ROSETTE
J'aime assez les romans, ils allégent la vie heureuse! Ils sont le rêve éveillé;—mais parlez-moi des petites histoires d'autrefois, des romans de quelques pages, et non pas de ces inventions sans paix ni trêve, qui exigent un mois de lecture. Il n'y a rien de plus triste; on s'y perd, on s'y vieillit. Que si, pour rajeunir son sujet, l'auteur se fraie un chemin sanglant à travers des meurtres impossibles, ou bien si, pour animer ses héros, il les conduit en mauvaise compagnie, à l'avant-dernière bouteille, au dernier couplet, voilà nos héros sous la table avec nos héroïnes. Quel dommage que nous ayons perdu le secret des petites histoires amusantes et joviales d'autrefois!
Autrefois c'était le bon temps pour les petites histoires; le roman en vingt volumes sales et mal imprimés, délassement des cuisinières, des crocheteurs et des marquises, eut fait reculer d'horreur les laquais et les femmes de nos duchesses. Un auteur qui se respectait faisait paraître son histoire à distance, en plusieurs parties séparées, quand l'histoire était trop longue. Il fallut dix ans pour la suite de Gil Blas.
Candide était la mesure excellente de ces petits contes. Madame de Pompadour, qui s'y connaissait, aimait les petits livres qu'on lit tout bas, dans le creux de la main, d'un coup d'œil, et qui se cachent sous le pli d'une dentelle quand arrive en bâillant quelque roi importun. Littérairement parlant, je pleure encore madame la marquise de Pompadour; elle a emporté dans sa tombe le secret du joli.
Le joli! Etait-elle assez jolie... Je ne sais quoi sans définition. Echos, parfums, rayons! un faux brillant et un feu follet... il arrive, il entre, il se pose, il rit dans la glace, il s'assied à table avec vous, il chante, il minaude, il écrit de petits billets, il aime à la rage les opéras et les belles danseuses, il s'occupe en minaudant de petite musique et de petits vers, de petites intrigues, de tout ce qui est mignon, vif, léger, frivole! Ah! vive le joli! C'est le joli qui a taillé les verres à facettes, inventé la poudre à poudrer, les mouches et les ballets; il a fixé les amours aux plafonds, il a jeté son fard à la joue; il enrubanait Voltaire à la marquise du Châtelet, le roi Stanislas à madame de Boufflers, Dorat à mademoiselle Fannier, Louis XV à la comtesse Du Barry. Pauvre petit monstre! il est parti avec M. Voisenon et M. Crébillon fils. Il est parti; on croyait que le beau allait venir à sa place, il n'est pas venu, et nous autres, nous sommes restés par terre, entre le beau et le joli, à peu près comme l'art dramatique entre les deux théâtres français.
Mais en attendant le beau par excellence, qui nous rendra le joli que nous avons perdu? La littérature de l'Empire en vivait avec l'art de M. Demoustiers, de Luce de Lancival, de M. Andrieux, de M. Jouy, de M. Bouilly, et tant d'autres, messieurs, et tous les autres! Mais, que dit Montaigne? «L'archer qui outrepasse le but, faute comme celui qui ne l'atteint pas.» Ces illustres archers, partisans du joli, ont manqué le but, en l'outrepassant. A force de courir après le joli, ils sont tombés dans le trop joli: abîme immense dont la littérature de l'Empire ne se relèvera jamais.
Quoi qu'il en soit, je regrette le joli, comme les amateurs de boston ou de reversi regrettent le reversi et le boston. Des jeux plus modernes ont remplacé les jeux de leur enfance, et les jeux qu'on leur fait jouer, ils les jouent mal, ils les jouent en se rebiffant. Pauvres bonnes gens! leur histoire est l'histoire de nos faiseurs du moyen âge, ou de nos fabricants de terreurs révolutionnaires. Ils font du moyen âge ou de la terreur avec tant de peine et de périls! Le joli, c'était si tôt fait.
Je lisais, naguères, un joli conte intitulé Rosette. Il est gai, vif, amoureux, charmant, ce petit conte! on le dirait écrit avec la plume d'Angola ou des Bijoux indiscrets. Laissez-moi vous le redire, et, s'il vous plaît, nous laisserons parler notre heureux marquis (c'est un marquis!) toutes les fois qu'il voudra parler.
Bien entendu que c'est le héros de mon histoire qui parlera souvent en son propre et privé nom. Il n'y a pas de meilleure entrée en matière que celle de Gil Blas: Je suis né de parents, etc.
