XI
Par un singulier hasard, ou plutôt par un de ces jeux de la destinée qui semblent, à certains moments, diriger les événements humains, le même train qui amena à Fouras Régulus Boulard, appelé par madame de Frémilly après la conversation qu'elle avait eue avec sa petite-fille, y déposait aussi Jacques de Brécourt et Mareuil, sans que les uns et les autres se fussent aperçus.
Par ce train arrivait aussi une femme soigneusement voilée, qui avait suivi à son insu l'aide-préparateur de photographie. C'était Noémie, qui, laissant à Paris son enfant à la garde d'une voisine, avait voulu voir où allait son ancien amant, qui ne voyageait pas généralement pour son plaisir, et dont le déplacement devait certainement l'intéresser.
Quand Jacques et son ami, retardés par la difficulté que le premier éprouvait encore à marcher, se présentèrent devant la villa des Chênes-Verts, où Régulus avait été introduit, Noémie était près de la porte, dissimulée dans l'ombre, car il faisait nuit, se demandant ce qu'elle allait faire, comment elle pourrait pénétrer dans cette maison où venait d'entrer son ancien amant, et quelles étaient les personnes qui l'habitaient et que Régulus allait voir. Elle n'avait pas eu le temps de prendre des informations, préoccupée avant tout de ne pas perdre les traces du misérable qu'elle poursuivait.
Jacques et Mareuil ne la virent pas, trop absorbés par leurs propres préoccupations, et Noémie, bien qu'ils parlassent à voix basse, entendit ce qu'ils disaient avant de sonner.
Elle ne connaissait ni l'un ni l'autre.
Le plus jeune et le plus distingué, celui qui boitait encore légèrement, dit à son compagnon:
—Tu es sûr que c'est ici?
—C'est bien la maison que l'on m'a indiquée, les Chênes-Verts.
—Crois-tu qu'on me recevra à cette heure?
—Je ne sais pas. En tout cas on n'est pas couché, car je vois de la lumière.
En effet on voyait une lueur passer entre les arbres qui commençaient à perdre leurs feuilles.
Le plus jeune murmura:
—Je vais peut-être la voir!
—C'est probable.
—Quel effet ma vue va-t-elle lui produire? Elle me croit mort, sans doute.
—Assurément.
En entendant ces mots, Noémie avait tressailli.
Elle comprenait ou du moins elle croyait comprendre.
Cette maison devant laquelle elle se trouvait, dans laquelle venait d'entrer le misérable Régulus, c'était la maison où s'étaient réfugiées madame de Frémilly et sa petite-fille.
Cet homme qu'elle voyait, c'était l'ancien fiancé, c'était M. de
Brécourt.
Il y avait pour elle un peu d'obscurité dans la conversation surprise.
Pourquoi le croyait-on mort? Elle savait qu'il était parti.
Elle ignorait que la nouvelle de sa mort avait été annoncée.
Mais, si mademoiselle de Frémilly le croyait mort, Régulus avait dû avoir la même conviction. C'est ce qui l'avait rendu aussi audacieux.
Mais alors, si c'était cela, M. de Brécourt allait trouver là, auprès de mademoiselle de Frémilly, le misérable qui s'était rendu coupable de tant d'infamies envers eux deux.
C'est lui qui la vengerait.
Il y avait donc au ciel une justice?
Dans l'obscurité où elle se tenait tapie, immobile et retenant son souffle, Noémie frissonna d'aise et continua à écouter.
C'était M. de Brécourt qui parlait.
—Faut-il que je donne mon nom?
—Non, il vaut mieux dire le mien seulement. Tu paraîtras ensuite quand j'aurai préparé ces dames, quand je serai venu te chercher. Tu resteras en arrière dans le vestibule.
—Ce sera peut-être plus sage, en effet, dit le compagnon du gros homme.
—Alors je sonne? fit Mareuil en prenant l'anneau de la sonnette.
—Oui, sonne.
La cloche tinta.
