VENDUE EN DÉTAIL.
Mon histoire est touchante, il n'y a pas de sacrifice qui soit comparable à celui que je raconte. Une enfant est, tout ensemble, et la victime et le grand prêtre de cette abominable tragédie. Ah! la triste héroïne, et sa vertu l'a perdue. En raison, elle appelait l'honneur à son aide, elle est dans la fange aujourd'hui; si elle eût commencé par le vice, elle serait dans la soie et dans l'or: voilà notre justice!
Hélas! il y a tant de misère! il est si difficile de vivre, même pour les femmes, qui vivent de si peu! Les hommes n'ayant pas à vivre en hommes, vivent du travail des femmes. Ils se font couturières et brodeuses; ils portent la demi-aune, en guise de mousquet; plus d'un s'est fait marchande à la toilette et vend des fleurs. Que voulez-vous que devienne une malheureuse en cette ruche, où les rangs sont pressés comme un essaim d'abeilles?—La place au plus fort, au plus adroit, au plus vif client! La force est tout; la ruse après la force. Ainsi, le grand sexe écrase le petit sexe. Que de pauvres êtres meurent de faim, ou qui se déshonorent dans un coin! Trop heureuses si le déshonneur même ne leur manque pas!
Ceci va vous paraître étrange... et ceci n'est pas un paradoxe. Il faut lever encore ce coin du voile. Aujourd'hui plus que jamais, les hommes vont sur les brisées des prostituées; ils ont des marchés où ils vendent à un prix certain leur conscience; ils vendent leur plume et leur parole; ils ont des prix pour leur soumission, pour leur respect. Ils font des rois, on les paie; ils défont les rois, on les paie; ils meurent, on les paie. Les hommes se vendent, sous toutes les formes, sous toutes les apparences du bien et du mal.. La vénalité les couvre et les protége de son bras puissant. Les révolutions leur profitent. La révolution met à flot la barque échouée; elle bâtit sur les places vides, elle renverse les palais déserts, elle dresse une stalle au héros de ce matin, des temples aux dieux nouveaux, des trônes aux rois de la veille; elle fait tout pour les hommes et rien pour les femmes. 1830 vient d'ôter à ces déshéritées de l'amour et du hasard leur dernier morceau de pain, aux femmes leur dernière ressource.
Le monde des courtisanes est au rabais; il se déteint, il passe, il s'agenouille, il tend la main. Soyez belle et jeune, qu'importe? le vieillard vous regarde à peine; le jeune homme est un ambitieux qu'un doux regard ne saurait arrêter; l'artiste est pauvre, et c'en est fait de lui jusqu'à nouvel ordre.
Autrefois l'on disait: Jeunesse de prince source des grandes fortunes! Allez donc Phryné, ou Laïs, chanter cette gamme à nos seigneurs de la Chambre des députés.
La pauvre enfant (j'en reviens à mon histoire), la misère la tenait au corps. La misère horrible et froide, la suivait pas à pas. La misère froissait sa robe fanée, elle déchirait son mouchoir troué, elle remplissait son soulier, de neige. C'était la misère qui faisait son lit avec quatre brins de paille, qui chauffait son poêle avec une once de charbon; la misère dressait sa table sur son pouce rougi par le froid! Elle marchait donc suivie et précédée, enveloppée in extremis par ce triste compagnon, la misère!
Ce n'est pas un camarade comme un autre. Ni cœur, âme et sourire; larmes, pitié, sympathie, espérance, tout lui manque. Un autre compagnon, quel qu'il soit, même au bagne, s'attache à son compagnon, et partage avec ce malheureux, son copin, son eau fétide et son pain noir. La misère inintelligente, avide, hébétée avait pris en amitié cette enfant de seize ans. Elle tenait son âme et son corps. Elle était sa volonté suprême; elle pesait de tout son poids sur cette frêle épaule, et quand la fillette passait dans la rue, elle sentait peser sur ses épaules... la misère! Un jour qu'elles étaient de compagnie, la fillette s'en vint frapper à la porte d'une horrible vieille. La vieille femme, horreur des grandes villes, est la servante des passions humaines. Ces êtres-là ont déshonoré les cheveux blancs; elles ont des rides hideuses, des grandes mains desséchées dont le toucher est une souillure. La vieille avait partagé le sort des jeunes; elle était la veuve du vice, à son tour. Cependant elle avait encore un fauteuil pour s'asseoir, un pot de terre où se chauffer, un gros matou pour aimer quelque chose! Du reste, elle était triste; elle était là, tête basse, et son chat favori se tenait coi.