Vous voilà donc face à face avec ce joli petit maître écrivant à l'un des amis le talon rouge; et de tout ce qui doit s'ensuivre, joli ou beau, je me lave parfaitement les mains avec de la pâte d'amandes, de l'eau rose, dans une porcelaine de vieux Sèvres, une dentelle de Malines, pour essuie-main.
«Enfin, marquis, j'ai possédé la belle Rosette.» Je vous fais remarquer ce commencement classique en ce temps-là, et ce ton leste, et cette expression qui va droit au fait: j'ai possédé! Notre marquis commence positivement comme Desgrieux, comme Saint-Preux et tant d'autres ont commencé. Mais revenons à cette narration, qui déjà doit vous intéresser.
«Voici son portrait, marquis (le portrait de Rosette): Elle a de l'esprit, du jugement, de l'imagination, des talents; extérieur éveillé, démarche légère, bouche petite, grands yeux, belles dents; grâces sur tout le visage. Rosette entend au premier coup d'œil, elle part à votre appel, et vous rend aussitôt votre déclaration. Voilà celle qui a fait mon bonheur.»
Ainsi était faite Rosette au siècle passé. Aujourd'hui Rosette est pâle, mélancolique et sur elle-même affaissée... un vrai saule pleureur! Rosette une précieuse, un saule pleureur. Elle n'entend pas le coup d'œil, et ce n'est qu'au bout de trois cents pages qu'elle vous rend votre déclaration, si encore elle n'est pas noyée ou pendue dans l'intervalle. Vive la Rosette d'autrefois!
«Voilà comme ce bonheur me vint, cher marquis. Il y a huit jours, en allant au Palais-Royal, je vis arriver le président de Mondonville: il était pimpant à son ordinaire, la tête haute et l'air content; il s'applaudissait par distraction, et se trouvait charmant par habitude. Il badinait avec une boîte d'un nouveau goût; dans cette boîte, empruntée à son petit Dunkerque, il prenait quelques légères prises de tabac, dont, avec certaines minauderies, il se barbouillait le visage.—Je suis à vous, me dit-il. Ainsi disant, il court au méridien.» Ce dernier trait du président Mondonville est le seul qui puisse s'appliquer aux présidents de cette époque: régler sa montre au méridien ou au canon du Palais-Royal est une occupation convenable à un magistrat; mais l'air pimpant, où est-il? Les minauderies, que sont-elles devenues? c'est à peine si nos magistrats de trente ans osent sourire. Oyons cependant le président de Mondonville, et son ami le marquis.
«Mon cher marquis, dit le conseiller, voulez-vous une prise d'Espagne? c'est un marchand arménien, là-bas, sous les arbres, qui me l'a vendu. Mais! vous voilà beau comme l'amour! on vous prendrait pour lui, si vous étiez aussi volage. Votre père est à la campagne, eh bien, divertissons-nous à la ville. Quel désert ce Paris! Il n'y a pas dix femmes! Aussi bien celles qui veulent se faire examiner ont des yeux à choisir.» Ainsi parle le grave conseiller à notre marquis.
«Touchez-là, ajoute le conseiller, je vous fais dîner avec trois jolies filles; nous serons cinq, le plaisir sera le sixième; il sera de la partie puisque vous en êtes. J'ai renvoyé mon équipage, et Laverdure doit me ramener un carrosse de louage... en polisson.»
Ainsi dit le président. Il est, comme vous voyez, un bon vivant, et prêt à tout; improvisant le plaisir comme Antony improvise un meurtre, et puis, comme on disait dans ce temps-là: Il a du génie et de l'honneur, mais il tient furieusement au plaisir. Il mène une belle vie! Au bal toute la nuit, à sept heures du matin au Palais; il n'est ni pédant en parties fines, ni dissipé à la chambre; charmant à une toilette, intègre sur les fleurs de lis; sa main joue avec les roses de Vénus, et tient toujours en équilibre la balance de Thémis. (Je crois, sans vanité, que j'attrape assez bien le style précieux.)
A la proposition du président: «Amusons-nous! à demain les affaires sérieuses!» le marquis dit oui! tout aussitôt, et voilà les deux amis qui sortent gravement du Palais-Royal. Ils traversent la place, entre Charybde et Scylla, garnies de vestales parées comme des mystères; ils passent devant le café de la Régence, veuf de la dame, ornement du comptoir, dont la fuite a tant excité la verve des chansonniers. Au coin de la rue, ils trouvent Laverdure sans livrée, et son carrosse sans armoiries.—Tout est prêt, dit Laverdure; mademoiselle Laurette et mademoiselle Argentine vous attendent; mademoiselle Rosette est indisposée, et vous fait ses excuses.» Quel malheur! Rosette indisposée! et voilà notre marquis tout pensif.
