CHAPITRE IX

Dès qu'il fit jour, un mouvement inusité commença dans le village. Le village se trouva pressé entre deux bruits qui lui venaient de loin, et de deux côtés opposés. D'une part, c'étaient ceux de Paris accourant au-devant de la royauté captive... et d'autre part, c'étaient ceux de Varennes qui ramenaient enchaînée cette royauté douloureuse. Vous n'avez jamais entendu pareille épouvante! Ici la menace, et la mort répondait à la menace, au meurtre le meurtre, et tout cela confusément, bien au loin, bien loin, il s'en fallait encore de plusieurs milles que ceux de Varennes se rencontrassent avec ceux de Paris; si bien que le bruit était aux deux extrémités de la route, et le calme nulle part.

Je regardais Barnave.... Il était pâle et défait; il sortait d'un songe horrible. Il regarda longtemps autour de soi... cherchant à reprendre ses esprits; en me voyant il me tendit la main.

—Voici le grand jour, Monsieur... c'est aujourd'hui qu'on me livre à la reine; et, avec un sourire amer:—Ne m'estimez-vous pas bien heureux? me dit-il.

Je voulus en vain répliquer; l'idée et la voix me manquèrent également. Il retomba peu à peu dans ses réflexions profondes, j'en eus pitié!

Sur ces entrefaites, la porte de la chambre où reposaient ma cousine et ma mère s'entr'ouvrit doucement; Hélène, à travers la porte entr'ouverte, regarda si j'étais seul. J'étais seul en effet, l'appartement était désert. Barnave attendait dans l'angle obscur; la vaste salle, en désordre, était sombre. Hélène attendait, j'allai pour lui parler à demi-voix:

Elle était abattue et défaite; ses beaux yeux étaient rougis par les larmes; sa figure était livide; elle avait mis une robe blanche, une ceinture noire en signe de deuil. Elle me regarda tendrement.

—Je sais tout, me dit-elle, et j'ai tout deviné. Votre mère dort encore, elle ne se réveillera que trop tôt. Mais la reine... hâtons-nous de la rejoindre. Il faut que je la revoie; il faut partir. Par pitié, par devoir, par amour, s'il le faut! donnez-moi le bras, partons!

Elle était hors d'elle-même: elle avait des sanglots dans la voix, son sein battait, son œil brillait. Elle était résolue et prête à tout.

—Hélas! lui dis-je, vous savez si je vous suivrai où vous irez! vous savez si je suis prêt à mourir pour la reine et pour vous! Partons, je le veux. Donnez-moi le bras, allons à pied. Mais comment partir? tous les chemins sont gardés! Le peuple est sur pied, tout réveillé, tout armé, et qui regarde! En ce moment le farouche Pétion est à la porte entouré de meurtriers; le ciel et la terre sont contre nous: comment voulez-vous partir? Et quand bien même nous rejoindrions la reine, espérez-vous percer la foule qui l'entoure, et renverser ce rempart mouvant qui la tient captive? Ah! Dieu du ciel! comment votre voix si faible et si douce ira-t-elle au-dessus des voix du peuple en fureur? Croyez-moi, chère Hélène, attendons! La reine approche, ils la traînent ici, elle sera infailliblement ici dans trois heures; alors nous pourrons la voir et lui parler? Voyez-vous sur cette table un homme endormi? c'est un des commissaires de la Convention nationale, un homme d'honneur qui nous protégera.

En même temps, je lui montrai Barnave... immobile et silencieux.

Hélène alors s'avança près de l'homme endormi. En ce moment la porte de la chambre, abandonnée à elle-même, s'ouvrit tout à fait; les premiers rayons du soleil levant inondèrent l'appartement, et ils allèrent frapper d'aplomb sur la tête de Barnave. Alors seulement il leva les yeux.

Quand il vit, dans cette lumière subite et surnaturelle, cette femme blanche et mélancolique, ce fantôme attristé, superbe et charmant, qui s'avançait lentement vers lui, Barnave, encore occupé des songes de la nuit, se leva brusquement frappé d'un incroyable effroi:

Cependant la vision approchait, et elle dit:

—Barnave!

