LA MORT DE DOYEN

—1832—

La semaine passée, en un coin obscur de sa maison, sous un théâtre, entre un palais grec et la forêt romaine, est mort, ou plutôt s'est éteint paisiblement, le dernier, le seul protecteur de la tragédie et de la comédie de ce plaisant pays de France. C'était la première fois qu'il mourait sans poignard, sans poison, sans applaudissements autour de lui, le brave homme; eh! je ne dirai pas sans larmes, il avait une famille et des amis; mais comparez ces larmes pénibles, arrêtées par la douleur, aux pleurs abondants qui suivaient toujours la mort d'Orosmane ou la mort de César? Aussi bien, dans cette grande perte, avons-nous la consolation de penser que cette mort fut heureuse. Au silence qui l'entourait à son lit funèbre, M. Doyen a rendu son âme à la façon de l'empereur Auguste: Applaudissez, la farce est jouée! fut le dernier mot de Doyen et d'Auguste, empereur.

Vous aurez beau chercher dans les biographies, dans les autobiographies de l'art dramatique; vous aurez beau chanter les louanges des grands seigneurs et des nobles âmes qui protègent ce bel art, aujourd'hui anéanti, vous ne trouverez personne, entendez-vous, personne, qui ait montré autant de zèle (voilà pour l'acteur); autant de désintéressement et de bonne volonté (voilà pour le Mécène), qu'en montra M. Doyen dans le cours de sa longue et double carrière. C'était dans cet homme unique une mémoire inflexible, une critique sévère et bienveillante, un respect inaltérable pour les traditions des maîtres, un dévouement superbe aux grands poëtes d'autrefois. M. Doyen avait plus que de la passion pour le théâtre; le théâtre était sa vie et sa gloire. Dédaigneux de fouler cette misérable terre en proie à des révolutions si mesquines, M. Doyen aimait à parcourir la scène tragique à longs pas; il aimait ce retentissement dramatique, agréable aux oreilles bien faites; il se plaisait dans le monde terrible des aventures sanglantes, des amours empoisonnées, des vengeances cadencées avec art. De ce monde à part, il était à la fois le dieu, le roi et le concierge; il était le grand-prêtre de ces croyances abolies, il s'enivrait de l'encens qu'il brûlait sur les autels abandonnés de la tragédie antique; il se tenait à la porte du sanctuaire pour choisir les élus de cette religion profanée. Toute sa vie est ainsi faite, entourée à plaisir de poignards et de poisons, occupée à profusion de festins funèbres où le père mange son fils, de tombeaux où les ombres parlent; remplie à vous donner le vertige, d'incestes, de méprises, d'assassinats. La tête de Doyen appartenait aux rois sans couronne, il était le mari des épouses sans maris, des mères sans enfants, il était l'amoureux des amantes échevelées, à peine couvertes d'un voile noir: telle fut la tâche auguste de M. Doyen; il mena pendant soixante ans sa vagabonde existence au milieu de toutes ces ruines. Ilion perdue, Athènes en cendres, Rome en ruines, la Gaule égorgée, voilà ses villes de prédilection, voilà sa géographie; il a vécu dans ces désastres; il en est mort. Quand il vivait, il ne connaissait ni les frais ombrages de Meudon, ni le riant Fontainebleau, ni les eaux jaillissantes de Saint-Cloud. Que lui font ces ombrages d'un jour? Parlez-lui de la statue de Pompée et des champs de Philippes; parlez-lui des Pyramides en fait de prodiges: en fait de ruines, il ne connaît que Thèbes et Memphis; il eût donné toutes les dynasties royales de l'Europe pour la race d'Agamemnon, cette race sans fin d'Agamemnon qu'il a vue finir!

L'illusion a bercé ce digne homme, et la plus puissante illusion. Il vivait, il agissait, il se démenait dans une histoire infinie en sensations de tout genre. Entouré de crimes, de révolutions et de meurtres, comme il l'a été toute sa vie, il faut l'honorer et l'estimer comme le plus heureux des mortels.