Mon héroïne, amenée en ce lieu funeste par la misère, attendit que la vieille, accroupie à ce feu de veuve, à la fin l'interrogeât. En grand silence, elle attendit l'oracle de sa destinée, et d'un doigt timide elle lui montrait son compagnon, le dénûment!
Pour peu qu'on ait des yeux, on le voit à droite, à gauche, aigu, fluet, qui circule comme un vent de bise autour du pauvre! Ah! le hideux fantôme! ils se connaissaient de longue main, lui et la vieille, ils avaient fait leurs farces ensemble, et voilà pourquoi la vieille était dure au malheur d'autrui.
C'était une de ces âmes coriaces, qui ont passé à travers toutes les rugosités de la vie. Ame de boue, tannée, raclée, pelée, toute plissée, toute ridée, une fange, un chaos.
La vieille, à l'aspect de cette beauté réduite à l'implorer, resta écrasée un instant dans sa contemplation au fond de sa vilaine âme; elle releva lentement ses yeux inégaux, et voyant ce frais visage amaigri par la faim, voyant ces mains qui pouvaient devenir si blanches, et cet œil bleu aux longs cils, la vieille poussa du fond de son atroce poitrine un horrible soupir. Que ce cher visage aux doux reflets lui rappelait des temps plus heureux! Comme autrefois, elle se serait plu à parer ce beau corps tout courbé sous le haillon, à rehausser par la blanche dentelle cette tête enfantine, à protéger d'un fin tissu ces épaules si fraîches, à couvrir d'un gant glacé ces mains glacées, à renfermer dans le soulier de Cendrillon ce pied d'enfant, brisé par cette épaisse chaussure! O Vénus! quel chef-d'œuvre elle eût fait de cette pauvre fille, l'infâme vieille! Un aussi grand miracle, que le miracle de Pygmalion! Et, quand il eût été fait, ce chef-d'œuvre, et bien posé sur sa base élégante, bien réchauffé par le soleil, éclatant de lumière et de bien-être, alors le Phidias en jupon sale eût appelé autour de sa statue éclatante de tous les feux du jour, les connaisseurs de la ville et de la cour; Pygmalion eût mis à l'encan son chef-d'œuvre, il eût prostitué sa Galathée à quelque fermier général!... C'étaient là les passe-temps de la vieille, en ses beaux jours.
A l'aspect de la jeune fille abandonnée à sa merci, cet affreux visage eut un moment d'intelligence. Elle regarda en connaisseuse le bloc informe et charmant. Elle était comme l'artiste du bon La Fontaine devant le marbre de Carrare: Sera-t-il dieu, table ou cuvette?... Il sera dieu! disait l'artiste, en son premier instant d'enthousiasme... Il sera dieu! Prends garde, ami, ton dieu resterait sans autels! Au sortir de sa muette contemplation, la vieille hocha la tête: elle venait de perdre son dieu!—Ma fille, dit-elle à la pauvre enfant, je ne puis rien pour vous... Tu viens trop tard. Je meurs de faim, moi qui vous parle. Il n'y a plus de chalands dans ma boutique; la nuit on ne frappe plus à ma porte, et le jour c'est en vain que ma porte est entr'ouverte. Elle caressait le gros chat, qui faisait le gros dos.
Alors l'enfant, qui s'était tenue debout et droite, comme une jeune personne qui comprend qu'on la regarde, voyant qu'elle n'avait rien à espérer, s'assit nonchalamment par terre, au foyer de la vieille. Et celle-ci la regardait d'un regard de regret et de pitié, passant ses doigts noueux dans cette belle chevelure blonde! Elle jouait, immonde, avec l'ornement le plus rare! elle tripotait ces cheveux de Bérénice. Ils étaient souples, soyeux, épais, purs de toute essence corruptrice; c'étaient les beaux cheveux d'une fille oisive, qui se pare, orgueilleuse de la seule parure qui lui reste. Les boucles épaisses ruisselaient autour de ce cou frêle et blanc; elles tombaient en flocons sur ce front poli. La vieille agitait de sa main fétide cette masse transparente, et le vent agité par ces beaux cheveux fit jaillir les cendres de la chaufferette sur la longue chevelure cendrée...—Autrefois, disait la vieille, on eût pris aux filets que voici deux princes du sang, trois maréchaux de France, un évêque, un fermier général... Pour une mèche de ces cheveux, M. Dorat eût fait un poëme... Ah! que les temps sont changés!