—Qui m'appelle? dit-il, l'œil hagard. Puis avançant d'un pas, les mains tendues à l'adorable vision:—C'est la reine! dit-il; déjà la reine! Alors se mettant à genoux:—Pardon, Majesté! pardon! je suis coupable! Oh! si vous connaissiez le cœur de Barnave et si vous saviez tout ce qui se passe au fond de son cœur! Si vous saviez tout ce qu'il y avait, pour vous, dans mon âme, ah! vous me regarderiez avec moins de courroux! Vous auriez pitié de moi, Majesté! Majesté, j'ai été entraîné, j'ai été perdu, j'ai été poussé contre vous par mille passions diverses; j'ai voulu attirer votre regard, bon ou mauvais; j'ai voulu être redoutable à vos yeux, qui ne voulaient pas me voir... c'est pourquoi je vous ai poursuivie. et de toutes mes forces; je vous croyais au-dessus de ma colère, vous, la reine! Oh! pardon! pardon!

Ma victoire a dépassé ma volonté!..... Je n'avais pas compté moi-même sur ce triomphe, abominable, impie... ô reine que j'admire et que j'adore! En ce moment j'ai honte et j'ai peur de ma toute-puissance. Oh! si je vous ai forcée à quitter Versailles; si je vous ai enfermée au fond des Tuileries; si je vous ai chassée des tribunes réservées; si je vous ai fermé les jardins de Saint-Cloud; si je vous ai forcée enfin d'abandonner furtivement votre capitale et votre royaume; si je vous force aujourd'hui à rentrer captive, errante et sans voix, sous le poids de trois cents mille baïonnettes ennemies, pardon! pardon! j'ai été plus puissant que je n'aurais pu le croire, et me voilà, Dieu le sait, horriblement servi dans ma colère et dans ma vengeance. O reine! ô captive! hélas! vous le savez, peut-être, nous autres, les rois du peuple, les rois d'un jour, nous avons des flatteurs comme de vrais princes; le peuple obéit à nos moindres désirs; nous faisons un geste, et soudain, à ce geste, il brûle, il tue, il renverse, il détruit; il n'entend plus rien. Le peuple, un lâche flatteur, se met à deviner nos désirs, et quand nous sommes tristes, il tuerait un roi véritable pour nous distraire!

O ma reine! ô reine, ayez pitié!... Pardonnez à un roi du peuple! Ils sont bien malheureux, les rois du peuple, ils ont une puissance abominable, ils sont peu écoutés et peu obéis, eux, comme tous les rois que l'on flatte! En ce moment voyez la foule. Si je lui dis: Tue! elle tue! et si je lui disais: Sauvons cette femme!... elle tue! Et si je crie: Honorons le roi qui passe, ayons pitié du roi qui revient, et qui n'a pas versé une goutte de sang, qui t'a faite libre, ô nation! qui s'est dépouillé pour toi, qui t'a fait distribuer jusqu'au dernier morceau d'or de sa vaisselle!...

Aussitôt ce peuple, révolté contre son ami Barnave, immolera le petit-fils de Saint-Louis!... Si je dis à mon peuple: O peuple indulgent, charitable et juste, prends pitié de la jeune fille, un ange, qui a pansé tes blessures, une innocente qui a sauvé la reine aux périls de ses jours!... aussitôt le peuple obéissant la tuera, la sainte Élisabeth! Si je dis à mon peuple: Au moins, pitié pour le petit enfant royal qui tend ses petites mains à tes baisers; pitié pour ton dauphin qui sourit... car il joue ignorant avec ta colère; vois-le pleurer, si tu pleures; vois-le sourire à ton sourire!... eh bien! mon peuple égorgera ce bel enfant!

Car je suis le roi du peuple, et je suis obéi comme un roi! je suis un roi vaincu, un roi suspect, un roi dont la voix n'est plus entendue, un roi détrôné, sans veto... cependant si vous me pardonnez, ô reine! un roi tout prêt à mourir, déchiré, lui aussi, par ses propres sujets.»

Barnave, aux pieds d'Hélène, emporté par ses douleurs, achevant ainsi, tout haut, des rêves commencés dans l'ombre, était sublime! En ce moment, sa voix, son attitude et son geste appartenaient à la plus haute éloquence; en le voyant si près de la mort, il était impossible de ne pas l'aimer!