Cet homme était né avec tous les instincts d'un grand artiste. Il avait pourtant commencé par être peintre et décorateur de son métier. C'était encore la mode en France, quand il commença, de dorer l'intérieur des maisons, de fixer sur les portes des cariatides bizarres, d'attacher au plancher la foule bouffie des Amours: on s'entourait de guirlandes et de fleurs. C'était un bon métier, celui de Doyen. Doyen, du chapeau fleuri, il en fit un art, juste au moment où le peintre David nous rappelait à l'antique simplicité. En cette crise, Doyen était perdu si le peintre des petits salons dorés ne se fût pas senti la vocation des bâtisseurs de temples pour les rois et de palais pour les dieux. Mais, quoi! c'était alors un mauvais temps pour les dieux comme pour les rois. L'église et le palais étaient également abandonnés. Doyen, décorateur sans ouvrage, à défaut de l'église et du palais, s'empare du théâtre, qui seul reste encore debout par le privilége des passions, quand toute vertu est éteinte. Passez donc sous son pinceau rapide, palais orientaux, temples profanes, forêts sacrées; arrivez sur la toile de Doyen, rivages décrits par Homère; enfants, dressez la tente d'Achille, préparez l'autel d'Iphigénie, faites descendre le nuage de Jupiter, enflammez la demeure de Pluton: le ciel, la terre et les enfers appartiennent à Doyen. Qu'importent les révolutions qui passent? qu'importe ce bruit d'empire qui vient et qui s'en va?

C'est ainsi que, poussé par son démon familier, et ne pouvant réaliser son idéal, il élevait des châteaux aussi beaux que des châteaux en Espagne, il parait ses nouveaux domaines avec tout ce qu'il put réunir de vermillon et d'azur; son univers, il le fit, autant qu'il le put, hardi, noble et fantasque; il colora les cieux, il colora les mers, il colora les montagnes. Or son septième jour étant venu, il s'assit un beau matin sur son pic le plus élevé, et regardant à ses pieds tant de rivages silencieux, tant de palais déserts, il fut triste comme un dieu quand l'homme au monde créé manquait encore. Au théâtre qu'il avait élevé, Doyen comprenait qu'il manquait un drame, un acteur... et le fiat lux.

Mais la tristesse de Doyen ne dura pas plus d'un jour.

La révolution et le malheur des temps l'avaient jeté dans l'idéal. Il s'était vu forcé de décorer un théâtre, faute d'avoir une maison vulgaire à restaurer; son théâtre est fait, ne croyez pas qu'il reste vide et sonore comme un cénotaphe à des mânes égarés. Espérez! le théâtre de Doyen s'animera bientôt, ces échos muets vibreront, cette nature versera des larmes. Ici l'homme est double: un homme, un artiste. Eh bien, le théâtre étant bâti, l'artiste a fait un pas; le théâtre est bâti la veille, Doyen est comédien le lendemain: il n'y a guère plus de cinquante ans que cela est arrivé.

Alors commença pour cet homme extraordinaire ce dévouement de tous les jours et de toutes les heures à l'art dramatique pour lequel il ne semblait pas né. L'apprentissage de notre acteur se fit vite. Il arrivait, il faut le dire, à une belle époque: Lekain vivait, Larive était applaudi, le Théâtre-Français était une puissance, on comptait encore pour beaucoup la tragédie en cinq actes; une chute en ces temps de la fiction dramatique faisait plus pour la fortune et la réputation d'un poëte, que ne ferait un succès aujourd'hui. Doyen ne se découragea pas; seul encore, ignoré, propriétaire inoffensif de son petit théâtre, il élevait autel contre autel; il commença, de sang-froid, cette lutte pénible et ces longues rivalités qu'il a soutenues toute sa vie contre le Théâtre-Français, et dont il est sorti vainqueur, après quarante ans de combats.

Comédien, portier, machiniste, souffleur, régisseur, contrôleur, décorateur, poëte ou peintre de son théâtre, c'était surtout par l'intelligence que brillait Doyen. Quand il dressait à ses risques et périls ses tréteaux splendides, malgré le succès apparent du Théâtre-Français, il comprit qu'il y avait décadence dans l'art dramatique, et que ce fruit, si vermeil en dehors, était piqué au dedans. Alors, en effet, La Chaussée introduisait au théâtre le drame bourgeois, Marivaux chargeait de paillettes les habits et le discours des marquis de Molière, le récit tragique dépérissait; les machines remplaçaient la tirade. O misère! ils avaient dressé un bûcher sur la scène dans la Veuve du Malabar! Bien plus, la déclamation notée était sourdement attaquée par quelques esprits novateurs qui, malgré l'opinion de Voltaire et ses arrêts datés de Ferney, continuaient à soutenir que le vers tragique n'était pas fait pour être déclamé.

