que c'est vrai.

—Alors, bégaya la pauvre Laurence, je ne sais plus.

—Tu avoues?

—Je n'avoue rien. Je ne m'explique pas.

—Ah! fille obstinée! Et c'est cet homme, ce misérable que j'ai chassé!

—Ce n'est personne, grand'mère….

—Ah! s'écria madame de Frémilly, outrée, hors d'elle, tu lasserais la patience d'un Dieu!

—Vous ne m'aimez plus! gémit l'infortunée.

—Je te hais!

—Vous me haïssez?

—Je te hais pour ton hypocrisie.

—Mais je n'ai rien fait.

—Je n'y crois plus! Je ne crois plus à rien, à rien de toi! Prépare-toi à me suivre. Nous partirons demain avant le jour, en nous cachant comme des voleuses, moi, la baronne de Frémilly, toi, ma petite-fille, et nous vivrons obscurément, dans quelque maison isolée, comme le médecin me l'a conseillé, jusqu'à ce que tu sois délivrée.

—Délivrée!

—Quant à l'enfant qui naîtra, il sera élevé loin de nous.

—Je ne sais pas, grand'mère, dit Laurence, qui s'était ressaisie un peu, et que cette injustice qu'on mettait à l'accabler avait à la fin révoltée, je ne sais pas, comme vous le dites, si j'aurai un enfant, et de qui sera cet enfant; mais, né de moi, il ne me quittera jamais!

—Tu le promèneras à la main, comme le trophée de ta honte!

—Je ne l'abandonnerai pas….

—C'est moi alors qui t'abandonnerai, car je ne partagerai pas ton déshonneur!

—Vous ferez comme il vous plaira, grand'mère. Je vivrai seule avec mon fils, en pensant à Jacques.

—A cet homme qui t'a déshonorée et qui t'abandonne, avec, dans les flancs, le fruit de ta honte.

—Je n'ai rien à reprocher à Jacques.

—Pourtant si tu as un fils….

—C'est que Dieu aura voulu me le donner.

—Sans crime?

—Je ne sais pas, grand'mère, ce que vous appelez un crime.

—Ce que j'appelle un crime, c'est d'abuser, comme cet homme l'a fait, de l'ignorance, de la naïveté d'une enfant, car tes paroles démontrent combien tu es innocente encore, et cela le rend plus abominable à mes yeux.

—Jacques était digne de mon amour, fit la sublime enfant.

—Ne le défends pas devant moi, surtout à cette heure! cria la grand'mère avec violence. Je n'ai pas connu sur terre, sachant ce que je sais maintenant, d'être plus odieux, plus lâche et plus vil!

—Grand'mère!

—Va te préparer!

—Vous ne pardonnerez jamais?

—Tant que tu ne parleras pas devant moi avec horreur d'un être indigne, je n'aurai pour toi ni affection ni tendresse et ne sentirai dans mon coeur pour vous deux que du mépris!

—Du mépris! bégaya la pauvre enfant comme frappée au coeur! Ah! grand'mère, grand'mère!

Mais sans être attendrie par cette plainte si touchante, la baronne de Frémilly, n'ayant plus conscience de ses paroles, tant la colère, l'indignation la transportaient, la baronne de Frémilly poursuivit avec plus de violence:

—Tu n'es plus pour moi qu'une étrangère, et une étrangère pour laquelle je n'ai pas d'estime!

Effarée, Laurence ouvrit la bouche, voulut parler; aucun son ne sortit de ses lèvres. Elle battit l'air de ses bras, désordonnément, puis elle roula à terre, évanouie.