Hélène lui tendit la main, et le releva:

—Plût à Dieu, lui dit-elle, que je fusse la reine, en effet, et que le peuple voulût se contenter de moi! Je vous suivrais sans peine et sans peur, Barnave; avant la mort, je vous pardonnerais tous mes malheurs!... Ces paroles, prononcées avec l'accent de la pitié, firent rentrer Barnave en lui-même; il ne parut nullement chagrin de la méprise, il reprit en ces mots:

—J'aurais dû penser, en effet, que vous n'étiez pas loin, madame la comtesse, digne servante de tant de malheurs.

—Et je donnerais ma vie afin de la rejoindre, une heure plus tôt! dit Hélène. Êtes-vous détrôné à ce point déjà que vous ne puissiez satisfaire à mon envie? Avouez alors que ce n'était guère la peine de détrôner votre maître légitime, au profit de je ne sais quelle puissance honteuse et cachée à laquelle vous obéissez en rougissant!

En ce moment, nous entendîmes une légère rumeur au dehors. La porte extérieure de l'auberge s'ouvrit brusquement, et nous vîmes entrer, à pas précités, plusieurs hommes et plusieurs femmes, qui tous portaient sur leur visage l'expression de la plus profonde terreur.

Les nouveaux venus dans la grande salle de l'auberge arrivaient cependant l'un après l'autre, en assez bonne contenance. Ils obéissaient à une peur stupide et calme. Ces gens-là ne fuyaient pas un danger, ils marchaient en arrière, au pas, retenus par une irrésistible curiosité; vous eussiez dit des premières feuilles d'automne qui se détachent au premier souffle avant-coureur de la tempête. Oh! ce fut parmi nous un moment de transes inexprimables, quand nous vîmes tous ces étrangers se blottir dans un coin de l'appartement, et rester assis bouche béante, l'œil ouvert, sous une force écrasante qui les empêchait de faire un pas en arrière... en avant!

Nous, qui savions au fond du cœur tout ce que ces gens-là auraient à répondre à nos questions, nous gardions le silence; Hélène appuyée à la muraille et Barnave qui la regardait, croyant voir la reine, moi occupé à tout voir, à tout entendre, et tous trois comprenant que le dénoûment approchait.

Je vis donc entrer ces voyageurs tremblants. Hier encore, heureux et tranquilles, ils rentraient dans leur patrie; ils revoyaient en espérance amis, famille et maison, quand ils furent rejoints par l'affreux cortége. Au bruit qui se faisait derrière eux, ils avaient retourné la tête, et ils avaient vu (chose horrible!) traînés, dans un char misérable, ce roi et cette reine, et tant de siècles de royauté dont le souvenir et le regret les ramenaient dans leur pays.

Alors ils avaient voulu rebrousser chemin; mais les débris d'un trône brisé s'étendent si loin que la voie et l'espoir du retour étaient fermés; force avait été d'aller en avant, balayés, entraînés par le flot populaire qui ne devait s'arrêter qu'après avoir tout renversé.

L'inondation avait monté jusqu'aux bords, l'abîme avait appelé tous les abîmes, le fleuve avait vomi toute sa réserve; Eh! là-bas, là-bas, cette frêle nacelle au-dessus de ces têtes émues! Eh! la vague... Or la nacelle qui portait la France et sa fortune... elle n'arrivera pas au port!

Vraiment, s'il n'y eût pas eu, quelque part, ce pauvre esquif si cruellement chargé, faible barque en proie à l'orage, et portant l'enfant, la mère et la fille, le trône et l'autel, les dieux pénates et les vieilles lois, et l'antique croyance et l'antique fidélité, notre position eût été cruelle à nous qui allions nous trouver entre deux vagues, dans ce débordement du peuple. En effet, de côté et d'autre, à chaque instant, nous arrivait un nouveau venu: l'un venait de Paris, effrayé par des cris de rage, et l'autre arrivait de Varennes, effrayé par des cris de mort. Ah! quand ces deux colères vont se trouver face à face, voilà un double incendie, un double meurtre, un choc à briser la terre et le ciel!

