VIII

Il y eut entre les deux interlocuteurs un assez long silence; puis,
Régulus commença en ces termes la dernière partie de ses confidences:

—J'en suis arrivé, madame, à l'objet véritable de la mission que j'ai acceptée, et que je viens remplir en me présentant devant vous. Je vous ai dit déjà que j'étais l'intime ami de Jacques de Brécourt, qui pouvait tout exiger de mon dévouement. Avant de s'en aller pour cette expédition où il avait peur de périr, où il souhaitait peut-être périr, et où il a péri, en effet, il est venu me trouver, et il m'a dit:

—Je vais te confier, Régulus, un secret que je ne confierais à personne, et que tu devras garder enseveli à jamais au plus profond de ton coeur.

Tu n'en serais délié que si je succombais et voici dans quelles conditions.

Je l'écoutais, un peu étonné, mais je lui dis aussitôt:

—Parle, cher ami. Tu sais que tu peux te fier à moi.

—Oui, fit-il, je sais que je puis compter sur ta discrétion, et aussi sur ton dévouement, et c'est à ta discrétion, et peut-être aussi à ton dévouement que je vais faire appel.

—Tu peux compter, déclarai-je, sur l'un comme sur l'autre. Je n'ai jamais oublié les services que tu m'as rendus, et je ne suis pas un ami pour toi, mais un frère.

—Je ne dirais peut-être pas à un frère ce que je vais te dire à toi.

Très intrigué par ce début, je le priai de parler.

Mais il semblait ne pas pouvoir s'y résoudre. De longs sanglots déchiraient sa poitrine, et je voyais de grosses larmes rouler dans ses yeux.

Madame de Frémilly écoutait, effarée, l'émoi au coeur, cet étrange récit.

Où cet homme voulait-il en venir? Qu'allait-elle apprendre?

Elle tremblait toute, et elle avait peur d'elle ne savait quelle révélation.

Après avoir repris haleine un instant, Régulus poursuivit:

—Je pressai Jacques, je lui affirmai à nouveau les sentiments de gratitude, d'amitié que j'avais pour lui, que j'ai toujours, lui répétant qu'il pouvait avoir autant de confiance en moi qu'en un autre lui-même, et que j'étais disposé, pour lui être agréable, à faire tout ce qu'il me demanderait, que j'étais prêt à tous les sacrifices.

Il me regarda. Il vit sans doute que j'étais sincère, que je ne mentais pas, et il se décida à tout me dire.

—J'ai commis, avoua-t-il, un véritable crime, un crime affreux.

Et il me raconta qu'il avait abusé de sa fiancée, mademoiselle de
Frémilly.

—Ah! s'écria le grand'mère, c'était donc vrai!

—C'était vrai, puisqu'il me l'a dit.

—Et Laurence qui, hier encore, niait et le défendait.

—Mademoiselle de Frémilly peut nier et défendre son fiancé, car elle ne s'est aperçue de rien.

—Et comment cela?

—Elle dormait.

—Elle dormait?

—C'est pendant son sommeil….

—Un viol, alors!

—Oui, madame, un viol.

—Et quand elle s'est réveillée?

—Elle ne s'est pas réveillée.

—Elle ne s'est pas réveillée?

—Non, madame. C'était une sorte de sommeil somnambulique.

Madame de Frémilly fit un grand mouvement. Il lui semblait que des écailles tombaient de ses yeux.

—Ah! s'écria-t-elle, je comprends tout. Et moi qui reprochais à ma pauvre petite-fille son obstination à me mentir, car le crime a eu des conséquences, monsieur, des conséquences terribles. Laurence est mère. Et elle persistait, son enfant aux bras, à me soutenir qu'elle était innocente.

—Elle, oui.

—Mais pas l'autre … pas ce misérable! Et je veux que vous le disiez devant elle. Je veux que vous répétiez devant elle l'aveu qui vous a été fait. Elle ne le défendra plus, alors. Elle aura pour sa mémoire l'indignation et le mépris que j'avais déjà, et que votre horrible révélation a centuplés. Profiter du sommeil d'une enfant…. Quoi de plus odieux, monsieur?