Voilà ce qui perdit Talma.

Talma! Il ne fallait point parler de Talma devant Doyen. A tous les acteurs qu'il avait faits, et il les avait faits presque tous, Doyen préférait Talma. C'était Doyen qui avait fait Talma. Il lui avait ouvert son théâtre, il lui avait prêté ses habits de consul romain, il lui avait enseigné la puissance du vers déclamé. Talma était son élève chéri, la gloire de sa vie et l'orgueil de son théâtre. Eh bien, Talma l'avait trahi. Un jour, Talma avait oublié, ingrat génie! le théâtre de la rue Transnonain et son bon maître Doyen; Talma avait cessé de déclamer le vers pour le parler, Talma avait oublié le grand geste, il avait abaissé la passion tragique d'une coudée; Talma parlait, marchait, s'asseyait, entrait et sortait comme un simple mortel; Talma n'avait gardé aucune des traditions de son maître! Grands dieux! quel dommage et quels regrets cuisants pour M. Doyen!

Le jeu parlé et bourgeois de Talma fut le seul grand échec et le plus grand chagrin de M. Doyen. Cependant il ne se laissa pas abattre; au contraire, il s'attacha plus que jamais à l'honorable mission dont il s'était chargé; il veilla de très-près sur le feu sacré dont il était la dernière vestale. Comme il se sentait l'instinct des grands maîtres, il chercha partout des élèves; non content d'ouvrir son théâtre au premier venu, il les forçait d'entrer, comme le bourgeois de la parabole, sans même regarder s'ils avaient leur robe nuptiale; pourvu qu'ils voulussent porter la toge romaine, il était content. Vous ne sauriez croire quelle était sa joie quand, après bien des recherches, il avait rencontré quelque honnête boucher, quelque grêle perruquier, quelque robuste cordonnier, quelque chantre d'église à la voix de stentor, qui consentissent à escalader son théâtre.—Bonjour, Achille; bonjour, sage Nestor; salut, Agamemnon, le roi des rois! Surtout avec quelle sollicitude ne cherchait-il pas Iphigénie sous le bonnet rond de la lingère, Roxelane sous le madras de la femme de chambre; et vous, Rodogune, majesté aux sanglantes fureurs, que de fois vous a-t-il arrachée à la lecture de vos romans, remplaçant dans votre main le cordon de la porte cochère par la coupe empoisonnée! En même temps, que de talents tragiques il a découverts! Que de belles âmes seraient restées ignorées sans ce voyant! Que de passion il a jetée au dehors qui se serait misérablement perdue dans le comptoir d'un café, dans un atelier de lingerie, une antichambre de ministère ou dans une échoppe de boucher!

Mais aussi quelles peines il s'est données! Quels poumons! «Bénis soient tes poumons, bon chevalier!» A peine avait-il trouvé son Achille ou son Iphigénie, il les mettait en présence, il leur apprenait la triste histoire de leurs amours, il leur enseignait la puissance de la consonne sur la voyelle, il les faisait passer par tous les extrêmes, de la règle la plus minutieuse de la grammaire au mouvement le plus subit et le plus spontané du cœur humain.—Allons, marche, ô marche, et qui que tu sois; élève de Doyen, tu es à lui, tu es sa proie, et sa gloire; il te jètera tout armé dans le monde, au delà des mondes connus. Qui que tu sois, si tu veux parvenir, sois patient, laborieux, apprends par cœur les chefs-d'œuvre, et lave-toi les mains. C'est ainsi qu'il a créé plus d'un grand comédien qui, avant lui, ne savait pas lire. Doyen était pour ses acteurs ce qu'Hamlet était pour les siens. Seulement Hamlet, dans le fond de son âme, est un méchant ricaneur: il se moque du père noble qui lui déchire sa passion comme du vieux linge; il se moque de la princesse dont le talent a grandi du saut d'une puce; Hamlet est traître envers l'art, envers l'artiste. Doyen croit ingénument à son prince, à sa princesse, il ne se moque de personne, il ne veut décourager personne; il a de bonnes paroles et des promesses paternelles pour tous ses enfants.

