CHAPITRE VIII
Cependant trois nouveaux venus étaient entrés dans l'auberge, à la faveur du bruit, sans avoir été aperçus; Castelnaux criait encore: «Un cheval! un cheval! Un cheval à moi! Philippe Égalité!» quand l'un des trois hommes le frappant sur l'épaule:—Pourquoi donc un cheval à cette heure, Monseigneur? lui dit-il d'un air sérieux et affligé.
Castelnaux se retourna au son de cette voix si connue. Et voyant Barnave, il pâlit, il s'appuya contre la table.—«Voici le peuple; allons, tout est dit, tout est perdu!»
Puis se retournant vers la foule avec la lenteur d'un homme qui prend un parti violent, mais nécessaire:—Assez de mensonges comme cela, dit-il, respectez-moi, messieurs, et ne m'obéissez pas; je ne suis pas Philippe Égalité.
—Cependant tu m'avoueras, Joseph, dit-il à Barnave, qu'un pareil mensonge était fait pour obtenir un cheval!
Il prit la main de Barnave et la mienne; il nous entraîna tous les deux hors de l'auberge; il nous mena en silence sur le seuil de l'écurie, et quand il se fut assuré que nous étions seuls:—«Écoute, ami Joseph, dit-il à Barnave, ô Joseph! mon ami, mon fils, toi que j'ai tant aimé, je ne veux pas te faire de reproche. Tu étais un honnête homme, et tu te conduis comme un scélérat; tu pouvais te couvrir de gloire, et te voilà dans l'infamie! un peu de courage, et tu sauvais le trône! hélas! tu ne l'as pas voulu! mais pardonne aux reproches d'un insensé!
Qui suis-je, pour te donner des conseils, pour te faire des reproches? Tu sais bien que je suis un fou, comme cela est convenu; je suis un fou, tu es un républicain, et il n'y a rien de commun entre nous deux que mon amitié pour toi, et ta pitié pour moi. Tu sais bien que nous sommes amis, que nous avons été rivaux un instant... Oh! ne te fâche pas! Je ne t'en veux pas, Joseph!
Tu es un noble rival, ma jalousie était absurde, enfin tu n'as pas voulu faire un si grand mal à ton pauvre ami Castelnaux; tu n'as pas voulu te faire aimer de la femme qu'il aimait. Au contraire, ami Joseph, tu l'as persécutée et tu as déclamé contre elle, en la couvrant d'humiliations; à présent qu'elle fuit la prison dure, et qu'elle est arrêtée à vingt pas de son pays natal... c'est toi qui la ramèneras dans sa prison, et tout cela tu l'as fait, Joseph, pour rassurer Castelnaux, bon Joseph! Mais aussi Castelnaux est reconnaissant, il t'aime, il t'honore, il ne t'adresse plus qu'une prière, une seule. Eh! oui, si tu es vraiment du peuple, ami, tu prendras pitié de moi, pauvre malade, et tu me laisseras partir! si tu es vraiment roi aujourd'hui, protége-moi, je suis ton sujet, Joseph!
C'est bon à toi, mon ami, de t'arrêter et de prendre un moment de repos, toi qui n'aimes plus rien, tu es un Stoïcien, un Brutus, un républicain de Plutarque, et tu frapperais tes enfants à mort, si tu avais des enfants, Joseph! Gloire à toi! mais moi je suis un fou, je tremble et je pleure; et je ne saurais me reposer ni dormir. Il y a là-bas, écoute bien cela, Joseph, il y a là-bas, au delà de la frontière, une femme que j'aime et qui m'attend, et qui ne saurait partir sans m'avoir avec elle. Ainsi laisse-moi partir, je vais la rejoindre au delà du fleuve allemand.
Barnave ici fronça le sourcil:—Plût à Dieu, dit-il, ah! plût à Dieu que la reine eût passé le Rhin!... Après un silence, il ajoutait à voix moins haute:—Elle est prise, elle est arrêtée, elle est à nous, la reine, elle sera ici demain.
—O Barnave! ô Barnave! ayez pitié de moi, s'écria le pauvre fou, laissez-moi partir! que je la voie!
Une fois encore, oh! faites cela par pitié! Que la reine heurtée, écrasée et jouet de la foule, ait du moins un ami à voir dans cette foule. Oh! faites cela! Que ses yeux, au milieu de ces regards flamboyants, trouvent des yeux remplis de larmes! que son sourire au moins rencontre un sourire! que ses oreilles, au milieu des blasphèmes, entendent une prière, un cri de pitié dans ces accents de mort! Dieu protége la reine!
