XI
Invité à passer quelques jours au château de Marconnay, le prétendu Romain Doria, très flatté d'être admis à la table de la baronne de Frémilly, avait accepté avec empressement; mais, la première nuit, comme, ainsi que les gens qui n'ont pas la conscience tranquille, il ne dormait pas, il lui sembla entendre derrière la porte de sa chambre un bruit menu, comme le bruit de quelqu'un qui se glisserait dans l'ombre avec précaution.
Curieusement, il entre-bâilla sa porte et resta comme médusé par le spectacle qu'il eut sous les yeux.
Dans la clarté spectrale du vaste couloir, éclairé par la lumière de la lune en son plein, passant à travers les vitres sans rideaux des hautes fenêtres, un long fantôme blanc, qui lui fit l'effet d'une apparition, passait lentement, si léger qu'on l'eût dit impalpable, et dont les pieds posaient à peine sur le sol, le corps ayant l'air d'être soutenu dans l'espace par d'invisibles ailes.
Régulus ne croyait pas aux visions.
Pour lui, le prétendu fantôme était une femme, une femme se rendant à quelque nocturne rendez-vous.
Mais quelle femme?
Il n'y avait dans le château que madame de Frémilly et sa petite-fille.
Les servantes étaient des paysannes.
Etait-ce donc mademoiselle Laurence, la fiancée?
Régulus franchit le seuil de sa porte doucement et s'avança dans le couloir, en ayant soin de se cacher dans l'ombre, auprès des murs.
L'apparition ne le vit ni ne l'entendit.
Elle continua sa marche, ou plutôt son glissement léger dans la pâle lumière du couloir.
Et Régulus la reconnut.
C'était mademoiselle de Frémilly.
Elle avait les yeux ouverts et paraissait ne pas voir.
Son corps semblait avoir la rigidité d'une statue.
Régulus reconnut avec stupeur qu'elle dormait.
Elle était adorablement belle.
Une chemise presque transparente, et ornée de dentelles, enveloppait son corps de vierge, gracile et fluet, comme d'une blanche écume, laissant entrevoir des formes d'une pureté divine.
Le haut des épaules, les bras, le bas des jambes étaient nus et éblouissaient.
Régulus ne pouvait détacher de cette vision surnaturelle ses yeux extasiés.
Puis, une idée surgit en son cerveau enfiévré, une idée qui mit en ses veines comme une coulée de flammes.
S'il saisissait ce corps immaculé et l'emportait chez lui, dans sa chambre, comme une proie radieuse et triomphante….
Quelles voluptés et quelle vengeance!
Ce serait l'abîme creusé entre le fiancé et la fiancée, si profondément cette fois, qu'il demeurerait infranchissable.
Régulus suivit le blanc fantôme….
Il le vit franchir le long couloir, la porte d'entrée et se diriger vers le parc situé derrière le château.
Un rayon de lune l'inondait de sa clarté paisible…. Alors il se rapprocha….
Il toucha le bras nu, et ce contact, bien que le bras fût glacé, le brûla comme s'il eût été du feu.
La dormeuse ne se retourna pas.
Il l'attira à lui.
Elle vint tranquillement, sans résistance.
Et alors, doucement, il l'entraîna….
Son cerveau était en fusion.
Il y avait comme des étincelles de foudre à la racine de ses cheveux.
Sans avoir conscience de rien, en son magnétique sommeil, Laurence obéissait.
Elle entra dans la chambre du misérable.
Et, sur eux deux, Régulus ferma la porte.
Quelques minutes se passèrent sans un bruit. Sur le château s'étendit un tragique silence.
Puis la porte se rouvrit.
Laurence repartit, rigide toujours.
Elle était entrée pure.
Elle sortait souillée, flétrie, portant peut-être en son sein la preuve d'un crime infâme.
—Mais elle n'en savait rien.
Elle ne s'était pas réveillée.
Régulus, se montrant derrière elle, la suivit longtemps du regard; il la vit s'éloigner, comme fondre et disparaître dans la clarté tremblante et grise de la nuit de lune.
Puis il rentra dans sa chambre.
Il était haletant, éperdu et titubant, comme ivre de son forfait.
Il se jeta tout habillé sur son lit, mais il ne dormit pas, et, à six heures, avant même que le jour parût, il était debout.
