LA RUE DES TOURNELLES

On était à la fin du souper. La simple maison de la rue des Tournelles réunissait ce jour-là, tout ce qu'il y avait, à Paris, de grands seigneurs sans préjugés, de petits abbés sans dévotion, de gens de lettres sans envie. En effet, c'était dans cette aimable retraite que se construisait en silence cette exquise politesse qui a fait autant la gloire du dix-septième siècle, que la perfection de ses orateurs et de ses poëtes. Sous le brillant roi Louis XIV, au milieu de l'admiration universelle, une femme qui n'était que jeune et jolie entreprit d'avoir une cour au delà de cette cour, et parvint à être un pouvoir indépendant de ce pouvoir, si jaloux de tous ses droits. Et notez bien que l'entreprise de mademoiselle de l'Enclos était d'autant plus incroyable, que cette jeune femme avait à combattre à la fois les habitudes et les correctes exigences d'une époque soumise à l'opinion publique, le plus grand et le plus sage tyran de ce beau siècle.

C'était plus encore contre l'opinion, contre la cour qui la repoussait, que mademoiselle de l'Enclos s'était révoltée. Jamais, dans sa première jeunesse, elle n'avait voulu comprendre qu'une femme put être déshonorée par les mêmes actions dont les hommes font toute leur gloire; et du jour où elle fut sa maîtresse, elle se promit bien (Dieu merci, elle a tenu ses promesses!) de ne jamais se soumettre au joug des traditions, non plus qu'à cette vertu sans récompense que les hommes ont appelée fidélité. Une fois donc que mademoiselle de l'Enclos eut renoncé à la bonne renommée, elle se jeta à corps perdu dans toutes les vertus qui font un galant homme. A ce compte, elle fut tout sa vie amie aussi fidèle et dévouée que maîtresse inconstante et légère; au demeurant pleine de grâces et d'attraits, pleine d'esprit et d'indépendance, et surtout attentive à n'obéir qu'à son amour, à éviter toutes les influences étrangères à sa passion du moment. Même il arriva plus d'une fois, que la dame, en frémissant de son courage, éloignait un grand seigneur qui lui plaisait, pour prendre un malotru, uniquement parce que le grand seigneur était puissant et riche, et que son rival, n'avait rien.

Aussi bien, fière de son indépendance et de sa probité, Ninon réussit vite à se faire respecter des hommes qui l'entouraient, et ce respect faisant sa force, il arriva bientôt qu'elle se mit à la tête de toute la littérature frondeuse et de toute la philosophie sceptique de son temps. Le chef-d'œuvre de tous les siècles, Tartuffe, il fut admiré, pour la première fois, dans le salon de mademoiselle de l'Enclos. Ninon le vit naître et grandir sous ses yeux; elle l'encouragea de ses regards, comme elle encouragea les premiers vers de Voltaire enfant; et même on rapporte, et c'est Molière qui le raconte, que Ninon, à la première lecture de Tartuffe, fut indignée à ce point, qu'elle traça de verve un autre portrait de l'hypocrisie religieuse.

«Il y avait, dit Molière (Molière lui-même!), en ce portrait, une si grande quantité de traits fins et railleurs, d'indignation moqueuse et spirituelle, que si ma pièce n'eût pas été faite, je ne l'aurais jamais entreprise, tant je me serais cru incapable de rien mettre sur le théâtre, d'aussi parfait que ce Tartuffe de mademoiselle de l'Enclos!»

Et non-seulement Molière, mais tout ce qu'il y avait de gens d'esprit dans ce siècle avec lui: La Fontaine, Chapelle, Racine et Despréaux, le vieux Corneille, le grand Condé, et quelques femmes d'un grand nom, moins timorées que les autres... Ne les citons pas, par respect pour leurs petites filles, qui pourraient me lire, et qui se trouveraient maladroitement compromises.

Quand la reine Christine vint à Paris, elle voulut voir mademoiselle de l'Enclos, comme une des plus singulières merveilles de ce temps si fécond en merveilles. La reine déchue trouva cette autre reine, en tête-à-tête, je vous laisse à penser avec qui?... avec le bon, le froid, le méthodique, le savant Huyghens; ce brave homme, en l'honneur de sa passion, tira de sa cervelle un quatrain presque aussi ridicule, mais plus excusable que le fameux distique de Mallebranche sur le Beau Temps.