Ayez pitié d'elle et de vous!... Il faut absolument que j'aille au-devant de la reine. Qu'elle retrouve au moins son pauvre fou, cette femme seule, abandonnée au désespoir, et qui n'a pas même un chien pour la défendre ou pour la consoler. Voyez, Barnave! et si, durant la route, une longue route, la pauvre reine n'a pas une consolation, elle mourra; vous ne la verrez plus; vous perdrez cette belle proie... Or, si vous m'envoyez au-devant d'elle, en me voyant dans la foule, elle pensera que tout n'est pas perdu, qu'elle a encore des amis: elle saura qui chercher sur le chemin. Elle m'aura vu, moi, toujours moi, la regardant. Esclave et reine, prisonnière et libre, Dauphine et fugitive, c'est toujours Castelnaux qu'elle a vu le premier dans son triomphe et dans son abaissement, dans sa douleur et dans sa joie... Et puis, elle est faite à moi: je suis l'astre autour duquel elle tourne. Elle a commencé par détourner sa vue à mon aspect...
Un fou qui la dévorait du regard, qui était toujours à ses pieds et qui la suivait toujours!... Cependant elle m'a souffert par pitié; elle n'a pas voulu me faire mourir en me chassant de sa vue, elle s'est faite à ma vue à force d'être moins heureuse, et elle m'a trouvé plus supportable, enfin elle m'a cherché quelquefois, tant elle était malheureuse! Puis ses amis l'ont quittée; ils ont eu peur; ils se sont sauvés, les lâches! Puis elle a forcé madame de Polignac de partir: elle est restée abandonnée; alors étant seule elle a cherché Castelnaux du regard, et toujours elle a trouvé Castelnaux; puis le peuple est entré chez elle, il en a fait une prisonnière, il l'a ramenée à Paris violemment; alors au milieu des têtes coupées elle a vu la tête de Castelnaux, mon regard lui disait: Bon courage!
On n'est pas seule, hélas! quand il y a quelqu'un qui vous aime. On se dit: C'est lui, c'est mon fou! Ça occupe, on sourit, on oublie. Insensiblement on se reporte encore aux temps heureux; on a vu le fou à Versailles, à côté du jet d'eau; la nuit par le clair de la lune, et le matin, par le soleil levant. Ces yeux, pleins de pitié et de respect, sont un miroir où se montre une lueur des beaux jours; c'est une distraction innocente à laquelle on s'abandonne: oui, je suis une des distractions de la reine; oui, je suis son unique soutien dans ses voyages à travers les peuples: laissez-moi partir, laissez-moi la voir! Un cheval! un cheval! un cheval!
En même temps, par la permission tacite de Barnave, il choisit un des bons chevaux de l'écurie; il le sella lui-même, et le cheval fut prêt en un clin d'œil. Castelnaux le flattait de la main: c'était merveille de voir ce pauvre homme hâtant ces préparatifs, et cependant prêtant l'oreille au moindre bruit venu du dehors, au moindre geste de Barnave: il fallait le voir, quand le cheval fut équipé, se glisser le long du mur, comme un voleur, se faire petit lui et son cheval! Arrivé à la porte de l'écurie, il mit le pied à l'étrier, et il allait se mettre en selle, lorsque Barnave le retint:—Notez bien que vous faites ceci contre mon gré, Castelnaux! Je manque pour vous à tous mes devoirs.
—Adieu, Joseph, adieu! Tu es un digne homme, et je vais chercher la reine, et je te la ramène. Adieu, Joseph!
—Dites à la reine que c'est Barnave qui vient au-devant d'elle et qui la ramène à Paris!
Castelnaux se mit en selle; il fit avancer, très-naturellement, son cheval de deux pas; puis, sans affectation:—Mais es-tu seul à venir au-devant de la reine, Barnave! Comment s'appelle le second de tes compagnons? Je veux dire aussi ce nom à la reine, afin qu'elle se rassure un peu.
—Il s'appelle le citoyen Latour-Maubourg, dit Barnave.
Ici Castelnaux fit encore un pas en avant, puis se retournant à mi-corps, et s'appuyant de la main droite à la croupe du cheval:
—Et le troisième nom, Barnave?
À ces mots, le cheval fit volte-face:—Adieu, Barnave, adieu! Ce troisième nom, je le sais; ton chef à toi, misérable, le chef que tu ne nommes pas, il a nom Pétion. Honte à toi, Barnave! ô subalterne d'un Pétion, quoi que tu fasses! Vaincu deux fois, d'abord par Mirabeau, puis vaincu par Pétion! Vaincu dans l'éloquence et vaincu dans le crime! Traîné à la remorque de Pétion! Tremble, et repens-toi pour le ciel, Barnave... À cette heure... tu es perdu pour la terre, et ta mission est achevée! Ainsi sois content, tu as commis tous les crimes que tu pouvais commettre; indigne et déshonoré successeur de Mirabeau, tu avais refusé son joug; tu as courbé la tête sous un joug infâme; tu as trouvé pour maîtres les derniers des criminels; tu étais un homme de parti, tu es devenu un homme de complot; tu étais chef d'une révolution, tu es le courtier d'un émeute. Honte à toi! malédiction!
Malheur à toi!... Je vais dire à la reine, oui, je le lui dirai, que c'est Pétion qui l'attend; encore une fois, la reine ne saura pas ton nom, Barnave; elle saura celui de Pétion... elle a su le nom de Mirabeau... Disant ces mots, il piqua des deux et disparut en criant: Vive le roi!