Cependant ils montent en carrosse; le marquis est muet, le président ne déparle pas!
«Voyez, dit-il, ce grand Flamand qui passe; il est au-dessus et au-dessous de nous, de toute la tête! Voyez marcher, à pas comptés, le sage Damis; à le voir, on le dirait ingénieux et spirituel; sa physionomie est menteuse, oui dà! cet homme est bon, tout au plus, à être son propre portrait.» En passant dans la rue Saint-Honoré, devant la boutique du bijoutier: «Je n'ose, dit-il, regarder la porte d'Hébert, il me vend toujours mille bagatelles malgré moi; combien de colifichets avons-nous échangé pour des lingots d'or?» Ainsi, médisant, et se vantant..., de leur ruine, ils arrivent à la porte de Laurette et d'Argentine.
Bien que ces dames ne ressemblent guères à nos héroïnes de romans, dont chaque mouvement est une mélodie, elles sont cependant dignes d'intérêt et d'attention. Argentine et Laurette montent en carrosse, on lève les stores, et puis fouette cocher! jusqu'à la Glacière.
A la Glacière est située la petite maison du président; l'extérieur annonce une cabane... entrez! l'intérieur vous dédommage; au dehors c'est la forge de Vulcain, au dedans c'est le palais de Vénus.
Ces petites maisons-là sont d'invention diabolique... à la porte est assis le mystère, le goût les construit, l'élégance en meuble les cabinets. On ne rencontre en ces taudis charmants que le simple nécessaire, un nécessaire plus délicieux que tous les superflus. Fi de la sagesse et du sens commun, «la Glacière» est une fournaise, et le secret, qui fait sentinelle, ne laisse entrer que le plaisir...
Alors on dîne. Il n'est rien qui se compare au menu de ce dîner, fait par un cuisinier qui vient de Versailles. Imaginez toutes les recherches succulentes. Bon repas, aimable causerie et gaieté! Dans l'intervalle qui sépare la bisque du relevé de potage, on parle en riant de Dardanus. En ce temps-là, parmi les sujets sérieux de conversation, l'Opéra tenait la première place, et la cour n'avait que le second rang. Au beau milieu de la causerie, on présente aux convives deux entrées. La dispute est calmée, tout le monde est remis dans son assiette et sur son assiette.
En notre sotte année de 1832, les romanciers sont prodigues de portraits, surtout de portraits de femmes. Ils vont vous faire, et très-facilement, vingt-cinq pages sur une brune, et quarante sur une blonde. Autrefois, ces belles images se faisaient en deux traits, d'un crayon net et vif! Déjà vous avez eu celui de Rosette, en trois mots; écoutez ceux de Laurette et d'Argentine. Ah! les belles figures qui vous suivent et vous provoquent! les doux rires! les lèvres vermeilles! Dites-moi, ami, si M. Henri Delatouche lui-même, a fait quelque chose de mieux?
Laurette est jeune encore, un peu moins qu'elle ne le pense; admirez cette grande fille, à l'œil noir, à la jambe grêle, une danseuse, et qui pourrait se faire un voile de ses épais cheveux noirs.
Argentine est une maman, la main blanche et potelée; un sourire excitant, l'œil fermé à demi, grand pied bien fait et nez retroussé; toutes deux belles personnes, et chantant le couplet à ravir!... On chantait beaucoup en ce temps-là.
Quant à l'ajustement de ces dames, le voici tel que je le sais: Argentine était en robe détroussée de moire citron; Laurette était parée; elle avait du rouge. Toutes les deux étaient ajustées par la Duchapt.
Tout à coup, à la fin du repas, le vin de Champagne éclatant de sa riante écume au bruit des bouchons, légère et riante, entre en riant la belle et vive Rosette, ô bonheur! la voilà! c'est elle! Après un salut de joie, elle fait le tour de la table et tend aux convives son front charmant. Est-elle assez jolie! assez piquante, et provocante avec un petit bruit des lèvres, un appel irrésistible? Ah! Rosette.
Rosette est sans paniers, avec le plus beau linge du monde, une chaussure fine et le plus petit pied qui se puisse voir. Le dessert arrive; on boit, on casse les bouteilles, et les verres, les assiettes, on jette un peu les meubles par les fenêtres; ces dames s'amusent comme des marquises. C'était la mode au départ des officiers pour l'armée, on cassait les porcelaines, on ébréchait les miroirs; on brisait le dernier verre où pétillait la santé de ces folles amours. Cela s'appelait: faire carillon.
