IPHIGÉNIE
La présente histoire me fut racontée... il y a six mois par l'ami posthume d'Hoffmann, celui-là même qui le premier est allé chercher Hoffmann dans son cabaret, qui lui a donné un habit à la française, et, le prenant par la main, chancelant encore qu'il était, l'aimable ivrogne! hardiment l'a conduit au milieu de nous, avec ces admirables histoires d'artiste et de buveur. Il en est résulté pour Adolphe une ironie agréable et féconde en drames, en causeries, en chansons de toute espèce. C'est là un des grands fruits de sa longue société avec Hoffmann: il n'est pas moins Allemand que Français, il est amoureux passionné et conteur dans les deux langues. Il est jeune; il rit toujours, même quand il est en colère; il n'est sérieux que par boutade.
Il m'a donc raconté cette histoire, l'autre jour à l'Opéra sous le regard de mademoiselle Taglioni, la sylphide; une histoire assez simple en apparence, mais dont les détails pourraient être charmants si j'avais vécu avec Hoffmann. Il me l'a donnée, vous dis-je, comme on donne cinq centimes à un pauvre, et sans attendre qu'il vous réponde: Merci!
Le héros de notre histoire s'en allait par une belle et calme journée d'automne, à travers les forêts toutes parisiennes qui entourent la grande cité; élégantes forêts habillées, parées, fêtées, les cheveux élégamment noués au sommet de la tête, le pied posé sur des tapis de mousse, le sourire à la bouche et l'éventail à la main. Une forêt parisienne, est un véritable salon de dandies et de bas-bleus; c'est un salon constitutionnel, pêle-mêle, où tous les rangs sont confondus; tous les âges s'y heurtent, toutes les générations s'y poussent. Le chêne à tête blanche et chauve, un Montmorency de la forêt, est dépassé par le fastueux peuplier, parvenu de la veille, le Rotschild du carrefour. Le vieux hêtre, incorrigible et goguenard, voit pousser dans un frisson, le bouleau, le tremble, pendant que l'élégante charmille appuie en frissonnant sa frêle épaule au sapin raboteux. La forêt, c'est le monde en grand: le buisson stérile étouffe le chèvrefeuille odorant; le buis, taillé en pyramide, est semblable au jeune homme échappé de son collége. Le saule pleureur représente, à s'y méprendre, un poëte élégiaque. Ah! dans le monde et dans la forêt tant de palpitations, de gaieté, d'horreurs, de menaces, de prières, de voix confuses, tant de mystères... il ne s'agit que de savoir s'y connaître un peu.
Mais Adolphe parcourait ces blondes allées sans songer à regarder ce monde fantastique, déjà échevelé sous les mains de l'automne. Le matin même, il avait été surpris par un de ces tendres souvenirs que donne assez souvent le jeune homme à ses amours d'autrefois. Il s'était levé content et fier de se trouver encore au fond de l'âme une lueur de passion: il s'était mis en route avec sa passion, au galop, tantôt lui donnant de l'éperon dans le flanc, tantôt la laissant marcher à son aise, jouant avec elle à la façon d'un habile écuyer.
Mais aussi, le moyen, mon cher Adolphe, et chevauchant comme tu faisais à travers les domaines de ton imagination, de s'arrêter à regarder les arbres, les buissons, les charmilles, les saules, pleureurs ou non pleureurs, du grand chemin?
Il allait donc, tantôt haut, tantôt bas, au pas, à la course, et trouvant que rien n'est beau comme ce second printemps de l'amour, que rien n'est doux et plaisant comme d'aller dire à une femme une seconde fois: Je t'aime! Alors, on est délivré des chances formidables d'un premier aveu. On a toute la nouveauté de la passion, sans avoir aucun de ses dangers. On est comme Christophe Colomb à son second voyage au monde qu'il a découvert: à présent il sait ce qui convient à ce nouveau monde, il sait comment les rendre heureux, ces hommes qu'il a trouvés sous le ciel et sous la voûte nue. O bonheur! notre amoureux la reverra toute nouvelle, son amoureuse! Il sait comment il prendra cette main délicate et blanche, à peine autrefois il osait la toucher. Il sait comment parler à cette femme dont le premier regard le rendit confus et muet; il sait comment on l'apaise sans l'irriter, comment on la fait pleurer, sans lui causer de grandes peines, comment on l'épouvante d'un seul mot; sous quel jour elle est belle, et quelle fleur elle préfère; quel accent de voix et quel silence lui vont au cœur? Il sait tout cela, il confond le passé, le présent, l'avenir; ses amours d'autrefois tendent la main à ses amours présentes, et se plaçant au milieu d'elles, comme un frère au milieu de ses deux sœurs, elles l'entraînent çà et là, pleurantes, échevelées, rieuses: il n'a plus qu'à se laisser conduire. Elle commande, obéissons.
