JENNY LA BOUQUETIÈRE.
L'histoire de Jenny est une histoire extravagante; elle a fait un métier que je ne saurais trop vous expliquer, mesdames. Cependant comme elle avait un bon cœur accouplé à une belle âme, il faut qu'elle ait sa biographie à part! Elle a rendu de grands services aux artistes contemporains, cette aimable et vaillante Jenny!
Je dis Jenny la bouquetière, parce qu'elle vint à Paris vendant des roses et des violettes pâles comme elle. On sait que pour le débit de fleurs, il n'y a guère que deux ou trois bonnes places dans tout Paris. A l'Opéra, le soir, quand les femmes riches et parées s'en vont, en diamants, en dentelles, se livrer aux molles extases: alors il fait bon avoir un magasin de roses et de violettes sur le chemin de ces belles... la vente est sûre; tel Harpagon du matin, donnerait, le soir étant venu, pour une rose, un louis d'or.
Mais quand vint Jenny à Paris, elle eut grand'peine à s'installer, même sur le pont des Arts; tristes fleurs, sur le pont des Arts! des fleurs sans parfum, sans couleur, image réelle de la poésie académique, des fleurs de la veille à l'usage des grisettes qui passent. Avec un pareil commerce, il n'y avait aucune fortune à espérer pour Jenny.
Jenny la bouquetière se morfondait en misère et en larmes de toutes sortes. Ce n'est pas que l'attention publique manquât à Jenny. Elle fut beaucoup admirée dans la sphère où elle vendait ces tristes fleurs. Il y eut plus d'un roué de la bourgeoisie qui fit des quolibets à Jenny; mais elle ne les comprit pas.—Ils sont si laids et si bêtes, ces Lauzun de boutique! Ainsi la fillette vendait ses fleurs, plus mal de jour en jour. Rester sage et vivre est un grand problème! Il fallait sortir de ce misérable état, à tout prix.
Quand je dis à tout prix, je me trompe: non pas au prix de l'innocence, au prix de cette fortune éphémère du vice qui s'en va si vite, et se fait remplacer par la honte. Ne crains rien pour ton joli visage, humble et douce bouquetière; il y a, Dieu merci, quelque fortune innocente à faire avec ta jeunesse et ta beauté, ma fille; avec ton doux visage, tes doigts charmants, ta belle taille, et ce pied bien cambré qui donne une forme agréable à tes souliers chétifs.
Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens; tu n'as pas même à redouter mon souffle. Pose-toi là, ma fille, sous ce rayon de soleil qui t'enveloppe de sa blancheur virginale. Allons, sois muette et calme, et laisse-moi t'envelopper de poésie, mon idole d'un jour! Je vois déjà voltiger autour de ta robe en guenilles les couleurs riantes, les formes légères, les ravissantes apparitions de mon voyage d'Italie. O muse! sous mon pinceau réjoui, sur ma toile glorifiée, dans mon âme et sous mon regard, que de métamorphoses tu vas subir! Vierge sainte, on t'adore, les hommes se prosternent à tes pieds; nymphe au doux rire, les jeunes gens te rêvent et te font des vers. Sois plus grave! et relevant tes sourcils arqués, réprime à demi cette gaieté d'enfant... je te fais reine! Enfin, si tu veux poser ta tête sur ta main frêle, et t'abandonner à la poétique langueur d'une fille qui rêve, on fera de toi plus qu'une vierge: salut à la maîtresse de Raphaël ou de Rubens! C'est beaucoup plus que si tu devenais la maîtresse d'un roi!
Inépuisable Jenny! qu'elle vienne, l'inspiration me saisit et m'oppresse! la fièvre de l'art est dans mes veines; ma palette est chargée pêle-mêle, ma brosse est à mes pieds; viens, il est temps, Jenny, la complice... et le modèle innocent de mon rêve. Allons, Jenny, pose-toi, montre à mes yeux éblouis la Vénus de Praxitèle quand toutes les beautés de la cité de Minerve posèrent pour la Vénus. L'instant d'après, si je veux changer ma beauté cosmopolite, la voilà Chloé, Lydie ou Néobule. Elle se promenait, tantôt sur un char d'ivoire au portique d'Octavie! Enfant de la lyre, elle chantait les chansons d'Horace ou l'Art d'aimer d'Ovide! elle disait si bien: Lydia dormis!