Quand tout est bu, et tout brisé, on se promène à travers le jardin; après la promenade, on fait un médiateur. Le président joue avec un bonheur sans égal; Rosette est outrée, et répète à qui veut l'entendre, qu'elle est en péché mortel, parce qu'elle ne voit pas un as noir. Ces dames trichent tant qu'elles peuvent; puis, la nuit venue, on monte en carrosse, et chacune et chacun rentre ou chez elle ou chez soi. Voilà, je l'espère, un petit roman bien préparé.
Moi, j'aime assez ce joli roman, et je continue; il ne va pas plus loin que le comme il faut le plus strict, et qui que vous soyez, voire M. Paul de Kock, je vous mets au défi de me citer un conte humoristique, fantastique ou romantique, plus décent que celui-là.
Le lendemain de cette fête carillonnée, le marquis n'a rien de plus pressé que d'envoyer savoir des nouvelles de Rosette. A midi, étalé dans son carrosse, il se fait conduire au Luxembourg. Au sortir du jardin, il monte en grand mystère dans une chaise à porteurs, il arrive ainsi chez Rosette. Elle est à sa fenêtre, qui le regarde en souriant d'en haut. Il entre, ô dieux et déesses! Rosette est coiffée en négligé; elle est vêtue d'un désespoir couleur de feu, elle porte un corset de satin blanc, une robe brodée des Indes. Le second mot de Rosette est celui-ci:—«Dînez-vous avec moi, marquis?»
Le marquis (le matin il a fait des armes chez Dumouchelle) accepte hardiment le dîner de Rosette! Ah! ce vieux siècle avait sur le nôtre un grand avantage, il était grand mangeur et grand buveur, et le reste!
Après le dîner, il faut bien que Rosette fasse un bout de toilette, et le marquis se souvient qu'il n'a pas encore salué son père; c'est un devoir auquel même en l'honneur de Rosette, il ne voudrait pas manquer; et le voilà qui se rend à son devoir.
Ici (c'est une moralité de cette histoire) on vous fait remarquer la toute-puissance paternelle très à propos à cette époque. Les héros des livres et des histoires de ces temps ont toujours leurs parents, présents à leur pensée. Ils s'inclinent donc tremblants et respectueux, devant l'autorité paternelle. Héloïse est renversée à terre, par un coup de poing de son père. Desgrieux est à genoux devant son père, implorant vainement sa pitié; Faublas est emprisonné par son père; et que dites-vous du comte de Mirabeau expiant ses amours dans le donjon de Vincennes? L'autorité paternelle est partout dans ces livres;—vous ne me citerez pas un roman moderne, à trois ans de date, où le héros parle de son père ou de sa mère; le seul Antony, par la très-bonne raison qu'Antony est un bâtard. Ne soyez donc pas si fiers, romans modernes, de votre moralité. Je reviens à mon marquis.
Le marquis va chez son père. Il fait sa cour. Il lui raconte une foule d'anecdotes, il l'amuse. A peine s'il se donne le temps d'envoyer à Rosette une navette d'or, et de lui demander à souper pour le soir.
Rosette, qui aime à faire des nœuds, accepte la navette d'or en échange du souper. Neuf heures sonnées le marquis donne le bonsoir à son père en lui baisant la main, puis il se fait conduire en voiture, derrière l'hôtel de Soubise; derrière l'hôtel, il prend un fiacre qui fait quelques difficultés pour marcher. Ce fiacre est marqué au no 71 et à la lettre X.
Il y avait alors en France une espèce de jeu fort répandu, qui rendait souvent un fiacre assez dangereux pour celui qui avait besoin de l'incognito. Des oisifs, arrêtés à la porte des cafés, jouaient à pair ou non? sur le chiffre des premiers fiacres qui passaient. Cet accident, si commun, arriva justement au fiacre du marquis.
Le marquis arrive, entre chez Rosette, où il a fait porter sa robe de chambre de taffetas. La robe de Rosette de taffetas bleu, flottait au souffle des zéphirs.
Pendant que Rosette en mille grâces se montre, joue avec son chat, boit des liqueurs à petites gorgées, et se livre à toutes les folâtreries de sa jeunesse, hélas! un grand danger la menace! Il y va de sa liberté, de sa vie! Le bruit était, au Marais, d'une méchante affaire arrivée à un jeune homme de famille, dans une maison de jeu, et, ce même jour, le père du marquis apprenant que son fils, qui s'est retiré de si bonne heure, a pris, comme on dit, la clef des champs, s'inquiète et s'alarme. Où donc est mon fils, le marquis? Un ami de la maison, nouvelliste de profession, lui apprend qu'on a vu passer, devant tel café, un fiacre au no 71—X, dans lequel était le marquis. Sur-le-champ le père appelle un commissaire de police. Le commissaire qui sait son monde et qu'il a affaire à un homme de la cour, arrive sur-le-champ. On cherche le fiacre 71; on le trouve, on le saisit, on l'interroge et le pauvre diable se croit perdu. Après bien des questions, le cocher sait enfin ce qu'on lui demande. Il monte sur son siége et il conduit, droit chez Rosette, le commissaire et le père irrité.