Vraiment, les amours qu'on se fait, à soi tout seul, sont les vrais amours: les femmes que l'on voit dans son cœur, sont les femmes véritables. L'histoire du sculpteur antique n'est pas une fable; chacun de nous a dans son âme le bloc de marbre d'où Galatée peut sortir. Il s'agit de trouver Galatée et quand elle est trouvée enfin, avec quelle joie on s'en empare! avec quels transports on la fait sienne! Comme on se plaît à la parer, à l'animer, à la voir, à l'entourer de parfums, de silence et d'amour! Il arrive aussi que lorsqu'elle est parfaite, la Galatée, alors des ailes lui poussent, elle s'en va du côté de l'idéal! Adieu donc, ô ma Galatée! adieu mon cygne aux ailes d'argent, qui chantais, chaque matin, pour la dernière fois.
Adolphe courait donc après la Galatée de ses beaux jours, le marbre de Paros qu'il avait animé de son souffle, et sous son cœur de dix-sept ans.—Elle avait fui bien loin, la cruelle; elle l'avait abandonné longtemps au milieu des affaires, des plaisirs, des honneurs de tout le monde. Enfin, sur un blanc rayon de soleil, elle lui était apparue plus jeune et plus souriante; il l'avait aperçue à travers le prisme d'automne; et maintenant il courait après elle et la suivait au parfum de sa robe, à sa démarche de déesse!
Ainsi la suivant toujours, il arriva jusqu'à la maison qu'elle habite, il frappait à la porte, et la porte s'ouvrit; il la vit, non pas telle qu'elle était devenue; il la vit épanouie, accorte et bienveillante. Pendant qu'il était devenu un homme, elle était devenue une femme; d'enfant qu'elle était, elle était parvenue à l'adolescence, et bientôt—mariée;—elle était mère d'un enfant blond, comme elle était blonde autrefois; à tout prendre, elle était si peu changée, qu'elle reconnut Adolphe au premier coup d'œil.
—D'où viens-tu? lui dit-il, je t'ai attendu bien longtemps!—Sois le bien venu, la journée est si belle! Il la dévorait des regards et de l'âme, et ne put dire que ce mot: Galatée!
—Oh! dit-elle, je ne suis plus Galatée, un morceau de marbre sans souvenirs; je suis une femme qui se souvient et qui t'aime! Galatée est descendue de son piédestal! Disant ces mots, ses beaux yeux se couvrirent d'un nuage, et ses longs cils, croisés, projetaient une ombre légère, sur son regard de feu.
—Et n'as-tu jamais regretté ton piédestal, ma bonne Claire? disait Adolphe (il lui donnait alors son nom de mortelle), la voyant descendue de la poésie où il l'avait vue placée.
—Je l'ai regretté souvent, très-souvent, ce piédestal sur lequel tu t'agenouillais à mes pieds; que de fois tu l'avais baigné de tes larmes; tu l'avais brûlé de tes baisers! C'est de mon piédestal que m'est venue la vie; le feu de tes lèvres a passé de mes pieds à mon cœur, et tu me demandes si je pleure? Mais, n'y pensons plus. En même temps, elle versait une larme de regret.
—Vous avez raison, madame, lui dit Adolphe, de regretter ce beau piédestal; à présent que nous sommes de niveau, vous et moi, comment pourrai-je vous adorer, Galatée? à présent que vous êtes descendue à ma hauteur, comment pourrai-je m'agenouiller devant vous?
—Tais-toi! tais-toi! fit-elle, et sortons d'ici. Puisque nous sommes de niveau, marchons ensemble; et si je suis ton égale, au moins, donne-moi ton bras, ton bras gauche! Et ils sortaient ensemble, quand la petite fille les suivit:
—Maman, dit-elle, je vais avec toi?