Vous autres, enfants, vous n'imaginez guère ce que c'est qu'une pauvre fille qui rêve éveillée, et rêve pour vous; vous ne savez pas tout ce qu'il y a de péril dans cette position d'une pauvre femme immobile, muette, arrêtée à ce point fixe! Halte! et conservons cette extase! A ce compte, une grande comédienne, est l'innocente beauté qui sert de modèle au peintre, au sculpteur, au chercheur d'idéal! une comédienne à huis-clos qui se drape avec une guenille, reine dont un foulard forme la couronne, danseuse dont un tablier fait la robe de bal; sainte martyre qui prie, les yeux levés au ciel, en chantant une chanson de Béranger. Humble inspirée! elle passera par tous les extrêmes, pour obéir aux moindres caprices de l'artiste: on la brûle, on l'égorge, on l'étouffe, on la met en croix, on la plonge en mille voluptés orientales; elle est en enfer, elle est au ciel; archange aux ailes d'or, prostituée à l'air ignoble, elle est tout; elle passera par toutes les habitudes de la vie: une dame, une bourgeoise, une majesté, une déesse. Allons, parlez! que voulez-vous? Et tant de labeurs, sans l'espoir d'une louange, et sans la plus petite part dans l'admiration accordée au chef-d'œuvre. On voit le tableau: que cette femme est belle! quel regard! que d'inspirations véhémentes dans cette tête où tout parle! Honneur au peintre, et rien pour le modèle! On porte l'artiste aux nues, on le comble d'or et d'honneur: il n'y a pas un regard pour l'humble Jenny; c'est Jenny qui a fait le tableau, pourtant!
Assemblage inouï de beauté, de misère, d'ignorance et d'art, d'intelligence et d'apathie! Innocente prostitution d'une belle personne, qui veut sortir chaste et sainte des regards du maître, après avoir obéi en aveugle à ses moindres caprices! Voyez-vous, mes frères, l'art est la grande excuse à toutes les actions au delà du vulgaire, il est la gloire, il sera même une excuse à cet abandon qu'une humble jeunesse fait de son corps!... Il était si beau, ce modèle aux doigts de roses! «La bouquetière» était douce et modeste, autant que jolie!—Elle était soumise à l'artiste, et sitôt qu'il n'était plus qu'un homme vulgaire, sitôt qu'il avait déposé le burin ou l'ébauchoir, Jenny redescendait des hautes régions où l'artiste l'avait placée pour s'y élever avec elle. Elle redevenait une simple femme; elle rejetait sur sa gorge nue un mouchoir d'indienne, elle rentrait sa jambe alerte dans son bas troué; on n'eût pas respecté la reine ou la sainte... on respectait Jenny.
Ce qu'elle est devenue? Elle a rendu aux beaux-arts plus de services que tous nos ministres ne lui en ont rendu depuis vingt ans. Elle a parsemé nos temples de belles saintes que Luther eût adorées; elle a peuplé nos boudoirs d'images gracieuses, de ces têtes qu'une jeune femme enceinte regarde avec tant d'espoir... elle a donné son beau visage et ses belles mains aux tableaux d'histoire. Sa bienveillante influence s'est fait sentir dans l'atelier de nos plus grands peintres: Eugène Delacroix, Ary Scheffer, Paul Delaroche, se glorifiaient de Jenny.—Jenny dédaignait l'art médiocre; elle s'enfuyait à s'écheveler, quand elle était appelée par les célébrités douteuses; elle ne voulait confier sa jolie figure qu'au génie... elle a fait crédit à M. Ingres. Aimable fille! Elle a plus encouragé l'art, à elle seule, que tous les Médicis! Hélas! l'art a perdu Jenny; il est perdu le charmant modèle, et perdu sans retour. Jenny, infidèle à l'art, pour être fidèle à son mari, s'est mariée à un beau gentilhomme qui fut peintre un instant, et qui brisa sa palette en désespoir de ces beautés qu'il ne pouvait reproduire et qu'il avait sous les yeux.
Devenue à son tour une femme heureuse, la petite bouquetière est un modèle accompli d'esprit, de grâce et de reconnaissance. Elle a quitté ses pauvres habits et son châle de hasard; elle a chargé son cou de diamants; les tissus de cachemire couvrent ses épaules; sa robe est brodée et ses bas sont encore à jour, mais troués cette fois par le luxe et la coquetterie; elle a des gants de Venise pour cette main si blanche, et des senteurs de l'Orient pour cette peau si douce; approchez, la grande dame est toujours Jenny la bouquetière, Jenny le modèle. Si vous êtes grand artiste, si vous vous appelez Ingres, Delaroche, ou Decamps, ou Johannot, arrivez, dites-lui: Il me faut une belle main, madame... il me faut de blanches et fraîches épaules, elle ôtera son gant, elle ôtera son cachemire.
Dites-lui: Jenny! je fais une Atalante, il me faut la jambe et le pied d'Atalante! elle vous prêtera sa jambe et son pied comme autrefois Jenny la bouquetière! Ingénue et dévouée à l'art; aimant sa beauté, parce qu'elle est utile, et, pour sa récompense, se félicitant tout haut d'être belle, parce qu'elle est belle partout: sur la toile, sur la pierre, sur le marbre, sur l'airain, en terre cuite, en plâtre, et toujours belle!
Ainsi, le peintre et le sculpteur n'ont rien perdu aux grandeurs de ce modèle accompli de tout ce qu'il y a de beau et de charmant.