X

L'homme que madame de Frémilly et Laurence virent arriver deux jours après, amenant l'enfant, n'était autre, on l'a deviné, que l'aide préparateur Régulus Boulard, qui se présenta à elles sous le nom de Romain Doria, dont il avait signé sa lettre.

Il arrivait prétentieux et pommadé, paraissant tout fier de la prétendue mission humanitaire dont il s'était chargé, avec un déballage de grandes phrases toutes préparées.

Comment avait-il décidé la misérable Noémie à se séparer de son enfant? Par quelles promesses, par quelles menaces, par quels subterfuges y était-il parvenu, car la malheureuse aimait son petit? C'est ce que nous allons essayer d'expliquer en quelques mots.

Nous avons vu la pauvre créature courbée et comme anéantie, sans volonté et sans force, sous le joug si rude que le coquin faisait peser sur elle, tremblant à chaque instant que la colère du misérable ne retombât sur la tête chérie de son fils.

Elle voyait le malheureux petit être, constamment triste, s'étioler et périr et elle avait chaque jour la terreur de sa mort prochaine.

Quand Régulus lui parla de s'en séparer et lui expliqua le sombre projet qu'il méditait, elle poussa d'abord les hauts cris et déclara que jamais elle ne laisserait partir son fils ou qu'elle irait avec lui.

Puis, peu à peu, elle se fit à cette idée et s'y accoutuma. Elle se dit que son fils serait plus heureux loin d'elle que près d'elle.

Comme une plante qui se dessèche dans un terrain aride, il se développerait et s'épanouirait à l'aise dans un terrain plus riche.

D'autant plus que Régulus, pour changer les idées de la mère, redoublait envers le petit de mauvais traitements qu'elle était impuissante à empêcher.

Et un matin, après une nuit atroce, une nuit où Régulus, rentré ivre, avait réveillé l'enfant pour le battre, elle prit le petit Daly dans ses bras et lui dit:

—Il faut nous séparer, mon enfant. Va vivre loin de moi, loin de ce misérable qui te martyrise. Tu seras heureux peut-être dans un autre milieu. Tu vivras. Moi je mourrai sans doute du chagrin de ne plus te voir, mais qu'importe si tu vis?

Et elle l'embrassa à plusieurs reprises, résolue au cruel sacrifice.

Au dedans d'elle, elle nourrissait un rêve: se délivrer de Régulus et aller vivre, comme servante, s'il le fallait, dans la maison où serait élevé son fils, sans se faire connaître, heureuse seulement de le voir et de respirer le même air que lui!

Elle n'avait qu'une peur maintenant, c'est que Régulus ne réussît pas et qu'on ne voulût pas de l'enfant.

Quand le monstre lui apporta la dépêche par laquelle madame de Frémilly demandait d'amener le petit, elle fut presque aussi heureuse que lui de cette solution.

Elle habilla Daly avec un soin tout particulier, le para le mieux qu'il lui fut possible afin qu'on le trouvât joli et qu'on l'aimât.

Puis elle demanda à Régulus de faire le portrait de l'enfant, qu'elle voulait garder; elle pourrait au moins embrasser son image s'il ne lui était pas possible d'embrasser le petit lui-même.

Régulus se prêta avec condescendance à ce qu'il appelait une fantaisie, et il partit avec l'enfant, conduit jusqu'à la gare par la mère qui sanglotait et qui ne pouvait, au dernier moment, arracher son fils de ses bras.

Daly, dont l'intelligence était alors presque nulle, car il avait été abruti par les privations et les coups, Daly ne semblait rien comprendre à ce qui se passait.

Il pleurait de voir pleurer sa mère.

Mais il n'avait pas conscience qu'il s'éloignait d'elle, peut-être pour toujours, et il n'eut un pressentiment de son malheur que lorsqu'il se vit seul dans un wagon avec Régulus.

Il se mit à pleurer de nouveau et à réclamer sa mère.

Mais l'opérateur le regarda avec des yeux si noirs qu'il se tut et se cacha, tout apeuré, sous la banquette, où il resta tout le long du voyage, tassé comme un pauvre chien craignant les coups.

Régulus eut beaucoup de peine, quand on fut arrivé, à l'en faire sortir.

C'est dans ces conditions qu'ils arrivèrent, le petit et lui, au château de Marconnay, dans une mauvaise voiture que le préparateur avait louée à Sanxay.

Dès qu'elle les aperçut sautant à terre, Laurence, qui les guettait, se précipita au devant d'eux.

Ses yeux tout de suite cherchèrent l'enfant.

Mais le petit, intimidé, se cachait derrière Régulus.

Laurence eut de la peine à le faire sortir et à le prendre dans ses bras.

Elle voulut l'embrasser. Il détourna la tête.

Régulus dit:

—Il est très timide.

Puis, voulant se poser, il s'adressa à madame de Frémilly:

—Je me suis chargé, madame la baronne, expliqua-t-il, d'une mission bien pénible. Aucun lien ne m'attache à la mère et à l'enfant. J'étais simplement leur voisin. J'ai eu l'occasion de rendre à la pauvre abandonnée bien des petits services. Elle m'a raconté son histoire, fait connaître dans tous ses navrants détails sa triste situation, et c'est alors que l'idée m'est venue d'écrire cette lettre peut-être bien osée.

