VII
Doucement, avec d'infinies précautions, la baronne tourna le loquet de la porte. Le silence était profond. Le château tout entier semblait endormi. On n'entendait d'autre bruit que le souffle des rafales qui venaient se briser contre les lourdes murailles, en agitant les ardoises des tourelles.
La porte ouverte, madame de Frémilly avança la tête. Et elle eut un petit recul.
—Elle n'est pas couchée, fit-elle.
En effet, elle venait d'apercevoir la jeune fille étendue, tout habillée, sur son canapé.
Le médecin cessa d'avancer.
Il restait dans l'ombre, ne voulant pas être vu, si mademoiselle de
Frémilly ne dormait pas.
La grand'mère seule fit quelques pas dans la pièce, en couvrant de ses mains la lumière trop vive du flambeau qu'elle tenait.
La chambre était éclairée par une petite lampe posée sur la cheminée, et dont la lueur était éteinte à demi par un abat-jour rose aux dentelles tombantes. Laurence n'avait pas fait un mouvement.
Elle n'avait pas entendu ouvrir la porte. Elle n'avait pas vu entrer sa grand'mère, et celle-ci, très surprise de cet engourdissement dans lequel elle semblait plongée, s'approcha davantage.
Alors elle eut un léger sursaut.
—Elle dort, fit-elle.
Et elle fit signe au médecin de venir.
Celui-ci fit quelques pas dans la pièce.
Et quand il eut découvert le visage si calme, si pur de la dormeuse, il s'arrêta, comme saisi d'admiration et de respect.
Lui aussi, à cette vue, sentit toutes les mauvaises pensées s'évanouir.
Ce n'était pas une femme, mais un ange qu'il avait devant lui.
Au-dessus des yeux chastement clos, le front semblait lumineux.
Un charme étrange se dégageait de l'ensemble de ces traits fins, qui avaient dans la pénombre une douceur de pastel.
La baronne, que ce spectacle n'hypnotisait pas comme le docteur, eut un geste d'impatience.
—Venez!
Le médecin s'avança tout à fait.
Sans un mot, en éclairant avec la lumière de madame de Frémilly le visage de la dormeuse, il montra à la grand'mère, sur le front, près des tempes, des taches légères, qu'elle n'avait pas remarquées, n'étant pas avertie, mais qu'elle voyait distinctement, maintenant qu'elle était prévenue et qu'elle regardait mieux.
Elle eut un geste violent et cria tout haut:
—L'atroce hypocrite!
Et elle sentit en son coeur une haine s'amasser contre cette enfant, non pas à cause de la faute commise, mais à cause de la dissimulation sournoise avec laquelle même jusqu'à ce jour elle l'avait cachée à sa grand'mère.
Le médecin, effrayé, la calma du regard.
—Prenez garde!
—A quoi?
—Vous pourriez la réveiller.
—Eh! que m'importe!
—Son état exige de grandes précautions.
—Ah! fit madame de Frémilly, je préférerais la voir morte que de la voir ainsi, capable de me mentir avec cette audace!
Elle reprit:
—Ainsi, pour vous, il n'y a plus de doute. Elle est grosse?
—Il n'y en a jamais eu pour moi! dit le docteur.
—Pourtant si vous l'aviez vue! si vous l'aviez entendue! Elle paraît ne rien savoir, ne rien comprendre. L'enfant ne semble pas plus naïf.
—Peut-être, dit le médecin, ne s'est-elle pas rendu compte, en effet, n'a-t-elle pas eu conscience de ce qui s'est passé.
—Et comment?
—Je ne sais pas.
—Alors cet homme est un monstre!
—Je ne puis le dire. Je ne comprends pas.
—Non, docteur, s'écria madame de Frémilly, que son agitation reprenait. Je ne croirai jamais cela. Mais elle est plus ingrate, plus perfide, plus trompeuse qu'aucune femme ne l'a jamais été! Et cela dépasse tellement mon entendement qu'on puisse jouer la comédie avec cet art, avec cette perfection, que je doute encore, malgré tout, malgré votre nouvelle affirmation.