Une idée alors vint à la vieille:
—Veux-tu vendre ta chevelure? dit-elle à l'enfant.
Accroupie qu'elle était sur le pot de terre, le cerveau fasciné par la faim et par la vapeur du charbon... l'enfant n'entendit rien d'abord: ce mot: vendre ses cheveux, lui parut un rêve; un de ces rêves de la faim et du froid qui font le sommeil du pauvre. Le rêve emplit le cerveau des plus chaudes vapeurs... le matin venu, on le regrette: la faim en rêve, et le froid en rêve: quelle joie! à côté de la réalité!
La vieille, avec le sang-froid d'un commis de boutique, prenant les beaux cheveux à leur racine, se mit à comparer leur longueur à la longueur de son bras. L'épaisse chevelure, accouplée à ces vieilles cordes tendues sous une peau jaunâtre, en prit un reflet plus doux: la vieille elle-même, frappée à son insu par ce contraste, resta le bras tendu, regardant tour à tour ce bras mort, et ces cheveux pleins de vie et de soleil, triple rayon! En même temps une mèche grise et filandreuse sortant du bonnet crasseux de la vieille, on eût dit que cet horrible crin mettait le nez à la fenêtre, et regardait, envieux, la belle chevelure de l'enfant.
—Réponds-moi, vendons tes cheveux? dit la vieille. Ils sont longs d'une bonne aune, et je te rapporterai quinze francs,—que nous mangerons.
La jeune fille, jetant les cheveux de côté et d'autre, et les relevant sur son front avec sa main amaigrie, ouvrit ses yeux humides et se prit à sourire... Oui, dit-elle... et, sur l'autel de la faim, elle faisait le sacrifice de ses cheveux.
La vieille alors se baissa jusqu'au panier où dormait le matou. Elle dérangea le matou doucement, et fourragea dans ce hideux réceptacle de gueuseries, et de guenilles: vieilles écharpes, jadis roses, à présent tachées, dont la vieille se faisait des foulards pour sa tête, collerettes déplissées et trouées dont elle se fabriquait des mouchoirs de poche; vieux bas chinés, le mollet était en soie, et le pied était en laine; vieux bas à jour, le mollet était en laine et le pied était en soie. Elle s'accommodait de ces protervies... tant qu'il y a de la tige, il y a du talon!
D'une main violente, elle jetait ces loques hors de leur capharnaüm. Tout volait dans l'appartement, les vieux nœuds de ruban, le casaquin de basin, les garnitures effeuillées, les taches, les trous, les broderies filandreuses: l'horrible pêle-mêle d'un luxe avachi se trouvait dans cette corbeille; au fond de la corbeille une vieille paire de ciseaux à moucher la chandelle... Or, c'était cette paire de ciseaux que cherchait la vieille.
Quand elle eut retrouvé ses ciseaux, vieil instrument à faire ses vieux ongles, elle reprit dans sa main les cheveux de l'enfant, tout à la racine, à effleurer la peau, elle se mit à couper ou plutôt à scier cette vaste et flottante nappe aux reflets divins qu'une reine eût enviée. O malheur! la vieille sciait, les ciseaux gémissaient, la pauvre enfant accroupie se laissait faire! Pope a fait un long poëme avec la boucle de cheveux enlevés; M. Marmontel a traduit le poëme de M. Pope; qui donc parmi nos poëtes écrira quelque élégie en l'honneur de cette chevelure sous la main de l'infâme vieille! Peuple ignoble que nous sommes!... Après trois quarts d'heure de cet horrible travail, le sacrifice fut consommée.
Quand tout fut fini, la belle dépouille fut enfermée dans un vieux journal de théâtre, autre débris de l'opulence d'autrefois. La pauvre enfant tendit la main; elle reçut quatorze francs au lieu de quinze. Elle partit. Mais le froid était vif; le froid tombait d'aplomb sur ce front dépouillé de sa douce parure. O crime étrange! invention de l'enfer! tout à l'heure un simple bonnet suffisait à défendre, à protéger cette tête charmante... Hélas! plus de couronne et plus d'ornement, plus de boucles flottantes, plus rien. Il fallut que sur les quatorze francs, elle en prit quatre pour s'acheter de quoi couvrir son crâne dépouillé! Jamais froid plus intense et plus pénétrant. Ah! mes cheveux! mes cheveux! ma parure et mon orgueil!