Toutes ces admirations de personnages si divers et de caractères si opposés, et cette unanimité d'éloges donnés à la singulière existence de cette fille galante et philosophe, en ont fait un remarquable personnage, qui n'avait jamais eu de modèle, et qui n'eut ensuite, à mon sens, que d'insipides copies, dont, cent ans plus tard, madame de Tencin fut encore la moins mauvaise. Il est vrai, qu'avant Ninon, la France avait possédé Marion Delorme; mais Marion Delorme, maîtresse un instant du premier ministre, était (par la misère)! son espion, autant que sa maîtresse, au contraire, mademoiselle de l'Enclos, l'honnête homme, est rayé du double emploi. Ninon, par elle-même et toute seule, s'était faite ce qu'elle était, l'amie dévouée et souvent utile de toutes les disgrâces, la protectrice éclairée de tous les talents naissants. Elle était la seule femme, à cette époque, osant bâiller tout haut, en pleine académie, ce qui lui valut une verte semonce du secrétaire perpétuel. Ceci dit, vous concevrez très-bien que mademoiselle de l'Enclos ne saurait se comparer à pas une de ses devancières. Elle ne fut ni Phryné, ni Laïs, ni rien qui ressemblât à ces courtisanes avares et charmantes, dont l'ancienne Grèce a conservé le souvenir. Ninon ne ressemblait guère à la belle Aspasie; à côté d'Aspasie on pouvait toujours voir Périclès; à côté de Ninon c'est à peine si l'on entrevoit Saint-Evremont, l'abbé de Lattaignant ou l'abbé de Lafare, et autres grands hommes, ou petits abbés, de même poids.

Il y aurait bien encore une analogie à saisir entre le salon de mademoiselle de l'Enclos et le salon plus que littéraire de l'hôtel de Rambouillet; mais l'analogie est chose fade, et, s'il vous plaît, sans tant disserter, nous entrerons dans notre histoire.

On était donc, je l'ai déjà dit, à la fin du repas, au milieu de quelque intéressante conversation, comme il s'en établit toujours entre gens d'esprit et de gaieté qui ne songent qu'au moment présent, lorsqu'on vit entrer dans la salle une belle personne qui n'était nullement attendue. Sortir de son siége, sauter au cou de la nouvelle arrivée, s'extasier, se récrier, se lever de table, entraîner toute l'assemblée à sa suite dans le salon, tout cela fut l'effet d'un instant pour mademoiselle de l'Enclos. A la vivacité de ses empressements, il était facile de voir qu'il s'agissait pour Ninon, d'une amie, entre toutes, qu'elle n'avait pas vue depuis longtemps. Et de fait, ce n'était rien moins que mademoiselle d'Aubigné, la veuve de Scarron, qui venait, à une heure indue pour elle, visiter Ninon dans sa demeure, au moment où sa cour était la plus nombreuse, bien assurée qu'elle était de ne trouver en ce logis de la bienséance que des amis qu'elle avait reçus autrefois à ses dîners de la rue d'Enfer: aussi sa visite fut-elle un grave sujet de mille saillies.

«On la disait dévote! s'écria Chapelle en la revoyant; mais j'ai toujours soutenu, que c'était une affreuse calomnie!—C'était une véritable calomnie!» répétèrent tous les convives. Alors, sans qu'on pût remarquer l'embarras de la nouvelle arrivée, les plaisirs de la soirée reprirent leur cours. On lut d'assez bons vers et de la prose assez médiocre; on fit une musique innocente sur un clavecin peu sonore. On devisa de Bossuet, de Fénelon, de madame Guyon et de Pascal; on ne dit pas un mot du roi, du ministre, et de rien qui sentît la Bastille: à dix heures frappantes, les visiteurs prirent congé des deux belles amies. Mais, dans la foule, on ne put s'empêcher de sourire en voyant le marquis de la Châtre, en poussant un long soupir, baiser les belles mains de Ninon, chez qui madame Scarron passait la nuit.

C'était une coutume de ce temps-là de partager son propre lit avec ses amis, et de ne pas souffrir qu'ils en eussent d'autre, toutes les fois qu'on les recevait sous son toit. C'est ainsi qu'autrefois, dans l'Orient, une des conditions de l'hospitalité consistait à porter le premier, à ses lèvres, la coupe offerte à son hôte. Que cette habitude soit venue par suite de cruelles défiances, elle est restée une trace ingénieuse et touchante de l'hospitalité antique. De même on pourrait croire que la coutume dont je parle, cette communauté dans le repos, était peut-être, au dix-septième siècle, un résultat des horribles trahisons de la Ligue ou de la Fronde. L'histoire constate le fait, sans l'expliquer; elle a pris soin de nous apprendre que c'était, à cette époque, un témoignage d'amitié. D'ailleurs, mademoiselle de l'Enclos et son amie étaient depuis longtemps habituées à partager le même lit. Quoi d'étrange? cette intimité de la nuit, favorisée par un calme parfait, et par la lueur incertaine et vacillante du mortier brûlant de l'âtre devait exciter grandement les confidences et les aveux, que deux femmes jeunes et belles ont à se faire, toutes les fois qu'elles sont restées longtemps sans se voir.

