X
Des semaines se passèrent.
Noémie, chassée de Marconnay, était venue à Paris, où elle voulait retrouver Régulus, qu'elle désirait surveiller, car elle pensait bien que c'était à ses agissements qu'elle devait son malheur, et elle voulait se venger et l'empêcher de commettre de nouvelles infamies.
Aux Chênes-Verts, à Fouras, la vie avait repris comme auparavant, après la visite de Régulus, et madame de Frémilly et sa petite-fille semblaient toujours aussi loin l'une de l'autre. Les révélations de Régulus avaient creusé entre elles un nouvel abîme.
La baronne croyait plus que jamais à la culpabilité de Jacques de
Brécourt. Laurence était plus certaine maintenant de son innocence.
Si on avait abusé d'elle, comme on l'affirmait, pendant son sommeil, pendant un de ces accès de somnambulisme auxquels elle avait été sujette, ce n'était sûrement pas Jacques qui avait commis ce crime.
Et un doute singulier, qui s'était fait jour en elle pendant que parlait cet homme, cet ami de Jacques, qui venait ainsi essayer de ternir la mémoire de son ami, prenait corps en elle peu à peu.
Elle n'aurait rien osé affirmer encore.
Elle n'aurait pas osé accuser, prononcer un nom; mais son soupçon, peu à peu, se changeait en certitude, au fur et à mesure qu'elle se rappelait certains faits, certains détails.
Quand cet homme, qui accusait son ami, était venu à Marconnay, c'était le moment où, désespérée par le départ de Jacques, la perte de son amour, elle était le plus souffrante, le plus fréquemment en proie aux crises qui l'affaiblissaient tant.
Le misérable avait passé une nuit au château, et il était parti de très bonne heure le lendemain, sans avoir revu ni sa grand'mère, ni elle.
Les domestiques avaient remarqué qu'il avait un air étrange, l'air, avait dit l'un d'eux, de quelqu'un qui a fait un mauvais coup.
Son départ brusque avait toutes les apparences d'une fuite, d'une fuite après un crime.
Si c'était lui?
Cette question, ce terrible point d'interrogation s'était déjà dressé devant l'esprit épouvanté de Laurence.
Elle n'en avait pas parlé à sa grand'mère.
Elle avait essayé de le repousser.
Mais il revenait persistant et tenace, et elle sentait une horreur insurmontable l'envahir.
Si c'était ce misérable, ce misérable qu'elle haïssait déjà, pour lequel elle avait une de ces répugnances instinctives que l'on a pour les bêtes immondes, si elle acquérait la certitude que ce fût lui le criminel, que ce fût lui qui l'eût tenue, ne fût-ce qu'un instant, entre ses bras, il lui semblait qu'elle expirerait de honte et de dégoût.
Elle se disait qu'elle eût préféré être la proie d'un de ces paysans qui fréquentaient le château, d'un des valets qui l'habitaient.
Cette angoisse nouvelle venant s'ajouter à toutes celles qui déjà la torturaient, à la douleur immense que lui avait causée la mort de Jacques, avait achevé de la dégoûter de la vie et du monde.
Elle se détachait de son fils, qu'elle croyait le fils du monstre.
Elle ne surveillait plus son sommeil, ne le prenait plus dans ses bras pour le hausser à ses lèvres. Elle le laissait aux soins de la nourrice, qui s'en occupait.
Et sa grand'mère l'avait remarqué.
Elle avait remarqué que Laurence n'embrassait plus son fils.
Que se passait-il dans son cerveau?
Elle ne pouvait pas le deviner.
Mais il était évident qu'une évolution s'y était faite.
En quel sens?
Elle ne s'en doutait pas.
Elle observait attentivement, et d'un air un peu anxieux, la jeune mère, dont l'état de santé devenait de nouveau inquiétant.
Que pensait-elle?
Jamais elle ne parlait. Jamais elle n'avait dit à sa grand'mère un mot de la visite que les deux femmes avaient reçue et de l'homme qui était venu.
Elle ne parlait pas davantage de quitter Fouras, de changer quoi que ce soit à la vie qu'elles menaient toutes les deux.
L'été allait finir.
De nouveau les villas, autour d'elles, devenaient vides. La plage était déserte, le casino fermé et les chemins ombragés de chênes-verts, que les vents d'ouest faisaient crier lamentablement, restaient solitaires.
