IX
En reconnaissant le visiteur pour lequel sa grand'mère la faisait appeler, mademoiselle de Frémilly eut un mouvement et un cri de surprise.
—M. Doria!
Mais la baronne dit aussitôt:
—Non, mon enfant, monsieur n'est pas M. Doria. Je t'expliquerai pourquoi il a pris ce nom. Monsieur est un ami de M. de Brécourt. Il a été chargé par lui d'une mission toute de confiance. Ah! ma pauvre enfant, que j'ai d'excuses à te faire!
—A moi, grand'mère? fit Laurence avec une grande expression d'étonnement.
—A toi. J'ai été injuste et cruelle envers toi, ma pauvre enfant. Mais qui ne t'aurait accusée à ma place?
Laurence, que ces paroles surprenaient étrangement, regardait tour à tour madame de Frémilly et le visiteur comme pour leur en demander l'explication.
Et pendant ce temps le misérable Régulus l'admirait.
Il la trouvait extrêmement belle, malgré sa pâleur, avec ses grands yeux clairs et purs qui illuminaient tout son visage.
Et quand il pensait aux liens mystérieux qui les unissaient, de terribles ardeurs brûlaient son sang, et il avait peine à en voiler l'éclat qui passait par ses yeux.
Il ne prononçait pas une parole et s'efforçait de cacher les émotions étranges qui le remuaient tout entier.
Laurence fixa sur sa grand'mère ses beaux yeux ingénus et bégaya:
—Je ne comprends pas, grand'mère.
—Je sais tout, mon enfant.
—Mais quoi, grand'mère?
—Que tu es innocente, comme tu me l'affirmais. C'est pendant ton sommeil, dans une des crises somnambuliques, sans doute, que tu avais à ce moment, qu'on a abusé de toi.
—Mais qui, grand'mère?
—Celui que j'accusais.
—Jacques?
—M. de Brécourt.
Laurence se redressa à cette accusation.
Un long tressaillement passa en elle.
Et elle dit aussitôt:
—C'est faux, grand'mère, c'est faux! Qui l'accuse?
Elle ajouta:
—Si j'ai été victime d'une telle infamie, ce n'est pas Jacques qui en est l'auteur. Je le connais, Jacques. Il était incapable d'une action aussi infâme!
—Il s'est accusé lui-même.
—A qui?
—Il a avoué à monsieur.
Madame de Frémilly montra Régulus, blême, une sueur froide aux tempes, et qui n'osait pas parler de peur que le tremblement de sa voix ne trahit son angoisse.
Laurence toisa le misérable des pieds à la tête avec une expression de dédain et de mépris qu'elle ne chercha même pas à dissimuler, et elle répéta avec plus d'énergie encore:
—C'est faux! c'est faux!
Régulus jugea qu'il ne pouvait garder plus longtemps le silence et il balbutia:
—Pourtant, mademoiselle….
—Quoi?
—C'est lui qui m'a dit avant de partir….
—Qu'il m'avait déshonorée?…
—Qu'il avait cédé à un moment de passion, de folie….
—C'est faux!
—Comment aurais-je su?
—Parce que le coupable vous l'a dit peut-être. Mais ce coupable n'est pas Jacques. Jacques avait pour moi trop d'adoration et de respect.
—M. de Brécourt, dit madame de Frémilly, est le seul homme qui ait approché de toi.
—Puis-je savoir qui a pu s'en approcher quand je dormais?
—Qui accuses-tu alors?
—Personne, grand'mère. Je ne puis accuser personne, puisque, ainsi qu'on vous l'a dit, je n'avais pas conscience de ce qui se passait.
Elle se tourna vers Régulus:
—Mais, monsieur peut-être pourrait nous faire connaître le nom du coupable.
—Il me l'a dit, fit la baronne, c'est M. de Brécourt.
—Et je répète, cria Laurence, que c'est un mensonge et une calomnie!
Elle s'était redressée encore.