Alors Rosette, à ce bruit du guet entrant chez elle, envahissant ses chambres dorées, la pauvre enfant, sans défense et sans appui, tremble et demande à ces tristes envahisseurs ce qu'on veut d'elle? Le père du marquis lui répond que sa destination est marquée sur un ordre qu'on lui fait voir. La douleur accable Rosette; elle se roule aux pieds de son bourreau, à demi nue... elle attendrirait des rochers, mais le vieux duc est inflexible. Rosette, au désespoir, demande, hélas! mais en vain, du secours à son ami le marquis; le marquis n'obéit qu'à son père. Ils se soumettent tous les deux aux plus grands pouvoirs de cette époque: l'amoureux à son père, l'infortunée Rosette à la lettre de cachet.
Je vous prie, une fois pour toutes, vous qui faites des romans, de regretter ce moyen terrible, expéditif, la lettre du petit cachet du Roi, comme on disait alors; la perte des lettres de cachet nous a ruinés, nous autres romanciers. Le peuple, entrant à la Bastille, a chassé la folle du logis, de son logis le plus commode. Savez-vous, je vous prie, dans les tragédies grecques, un dieu, quel qu'il soit, qui intervienne, et plus à propos, que le lieutenant criminel dans les romans du dix-huitième siècle? Manon Lescaut, ce grand chef-d'œuvre où commence (il en faut bien convenir) la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre et l'Atala de M. de Châteaubriand, Manon Lescaut, protégée et défendue par la liberté des lois modernes, Manon Lescaut avec un avocat dévoué qui l'arrache à ces violences de la force, y perdrait ce qui la rend si touchante, à savoir le martyre! Eh! le bon La Fontaine, à cette suppression de l'absolu, perdrait ses plus beaux vers:
Elle s'en va peupler l'Amérique d'amour.
Voilà donc Rosette en prison, parce qu'elle a donné à souper à un beau jeune homme. Ah! pauvre Manon! pauvre Rosette! pauvres jolies et tendres femmes hors la loi, qui obéissiez si facilement, si simplement au commissaire! allez rejoindre à son couvent, la maîtresse de Mirabeau!
A la Bastille ordinairement se passe la deuxième et dernière partie des romans du joli siècle. Le boudoir est l'antichambre de la Bastille. Au premier chapitre, le héros ou l'héroïne sont occupés uniquement à se faire mettre en prison. Je ne ferai donc aucun changement à la marche ordinaire, et, bien plus, fidèle à l'usage, nous allons employer toutes nos ressources à tirer Rosette de cette malheureuse position.
Le marquis, soumis à son père, est rentré à l'hôtel tout pensif; ne pouvant se servir de la force, il emploiera la ruse à sauver sa chère maîtresse. Dans toutes les grandes maisons de ce temps-là, il y avait un directeur en titre, un abbé, maître de la maison, qui servait d'intermédiaire entre le fils et le père, quand ce dernier était irrité. Assez souvent, cet abbé s'appelle Ledoux; il est gourmand, dormeur, entêté, vaniteux, accessible à la pitié; pour peu qu'on le flatte, on est sûr de lui. Le premier soin du marquis, est de faire appeler M. Ledoux. Il fait entrer M. Ledoux dans sa bibliothèque, il lui montre en détail ses livres défendus; dans la chambre à coucher, il lui fait admirer ses miniatures et ses gravures; il en a pour plus de 200 louis; puis il lui fait accepter plusieurs pots de confitures, dont M. Ledoux est très-friand. A la fin, quand il voit que l'abbé est tout disposé à le servir, il lui parle de ses amours et de Rosette. Il la présente au sensible abbé telle qu'elle était, cette nuit-là, bondissante, échevelée, agenouillée et les mains jointes! Et voilà M. Ledoux qui s'en va, promettant de s'intéresser à Rosette, et s'y intéressant déjà du fond de son faible cœur.