—Allons, dit-il, mon jeune Achille, avancez le pied droit, relevez la tête, enflez la voix, ouvrez les yeux! n'oubliez pas que vous êtes le plus beau des Grecs!—Allons, ma princesse, avancez la taille, arrondissons ces deux bras un peu courts, penchez la tête. Il n'est pas de roucoulements, de petites grâces, de minauderies dramatiques, pas de gestes nobles, pas de sourire gracieux, que nos artistes n'aient appris à l'école de Doyen. Là seulement on apprenait le To-Kalon! C'est en vain qu'il y avait un Conservatoire et des professeurs à ce Conservatoire; en rendant justice à nos grands maîtres en déclamation, il faut reconnaître que M. Doyen a fait à lui seul autant qu'eux tous, pour l'art dramatique. Aussi, voyez à Paris, voyez dans nos provinces, cette tragédie élégante et savante qui marche à pas comptés, qui s'étale et fait la belle, et la grave, et la sage, aux yeux de la foule, hoquet héroïque et gloussement... croyez-vous donc que ce soit le Conservatoire qui ait fait cela à lui tout seul?

Et quand Hamlet a donné sa leçon aux comédiens, il déclame; il s'arrête dans sa tirade, il demande au souffleur la fin de ce beau vers qui commence par Pyrrhus; puis, quand il a déclamé tous les vers qu'il sait par cœur, il s'arrête et, dit-il à ses comédiens: Soldats! je suis content de vous!

Ainsi faisait M. Doyen. Après sa leçon, M. Doyen était accessible: on pouvait l'approcher, on lui parlait, il était affable et bon. A la fin, quand ses élèves avaient vaincu les plus grandes difficultés, il daignait souvent jouer avec eux: il se mettait à la portée de leur jeune intelligence, lui, M. Doyen, en grand costume, sous la pourpre d'Auguste ou sous le casque de Burrhus!

C'étaient là des jours solennels. Le théâtre était balayé à fond, éclairé à huit becs, il voyait jour de tous ses quinquets et de toutes ses chandelles. Dès le matin chaque acteur était sur pied, occupé à se faire un costume; et Dieu sait que de beau papier doré était perdu, que de bonne gaze était gaspillée! C'était un chaos charmant à voir. On s'appelle, on s'interroge, on se cherche, on se tutoie par avance, comme si déjà l'on parlait en vers alexandrins; on s'emprunte son rouge ou sa perruque. Que d'envie un pot de céruse a souvent excitée! Junie est vernissée jusqu'à la tête, Agrippine a gardé, malgré ses ans, sa peau naturelle, Britannicus n'a pas de sandales. Dieux et déesses! tout manque à ces jeunes talents, l'espoir du théâtre! Eh bien, M. Doyen suffit à tout, M. Doyen a tout prévu; il est partout: portier, il est à sa porte, lampiste, il est à sa rampe; il s'habille, il habille les autres, il retranche de son costume tout ce qu'il peut en retrancher décemment pour vêtir son voisin; il va, il vient, il fait ses recommandations, il a soin des accessoires; il s'informe, en tonnant de sa voix de tonnerre, si le tonnerre est prêt, si les éclairs seront beaux, si l'ombre de Ninias aura son masque, si la lettre d'Aménaïde est d'un papier assez jaune et d'une écriture assez gothique?—Ami souffleur! dit-il, à ton poste! Il sait à quel point le souffleur est un personnage important dans ces premiers assauts.

Cependant la foule arrive. Étudiants, bonnes d'enfants, bourgeois de la vieille roche, amis naïfs de l'émotion dramatique, enfants au-dessus de neuf ans, militaires retraités, femmes malheureuses, toute cette nation à part de tendres cœurs et d'esprits oisifs qui aime encore la tragédie, arrive en haletant au théâtre de M. Doyen. On se pousse, on se presse, on se heurte, on est ivre à l'avance, et les mouchoirs sont prêts. O fête des sensations jeunes! ô vrai plaisir de la tragédie! O vive attente de la catastrophe! O bonheur du drame! Enchantements du rhythme! O plaisir décent de nos pères dont notre malheureuse époque ne veut plus, on ne vous retrouvait que chez Doyen!

Quand Doyen avait tout dit, quand il était parvenu, en déclamant, et réprimandant le parterre, rallumant le quinquet éteint, soufflant le rôle de ses élèves, au cinquième acte de sa corvée, il n'y avait pas de bonheur égal à son bonheur, pas de gloire égale à sa gloire!—Il parlait du haut de son théâtre, et plus haut que du ciel. Il mourait aux acclamations unanimes; puis mort il se relevait, et souriant comme Hamlet, il disait comme lui:

Soyez les bienvenus, messieurs, dans Elseneur.