Jacques était si ému qu'il s'appuya à l'épaule de son ami.
Noémie qui le vit chanceler pensa:
—C'est lui! Je ne me suis pas trompée!
Quelques secondes se passèrent.
Jacques et Mareuil ne parlaient plus.
Le premier trop ému sans doute pour prononcer une parole, le second ne voulant pas, par un bavardage sans intérêt, l'arracher aux pensées qui l'absorbaient.
Un pas se fit entendre enfin sur le gravier du jardin.
Ce pas s'arrêta derrière la porte, et, avant d'ouvrir, une voix demanda:
—Qui est là?
Ce fut Mareuil qui répondit.
—Je voudrais parler, dit-il, à madame Dubois.
A ce nom Noémie laissa échapper un geste de surprise.
Madame Dubois! N'était-ce donc pas madame de Frémilly?
Toutes ses suppositions croulaient.
Qu'avait de commun Régulus avec une dame Dubois quelconque? Elle ne lui en avait jamais entendu parler.
Mais elle pensa que madame de Frémilly, si elle se cachait, n'avait pas dû donner son vrai nom, et que c'était elle peut-être qui avait pris ce nom de Dubois.
Elle attendit.
La voix demandait, toujours à travers la porte:
—Qui êtes-vous?
—Un ami de madame Dubois, M. Mareuil. Vous retiendrez ce nom?
—Oui, monsieur.
—J'arrive de Paris, et j'ai de graves nouvelles à annoncer à madame
Dubois.
—Je vais voir, dit la voix, si madame peut recevoir monsieur.
Et sur le gravier un bruit de pas qui s'éloignait rapidement.
Noémie s'était renfoncée dans l'ombre profondément.
Jacques dit à voix basse:
—Crois-tu qu'on va nous ouvrir?
—Je l'espère.
—Je n'ai jamais été si ému, après ce que tu m'as appris, les infamies.
Mon Dieu! mon Dieu!
—Calme-toi! fit Mareuil en saisissant la main de son ami.
—Que va-t-elle penser? Que va-t-elle dire? Que va-t-il sortir de cette entrevue? Je n'ose pas y penser. Que de changements en quelques mois! Si c'est vrai ce qu'on t'a dit, qu'elle est mère….
—Je n'en crois rien, quant à moi.
—Pourquoi se cachent-elles? Pourquoi vivent-elles ici sous un faux nom?
Dans quel but ce misérable t'avait-il menti?
—Est-ce qu'on sait? Ne m'a-t-il pas menti déjà en me disant que c'était toi qui avais séduit ta fiancée?
—C'est vrai. On se perd dans un tel dédale de monstruosités!
—Tu as donc bien des ennemis?
—Je ne m'en connaissais pas.
—Tu as toujours cet homme.
—Oui, cet ancien camarade, à qui je n'ai fait que du bien.
—Qui sait, fit Mareuil, si ce n'est pas lui qui a tout fait, envoyé cette fausse maîtresse, commis l'autre crime, le crime dont il est venu chez moi t'accuser toi-même?
—Mais, comment?
—Je ne sais pas. C'est une supposition.
—Et pourquoi?
—S'il te hait.
Les deux hommes cessèrent de parler.
Noémie frissonnait des pieds à la tête.
Un tremblement fébrile l'agitait.
Elle comprenait tout maintenant: l'infamie nouvelle dont le misérable Régulus s'était rendu coupable et pourquoi il était là, chez madame de Frémilly car c'était bien madame de Frémilly qui se cachait sous le nom de Dubois. C'était pour accuser Jacques de Brécourt, qu'il croyait mort, de l'attentat dont il s'était rendu coupable lui-même, pour l'accuser devant madame de Frémilly, comme il l'avait accusé devant son ami.
Mais Jacques était là, providentiellement sauvé sans doute de quelque catastrophe. Il allait confondre lui-même l'imposteur.
La lumière se ferait.