Hélas! hélas! pendant ce temps, que fait Rosette? la pauvre fille est enfermée à Sainte-Pélagie, par ordre du roi et pour son bien; Sainte-Pélagie, un port de salut où les bons exemples ne lui manqueront pas. A peine arrivée, toutes les religieuses viennent contempler la belle Rosette. On plaint Rosette; elle pleure, elle est encore à demi nue, en plein chagrin, ses beaux yeux baignés de larmes, la coiffure chiffonnée... Elle est si triste! Un beau jour, Laverdure, le valet de chambre, cherche Rosette, il apprend en quel lieu funeste elle est enfermée, et, sous les habits d'une femme, il entre au couvent, il voit la jeune captive.... Il lui donne un louis de la part du marquis, et s'en revient porteur de bonnes nouvelles. Digne Laverdure! aujourd'hui le confident est encore un moyen qui nous manque. Ni laquais, ni soubrette, ah! comment nouer son drame? Comment remplir, sans le secours de ces acteurs secondaires, les intervalles que laissent entre ses diverses parties la comédie la mieux faite? Autrefois, le laquais était un personnage indispensable; il appartenait au drame, à l'action. Aujourd'hui, c'est à peine si, dans un roman, l'on se permet un commissionnaire qui porte une lettre d'un quartier à l'autre: nous dansons sur un fil d'archal sans balancier, et les deux pieds dans un panier.
Dans la lettre de Rosette à son marquis, il y a nécessairement une phrase ainsi conçue:—«Faut-il que je sois malheureuse, pour avoir adoré un homme qui mérite, hélas! toutes mes adorations?... Adieu. Je vais pleurer mon malheur. Je vous aimerai éternellement! Rosette.» Que si ce ton de passion subite vous étonne en cette aimable fillette si réservée et si polie avec son marquis, c'était un des avantages de la persécution et des cachots appliqués à l'amour. Ils ennoblissaient la passion la plus vulgaire; ils faisaient d'une malheureuse fille, un héros, un martyr; ils la mettaient, tout d'un coup, au niveau de son amant, quel qu'il fût, ils lui donnaient le droit de lui parler de son amour, et d'un amour éternel, encore! Telle qui n'eût pas osé regarder son amant en face..... une fois en prison, lui parlait d'égale à égal. J'imagine, encore une fois, que ces pauvres filles ont beaucoup perdu en considération, en amour, en bonheur même, à la suppression des lettres de cachet.
Quand le marquis a découvert le couvent... la prison de Rosette, il invite un matin l'abbé Ledoux à prendre avec lui le chocolat; pour plaire à M. l'abbé, le jeune marquis lui lira, s'il le faut, les Nouvelles ecclésiastiques, pleines d'injures contre les évêques constitutionnaires. Le déjeuner fini, le marquis conduit l'abbé chez M. le président Mondonville. Montés en voiture, M. l'abbé prie instamment M. le marquis de ne pas aller à toutes brides dans la rue, ajoutant que les lois ecclésiastiques lui ordonnent à lui, l'abbé, d'aller au pas. Le marquis enrage et cependant il se résigne à ne pas brûler le pavé, pendant que plusieurs seigneurs traînés par de mauvais chevaux, se font un honneur infini par leur course rapide. En passant devant l'Opéra, M. Ledoux fait le signe de la croix; un ecclésiastique ne manquait jamais à cette formalité; c'était le bon temps de l'Opéra. A la fin, ils arrivent chez le président Mondonville. Le président les reçoit d'un air grave, après avoir forcé M. Ledoux de se rafraîchir, il demande à ces messieurs en quoi il peut leur être utile? Alors le chevalier parle de Rosette, il se plaint de la lettre de cachet, il atteste M. Ledoux, en témoignage de ses bonnes intentions; il a beau dire, à ce discours pathétique, le président reste impassible.—«Oh! oh! le cas est grave et je n'y peux rien: Dieu et ma conscience me défendent de me mêler de cette affaire; ne m'en parlez plus, mon cher marquis.—Il est vrai, ajoute-t-il négligemment, que cette fille-là pense bien sur les affaires du temps; et même elle a eu des convulsions!»
A ce mot, fille qui pense bien, et convulsions, l'abbé prête une oreille attentive. A ses yeux, Rosette a pris tout à coup l'autorité d'une quasi-sainte. A l'heure où nous voilà, les controverses religieuses tenaient la place des controverses politiques. Chaque faction avait ses saints et ses martyrs. L'église était divisée en deux camps. L'abbé Ledoux, en sa qualité de convulsionnaire, s'intéresse à Rosette, janséniste et du parti anticonstitutionnaire... et tout va bien!
