V

La confiance était revenue tout entière au coeur de la baronne de Frémilly. Elle ne doutait plus de la loyauté et de la sincérité de sa petite-fille. Le médecin s'était trompé. Et elle en était maintenant si convaincue, qu'elle ne désirait même pas le revoir pour qu'il se livrât à un examen nouveau.

Sa déception, quand la vérité lui serait révélée, démontrée, irréfutable, cette fois, n'en devait être que plus terrible, la chute du haut de ses illusions plus profonde.

En ce sombre château de Marconnay, où la grand'mère et la petite-fille s'étaient enfermées, on ne recevait pas de visites.

Madame de Frémilly, vivant à Paris depuis longtemps, n'avait conservé dans ce coin du Poitou aucune relation.

Elles vivaient donc seules, toutes les deux, ne sortant pas. Souvent Laurence s'attardait, avec Noémie, dans la chambre de l'enfant, dont le babil l'amusait. Car le petit, maintenant qu'il n'était plus paralysé par la présence du terrible Régulus Boulard, qu'il se sentait heureux et choyé, était devenu gai et causeur.

La jeune fille avait essayé, à plusieurs reprises, de parler à la mère de celui qu'elle croyait avoir été son amant, et auquel elle ne pouvait s'empêcher de penser. Mais la pauvre femme, qui n'en pouvait rien dire et que cette conversation gênait, car elle lui rappelait son criminel mensonge, évitait de répondre, et Laurence, de peur de raviver son chagrin, du moins elle le pensait ainsi, n'insistait pas.

Un après-midi, comme elle était avec Noémie dans la chambre du petit, dont les fenêtres donnaient sur la grande cour la précédant, elle vit, avec surprise, entrer dans cette cour une sorte de grande berline, démodée, qu'elle n'avait jamais vue encore, et elle eut un petit frémissement.

Qui donc leur arrivait là? Une visite? Et qui?

Elle continua à regarder, et elle vit descendre de la voiture, arrêtée au bas du perron, une vieille femme endimanchée qu'elle ne connaissait pas.

Et, un instant après, une servante montait la prévenir que madame la baronne la priait de descendre au salon.

Plus de doute. C'était une visite.

Elle courut à son cabinet de toilette, s'arrangea à la hâte et alla rejoindre sa grand'mère.

Dans le salon, près de la cheminée, se tenait la vieille dame qu'elle avait vue arriver, et à qui la baronne de Frémilly la présenta aussitôt.

—Laurence, ma petite-fille.

Et à Laurence:

—Madame de La Boujatière, une voisine, une ancienne camarade.

Et la visiteuse tourna, du côté de Laurence, une figure parcheminée et ridée, ornée d'un nez très pointu, percée de petits yeux aigus, dont elle abritait l'éclat derrière les verres d'un face-à-main en écaille.

Elle fut tout de suite antipathique à Laurence.

Pourtant, elle se montra d'une amabilité bruyante.

Ayant dévisagé, en s'aidant de son face-à-main, la jeune fille qui entrait, elle s'écria:

—C'est votre petite-fille? Elle est charmante.

Et presque aussitôt:

—C'est un crime de l'avoir enfermée, si jolie et si jeune, en ce nid de hiboux.

Puis, s'adressant à Laurence:

—Vous ne vous ennuyez pas un peu ici, mon enfant, surtout à cette saison?

—Je ne m'ennuie jamais, madame, répondit la jeune fille, quand je suis auprès de ma grand'mère.

—Vous ne regrettez pas Paris et ses fêtes? Paris est superbe, à cette époque. Je m'en souviens. Lorsque j'avais votre âge, j'habitais Paris. Nous ne passions pas une soirée à la maison. Quand ce n'était pas jour d'Opéra, nous avions les dîners, les bals.

—Même à Paris, dit la baronne, nous sortions peu, Laurence et moi.

—Vous n'aimez pas le monde?

