VI
Le coeur déchiré par les paroles de sa grand'mère et le ton dont elles étaient dites, Laurence monta dans sa chambre, s'y enferma et pleura.
Que se passait-il? Qu'avait-on dit à madame de Frémilly et que pensait-elle? Jamais elle n'avait été pour sa petite-fille si cruelle et si dure.
Pourtant, elle ne devait plus croire aux sottises de ce médecin. Elle savait bien que Laurence était innocente de ce dont on l'accusait. Quoi, alors? Quoi? La malheureuse jeune fille se perdait en conjectures.
Elle resta longtemps immobile, comme écrasée, et ne fut tirée de l'espèce d'anéantissement douloureux où elle était plongée que par un coup discret frappé à sa porte.
Elle cria d'entrer, et ce fut Noémie qui parut, suivie du petit Daly.
En voyant les yeux rougis de la jeune fille, son visage attristé, elle s'écria:
—Qu'avez-vous mademoiselle? Vous avez pleuré? On vous a fait du chagrin!
Laurence ne répondit pas.
Elle secoua la tête douloureusement.
—Ce n'est rien, répondit-elle. Ne vous inquiétez pas. Je suis souvent triste!
—Moi qui donnerais ma vie, fit Noémie, pour vous épargner une peine!
—Vous ne pouvez rien pour moi, murmura la jeune fille, ni vous ni personne.
Noémie s'approcha, et, à mi-voix, pendant que Daly jouait:
—Vous pensez à lui?
Laurence tressaillit.
Et elle répondit vivement:
—J'ai chassé son image de mon coeur, comme vous l'avez chassée vous-même.
—Pourtant, s'il vous aimait et si vous le saviez.
—Il vous a trahie. Il me trahirait aussi.
Noémie ne répondit pas.
Le secret vint à ses lèvres.
Elle fut sur le point de tomber à genoux et de crier:
—Ce n'est pas vrai!… Je vous ai menti!… Il ne m'a pas trahie!… Il ne me connaît pas! Cet enfant n'est pas son fils. Aimez-le! il est digne de vous!
Elle n'osa pas.
Ses yeux tombèrent sur le petit.
Et elle eut peur.
Elle eut peur de ce qui adviendrait d'elle et de lui, de lui surtout, si elle révélait son infamie.
Elle se voyait ignominieusement chassée et maudite, retombant, elle et son fils, entre les mains du misérable qui les avait tant martyrisés.
Le coeur déchiré, elle se tut.
L'heure n'était pas venue. Mais elle pensait bien qu'elle sonnerait un jour, qu'elle pourrait, par une confession complète, se laver de toutes ses souillures, de tous ses crimes.
Elle aimait Laurence et souffrait de la voir souffrir.
Mais elle était mère, et elle aimait son fils par-dessus tout.
Elle ne parla pas, et, voyant que Laurence, perdue en ses pensées, demeurait aussi silencieuse, elle se tourna vers son fils:
—Viens, Daly, dit-elle, nous gênons mademoiselle.
—Vous ne me gênez pas, dit doucement Laurence, mais je suis trop triste pour causer. Demeurez ici, si vous le désirez, mais ne me parlez pas.
—Je vais promener un peu mon fils avant de dîner. Viens, Daly.
Et comme l'enfant se dirigeait vers la porte, Noémie lui dit:
—Tu n'embrasses pas mademoiselle?
—Si, tite mère.
Et le petit tendit son front à Laurence.
Celle-ci y déposa un baiser convulsif et se mit à pleurer de nouveau, plus abondamment.
Noémie entraîna l'enfant, et dit, en contemplant Laurence:
—Ah! oui, je sécherai ces larmes!
Et elle sortit, toute rêveuse.
Derrière elle, Laurence retomba dans son désespoir morne.
Quand l'heure du dîner arriva, on vint l'avertir qu'elle était servie.
Elle dînait seule, dans la salle à manger avec sa grand'mère.
On servait Noémie et l'enfant dans leur chambre.
Elle descendit après avoir lavé, avec de l'eau fraîche, ses yeux brûlés de larmes.
La salle à manger était vide.
Madame de Frémilly n'était pas là encore.
Laurence demanda:
—A-t-on prévenu grand'mère?
—Oui, mademoiselle.
—Elle va descendre?
—Je ne sais pas, mademoiselle.
On attendit.
Les domestiques se tenaient dans la salle, prêts à servir.
Madame de Frémilly ne paraissait pas.
Au bout d'un instant, une servante se montra.
—Madame la baronne, dit-elle, prie mademoiselle de dîner seule. Elle est un peu souffrante.
Laurence demanda:
—Qu'a-t-elle donc?
La domestique fit un geste vague.
Elle n'en savait rien.
Alors, Laurence s'élança vers l'escalier, le grimpa quatre à quatre et arriva à la porte de sa grand'mère.