Quand, le lendemain, madame de Frémilly sonna sa femme de chambre pour lui dire d'envoyer Auguste demander à son hôte ce qu'il désirait prendre à son déjeuner, elle apprit avec stupeur que celui-ci était parti.
—Parti sans prévenir?
—Il a demandé à Auguste de le conduire à Sanxay à sept heures. Il voulait prendre l'omnibus. Il était pressé de rentrer à Paris. Il avait l'air étrange, chacun de nous l'a remarqué, l'air d'un homme qui vient de faire un mauvais coup. S'il manquait aujourd'hui quelque chose au château, bijou ou couvert d'argent, aucun de nous n'en serait étonné.
Madame de Frémilly haussa les épaules.
—Vous êtes fous, dit-elle.
Et elle ne s'inquiéta pas davantage de ce qu'elle prenait pour des «imaginations» de domestiques.
Elle demanda si sa petite-fille était réveillée.
Et, sur la réponse négative qu'on lui fit, elle s'habilla pour aller dans sa chambre.
Quand elle y pénétra, Laurence dormait. Le petit, amené par Régulus, et que mademoiselle de Frémilly avait voulu faire coucher près d'elle dans un berceau, n'était pas réveillé non plus.
La baronne allait se retirer sur la pointe des pieds, comme elle était venue, quand un mot de Laurence l'arrêta:
—C'est toi, grand'mère?
Madame de Frémilly rentra dans sa chambre.
—Je t'ai réveillée?
—Non, grand'mère. Je n'ai rien entendu; mais, en ouvrant les yeux, je t'ai aperçue qui t'éloignais.
—Tu as bien dormi, ma chérie?
—Je suis brisée, dit Laurence, qui détendit avec effort ses beaux bras nus. J'ai fait un rêve horrible.
—Un rêve?
—Je me promenais au pied du château, devant la pièce d'eau, quand j'ai vu se dresser tout à coup sur ses bords un beau lys, qui poussait à vue d'oeil devant moi, et qui devint bientôt si grand qu'il atteignit mon front. Il était d'une blancheur si éblouissante que j'avais peine à le regarder.
—Mais il n'est pas si horrible, ton rêve, fit la baronne en souriant.
—Attends, grand'mère, fit la jeune fille. Tout à coup, reprit-elle, je vis la tige du lis grossir, devenir semblable à un corps de femme et prendre la couleur de la chair.
En même temps, la fleur se métamorphosait aussi, avait pris un visage humain: je vis que le visage me ressemblait.
Le lys, c'était moi.
—Je t'ai souvent, en effet, dit la baronne, comparée à un beau lys.
—C'est pour cela, en effet, fit Laurence, que j'ai fait ce rêve. Une odeur suave s'en dégageait et embaumait l'air autour de lui.
—Tout à coup, un homme se montra.
Cet homme avait le visage, les grands cheveux de l'homme que nous avons vu hier et qui nous a amené l'enfant de Jacques.
Ici Laurence s'interrompit pour demander:
—Il n'est pas réveillé, le cher petit?
—Non, répondit la baronne, il dort toujours.
Elle ajouta:
—Mais continue, ma chérie.
—Cet homme, reprit Laurence, s'approcha du lys avec des airs effrayants, et voulut le saisir, sans doute pour le cueillir.
Alors le lys devint tout noir, mais d'un noir affreux. Et c'était toujours moi. Et j'étais monstrueuse, et je faisais peur.
Mes yeux n'étaient plus que deux grands trous obscurs.
Mon visage grimaçait comme la tête d'un squelette.
Puis le lys, ce lys qui était moi, s'affaissa sur le sol, comme s'il tombait en pourriture. Et bientôt il n'y eut plus, à la place où il se dressait, superbe et pur, qu'un amas visqueux et noir, d'où se dégageait une odeur infecte, une odeur que je sens encore, ajouta la jeune fille en frissonnant d'horreur, et qui me pénètre toute.
—Il ne faut pas croire aux rêves, dit madame de Frémilly pour chasser les idées pénibles de sa petite-fille; mais elle était elle-même plus impressionnée qu'elle ne voulait le laisser paraître, et elle n'osa pas parler à Laurence du départ brusque de leur hôte, qu'elle trouvait pour le moins singulier.