Son argent dura vingt jours, vingt mortels jours. Elle avait perdu sa joie et son orgueil, quand, devant un fragment de glace brisée, elle regardait ses blonds cheveux lui sourire et l'entourer d'une auréole; quand elle se consolait de n'avoir pas de chapeau en songeant à sa chevelure. Eh! chaque soir, elle retrouvait encore un moment de bonheur. Tout cela était perdu!
Puis revint la faim pressante. Revint, plus rapide et silencieuse, la misère! Il fallut retourner chez la vieille en tenant son front dans ses deux mains, son pauvre front si nu et si dépouillé!
La vieille était assise, elle ravaudait; en ravaudant, elle murmurait une chanson bachique; elle avait soif; ce fut à peine si elle regarda l'enfant quand elle entra.
La vieille lui dit brusquement:—Tout ce que je puis faire, aujourd'hui, c'est de t'acheter cette dent qui est là, et qui ne te sert à rien pour ce que tu manges. En même temps, elle appuya son doigt funeste sur une dent blanche et perlée qui valait un royaume, à la place où elle était.
La dent qu'elle touchait, la vieille, c'est la première dent qui se montre au sourire, la première dent qui brille à travers la lèvre éclatante, la dent qui s'appuie au front de l'amant, la dent qui donne un accent à ce grand mot: Je t'aime! Elle est l'ornement, elle est la grâce, elle est la jeunesse, elle est le sourire, elle est la santé!
La vieille en revendant les cheveux de la pauvre fille avait trouvé le placement de ce trésor.
—Oui dà, ma fille! Et vous me remercierez de la préférence! Une dent de plus ou de moins, la belle affaire!
Il y en avait tant à vendre, et de plus belles! n'avait-elle pas déjà payé ses cheveux bien cher? L'enfant trop pauvre pour songer à être belle, hélas! l'enfant dit oui. Du même pas, la vieille la mena chez un dentiste.
Dans la chaîne des êtres médicaux, le dentiste est comme le peintre et le sculpteur, un artiste de luxe. Il faut qu'on soit heureux et riche pour acheter un tableau, ou pour payer le dentiste. Depuis la révolution de juillet, le dentiste et le marchand de couleurs ont éprouvé bien des désastres. Aussi le dentiste de la vieille, en voyant une pratique, se mit tout bas à remercier le ciel: il prépare à la hâte ses instruments il étale hardiment sa trousse. Il visita la bouche de la jeune fille, mais, la trouvant si saine et si fraîche (toutes ses dents étaient alignées comme des perles, elles étaient de ce ton chaud et mat qui annonce la durée)! il devint pâle; assurément la jeune fille s'était trompée: il ne voyait aucun prétexte à instrumenter dans cette bouche incomparable... C'était encore une journée perdue pour lui!
—Je ne vois pas une seule dent à déranger, dit-il à la vieille en remettant son instrument dans son étui.
—Il faut, dit la vieille, arracher cette dent-là, j'en ai besoin.
—Je n'oserai jamais, dit le dentiste.
—Nous irons chez un autre, dit la vieille.
Il réfléchit qu'il était pauvre, et que les temps étaient bien durs!
—Si j'arrachais une des dents de la mâchoire inférieure, dit-il tout bas à la vieille, cela reviendrait au même, et cela ne se verrait pas.
Alors il procéda à l'opération.
Ce fut long. La dent tenait dans ses plus profondes racines. Le dentiste était peu sûr de sa main qu'arrêtait le remords. L'enfant souffrit une horrible torture, enfin la dent céda, elle vint au bout de l'instrument avec un très-petit morceau de la gencive (c'était un habile dentiste). L'enfant se trouva mal. On lui fit boire un peu d'eau, on lui fit rincer sa bouche. La vieille lui donna dix-huit francs; puis à ces dix-huit francs, elle en ajouta deux autres. Elle venait de réfléchir que les dents ne repoussent pas comme les cheveux. La vieille était juste à sa manière. Où se niche la conscience?