—Je regardais Barnave. Il était accablé.—Qu'allez vous devenir, Barnave, et ne trouvez-vous pas que monsieur de Castelnaux a raison?
—Cet homme a raison, reprit Barnave, il a dit vrai, je ne suis plus mon maître, et je ne m'appartiens plus. Le mouvement m'emporte et la passion m'aveugle; je suis arrivé, trop jeune et trop novice, aux affaires de ce monde, et je me suis usé tout de suite; à présent je suis fini; il n'y a pas de force humaine qui me puisse faire avancer ou reculer d'un pas. Cependant ne soyez pas cruel à la façon de Castelnaux; ne me frappez pas à terre, et laissez-moi attendre humblement cette reine que le peuple a voulu reprendre, et reprend en effet par mes mains. Vous avez lu souvent, dans l'histoire de France, comment les Français amenaient à leurs rois des épouses venues d'Angleterre ou d'Allemagne... On vous disait comment le jeune monarque attendait, patiemment, sa fiancée; ou bien, comme Henri IV, impatient, il montait à cheval et il allait au-devant d'elle avec la foule, et perdu dans la foule. Eh bien! je suis le roi qui attend sa fiancée. On me la ramène, elle traverse, en tremblant, les populations pour venir à moi, son maître... O mon règne... il va durer trois jours... Je vais donc enfin la tenir, cette reine superbe! Je vais donc enfin lui parler! Elle saura qui je suis, moi Barnave.... Après ces deux jours, moi aussi je pourrai mourir.
Il cacha sa tête dans sa main droite, et quand il eut songé, il reprit en ces termes:
—Heureux Mirabeau! Certes je l'ai bien envié dans sa vie, il m'a fait passer bien des nuits sans sommeil; mais sa mort au milieu de son triomphe, à l'instant où il changea le monde une seconde fois, sa mort qui souillait une révolution, précédant le dernier jour de la monarchie, elle était le complément de ce bonheur surnaturel... elle fut la dernière supériorité de Mirabeau!
Monsieur, quelque jour vous comprendrez quel était ce grand homme, et quelle âme, et quel courage, et comme il avait deviné, bien à temps, les honnêtes gens courant après les chimères! Quel démenti cet homme a donné à notre république! Où donc est-elle? Où sont nos institutions grecques et romaines? Athènes, Rome, ô vanité! Où sont-ils, ces orateurs de l'antiquité, ces sages qui devaient surgir parmi nous? O rêveurs, rêveurs que nous sommes! Athènes! Sparte! Rome! Impossibles! Trois utopies qui nous coûteront bien cher à tous!
Barnave, à son tour, m'inspirait une profonde pitié. Nous rentrâmes ensemble à l'auberge, où sur une table, dressée au milieu de la salle principale, le souper était servi. Pétion, morne, idiot, ivre à demi, développait à grand bruit ses théories d'égalité et de liberté. Je n'ai jamais vu de plus grand contraste! Pétion à côté de Barnave! ils représentaient les deux forces..... 1792 et..... 1793! Barnave, doux, mélancolique, élégant, républicain, sublime rêveur, orateur savant et passionné, entraîné, poussé dans l'abîme, et se perdant pour la politique, comme autrefois il se fût perdu pour une passion d'amour... Pétion était le Falstaff cynique et jovial de ce moment misérable; il représentait toute la partie matérielle de l'atroce pouvoir de 93. C'était, chez cet homme, un enthousiasme idiot, un grossier instinct de puissance; on l'eût pris pour un Marat gonflé de vent; il s'avançait dans la révolution d'un pas bête et lourd, sans rien savoir, sans rien prévoir: heureusement pour lui, il eut peur de lui-même aussitôt qu'il eut vu Robespierre et d'assez près pour le comprendre. Alors il s'arrêta épouvanté de se voir dépassé dans ses rêves les plus sanguinaires; un jour que l'échafaud l'attendait, il fut dévoré par les loups; il mourut à peu près comme Marie-Antoinette et Barnave, seulement son trépas fut plus doux.
La nuit était avancée, et de nouveau le silence régna dans l'auberge où se tenaient les trois députés du peuple; ils se logèrent au hasard; Pétion s'étendit sur un banc et se prit à ronfler. Pour moi, inquiet, éperdu, je me promenai longtemps de long en large, enviant le sommeil de ce malheureux, et plaignant Barnave. Je me figurais son affreux réveil, tantôt, dans une heure. Oh! que deviendras-tu, Barnave, à l'aspect de cette infortunée aux yeux gonflés de pleurs, appuyée sur ses enfants en deuil, et jetant sur toi, Barnave, un regard solennel avec ces mots: Retournons à Paris, Monsieur!
Autour de moi tout dormait; vaincu par le sommeil, je m'endormis à mon tour.
Sans doute afin qu'il fût dit que de ces cinq personnes qui attendaient le roi captif avec des sentiments si divers, pas une d'elles: amour, haine ou pitié, ait eu la force de veiller pour l'attendre.
O siècle imbécile et barbare! Il dormait: les uns dormaient sur le tribunal, les autres sur l'échafaud... seul, le bourreau ne dormait pas!