—Vous avez bien fait, monsieur, dit madame de Frémilly, et je vous remercie pour ma fille d'avoir pensé à nous.

—L'enfant sera heureux ici, dit Laurence.

Et, s'adressant au petit:

—N'est-ce pas que tu seras bien et que tu nous aimeras?

L'enfant ne répondit pas.

Il semblait avoir envie de pleurer.

—Il n'est pas habitué à voir du monde, dit Régulus. Il passait sa vie enfermé dans un petit cabinet obscur. La mère avait besoin de travailler.

—Pauvre petit! murmura Laurence, attendrie.

Et elle pensa à Jacques, à Jacques qui avait délaissé son fils, et une pierre se détacha de l'autel qu'elle avait élevé dans son coeur à son idole à son dieu!

Elle commença à douter du coeur de l'homme aimé.

C'était assurément ce que Régulus voulait, et ce que madame de Frémilly, pour d'autres raisons, avait espéré.

Et comme le petit, s'apprivoisant peu à peu, se hasardait à regarder Laurence, si belle, et qui lui parlait si doucement, celle-ci dit à sa mère tout bas:

—Il lui ressemble.

Madame de Frémilly considéra l'enfant.

—Oh! pas du tout! dit-elle.

En effet, le petit Daly, et pour cause, n'avait rien de Jacques de
Brécourt.

Mais Laurence voulait se faire illusion à elle-même.

Elle prononça:

—Il a ses yeux.

Et elle en resta persuadée.

Elle demanda à Régulus:

—Comment se nomme-t-il?

—Daly.

—Il n'a pas d'autre nom?

—Non, madame, il n'a pas été reconnu.

—A-t-il vu son père quelquefois?

—Je ne le sais pas.

—Pourtant, quand on a fait la photographie….

—Ah! oui, fit aussitôt Régulus, qui vit qu'il avait dit une bêtise, mais il n'a jamais su que M. de Brécourt était son père. On avait bien défendu à la mère de le lui apprendre.

—En sorte qu'il ne sait pas de qui il est le fils?

—Non, madame. D'ailleurs, il est très peu avancé pour son âge. C'est à peine s'il comprend ce qu'on lui dit et s'il parle.

—Quel âge a-t-il?

—Quatre ans bientôt.

—Et sa mère?

—Sa mère est toujours souffrante.

—Elle l'aimait?

—Beaucoup.

—Comment s'est-elle résolue à s'en séparer?

—Elle ne pouvait plus gagner la vie du pauvre petit. Et elle s'attendait à lui être enlevée à chaque instant. Elle est tranquille maintenant et presque heureuse, sachant que son fils ne manquera de rien.

—Oh! non, de rien. Et on l'aimera bien, dit l'angélique Laurence, qui sentait une pitié profonde emplir son âme et pour l'enfant et pour la malheureuse abandonnée, en même temps que tombaient, comme des fleurs sous un vent aride, quelques-unes de ses illusions les plus chères.

Régulus ne pouvait détacher ses yeux de cette pure enfant, qu'il trouvait idéalement jolie, semblable, en sa mélancolie et en sa blancheur, à quelque douce image de vitrail.

Il mesurait, en la voyant, toute la grandeur du mal qu'il avait fait à l'homme qui l'aimait et qui avait le bonheur surtout d'en être aimé.

Mais il ne se repentait pas de sa perfidie.

Il en était heureux.

Il jouissait délicieusement de l'âcre plaisir de sa vengeance enfin satisfaite.

Il se disait que la soeur de Noémie, Aurore, était jolie aussi, et qu'il l'avait aimée peut-être autant que Jacques de Brécourt aimait mademoiselle de Frémilly, et qu'il l'avait perdue par la faute de cet homme.

On a vu à quels sentiments avait obéi le misérable en introduisant sous le toit de madame de Frémilly l'enfant de Noémie, qui serait pour la fiancée de Jacques comme la preuve vivante de la trahison de l'homme aimé.

Il comptait tuer en elle, par cette vue, jusqu'aux racines de l'amour restées encore dans son coeur.

Il élargissait l'abîme que son imposture avait creusé entre les deux fiancés; car, avec sa science du mal, il avait prévu ce qui arriverait: que Laurence s'attacherait au petit qu'elle croyait le fils de l'homme qu'elle avait aimé, et que, plus son affection pour l'enfant deviendrait violente, plus l'estime qu'elle avait conçue pour le père qui l'avait abandonné diminuerait.

Donc, en amenant là l'enfant, Régulus servait sa vengeance, et, de plus, il se débarrassait d'une bouche à nourrir, gênante, d'un être qu'il haïssait.

Mais le misérable ne s'attendait pas aux surprises que le destin lui ménageait en ce sombre château de Marconnay, où il venait de pénétrer, et il ne croyait pas que les dieux allaient travailler eux-mêmes à l'oeuvre sombre de vengeance et de haine que sa jalousie irraisonnée avait entreprise.