Lorsqu'il s'agit du soulagement de leurs frères, tous les gens du parti sont très-ardents. M. l'abbé Ledoux, qui veut protéger religieusement Rosette, s'en va chez une de ses pénitentes, une dame de la sous-ferme, dévote de cinquante ans, qui a eu l'orgueil d'abandonner le rouge et les mouches, et s'est mise sous la direction de notre abbé. Cette dame a suivi très-assidûment les sermons du père Regnault, qui a choisi, tout exprès, une petite église à l'extrémité de la ville, afin d'y faire foule. C'est à cette inspirée que s'adresse l'abbé Ledoux pour délivrer Rosette. Il plaide, il persuade; aussitôt la troupe entière des bigots et bigotes, se met en campagne. M. Ledoux obtient, par ses amis, ordre de M. le lieutenant de police à la supérieure d'ouvrir à M. l'abbé la cellule de Rosette. Le soir, le marquis impatient d'apprendre enfin des nouvelles certaines de la pauvre fille, va faire un médiateur chez mademoiselle de l'Écluze, la femme soi-disant d'un officier qui donne à jouer, pour l'amusement des autres, et pour son profit personnel. Mademoiselle de l'Écluze tient une de ces maisons décentes où il ne se passe rien, mais la maison est commode, on y voit aisément de jolies femmes, sans scandale, et sans avoir la réputation de les chercher. Le marquis imagine alors de se déguiser et d'aller voir Rosette; mademoiselle de l'Écluze, dont le frère est abbé, lui prête un des habits de son frère, soutane, manteau long, rabat et le reste de l'ajustement; la perruque était modeste et arrangée «comme par les mains de la régularité», la calotte était très-luisante et brillait avec affectation; enfin, tout l'extérieur du marquis était uni, recherché et convenable à la représentation d'un directeur, «jeune à la vérité, mais qui n'en est que plus chéri des bonnes âmes.»
Dans cet équipage, notre ami monte en chaise, et il se rend à Sainte-Pélagie. A Sainte-Pélagie, on le reçoit comme un docteur en Sorbonne; toutes les portes lui sont ouvertes: il voit Rosette, il parle à Rosette, il la console; il entre aussi dans la chambre de la supérieure, qui veut se confesser à lui; quelle chambre ô ciel! cette chambre monastique! Tous les récits et les descriptions de monastères et d'abbayes dans la Reine de Navarre, le dix-huitième siècle les a encore, il est vrai, enjolivés. Le marquis trouva l'abbesse à sa toilette; les dévotes en ont une moins brillante que les coquettes du monde, mais plus choisie et mieux composée. Les odeurs les plus nouvelles répandaient un parfum suave et léger dans cette chambre où respirait la sensualité d'une dévote.
Que cette supérieure en eût remontré, même à Rosette. Elle avait pour cellule un boudoir! pour lit, un sopha. Son linge de nuit, garni d'une dentelle d'Angleterre, était travaillé avec goût; sa robe de perse blanche, son jupon de satin violet, ses bas fins ainsi que sa chaussure; enfin tout son déshabillé accompagnait à merveille sa taille et sa figure; ses yeux étaient tendres, et sa bouche était rose. En ce beau lieu, sanctifié par les saintes extases, l'aimable abbesse avait réuni la prière et la volupté, la méditation et le plaisir.
Bon! ce pastiche enfin me lasse; plus de copie et de plagiat (c'est le mot), s'il vous plaît, je vous raconterai tout simplement la fin de l'histoire de Rosette. Rosette a fini par être une honnête femme et c'était, j'imagine, une bonne fin dont Rosette était digne. Elle était intelligente autant que jolie. Après avoir suivi la loi commune et permis au marquis de se ruiner avec elle et pour elle, elle l'avait aimé toute une heure. Alliance heureuse entre les belles et les seigneurs; les fils des dieux et les filles de la pauvreté!... deux mondes bien différents, et qui pourtant se reconnaissaient et se comprenaient d'un coup d'œil.
Ils faisaient ensemble une alliance de quelques années... elle durait, tant qu'il y avait richesse d'une part, et de l'autre jeunesse et beauté; après quoi, si la dernière bougie était éteinte, et la dernière bouteille de Champagne était vidée: adieu Glycère, adieu Rosette! Ce pacte de plaisir et d'amour se rompait à l'amiable, et chacun des deux mondes rentrait dans ses limites naturelles: le jeune seigneur redorait son écusson et prenait en justice, à la cour, la place de son père; la jolie fille dépouillait ses habits de princesse et, laissant sous le seuil de son hôtel d'emprunt, les grâces folâtres de sa jeunesse, elle redevenait une simple bourgeoise, se mariait à quelque honnête commis aux gabelles, à quelque honnête procureur au Châtelet; puis tout rentrait dans l'ordre accoutumé; si bien que deux ans plus tard, à voir le grand seigneur à la cour, ou le magistrat sur son siége, on n'eût pas dit que c'était le beau Clitandre; et, dix ans après, à voir la femme de l'officier aux gabelles, réservée et sage, économe et janséniste effrénée, élevant sa fille dans la plus austère vertu, vous n'auriez jamais dit que c'était la Cidalise, aux yeux charmants que vous aviez connue en falbalas et sans mouchoir, l'âme, l'esprit, le cœur, la tête et la gorge au vent.