Du geste, le médecin indiqua l'évasement anormal des hanches de la jeune fille, très visible dans la pose qu'elle avait sur le canapé.
—Voyez!
—Oui, fit madame de Frémilly, atterrée, on ne peut plus s'y tromper.
Et, marchant toujours sur la pointe des pieds, elle entraîna le médecin hors de la chambre, hors de la chambre paisible et calme, où l'innocence semblait habiter, mais où il n'y avait plus que de la honte!
Elle était convaincue maintenant, la baronne, convaincue de l'indignité de sa petite-fille, de l'infamie de l'homme qui l'avait séduite et déshonorée, et qu'elle ne se reprochait plus d'avoir chassé, quoi qu'il pût advenir.
Et une grande amertume entra en elle, emplit son âme.
Elle avait donné à cette enfant toute son affection, tous ses soins.
Elle l'avait aimée comme une véritable mère.
Toute petite, Laurence avait été fort malade. Elle l'avait disputée à la mort avec un dévouement, un acharnement même qui avaient fait l'admiration du médecin qui la soignait.
Elle avait passé, malgré son âge, les journées et les nuits entières au chevet de l'enfant.
Et voilà comme elle en était récompensée, par la plus noire, par la plus inconcevable ingratitude!
Depuis que Laurence la voyait souffrir, rongée de doutes, elle n'avait pas eu un élan de tendresse ou de pitié.
Elle n'avait pas eu la pensée un moment de se jeter dans ses bras en lui disant:
—C'est vrai, grand'mère, je suis coupable. Pardonne-moi!
Et elle eût pardonné, et elles auraient pu être heureuses encore.
Maintenant il n'y avait plus rien. Aucun lien n'existait plus entre elles. Cette inconcevable froideur de l'enfant, ce manque de confiance, cette inexplicable duplicité, avaient brisé dans le coeur de sa grand'mère toute affection.
Elles allaient vivre désormais l'une près de l'autre comme des étrangères, et peut-être madame de Frémilly ne pourrait-elle pas cacher l'aversion qu'elle ressentait pour celle qui lui avait si effrontément menti et la répugnance que lui causait l'insensibilité de son coeur.
Quand elle fut revenue dans sa chambre avec le médecin qui la suivait, ces mots résumèrent le désarroi de son âme:
—Que vais-je faire?
—Ce que je vous ai conseillé déjà, dit le docteur. Vous voulez que la faute reste secrète?
—Autant que possible.
—Partir.
—Partir?
—Quitter le château pour quelque temps et vous en aller toutes les deux dans un pays où vous ne soyez pas connues, louer sous un nom d'emprunt, n'emmener aucun domestique, et vivre là jusqu'à ce que les couches….
—Les couches! fit la baronne.
—Jusqu'à ce que les couches soient terminées. Si vous avez besoin de moi, je serai à votre disposition. Et vous savez qu'avec moi le secret sera bien gardé.
—Et l'enfant?
—Vous le ferez élever en cachette.
—Si vous croyez que Laurence voudra s'en séparer! Elle aime déjà l'autre!
—Oui, vous me l'avez dit.
—Elle aimait trop cet homme, ce misérable. Elle l'aime trop encore pour abandonner un enfant qu'elle aurait de lui.
—Le plus sage serait de les marier.
—On ne sait pas ce qu'il est devenu.
—S'il aime mademoiselle de Frémilly, il reviendra.
—Eh! sais-je s'il l'aime maintenant? N'est-il pas comme tous les hommes, injuste et trompeur? Il en a abandonné d'autres, il abandonnera Laurence. Il l'a peut-être déjà oubliée. C'est parce que je le savais ainsi, parce qu'on m'avait appris ses trahisons, que je n'avais pas voulu lui donner ma petite-fille. Ah! si Laurence voulait m'écouter, avoir foi en moi, nous irions vivre toutes les deux loin des hommes, et quand je ne serais plus, elle irait dans quelque cloître, à l'abri des passions, finir une vie désormais vouée au malheur.