Ninon, mieux que toute autre, connaissait l'effet puissant de ce clair obscur, et combien il favorise de naïfs épanchements. Sans contredit, il était visible que son amie, venant ainsi seule, à cette heure, au milieu de son salon... une prude! avait quelques révélations importantes à lui faire, et bien des conseils à lui demander. Pourtant, à l'embarras de madame Scarron, mademoiselle de Lenclos comprenait que son secret ne lui échapperait pas sans peine... elle fit semblant de n'en supposer aucun! Elle se contenta de combler son amie de prévenances, de tendres reproches, de bons conseils, et la belle affligée, à ces douces paroles, retrouva toute sa confiance... Il y avait longtemps que mademoiselle de l'Enclos ignorait le destin d'une femme qu'elle aimait tendrement. Elle ne savait donc rien, de bien précis sur la vie de son amie.

On lui avait dit seulement qu'après la mort de Paul Scarron, son mari, sa veuve avait obtenu de la reine-mère, et du roi, plus tard, une pension de mille écus avec bien de la peine, et après bien des prières; qu'ensuite, obéissante aux amours de madame de Montespan, elle s'était vouée à l'éducation du jeune duc du Maine, un des enfants de Louis XIV: plusieurs bruits avaient même circulé sur la faveur à laquelle la gouvernante était arrivée auprès du père de son élève; mais il y avait dans ces bruits tant d'incohérence et d'invraisemblance, que mademoiselle de l'Enclos ne savait auquel entendre; aussi mourait-elle d'envie d'être informée, une fois, à coup sûr.

Mais quoi! la dame avait trop d'esprit pour procéder par la méthode interrogative, la plus sotte des méthodes, depuis qu'il y a des secrets sous le soleil; Ninon savait trop bien la majesté d'un secret dans lequel une femme est compromise, pour ne pas apporter dans cet éclaircissement tout ce qu'elle pouvait avoir d'indifférence et de froideur apparentes.

Elle parla donc très-peu à son amie; après le premier bonsoir! elle parut tout occupée des minutieux apprêts de sa toilette de nuit. Ce fut avec la même lenteur qu'elle se délivra de ses longues dentelles, de ses paniers, du peu de rouge qu'elle mettait alors pour obéir à la mode; peut-être même cette charmante femme oublia le secret qu'elle allait découvrir, en voyant sa taille encore si svelte et si bien prise dégagée des larges et ridicules machines qui en défiguraient les contours. En effet, pour une femme à cette époque, il y avait le soir une heure bien précieuse de simplicité et de grâce, pendant laquelle elle pouvait se féliciter à loisir de la blancheur de sa peau, de la souplesse de sa taille, de ses noirs et longs cheveux, en un mot, de toutes les beautés sans fard, qu'elle était obligée de déguiser pendant le jour.

De son côté, madame Scarron, sérieuse et méthodique, défaisait avec lenteur les modestes atours de la journée. On l'appelait la dame aux beaux jupons! Il eut fallu dire la belle honteuse. Il y avait dans son action quelque chose de la pudeur d'une jeune fille dans le dortoir de son couvent; et pour un œil exercé, il était visible, à la solennité de madame Scarron, de s'apercevoir qu'elle avait été l'épouse d'un homme vieux et impotent. A la fin pourtant les deux amies furent prêtes à se mettre au lit; Ninon s'y jeta la première, vive et légère comme toujours; son amie avec tant de circonspection et de timidité craintive, qu'on eût dit que le bon Scarron était ressuscité. En même temps, se souvenant de ses longues prières du soir, la belle veuve se mit à les répéter tout bas, pendant que Ninon criait tout haut la seule prière qu'elle eût su de sa vie: «Mon Dieu! faites de moi, la femme que vous voudrez, pourvu que je sois toujours un honnête homme.»

Il n'y avait pas une heure que les deux belles amies étaient couchées, feignant toutes les deux de dormir profondément, et ne dormant l'une ni l'autre, lorsque enfin la conversation commença à peu près comme un conte des Mille et une Nuits.

—Dormez-vous donc si profondément, ma chère Ninon, et ne voulez-vous pas m'adresser une parole de toute la nuit? murmura madame Scarron, avec un son de voix timide, comme si en effet elle eût craint de trahir le sommeil de son amie.

—Je dors, répondit Ninon avec un de ces jolis bâillements qu'elle avait mis à la mode; je dors, ma belle amie; entre nous il me semble que la nuit n'est faite que pour cela.

—C'est qu'en vérité, ma chère, la chambre est si remplie de parfums, et ces figures de Mignard sont si belles, ce lit est si moelleux, que cette atmosphère diabolique m'empêche absolument de fermer l'œil; j'aimerais mieux causer ne pouvant pas dormir.