Donc Rosette, après bien des larmes et bien des intrigues, et des transports de haine et d'amour, quittait la fatale prison; elle est rendue enfin, grâce à l'abbé, à ses fêtes, à son luxe, à tout ce qui faisait sa vie... à Paris (L'ai-je assez dit?) La voilà qui se marie! elle trouve un mari fidèle, honnête et bon, travailleur, un héros, qui est entré un des cent mille premiers à la Bastille. Notre marquis, de son côté, pour obéir à son père, s'est marié, après avoir doté Rosette; il a épousé une jeune et belle fille, une Normande, une blonde presque anglaise, mademoiselle de Lurzai, qui lui apportait vingt bonnes mille livres de rente, en fonds de terre! Le père du marquis, heureux de voir son fils devenu plus grave, l'a grondé beaucoup moins depuis le jour de son mariage; cependant, il le grondait encore la veille de sa mort.
Voilà toute ma jolie histoire! Hélas! qui nous rendra ces temps heureux des belles histoires! ces petits boudoirs pleins de lumière et d'ombre, ces vastes salons tout dorés, ces soupers de la nuit, ces conversations du matin, ces abbesses coquettes, ces abbés charmants, ces conseillers petits-maîtres, ces jolies femmes abandonnées, rieuses, si patientes dans le chagrin? Qui nous rendra la Bastille, Saint-Lazare et M. le lieutenant criminel? Qui nous rendra les contes de Voisenon!
D'ailleurs, si vous êtes d'une morale austère à ce point que vous ne puissiez pardonner à la folle jeunesse ses heures d'emportement et de plaisir, j'ai un second dénouement à mon histoire, et vous pardonnerez à Rosette sa légèreté, au marquis son amour. Cette société corrompue a payé, vous le savez, la part de sa corruption; ces jolis petits romans ont été suivis d'une terrible histoire; c'était un singulier successeur à Voisenon, M. de Robespierre!
Un matin notre marquis, au plus fort de sa sagesse, honoré pour son courage et pour sa bonté, fut amené devant le tribunal révolutionnaire! innocent... il fut condamné... il fut exécuté le même jour.
Le même jour, Rosette, estimable bourgeoise de la ville de Paris, excellente mère, estimée de ses voisins, l'honneur de son mari, comme elle avait sauvé son curé proscrit, fut amenée devant le tribunal révolutionnaire, et condamnée à mort.
Ils moururent tous les deux, le même jour; et, traînés sur la même charrette, dans un dernier sourire. Il y avait dans ce sourire, une estime, une pitié, un tendre et doux souvenir.—Expiation! expiation de leur bonheur, de leurs amours!
Pauvre Rosette et pauvre marquis! Je ne suis pas sanguinaire, et pourtant, si vous me dites, ils sont morts innocents, je vous dirai: ils ne sont morts innocents ni l'un ni l'autre. Ce supplice injuste expiait les scandales de leur jeunesse; ils avaient abusé, lui de sa fortune et de sa noblesse, elle de sa jeunesse et de sa beauté; ils ont poussé de toutes leurs forces à la décomposition de cette société dont la chute les a entraînés; ils sont coupables, les ruines amoncelées par eux, retombent sur leur tête, et voilà tout.
Ainsi, jeunes gens de notre époque, je me rétracte; faites vos romans comme vous l'entendrez. Vos romans sont insipides, c'est bon signe pour la société dont vous êtes les historiens; vos héros sont plats et fades, tant mieux pour eux, tant mieux pour vous, c'est que nous sommes moins pervertis; vos femmes sont sans intérêt, c'est leur gloire! Elles sont sans intérêt, donc elles sont sans vices et sans passions. Vous-mêmes vous écrivez mal, au fait vous n'avez rien à dire: ah! tant mieux encore, nous serons plus vite délivrés de vous!
J'ai acheté sur les quais poudreux, à travers les vieux meubles et les vieux livres, le portrait de Rosette, au pastel, par un élève de Latour. Elle est armée à la légère, un teint de brune, éclairé d'un rayon d'avril; deux beaux yeux, pleins de langueurs; le plus joli nez du monde, indiquant cent mille choses, et tourné du côté de la friandise; une grâce, un enjouement, une jeunesse élégante et badine, la rose au corset, la perle aux dents, la neige au sein.