Vous autres, Allemands, mes frères, qui chantez en chœur les chansons de Kœrner, qui faites vos révolutions dans les tavernes, et qui buvez joyeusement à la liberté du monde, vous ne savez pas ce que c'est qu'un peuple qui crie! On n'a rien entendu de pareil, dans le Sabbat de Faust. C'est un bruit à briser la tête, un bruit à briser le cœur! Un peuple hurlant, les narines enflées, l'œil en feu, la lèvre livide, les dents serrées, la joue haletante et les poings fermés! Un peuple hurlant: «à Mort! mort! mort!» Un peuple enivré de haine et de rage et de la poussière du chemin... Rien ne l'arrête et rien ne l'apaise...

Il ne voit pas le soleil sur sa tête, il ne voit pas les ronces à ses pieds; pas de remords, de pitié, pas de respects! Ah! vile engeance! Au milieu du chemin, dans la poussière et sous la roue ardente, elle accourt en poussant son cri de mort!... Un bruit à ne pas s'entendre! un enivrement, un délire, un oubli de tout ce qui tient à l'âme, au cœur, aux larmes, à l'intelligence humaine... une ivresse hideuse, un cauchemar à l'opium, mêlé de salpêtre, d'eau-de-vie et de nudités obscènes... un chaos dans lequel il faut avoir été mêlé, non pas pour le décrire... uniquement pour le comprendre. Enfin, permettez-moi ce blasphème affreux: si ce cri d'un peuple est vraiment le cri de Dieu, c'est le cri de Dieu devenu fou!

Le bruit était encore éloigné de plusieurs milles, que nous en avions le pressentiment confus, même nous l'entendions distinctement; ces espèces de bruits dédaignent d'arriver à l'oreille par les moyens ordinaires; le joyeux écho, capricieux messager de l'air, est inhabile à supporter des bruits si énormes; à ces bruits qui ne sont pas du ciel, et qui ne sont pas de la terre, à ces fracas de l'abîme, il frissonne, il se cache, il se blottit dans un endroit retiré, il se tait, l'écho jaseur! jusqu'à ce qu'enfin le bruit arrive, à la voix rauque, inarticulée, prise de vin, semblable à la voix d'une poissarde, un jour de révolution.

Alors, plus le bruit est grand là-bas, autour de vous, plus le silence est effrayant à l'endroit où vous êtes. C'est à peine si vous entendez dans l'air l'oiseau qui vole à tire d'aile, poussant un cri plaintif, comme s'il avait à rendre compte d'une couronne à ce peuple en fureur.

Moi, voyant ma cousine hors d'elle-même, et Barnave obéissant à la même fascination, l'œil fixé sur Hélène et la dévorant du regard, et toujours prêt, à chaque instant, à l'appeler: Majesté! j'eus peur de ce que Barnave allait dire, et je songeai à fixer autre part son attention.

Justement le hasard m'avait fait reconnaître en ces voyageurs égarés plusieurs acteurs subalternes du drame inextricable et puéril dont j'avais été la victime et le héros.

Je disais à Barnave, en lui montrant le premier voyageur qui était entré du côté de Varennes:—Voyez-vous cet homme? il tremble, et savez-vous d'où vient sa terreur? Cet homme, je le connais, et peu s'en faut que je ne sois parti avec lui pour la Suisse... Il allait en Suisse y chercher un papillon qui lui manque. Il revient! Il rencontre en son chemin cette monarchie éparse en mille fragments, et le voilà qui abrite son chapeau sous sa poitrine et qui va tête nue, exposé, l'imprudent! à saluer le roi et la reine, comme ferait un Montmorency. Mais s'il va tête nue, au moment où le roi passe insulté par ses propres sujets, ce n'est point par respect pour la royauté ou par respect pour le malheur, c'est uniquement afin que sa collection soit complétée, uniquement pour protéger son insecte favori, pour que l'aile d'azur ne perde rien de la poussière qui la dore!... Oh! vous êtes d'une nation bien méprisable, à mon sens!

Comme j'achevais ces mots, et comme Barnave allait sourire, je vis entrer un autre voyageur; il s'assit au coin de la cheminée, et je le reconnus aussitôt.