Elseneur, c'était son théâtre de la rue Transnonain. Mais, hélas! il n'est plus cet homme heureux de tant de gloire! Il n'est plus, ce grand pourvoyeur des théâtres de tragédie; avec lui s'est enfuie haletante la terreur tragique; avec lui disparaissent l'étude et le respect des modèles, le souvenir des grands maîtres. M. Doyen au tombeau, la dernière pierre tombe au temple de Melpomène, le poignard échappe à sa main débile, le cothurne abandonne ses pieds affaiblis. Pleurez, vous tous qui aimez encore la pompe et les grands vers! Nous tombons de la tragédie à l'opéra-comique, de l'opéra-comique au vaudeville, du Théâtre-Français au Gymnase; nous n'avons plus de chute à redouter.

J'ai dit que Doyen avait été un homme heureux durant sa vie, et je le crois. Cependant il ne fut pas exempt des chagrins réservés aux grands artistes: il avait bien pressenti avant sa mort la décadence de l'art, mais jamais dans ses craintes les plus exagérées il n'avait imaginé la décadence où nous sommes. La prose, hélas! remplaçant le grand vers, les guenilles remplaçant la broderie et la pourpre, le bonnet rouge sur des têtes modelées pour le casque athénien; les vampires, les forçats; les mortes ressuscitées, les monstres, les bêtes fauves, et Robespierre marchant sur une scène faite pour des rois et des héros, c'étaient là autant d'horribles piqûres qui allaient à l'âme de notre illustre artiste, autant d'essais informes qui échappaient à son intelligence, autant de malheurs personnels auxquels il ne pouvait pas survivre.

Il est mort à temps, le pauvre homme; il est mort avec l'art qui faisait sa gloire; il est mort avec la tragédie qui lui était si chère, mort comme elle, abandonné dans son cercueil! Ingrats élèves, ingrats comédiens! C'est à peine s'ils ont conduit à sa dernière demeure leur protecteur, leur ami. Ils ont oublié tant de sacrifices. Avec une fortune médiocre, M. Doyen avait trouvé moyen de traiter l'art en grand seigneur. Pour bâtir son théâtre, il avait vendu sa maison. Tout comme un autre il aurait eu un salon aéré, une chambre commode, un boudoir loin du bruit; il n'avait ni salon, ni chambre à coucher, ni boudoir, il avait... un théâtre! Il aurait pu charger sa muraille de tableaux choisis, d'aquarelles riantes, de bonnes gravures amusantes à regarder... il avait des décorations pour son théâtre! Au lieu d'aller aux champs respirer les parfums et les brises d'avril, il se promenait entre les arbres de son théâtre. Il n'est guère de bourgeois de Paris qui n'ait à soi un fauteuil à la Voltaire (ô M. de Genoude, à la Voltaire) pour se reposer le jour; un lit de duvet pour dormir; un bonnet de coton à mèche innocente pour enfermer sa tête; de chaudes pantoufles pour l'hiver, une lampe astrale aux mouvements réguliers, d'une clarté toujours égale, en un mot les jouissances indispensables d'un luxe innocent qui est devenu une nécessité. M. Doyen avait sacrifié à sa passion pour la comédie et les comédiens toutes ces joies charmantes de l'intérieur. Son fauteuil était un fauteuil de théâtre, un fauteuil du moyen âge, en bois noirci. Son lit était le vrai lit de quatre pieds, sur lequel se réveillait Juliette, sur lequel plus d'une fois, expira Mithridate. Il n'avait pour s'éclairer, que la lampe funèbre à un seul bec de l'antiquité homérique; la chlamyde incommode et froide lui servait de robe de chambre; en façon de pantoufles fourrées, il chaussait de froides et dramatiques sandales. Je vous l'ai dit, le théâtre le poursuivait dans son intérieur le plus intime; la tragédie, inévitablement, s'accouplait avec sa gaieté la plus folle.

A table, avec ses amis et ses enfants, les poignards servaient de couteaux; le vin, cette joie... on le buvait dans la coupe homicide. Je suis sûr que Doyen portait des chemises sans manches, comme il convient à un Romain qui va les bras nus; quand il achetait une couverture, il s'informait, non pas si la couverture était chaude, mais si elle était entourée d'un fil rouge assez large pour servir au besoin de manteau impérial.