Toute sa chair frémissait d'indignation.
Et une grande flamme éclairait ses yeux menaçants.
Régulus ne savait trop quelle contenance prendre.
Elle était moins facile à tromper que la grand'mère, celle-ci!
Elle aimait.
Et il commençait à craindre de ne pas arriver à ses fins.
Il y eut un silence, puis madame de Frémilly, s'adressant à Laurence:
—Calme-toi, ma chérie.
—Que je me calme, grand'mère, quand j'entends accuser Jacques du plus odieux des actes!
—Laisse-moi t'expliquer.
—Et que m'expliquerez-vous? Que Jacques était indigne de mon amour, que Jacques était le plus misérable des êtres? Jamais je ne le croirai grand'mère, jamais! Et jamais je ne cesserai de le pleurer. Cet enfant que j'ai porté en moi, que j'ai mis au jour, n'est pas le fils de Jacques. Quel en est le père? je ne le saurai sans doute jamais, puisque le criminel a profité de mon sommeil.
Elle s'adressa brusquement à Régulus:
—Qui vous a dit à vous, monsieur, que je dormais?
Interloqué par cette brusque attaque, l'amant de Noémie bredouilla quelques paroles inintelligibles, mais la baronne vint à son secours:
—C'est M. de Brécourt qui le lui a dit en l'envoyant pour réparer sa faute, pour donner, s'il venait à mourir, un nom à son fils.
—Oui, dit Régulus, qui reprit un peu d'assurance en se voyant soutenu par madame de Frémilly. Jacques, qui était mon ami et qui savait quels dangers il allait courir, m'avait dit: c'est à toi que je confie le sort de mon enfant.
—Jacques n'aurait jamais dit cela, monsieur.
—Et pourquoi?
—Jacques me connaissait comme je le connaissais moi-même, et il savait qu'à défaut de lui, son fils aurait sa mère.
—Sa mère ne pouvait lui donner un nom, et Jacques ne voulait pas que son fils fût un bâtard.
—Et vous veniez pour l'adopter!
—Je vous l'aurais dit déjà, madame, si vous m'aviez permis de m'expliquer.
—Et comme je suis sûre, dit Laurence, que ce n'est pas Jacques qui vous a envoyé, je refuse!
—Vous, refusez?
—Oui, monsieur.
—Cependant….
—Mon fils portera mon nom, mon nom seul. Je ne l'abandonnerai pas, car c'est mon fils, et je ferai tout pour qu'il ne connaisse jamais son père et n'ait rien de commun avec un misérable tel que lui!
En prononçant ces paroles, Laurence regarda fixement Régulus, et celui-ci courba la tête, n'osant supporter le rayon fulgurant de son regard.
Puis elle se retira.
Il était évident qu'une pensée lui était venue qu'elle ne voulait pas dire, qu'une lumière peut-être s'était faite en elle soudainement.
Régulus en eut l'intuition et il trembla.
Resté seul avec madame de Frémilly il tâcha de se remettre, mais toutes ses espérances s'étaient évanouies.
Jamais il ne serait le mari de mademoiselle de Frémilly.
Jamais il ne vaincrait la répugnance, le dégoût même qu'il semblait avoir inspirés à la jeune femme.
Il dit, complètement décontenancé, à madame de Frémilly:
—Je n'ai plus qu'à me retirer, madame.
—Il ne faut pas, dit la baronne, en vouloir à ma petite-fille. Elle est encore sous le coup de l'émotion, du chagrin causés par la nouvelle de la mort de son fiancé. Elle aimait beaucoup M. de Brécourt.
—Et moi, fit Régulus, elle me traite presque en criminel. C'est ainsi qu'on est souvent récompensé quand on veut rendre service.
—Ne lui en veuillez pas, monsieur. Je tâcherai de la faire revenir sur ses préventions.