La mer, devenue houleuse vers la fin de septembre, se brisait avec de grands bruits rageurs au bas des falaises. La pluie tombait souvent, rayant le ciel gris.
Et Laurence ne parlait pas de partir.
Elle ne parlait pas de faire revenir l'homme qui avait offert de donner son nom à son fils.
Que voulait-elle donc faire?
Qu'attendait-elle?
La grand'mère n'osait pas l'interroger.
Elle avait peur de réveiller ses indignations et ses douleurs, les colères qui avaient fait proférer, à l'une et à l'autre, au cours de scènes inoubliables, d'irréparables paroles.
Elle se promenait souvent dehors, malgré le mauvais temps, toute seule, le front fouetté par la pluie et les vents.
Laurence ne sortait pas.
Elle demeurait des journées entières, le visage collé à la vitre, suivant le balancement des arbres tumultueusement agités, ou le gonflement des vagues qui moutonnaient au loin.
Et elle s'occupait de moins en moins de son fils.
Quand on le lui donnait pour qu'elle l'embrassât, elle le rendait tout de suite à la nourrice, sans avoir effleuré son front de ses lèvres.
Et un jour enfin, de longues semaines après la visite de Régulus et le départ de Noémie de Marconnay, qu'elle ignorait d'ailleurs, madame de Frémilly sut ce que sa petite-fille pensait.
Elle avait arrêté un plan, fixé le reste de sa vie.
—Nous allons, grand'mère, dit-elle à madame de Frémilly, nous allons, si vous le voulez bien, retourner à Marconnay.
—Avec ton fils?
—Avec lui….
—Et nos gens, le monde?
—Nos gens et le monde penseront ce qu'ils voudront. Ma vie est finie désormais. Jacques est mort. Rien ne me retient plus ici-bas.
—Et ton fils?
—Je ne l'aime plus.
—Tu n'aimes plus ton fils?
—Si je ne me faisais une raison, je le haïrais.
—Tu haïrais ton fils?
—Il y a des moments où il me fait horreur.
—Le fils de Jacques?
—Ce n'est pas, fit violemment Laurence, ce n'est pas le fils de Jacques, c'est le fils du crime! fils de laquais, peut-être, ou de plus bas et de pire!
—Comme tu dois souffrir, ma pauvre enfant, dit la grand'mère, émue, avec de pareilles idées!
—Je ne souffre plus. Ma résolution est prise.
—Que veux-tu faire?
—Rendre l'enfant à l'homme qui l'a réclamé, qui veut l'adopter, et partir.
—Tu veux me quitter?
—Il le faut!
—Et où veux-tu aller?
—Dans quelque couvent expier la faute involontaire, le crime plutôt dont j'ai été victime. Tu laisseras à l'enfant ce qui me revient de ma fortune. Et personne ne me verra plus. Je ne reverrai plus personne.
—Et tu me laisseras mourir seule!
—Depuis longtemps, grand'mère, ma présence n'est plus une joie pour vous, mais une honte.
—Mon enfant!
—Ne protestez pas, grand'mère, je le vois, je le sens. Je vous ai rendue malheureuse. J'ai assombri vos derniers jours. J'ai mis la nuit en votre vie jusque-là si lumineuse. Mais ce n'est pas ma faute. Je n'ai rien fait de mal. Pardonnez-moi et laissez-moi partir!
Madame de Frémilly avait peine à retenir ses larmes.
—C'est toi, dit-elle, qui devrais me pardonner. Je vois bien que je ne puis rien te reprocher. Quelque fatalité inexplicable s'est appesantie sur ta vie. Je ne sais plus que penser et que croire, et je ne sais plus qui accuser. J'ai été souvent peut-être injuste et cruelle, mais c'était par affection pour toi, et ne pouvant te rendre la tranquillité et le bonheur, je ferai tout ce que tu me demanderas.
—Il faut écrire à cet homme et lui dire de venir nous rejoindre à
Marconnay.
—Pourquoi à Marconnay et pas ici?
—Ici, si vous le désirez, grand'mère.
—Personne des nôtres ne sera mis dans la confidence.
—Faites cela pour vous, grand'mère, car pour moi….
Elle eut un geste de profonde indifférence qui indiquait le peu de cas qu'elle faisait désormais de l'opinion du monde auquel déjà en son esprit elle se jugeait morte.
—J'écrirai demain, dit la baronne.