—En effet, madame, dit Régulus, qu'une rougeur avait envahi, et qui, malgré lui, courbait la tête, c'est inexcusable, et, quand j'ai appris cela, je n'ai pu m'empêcher de faire à mon ami les remontrances que vous supposez.

Mais il était si honteux lui-même de son acte, si confus et si malheureux, qu'il m'a fait pitié.

—Il n'est pas de pitié, fit violemment la baronne de Frémilly, pour un tel criminel.

—Je le sais, madame, son forfait est indigne de pardon. Mais il avait peut-être pour excuse son amour, cet amour ardent qui l'affolait et lui enlevait toute raison.

—S'il avait aimé réellement, aurait-il souillé celle qu'il aimait?

—Elle devait être sa femme.

—Raison de plus pour la respecter!

—Vous avez raison, madame.

—Auriez-vous fait cela, vous, monsieur?

Régulus courba le front plus bas, et répondit:

—Je ne sais pas.

—Vous ne savez pas?

—Je ne puis pas répondre des écarts où la passion peut entraîner.

—Déshonorer une enfant! briser une existence, car elle est perdue, maintenant, ma pauvre enfant. A quel avenir peut-elle prétendre avec ce bâtard, dont le père est mort? Et j'ai été si dure, moi, si cruelle avec elle! Mais pouvais-je supposer qu'il y avait des hommes capables de pareils attentats? Qui aurait prévu cela? Qui l'aurait imaginé? je croyais qu'il avait profité de l'ignorance de Laurence pour la tromper, pour la séduire; mais s'emparer d'elle à son insu, pendant son sommeil, quand elle était sans raison et comme inanimée, cela dépasse tout, monsieur; et l'homme coupable d'un semblable forfait est le plus méprisable et le plus indigne des hommes! Et, bien que ma petite-fille doive rester déshonorée, je ne regrette pas d'avoir chassé M. de Brécourt. Cette femme, en l'accusant d'une faute imaginaire, a servi la vengeance du ciel, qui voulait le punir, sans doute, de la faute réelle.

Elle cessa de parler.

Son regard était effrayant.

Elle leva vers le ciel ses mains amaigries et poussa ce gémissement:

—Ma pauvre enfant! Ma pauvre enfant!

Régulus la regardait sournoisement.

Toutes les imprécations sorties de cette bouche indignée à l'adresse de Jacques de Brécourt tombaient sur sa tête à lui, qui était le vrai coupable, à lui, qui avait commis le crime dont il accusait audacieusement un innocent.

Et c'était si odieux ce qu'il avait fait et ce qu'il faisait encore, et il en avait tellement conscience, à cette heure, en présence de la désolation de cette grand'mère, pleurant sur le déshonneur de sa petite-fille, qu'il en était, malgré son absence de tout sens moral, un peu effrayé.

Et pour ramener un peu de calme en son esprit, malgré tout troublé, il s'empressa de parler de la réparation dont il prétendait avoir été chargé, et avec laquelle il croyait racheter son crime.

—C'est un peu le repentir, madame, qui a fait partir Jacques si brusquement et chercher la mort.

—Ce n'était pas le moyen de réparer son crime.

—Vous l'avez chassé.

—Il fallait tout me dire. Je ne sais pas ce que j'aurais fait. Mais peut être aurais-je sauvé de la honte ma petite-fille.

—Il aurait préféré mourir.

—Que d'avouer sa faute?

—Oui, madame.

—Et il n'a pas préféré mourir que de la commettre!

—Il a été pris, sans doute, d'un moment de folie.

—Rien ne saurait l'excuser!

—Je suis de votre avis, madame. Mais il m'a chargé, moi, de la réparation, si une réparation est possible. Il m'a chargé, du moins s'il mourait, de veiller sur l'enfant qui naîtrait peut-être, de lui donner un nom.

—Le vôtre?

—Le mien.

—Mais il faudrait épouser.