La pauvre enfant rentra dans son grenier, avec vingt francs de plus et sa dent de moins.
Quand elle se revit dans la glace, et qu'elle vit sa bouche ainsi agrandie, un gouffre ouvert entre ses deux lèvres, quand elle entendit l'air de ses poumons siffler, quand elle vit la grimace hideuse remplacer le sourire, quand elle comprit que son hôtelier qu'elle payait, lui parlait avec moins de compassion, quand elle entendit dans son âme retentir ce mot funeste:—Ah! laide! tu es laide! elle se sentit plus pauvre et plus nue que jamais; elle sanglotait, ses yeux n'avaient pas de larmes. Dans l'excès de sa douleur, elle portait ses mains à sa tête; ô douleur! trouvant son crâne dépouillé, ses deux mains reculaient épouvantées comme si elles eussent touché un fer chaud.
Elle vécut encore vingt jours de cet argent impie, ah! vingt jours bien tristes et bien sombres, vingt jours sans que personne lui accordât un regard, une bonne parole. Elle avait perdu les seuls protecteurs que lui eût donnés la nature, son sourire et ses beaux cheveux; elle avait vendu les deux amis de sa jeunesse, ornements peu coûteux et charmants, que rien ne pouvait remplacer; elle avait porté ses mains sur elle-même, ah! plus à plaindre et plus malheureuse mille fois, par ce suicide en détail, que toutes les jeunes filles qui meurent en bloc et tout entières victimes d'un amour malheureux.
Et puis la fatale camarade qui ne s'était éloignée que de l'épaisseur d'un cheveu et de la largeur d'une dent, la misère revenait sur ses pas; et revenue elle déployait ses grandes ailes de chauve-souris autour de la malheureuse; allons! maintenant, comment vivre? Et de quoi? La misère en riait dans sa barbe, elle était curieuse de savoir ce que cette fillette allait devenir?
A la fin, chassée de son grenier, et n'emportant que le fragment de son miroir, comme on emporte un remords, la pauvre fille allait dans la rue, elle revint chez la vieille, qui mangeait sa soupe dans une porcelaine ébréchée, un potage odorant, tout garni de légumes et de morceaux de viande égarés dans la marmite. La pauvre enfant, voyant la vieille manger, se souvint qu'elle avait faim; mais la vieille n'y songeait pas, elle jetait la viande et le pain dans sa gueule horrible! Ah! que c'est bon! disait-elle au chat; elle laissa le fond de l'écuelle, et le chat se fit prier longtemps pour toucher au potage, la pauvre fille ne se serait pas tant fait prier.
Quand elle eut essuyé son menton avec son bras, son bras avec sa main, sa main à la poche de son jupon, la vieille dit à l'enfant:
—Je t'ai trouvé encore quelque chose, mon enfant: puisque tu as du courage, viens avec moi; je vais te mener chez un jeune homme qui te payera bien, viens! et surtout ne tremble pas.
—Ma mère, dit la jeune fille, je veux bien vous suivre, mais j'ai faim; donnez-moi un morceau du pain que je vois là, et je le mangerai en chemin. Disant cela, elle se jetait avidement sur le pain, mais la vieille arrêta sa main.—Cela te ferait mal, mon enfant, il est très-heureux, pour ce que nous allons faire, que tu sois encore à jeun.
Excellente femme! va!
Elles sortirent.
La vieille, qui ne voulait pas être compromise, dit à la jeune fille de marcher à distance. La vieille avait des souliers neufs, achetés avec les cheveux de l'enfant; l'enfant était en pantoufles trouées: la vieille avait un châle sur les épaules, acheté avec la dent de l'enfant; l'enfant grelottait sous ses haillons! Toujours la dupe et la coquine, toujours la victime et le tyran.
Elles arrivèrent à une maison de belle apparence; elles traversèrent une grande cour, montèrent un petit escalier à gauche: arrivée au second étage, la vieille sonna, un laquais vint ouvrir, les deux femmes furent introduites dans la maison.
L'appartement était de bonne apparence. En un coin de l'appartement, un grand jeune homme, une lancette à la main, s'appliquait à saigner méthodiquement une feuille de chou; il choisissait de préférence les veines les plus fugitives de l'innocent légume, et quand il était parvenu à faire sortir un peu de sang, c'est-à-dire un peu du suc blanchâtre de la feuille, il poussait un cri de joie. O Dupuytren, salut! se disait-il.