Comme elle allait l'ouvrir, une domestique l'arrêta.
—Madame la baronne repose, dit-elle. Elle a recommandé de ne pas la déranger.
—Mais je veux la voir.
—J'ai l'ordre de ne laisser pénétrer personne.
—Pas même moi?
—Pas même mademoiselle.
—Qu'a-t-elle donc?
—Je ne sais pas. On est allé chercher un médecin.
—Un médecin? Alors grand'mère est sérieusement malade?
—Non, mademoiselle, je ne le crois pas. Elle est un peu fatiguée seulement. Ce ne sera rien. Elle-même le dit. Mais elle dort en ce moment.
—Elle dort?
—Oui, mademoiselle. Elle a recommandé de dire à mademoiselle de dîner tranquille, de ne pas s'inquiéter.
Laurence n'insista pas.
Il était évident que sa grand'mère ne voulait pas la voir.
Etait-elle malade seulement?
Elle en doutait.
Mais le médecin?
L'avait-on réellement envoyé chercher et était-ce pour madame de
Frémilly?
Laurence ne savait plus que penser et que croire.
Qu'est-ce que tout cela signifiait?
Elle redescendit dans la salle à manger, le coeur serré, et elle ne put pas toucher aux mets qu'on lui servit.
Après le dîner, elle essaya de revoir sa grand'mère.
Elle se heurta à la même consigne absolue.
Alors, elle rentra dans sa chambre, plus attristée que jamais, et, sans songer à se déshabiller, elle s'étendit sur un canapé, où elle finit par s'endormir.
Il était plus de dix heures, quand le médecin qu'on était allé chercher, M. Raymondet, fut introduit discrètement dans le château par le domestique qui l'avait amené.
On le conduisit directement à la chambre de la baronne.
—Avec quelle impatience je vous attendais! fit celle-ci en le voyant entrer.
—Que se passe-t-il? Mademoiselle est-elle plus mal?
Une servante était demeurée, attendant les ordres.
La baronne la renvoya.
Et, quand elle fut partie:
—Ce n'est pas parce qu'elle est malade, fit madame de Frémilly, que je vous ai fait appeler.
—Pourquoi donc?
—Parce que je veux savoir … parce que je veux savoir si vous ne vous êtes pas trompé l'autre jour, si ma petite-fille, comme vous me l'avez dit, est vraiment enceinte.
—Mais, madame la baronne, fit aussitôt le docteur, il n'y a pas le moindre doute à avoir là-dessus.
—Pas le moindre doute?
—Non, pas le moindre. Et si je n'avais pas eu une certitude, je ne me serais pas prononcé aussi catégoriquement. Ce sont là des choses si délicates! Du reste, je suis prêt à vous le prouver.
—Et comment?
—Elle est couchée, à cette heure. Elle dort.
—Probablement.
—Eh bien! nous allons entrer dans sa chambre, et je vous mettrai sous les yeux les preuves.
—Oui, fit la grand'mère, résolue, allons!
Et elle se disposa à sortir avec le médecin.
Mais elle ne put s'empêcher de murmurer tout haut:
—Ah! si c'est vrai, c'est la plus infâme, la plus indigne des créatures!
—Pourquoi donc? demanda le docteur surpris.
—Comme elle m'a trompée, comme elle m'a menti!… Elle m'a affirmé avec tant de conviction, avec une telle sincérité dans la voix, une telle candeur dans le regard, qu'elle n'avait eu conscience de rien, que j'avais fini par la croire!
—C'est possible, dit le médecin, qu'elle ne se soit pas rendu compte.
—Alors, cet homme aurait abusé d'elle à son insu, abusé de sa naïveté, de son ignorance? Ce serait alors le plus méprisable et le plus vil des hommes!
—Je ne puis rien vous dire à ce sujet, madame la baronne; ce que je puis affirmer, c'est que je ne me suis pas trompé, que mademoiselle de Frémilly est enceinte.
—Il faut bien, fit la grand'mère, que ce soit vrai, puisqu'une personne qui ne la connaît pas, qui l'a vue aujourd'hui pour la première fois, s'en est aperçue.
—Et qui donc?
—Une ancienne camarade de pension, qui est venue me rendre visite. Elle m'a demandé perfidement si ma petite-fille était mariée. Mais elle devait savoir le contraire. Et, quand je l'ai interrogée pour savoir pourquoi elle me faisait cette question, elle m'a répondu: «Parce que, si elle était mariée, j'aurais cru qu'elle était enceinte: elle a le masque.»
—Oui, dit le médecin, elle l'a. Et je vais vous le montrer!
Et tous les deux, à pas furtifs, éclairés par le flambeau que la baronne tenait à la main, et dont la lumière dansait dans l'ombre des couloirs, ils se dirigèrent vers la chambre de mademoiselle de Frémilly.