—Oh! madame, fit Régulus, je n'ai jamais eu la pensée d'un tel rêve!

—Laurence, d'ailleurs, ne peut plus épouser personne.

—Moi, madame, fit Régulus, qu'un espoir fou transportait, je n'aurais jamais osé concevoir une telle ambition. Ce n'est pas, puisque je sais ce qui s'est passé, une tâche involontaire qui m'arrêterait. Mais nous n'en sommes pas là, malheureusement. Je viens simplement accomplir le devoir dont m'a chargé mon ami: reconnaître son fils, en laissant à mademoiselle de Frémilly toute sa liberté. Je donnerai mon nom à l'enfant de mon ami. Je l'emmènerai avec moi. Je l'élèverai comme mon propre enfant.

—Croyez-vous donc, fit madame de Frémilly, que la mère voudra s'en séparer?

—Je ne sais pas, madame. Je fais ce que mon ami m'a dit de faire.

—Jamais, monsieur, jamais Laurence ne quittera son fils!

—Je le lui laisserai, madame. Mais il aura un nom. Ne pouvant pas porter celui de Jacques de Brécourt, son père, il portera le mien. Ce n'est pas un nom illustre, mais c'est le nom d'un honnête homme.

—Et si vous vous mariez?

—Je ne me marierai pas, madame.

—Pour accomplir les volontés de votre ami?

—Oui, madame.

—C'est du dévouement, en effet.

—J'ai dit à Jacques que je ferais ce qu'il me demanderait. Et vous voyez, madame, je n'ai pas hésité. Je n'ai pas perdu de temps. Hier, M. Mareuil m'apprenait où je pourrais vous voir. Aujourd'hui, je suis venu.

—C'est vrai, monsieur.

—J'enchaîne ma liberté. J'engage mon avenir. Mais je tiens le serment que j'ai fait à un ami.

—Vous êtes un honnête homme, monsieur, dit madame de Frémilly, et il ne tiendra pas à moi que vous ne soyez récompensé de ce dévouement, si ma sympathie peut quelque chose pour vous.

—Elle peut tout, madame.

—Quoi donc?

—Elle peut me concilier les bonnes grâces de mademoiselle de Frémilly.

—Vous n'en avez pas besoin, monsieur. Ma petite-fille, qui saura ce qui s'est passé et pourquoi vous êtes ici, appréciera comme moi, j'en suis sûre, la grandeur du sacrifice que vous allez faire pour votre ami et pour son fils. Je vais la faire appeler.

La baronne sortit pour donner des ordres, et Régulus resta seul. Il ne se sentait pas d'aise.

Les paroles de madame de Frémilly lui avaient fait l'effet d'une bienfaisante rosée, et il s'épanouissait maintenant en son infamie.

Et une autre joie le tenait.

Il allait la voir! Il allait voir cette jeune fille, pureté, lumière, qu'il avait tenue et serrée en ses bras, qu'il avait possédée avec une âcre jouissance, qu'il n'avait jamais oubliée, et qui mettait, quand il y songeait, de longs frissons en ses veines….

Il allait la voir!

Que dirait-elle? Que penserait-elle?

Aurait-elle pour lui les mêmes sentiments que sa grand'mère? Se laisserait-elle prendre aussi facilement que celle-ci à ses mensonges?

Où allait-elle, d'un coup d'épaule indigne, renverser tout l'échafaudage de ses infamies si habilement dressé cependant?

Il ne savait que penser.

Il avait peur de la droiture et de la clairvoyance de cette enfant qui avait aimé et qui aimait peut-être encore.

Il lui semblait qu'avec madame de Frémilly toute son assurance avait disparu, toutes ses espérances s'étaient envolées.

Il entendit un bruit léger de voix, des pas, puis la porte s'ouvrit.

Et madame de Frémilly dit:

—Laurence va venir.

Elle avait à peine achevé, que la porte s'ouvrit de nouveau.

Et Laurence parut.

Elle était seule, sans son enfant, resté dans le jardin, sans doute, sous la garde d'une domestique.