—Et son enfant?
—Dieu veillerait sur lui!
—Non, dit le médecin, cela n'est pas sérieux, cela n'est pas raisonnable, cela n'est pas humain.
—Ce qui n'est pas humain, c'est de me faire souffrir ce que je souffre!
—Oui, ce qui se passe est cruel en effet.
—J'aimais tant cette enfant! Je n'aurais pas eu pour elle un mot de reproche! Mais je ne suis plus rien. Et je suis sûre qu'elle me hait, puisqu'elle reste insensible à mes prières et à mes larmes et qu'elle a l'atroce courage de chercher à me tromper ainsi!
—Il ne faut pas exagérer, dit le médecin, et voir les choses comme elles sont. Je comprends très bien que mademoiselle de Frémilly, qui ne se rend peut-être pas compte de son état, n'avoue pas une faute qu'elle espère peut-être pouvoir cacher.
—Et quand elle saura, demain, car je le lui dirai, pensez-vous qu'elle avouera? Non, elle continuera à nier, à me jouer la comédie de l'innocence, à prétendre qu'elle ne sait pas, qu'elle n'a rien fait et que cet homme qui la laisse déshonorée n'a, comme elle, rien à se reprocher! Et alors que ferai-je? Continuerai-je à la garder près de moi, à me faire sa complice pour cacher aux yeux de tous son déshonneur? Je ne sais pas si j'en aurai le courage.
—Il le faut, madame.
—Il le faut? Et si je la chassais?
—Vous commettriez une mauvaise action.
—Une action juste, monsieur.
—Non, fit le médecin, tout cela s'apaisera. Demain, quand mademoiselle de Frémilly comprendra que son malheur est sans remède, qu'elle ne pourra plus nier bientôt un état qui sautera à tous les yeux, elle tombera dans vos bras en sanglotant.
—Je n'y crois plus, docteur, je ne crois plus à ce repentir.
—Quoi qu'il en soit, madame, il faut partir. Il est temps. Je ne sais pas si les domestiques se sont aperçus de quelque chose déjà. Mais ils pourraient s'en apercevoir demain. Voilà le beau temps qui va venir, allez quelque part, au bord de la mer. Pas trop loin si vous avez besoin de moi. Je connais près d'ici, à quelques pas de La Rochelle et de Rochefort, un endroit charmant: Fouras. Il n'y a personne encore. Là, vous louerez au bord de la mer un chalet, sous les chênes-verts. Il y a de la verdure à Fouras, bien que ce soit près de la mer. Et à la fin de la saison, quand mademoiselle de Frémilly sera tout à fait rétablie, vous reviendrez ici, ou vous retournerez à Paris, à votre choix.
—Avec l'enfant?
—Vous le garderez avec vous s'il le faut. Vous ne serez pas obligée de dire qu'il est l'enfant de mademoiselle.
—Un bâtard encore! Une fille-mère! Ah! misérables hommes!
—Il n'y a pas, dit le docteur, autre chose à faire, si vous voulez sauvegarder la réputation de mademoiselle.
—Je ne sais pas encore, dit madame de Frémilly, ce que je déciderai.
Cela dépendra de l'entretien que j'aurai demain avec Laurence.
—Soyez, dit le médecin, indulgente et bonne.
—Nulle ne sera plus indulgente et meilleure que moi, si l'on a confiance en moi, et si je suis aimée!
Et sur ces mots, le docteur Raymondet et la baronne de Frémilly se séparèrent.
Il était plus de minuit. Tout le monde dormait dans le château, sauf le domestique qui gardait dans la cour la voiture avec laquelle il avait amené le docteur et qui devait le reconduire à Poitiers.