—Pas beaucoup, je vous l'avoue.

—Moi, je l'ai adoré. Et je n'aurais pas quitté Paris de mon bon gré. Mais, des revers de fortune ont obligé mon mari à changer son genre de vie et à venir se réfugier dans son château, qui n'est pas bien plus gai que le vôtre, et où nous menons, comme vous, une vie de reclus. Mon mari chasse, s'occupe de surveiller ses terres. Moi, je lis ou je me nourris de mes souvenirs.

—Il y a longtemps, demanda la baronne de Frémilly, que vous êtes fixés à La Boujatière?

—Près de vingt ans.

—Et, depuis vingt ans, nous ne nous étions pas vues!

—Oui, il y a bien cela. Mais je n'ai pas oublié que nous avons été en pension ensemble, que nous avons même un instant été très intimes.

—C'est vrai, dit la baronne, dont l'esprit sembla se reporter aux temps très anciens qu'on lui rappelait, et qui resta un moment toute rêveuse.

La visiteuse reprit:

—J'ai su, ma chère amie, que vous n'avez pas été toujours très heureuse.

—Je ne l'ai jamais été, dit la baronne.

—J'ai connu votre mari. Un bel homme.

—Un monstre!…

—C'est ce que l'on m'avait dit. Moi, le mien n'est pas très intelligent. Il s'est laissé manger sottement sa fortune par un tas d'aigrefins, mais il est bon, et je n'ai pas eu le courage de lui en vouloir.

La conversation tombait.

Madame de Frémilly en profita pour sonner et commander d'apporter le thé.

—J'espère, dit madame de La Boujatière, que nous nous reverrons, maintenant que nous avons renoué connaissance?

—Assurément, dit la baronne aimablement.

—On s'ennuie trop de ne voir personne. Il n'y a pas, autour de nous, trois personnes à fréquenter. Les Forzon ont quitté le pays à la suite de je ne sais quel drame. Le château de Vançay est désert. Presque toutes nos anciennes familles ont émigré ou se sont éteintes.

—Oui, la noblesse diminue peu à peu, dit la baronne. Avec cela, on se perd de vue. Parions que si je n'étais pas venue vous voir, vous n'auriez jamais songé qu'il y avait à La Boujatière, derrière les murs gris du vieux château, une ancienne amie de pension?

—J'avoue, dit madame de Frémilly, que je n'y aurais pas pensé.

La servante entrait avec le thé sur un plateau.

Laurence prit les tasses et servit elle-même la visiteuse et sa grand'mère.

Puis, la servante ayant oublié les liqueurs, elle sortit pour aller les chercher dans le placard où les enfermait la baronne.

Quand elle eut disparu, madame de La Boujatière se rapprocha de son amie, et, à demi-voix:

—Elle n'est pas mariée, votre petite?

—Non, fit la baronne, surprise. Pourquoi?

—J'aurais juré qu'elle était enceinte.

Madame de Frémilly devint pâle comme la mort.

—Enceinte, Laurence?

—Elle en a le masque.

—Le masque?

—Vous n'avez pas remarqué ces taches près des tempes?

—Du tout.

—Puis, il y a l'élargissement des hanches. Mais je me suis trompée. Je ne savais pas qu'elle n'était pas mariée.

En prononçant ces paroles, madame de La Boujatière avait regardé à la dérobée madame de Frémilly, et elle fut surprise de l'altération soudaine de ses traits.

—Tiens, tiens, pensa-t-elle, il y a quelque chose. Et c'est peut-être pour cela qu'elles sont venues, en pleine saison, se cacher si loin de Paris.

Mais elle n'insista pas.

—On se fait souvent des idées, murmura-t-elle.

Madame de Frémilly ne répondit pas.

Elle était trop troublée pour parler.

Tous ses doutes la reprenaient, et plus terribles.

Et alors elle ne savait plus que penser de la duplicité, de l'hypocrisie de sa petite-fille, si c'était vrai.