Et elle serait là, elle Noémie, pour voir l'écrasement du criminel et jouir de sa chute.
Sur le gravier les pas se firent entendre de nouveau.
Jacques se cramponna au bras de son ami.
—Je me meurs, murmura-t-il.
—Du courage! fit le gros Mareuil.
La porte s'ouvrit.
—Entrez, monsieur.
Mareuil franchit le seuil.
Jacques le suivit en chancelant.
Et Noémie, furtive comme une ombre, se glissa derrière eux.
La servante, qui était venue ouvrir les croyant ensemble, ne fit aucune observation.
Elle referma la porte et dit:
—Tout droit, messieurs.
Et le petit cortège suivit, à travers les ténèbres, la grande allée conduisant à la villa, dont on voyait les fenêtres éclairées luire dans l'ombre; Noémie se maintenait toujours à une certaine distance, de peur d'être aperçue.
A ce moment, voici ce qui se passait dans l'intérieur de la villa des
Chênes-Verts.
Dans le salon du rez-de-chaussée, où elle avait reçu Régulus, la baronne de Frémilly était seule avec son visiteur.
Laurence n'avait pas voulu le voir.
Elle venait d'expliquer à l'aide-préparateur les résolutions de sa petite-fille … de lui laisser l'enfant qu'il allait adopter … et de se retirer dans un couvent pour y terminer ses jours.
Régulus avait fait un peu la grimace, car ce n'était pas ce qu'il avait espéré. Il était loin de la réalisation du beau rêve qu'il avait fait.
Mais il y avait une clause du programme qui ne l'avait pas laissé indifférent:
Mademoiselle de Frémilly devait abandonner à l'enfant, à lui, par conséquent, la plus grosse partie de sa fortune.
S'il ne pouvait pas être le mari de Laurence, Régulus serait donc riche.
Cette perspective ramena sur ses lèvres le sourire qui s'en était enfui, et il s'écria avec enthousiasme:
—Il n'est rien, madame, que je ne fasse pour être agréable à celui qui fut le plus cher de mes amis. Je donnerai donc mon nom à son fils, et j'accepte les conditions de mademoiselle de Frémilly, bien que l'espèce de suspicion qu'elle semble conserver à mon égard soit pénible pour moi. Mais elle aimait Jacques—et l'excès de sa douleur excuse tout.
Le misérable ajouta:
—Je suis donc à vos ordres, madame la baronne, prêt à accomplir exactement tout ce que vous me demanderez. Il est inutile que je vous assure que j'aimerai comme mon propre enfant cet enfant de mon ami, que je vais reconnaître pour le mien.
Madame de Frémilly ne répondit pas.
Elle allait présenter à Régulus des papiers qu'elle avait préparés—quand la servante, entrée doucement, vint lui parler bas à l'oreille.
Elle eut un grand geste de stupeur et laissa, malgré elle, échapper ces mots:
—Mareuil ici! Que me veut-il?
Régulus avait entendu.
Sans qu'il pût savoir pourquoi, cette visite inattendue l'emplit d'une mortelle inquiétude.
Il devint très pâle.
Et quand la baronne eut dit à la servante:
—Faites entrer ce monsieur.
Il se leva comme pour se retirer.
Mais madame de Frémilly lui dit:
—Vous pouvez rester, monsieur. C'est un ami.
A ce moment, elle remarqua sa pâleur et demanda:
—Qu'avez-vous?
—Rien, madame.
—On dirait que vous allez vous trouver mal.
—Ce n'est rien … un peu de fatigue peut-être. Puis l'émotion … quand je pense à ce pauvre Jacques, si bon, si brave, mort si malheureusement!
—Vous connaissez M. Mareuil? C'est un ami aussi de M. de Brécourt.
—Je l'ai vu une fois.
Ils ne parlèrent plus…. Et bientôt on entendit des pas dans le jardin…. Il y en avait plusieurs. Qu'est-ce que cela voulait dire?
Régulus n'était plus blême. Il était vert.