Adolphe se tenait sur le seuil de la porte, quand il vit cet enfant qui venait. Il baissa la tête en soupirant, Clara le comprit, elle dit à l'enfant:—Prends ton cerf-volant, ma fille! L'enfant prit son cerf-volant; Adolphe reprit le bras de Clara, ils entrèrent dans le jardin.
L'enfant chercha un peu de vent là-haut; Adolphe et Clara cherchèrent un banc de mousse, un piédestal champêtre.
Et peu à peu, elle devint si tendre, elle trouva tant de souvenirs à ses ordres, elle parla avec tant de douces paroles, qu'elle reprit toute sa hauteur; il fut à genoux devant elle, il retrouva sa Galatée comme elle était, quand il l'anima, par un souffle.
Ne désespérez jamais des femmes; elles ont beau descendre de la hauteur où la passion les place, elles auront beau devenir comtesses ou mères de famille; elles sauront toujours, au besoin, se poser au-dessus de l'homme qu'elles aiment et trouver un piédestal, quel qu'il soit, bloc de marbre ou banc de gazon.
Mais, cette fois, Clara était trop au niveau du monde, pour que le monde la laissât libre et tranquille sur ce piédestal fragile. La passion est entourée de mille exigences; une fois déplacée, elle est en lutte perpétuelle avec le monde. Aussitôt que la jeune fille oubliant l'amour se jette dans l'ambition, il faut que l'ambition soit la plus forte, et voilà ce qui arriva encore ce jour-là. Clara fut surprise sur son piédestal par le monde pour lequel elle l'avait abandonné. Le monde est comme ces amants jaloux qui surveillent la conduite des nouveaux convertis, sauf à leur faire subir le dernier supplice, s'ils sont renégats. Le monde accourut dans les jardins de Clara, et croyait y trouver Clara: il y trouva Galatée... Il est si jaloux, si cruel et si curieux, le monde!
Surprise ainsi, Galatée rougit un peu, comme rougit l'apostat au pied de l'autel. Adolphe, la voyant honteuse de sa passion, retomba tout entier dans la vie réelle.—Il redevint un cavalier accompli.
—Madame la comtesse est montée sur ce banc, dit-il aux curieux, parce que le vent dérangeait ses cheveux; notez bien qu'elle avait ses cheveux en bandeau sur son front, et que le vent eût glissé sur ses cheveux lisses et polis, sans en déranger un seul.
Les curieux se contentèrent des explications d'Adolphe, homme du monde; il suffisait d'ailleurs, que Galatée redevînt comtesse au premier ordre; et qu'elle retombât du banc de gazon où elle s'était placée un instant, pour s'asseoir sur la causeuse de son salon.
Ils en étaient là, tous s'observant du fond de l'âme, quand l'enfant revint, son cerf-volant à la main: le cerf-volant avait les ailes basses, l'air triste, humilié.
—Mon cerf-volant ne veut pas voler! ma mère, dit l'enfant: il n'y a pas le moindre zéphire au jardin.
Pour le coup, la dame eut honte et rougit: surprise dans sa passion, elle avait été peu déconcertée, surprise dans son excuse, elle se sentit prête à défaillir.
Adolphe aussi, il se croyait quitte avec les officieux qui veulent tout savoir; mais cet enfant et ce cerf-volant avaient dérangé toute son excuse: si le vent n'avait pas soulevé ce frêle morceau de carton et ses deux ailes, comment pourrait-il déranger cette épaisse chevelure?
Adolphe avait menti; la dame avait menti! Ils n'étaient plus que des maladroits. Ce n'était pas le vent qui avait dérangé ces beaux cheveux.
Adolphe se leva, et partit désespéré d'avoir perdu Galatée, laissant la femme du monde aux prises avec le monde, et levant la main au ciel, pour voir d'où le vent venait.
En revenant cette fois avec lui-même, il comprit combien c'était un rêve fâcheux que le rêve des anciennes amours; comment l'idéal n'a qu'une heure, comment le piédestal du marbre le plus dur, une fois brisé, ne peut jamais se reconstruire; et combien c'est chose futile un amour qu'un cerf-volant peut déranger.
Pauvre homme! il s'abandonna à ce futile désespoir, tant qu'il put aller! Comment ne s'est-il pas souvenu du siége de Troie, et de l'enfant d'Agamemnon menacé par Calchas, pour un peu moins de vent, qu'il n'en fallait au cerf-volant de votre enfant, imprudente et belle Clara!