Et pourquoi ne serait-ce pas vrai?

Cela avait frappé l'oeil exercé et malveillant de son amie.

Et elle qui ne s'était aperçue de rien, sans doute parce qu'elle voyait Laurence tous les jours et qu'elle ne voulait pas se rendre à l'évidence!

Mais cela était visible, pourtant.

Le médecin s'en était aperçu, et voilà qu'une étrangère, qui voyait
Laurence pour la première fois, en était frappée.

Peut-être les domestiques s'en étaient-ils aperçus aussi.

En tous cas, demain, si c'était vrai, ce serait visible à tous les yeux.
La honte de Laurence serait publique.

Madame de Frémilly avait reçu de cette découverte un tel coup, qu'elle restait comme assommée.

Elle ne répondit même plus à la visiteuse.

Et celle-ci prit le parti de prendre congé.

Elle se leva au moment où Laurence rentrait.

—Vous partez déjà, madame? s'écria la jeune fille.

Elle se tourna vers sa grand'mère pour lui dire qu'elle ne trouvait pas la clef du placard et que c'était pour cela qu'elle s'était attardée.

Mais elle vit la figure de celle-ci si livide qu'elle resta saisie et sans voix.

Elle demanda:

—Qu'avez-vous, grand'mère?

—Rien. Pourquoi?

—Vous êtes toute pâle.

—Ce n'est rien; la chaleur, sans doute.

Madame de La Boujatière tendit la main.

—Mon mari doit être impatient.

Elle s'adressa à la baronne:

—On vous verra bientôt, chère amie?

—Oui, bientôt, répondit machinalement madame de Frémilly.

En parlant, elle regardait Laurence.

Les détails dont avait parlé madame de La Boujatière, et qu'elle n'avait pas remarqués encore, la frappaient maintenant.

Oui, le masque. Laurence avait le masque.

Tout était vrai.

Oh! l'horreur!…

L'horrible, l'atroce menteuse!

Elle semblait, candide encore, ignorer tout, avec sa figure d'ange.

L'épouvantable comédie!

Cette fille aurait trompé Dieu!

—Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mon enfant?

C'était madame de La Boujatière qui parlait à Laurence.

Celle-ci tendit ses joues.

La vieille femme y posa un baiser glacé; puis elle se retira.

Que pensait-elle?

C'est ce que se demanda la baronne de Frémilly quand elle eut disparu.

Elle s'était laissée tomber sur un fauteuil, et elle restait morne, l'oeil atone.

Laurence courut à elle.

—Je suis sûre, grand'mère, fit-elle, que vous avez quelque chose. Que vous a dit cette femme?

—Rien, rien, répondit la grand'mère brusquement, laisse-moi!

—Que je vous laisse? Mais si vous êtes souffrante?

—Je n'ai besoin de personne. Va-t'en!

—Comme vous me parlez! Que vous ai-je fait?

Laurence avait des larmes dans les yeux.

Madame de Frémilly sentit qu'elle allait se laisser attendrir, se laisser tromper encore, et elle la repoussa.

La jeune fille s'éloigna en pleurant.

Quand elle fut seule, madame de Frémilly se leva, courut au cordon de sonnette, et au domestique qui se présenta à son appel.

—Qu'on parte à Poitiers tout de suite, ordonna-t-elle, chercher le médecin, et qu'on l'amène ici ce soir, cette nuit, à quelque heure que ce soit, je l'attendrai!

—Oui, madame la baronne.

—Allez!

Et la malheureuse grand'mère retomba sur son fauteuil, plus morte que vive. Ce n'était plus la faute de sa petite-fille qui l'accablait ainsi, mais la scélératesse et le manque de coeur que dénotait son obstiné mensonge. Elle voulait la démasquer, la forcer à avouer sa perfidie. Mais, pour cela, il lui fallait des preuves, et elle allait les demander au médecin.