—Je ne l'espère guère. En tout cas, je me tiens, toujours à votre disposition, madame, et prêt à exécuter les dernières volontés de mon ami. Je vais rentrer à Paris; quand vous aurez besoin de moi, vous n'aurez qu'à m'écrire un mot, et j'accourrai.
—Je vous remercie, monsieur. Je vais tout expliquer à Laurence, ce qui vous a amené, ce que vous m'avez appris relativement à la trahison dont on avait accusé M. de Brécourt, et peut-être en voyant que vous êtes venu pour justifier son fiancé d'une infâme calomnie, reviendra-t-elle à de meilleurs sentiments. Je tâcherai de lui faire comprendre qu'elle ne doit pas laisser son fils sans nom, qu'elle risque ainsi d'entraver son avenir. Enfin je ferai de mon mieux pour quelle apprécie davantage l'acte chevaleresque que vous êtes disposé à accomplir en souvenir de l'amitié que vous portiez à un homme indigne pour moi d'une telle affection.
—Je vous suis bien reconnaissant, madame, de vos bons sentiments à mon égard, mais je doute, après avoir vu et entendu mademoiselle de Frémilly, que vous arriviez à un bon résultat. En tout cas, moi, j'aurai fait mon devoir.
L'astucieux personnage s'apprêtait à se retirer.
Madame de Frémilly dit:
—Il faut que je m'occupe de cette femme dont vous avez dévoilé les indignes manoeuvres. Je vais envoyer l'ordre de la chasser avec son fils du château de Marconnay, où elle ne doit pas demeurer plus longtemps.
—Je pourrai, dit Régulus, me charger de la lettre, que je mettrai à la poste à Paris, afin qu'on ne découvre pas en voyant le timbre le lieu de votre retraite.
—C'est vrai, dit madame de Frémilly, je n'y avais pas songé. Si vous voulez attendre quelques minutes, je vais faire la lettre et vous prierai de me rendre ce petit service.
—Je suis entièrement à vos ordres, madame.
—Je vous demande cinq minutes.
—-Faites, madame.
Régulus resta seul dans le petit salon.
Les sentiments les plus divers l'agitaient.
Le mépris que lui avait témoigné Laurence pendant le court entretien qu'il venait d'avoir avec elle n'avait fait qu'enflammer davantage, non pas l'amour, c'est un sentiment trop noble pour le misérable, mais l'espèce de passion criminelle dont il brûlait pour cette jeune fille qu'il avait, au prix d'un crime, un instant pressée entre ses bras.
Maintenant qu'il l'avait revue, si hautaine, si fière, si dédaigneuse, si pure en même temps et si belle, il la désirait plus violemment que jamais.
Et il se sentait capable, pour l'obtenir, de tout tenter, de tout faire, de commettre dix crimes, s'il le fallait.
Il courut à la fenêtre pour tâcher de l'apercevoir encore.
Il ne la vit pas.
Elle n'était pas dans le jardin.
Le sang en feu, des éclairs de rage aux yeux, il répétait en serrant les poings:
—Elle sera à moi! Elle sera à moi!
Et il cherchait les moyens de triompher des obstacles qu'il avait vus se dresser entre eux, et qui à tout autre qu'à Régulus eussent paru insurmontables.
Il était si absorbé dans ses combinaisons et dans la vision de celle qu'il convoitait, qu'il eut un sursaut violent quand la porte s'ouvrit.
Il se redressa vivement pour cacher son trouble et courut prendre la lettre que lui tendait la baronne de Frémilly.
Cette lettre était adressée à Agathe Simonnet, au château de Marconnay.
Régulus pensa qu'il allait au moins être débarrassé de Noémie.
C'était déjà un résultat.
Il renouvela à madame de Frémilly ses protestations de dévouement et il la quitta pour rentrer à Paris.
En traversant le jardin, il en fouilla du regard toute l'étendue. Il ne vit ni Laurence, ni son fils. Alors il se décida à sortir et se dirigea aussitôt vers la gare.