La vieille, attirant la pauvre fille près de lui.—Monsieur le docteur, dit-elle au jeune homme, voici la veine que vous m'aviez demandée. Voyez cela! il y en a à choisir, j'espère! Comme toutes ces veines se croisent sous cette peau argentée, et que ça va donc vous décarêmer de vos feuilles de chou.
Le docteur Henri, esculape de vingt ans, médecin depuis quinze jours, anatomiste de la veille, prit ce bras d'enfant avec un petit sourire de suffisance, et le regarda... anatomiquement.
Il regarda, non pas la pauvre fille pâle et si belle encore, non pas ce jeune sein qui battait si fort, non pas ce regard bleu de ciel qui tombait sur lui en suppliant, non pas même cette main tiède qu'il tenait dans sa main; de tout ce beau corps, il ne regardait qu'une veine! Une seule veine! et sans mot dire, impassible comme le médecin qui guérit, sur la veine de la pauvre fille qu'elle lui vendait sans savoir son prix, il fit son apprentissage de saigneur d'hommes, lui qui n'avait été que saigneur de choux.
Voilà donc où la science conduit ces Dupuytren en herbe. Ils n'ont plus de pitié, plus d'amour. Montrez-leur une femme, il faut qu'elle appartienne à la cour d'assises, pour que l'étudiant en droit s'en occupe; il faut qu'elle ait une veine à ouvrir, pour que l'étudiant en médecine la regarde. Et si vous vous étiez trompé de veine, Henri le docteur? Mais le docteur était sûr de son fait; il avait déjà saigné tant de feuilles de choux.
Je ne vous dirai pas ce qu'il donna à la pauvre fille pour sa veine, cela ferait peur à dire: un barbier du vieux siècle aurait eu honte de prendre si peu pour une saignée. Il est vrai encore qu'il vint peu de sang de la veine ouverte... Elle en avait si peu!
Henri, tout joyeux de sa première saignée, congédia les deux femmes, laissant précieusement le sang sur la lancette, afin de dire à ses sœurs:—Voyez comme je saigne... Ah! fi des feuilles de choux.
La vieille mena la jeune au cabaret; elle lui disait en chemin:—Tu vois bien à présent, ma fille, que j'ai eu raison de t'empêcher de manger, rien ne fait mal comme une saignée pendant la digestion; mais à présent, viens boire avec moi. Elles allèrent boire, et si l'on eût dit à la vieille:—C'est du sang que tu bois, elle eût répondu:—Non, c'est du vin.
J'avais dessein, en commençant cette histoire, de vous raconter longuement les ventes partielles de cette pauvre fille, mais j'ai perdu tout courage, et d'ailleurs j'aurais honte pour nous tous. Sachez seulement cela, vous autres, elle a tout vendu de son corps, tout, excepté ce que les femmes vendaient autrefois, sa vertu... Il ne s'était trouvé personne pour l'acheter. L'innocence aujourd'hui n'est plus bonne à rien, le vice n'en veut plus. Notre pauvre fille, après avoir vendu sa veine à un étudiant, a vendu sa tête à un peintre; elle a posé dans une scène de pestiférés tant elle était pâle; puis on lui a mis du rouge, elle est devenue une camargo.
Et que n'a-t-elle pas vendu au plus bas prix possible? Elle a vendu sa gorge au mouleur, le plâtre appliqué a enlevé à jamais le duvet de la pêche. Elle a vendu son épaule et son pied à un statuaire, et les bosses de son crâne à un crânologue, et les heures de son sommeil à un faiseur de somnambulisme; elle a vendu ses rêves à une cuisinière qui jouait à la loterie.
Un jour que l'on cherchait pour une féerie une fée (il s'agissait d'enrichir un théâtre du boulevard), la malheureuse accepta l'emploi d'une sylphide. Elle passait tour à tour du ciel à l'enfer, elle traversait l'espace et la flamme. Hélas! elle se brûla dans l'Enfer, elle tomba toute en flammes des hauteurs du Paradis. On la traîna mourante à l'hôpital. Elle mourut dans une horrible agonie... elle mourut pure et chaste, comme un enfant, laissant pour rien, aux rapins de l'amphithéâtre, les restes malheureux de ce beau corps de seize ans qu'elle avait vendu en détail!