—Cet homme abandonné, que vous voyez là-bas près du foyer éteint, courber sa tête sous ce beau rayon de soleil, je l'ai vu heureux et bien portant, par une froide matinée en hiver, se mettre en quête d'une édition d'Horace. Rien ne lui coûtait pour posséder son auteur favori. Il en parlait avec l'ardeur d'un amant d'autrefois, courant après sa maîtresse. Eh bien! cet homme entêté de poésie, il a passé, tantôt, devant le char funèbre; il a vu le roi tête nue, et couvert d'opprobre, le roi de France... Or çà, je vous prie, à quoi sert la poésie, à quoi sert l'enseignement du poëte qui se félicitait de l'amitié d'Auguste? voilà un adorateur d'Horace, un poëte, un savant, un artiste... Il n'a pas assez d'âme, assez d'honneur pour faire un instant cortége à son roi! Il fuit devant la foule, en dépit de sa poésie, et pourtant il traduit l'Éloge de Caton, debout sur les ruines du monde! O poésie! ô vanité royale! tu n'as pas trouvé un mot de consolation pour le petit-fils du grand roi! pas un mot de reconnaissance ou de pitié! vous êtes d'une nation bien déshonorée et bien lâche aussi, Monsieur Barnave, convenez-en.

Au milieu de mon discours, une femme était entrée, elle tenait une fille de quatorze ans, par la main. La mère était éclatante de bonheur. Elle fit asseoir sa belle enfant à la table de l'auberge; elle lui donna à boire, en buvant avant elle, et soufflant sur le verre pour le réchauffer: puis elle déchaussa son enfant; elle essuya ses pieds fatigués; puis elle arrangea ses cheveux; elle lui lava les mains et le visage; elle l'embrassa; puis la petite fille appuya sa tête sur les genoux de sa mère et s'endormit: la mère ne fit plus un seul mouvement... Elle veillait, bien heureuse, et retenant son souffle, elle veillait pour son enfant.

Je poursuivis, montrant du regard cette femme et son enfant.—Les mères elles-mêmes, les femmes intelligentes de tout ce qui touche à la passion maternelle, ne comprennent rien à l'étrange phénomène qui se passe en ce moment. Je vous en fais juge, est-ce juste, est-ce vrai, cela? Voici une femme, une mère! Elle a laissé chez elle quatre enfants en bas âge! Elle a son fils aîné qui, pour elle, a prié nuit et jour! Elle a son fils cadet, une tête blonde et bouclée et qui fait des élégies, un autre qui ne pense qu'à Turenne et au grand Condé: que vous dirai-je? Elle les a quittés tous les quatre, pour aller chercher son autre enfant, sa Clémence! Elle arrive, et contente, et triomphante, ayant complété sa collection de beaux enfants, elle rencontre en son chemin une mère, un enfant, une mère qui pleure et son enfant qui la console; elle entend maudire... exécrer cette femme et cet enfant...

Cette femme heureuse et mère de cinq enfants, la voilà qui passe indifférente aux larmes de la reine! Elle essuie, avec une tendresse ineffable, les pieds de sa petite Clémence, et pour le dauphin de France elle n'a pas un regard de pitié!

Son cœur de mère ne lui dit pas que ces deux enfants se tiennent; que ces deux mères se tiennent, l'une captive au fond de ce carrosse exécrable, et l'autre allant librement sur le grand chemin où tout l'accompagne, espace et soleil; elles sont pourtant, l'une et l'autre, unies par le même lien!

Elle ne comprend pas, cette mère heureuse, que tout cela ne fait qu'une famille, une seule vie, une seule captivité, une seule royauté!

Elle ne comprend pas qu'il faut que les pères règnent ensemble ou meurent le même jour; qu'il en sera ainsi pour les mères; que les enfants, jeunes branches si peu vivaces, se sécheront sur le même tronc desséché, et la voilà tranquillement assise auprès de son enfant, comme s'il ne s'agissait que d'un papillon!

Il faut que vous soyez d'un pays bien à plaindre, ô Barnave! pour que les mères elles-mêmes en soient venues à cet excès d'égoïsme et de tranquillité, d'ingratitude et d'aveuglement!