—Voici, ma chère d'Aubigné, un véritable propos de janséniste. Eh! dites-moi donc, pourquoi la vie est faite, s'il faut la passer sur un grabat? Puisque Mignard fait de jolies peintures, pourquoi mademoiselle de l'Enclos n'en parerait-elle pas sa chambre? Et s'il plaît au cygne de se dépouiller tous les ans de son duvet, pourquoi irais-je coucher sur la paille, comme cette pauvre duchesse de la Vallière qui est morte à la suite de ses austérités de carmélite?

—Pauvre et malheureuse femme! Quel est le moment de sa vie, ma chère Ninon, que vous lui envieriez, si vous aviez à le choisir?

—Moi, envier madame de la Vallière! s'écria Ninon; ah! ma chère, vous me connaissez bien mal! Pourtant, ajouta-t-elle après un moment de réflexion, ce dut être un beau moment quand elle vit ce roi jeune, amoureux, charmant qui tremblait en lui disant: Je vous aime, aimez-moi!

—Oui, certes, ce dut être un beau moment, reprit madame la belle veuve, et figurez-vous ce grand roi mettant aux pieds de sa maîtresse tout ce qu'il avait de gloire et de pouvoir? Voyez-vous, d'ici, madame de la Vallière présidant aux conseils d'État, reine à Versailles, protégeant les lettres et les arts, et jetant partout la douce et salutaire influence de ses grâces et de sa beauté.

—Et vous-même, ajoutait mademoiselle de l'Enclos, voyez donc, à votre tour, cette infortunée après que cet amour s'est envolé! tout l'abandonne!

«Elle appelle... on ne lui répond pas! Elle pleure... on ne voit pas ses larmes! Elle prie... et sa prière est repoussée! Ah! vraiment le digne sujet de notre envie! Elle avait tout donné à ce prince ingrat; elle lui avait sacrifié la vertu et l'honneur d'une demoiselle; elle s'était mise à ne vivre que pour lui, par lui, et tout d'un coup.... Pauvre femme! Hélas! Je la vois encore prenant le voile. La chapelle était tendue en noir. M. de Condom venait de prononcer un de ces lugubres discours qui brillent du feu sombre de l'enfer. Les beaux cheveux de la sœur de la Miséricorde tombèrent impitoyablement sous le fatal ciseau, et de tant de grâces, de beautés, il ne fut plus parlé qu'une fois, pour nous dire que tout cela était mort, couché sur la cendre, et dans toutes les austérités d'une vie de pénitence et de repentir.

—Heureusement, ajouta madame de Maintenon, que le roi n'est plus tel qu'il était alors, volage, inconstant, volontaire, uniquement occupé de plaisirs et de fêtes; c'est aujourd'hui un homme austère, et qui sera fidèle à qui prendra le soin de l'occuper, de lui plaire et de l'intéresser.

—Ce n'est plus le même homme, ah! oui! j'en conviens, reprit Ninon; mais si son cœur est toujours le cœur d'un égoïste, je ne vois pas en quoi le roi aurait gagné à perdre les grâces de la jeunesse. Il est moins jeune et moins beau, très-ennuyé, très-ennuyeux. Certes, nous comprenons l'heureux amant de madame de la Vallière, entouré de poésie et d'admiration; mais, entre nous, ma chère, j'envie un peu moins les amours de madame de Montespan.

—Madame de Montespan! reprit la belle janséniste; je vous assure, ma bonne amie, que madame de Montespan est plutôt le fléau que l'amour de Louis XIV; c'est une femme si emportée, si volontaire et si violente... Le roi en a peur.

—Eh! par mon saint patron, que voulez-vous donc que fasse madame de Montespan des dernières heures d'amour de ce roi, déjà plongé dans les horreurs de l'âge mûr? N'est-ce déjà pas bien assez qu'elle lui permette de l'aimer, faudra-t-il encore lui chanter chaque matin un cantique d'actions de grâces! Non, non, ma chère, il n'en doit pas être ainsi. Louis est un grand roi, j'en conviens; mais, nous autres femmes, n'avons-nous pas aussi notre royauté? Dès que nous sommes aimées, ceux qui nous aiment, sont égaux devant nous. En vérité, je ne vous comprends pas de blâmer, comme vous faites, cette belle et superbe madame de Montespan, la seule des maîtresses du roi qui ait compris et défendu sa propre dignité. Pour moi qui vous parle, si le roi m'aimait, ce serait tant pis pour lui, je ne me conduirais pas autrement que madame de Montespan.

—Pourtant, je vous dirai entre nous, ma chère, que le roi ne veut plus d'elle, et que cette haute faveur où vous la voyez, n'est que le commencement d'une interminable disgrâce.

—Une disgrâce, ah oui! la disgrâce sera toute pour le roi: que voulez-vous que madame de Montespan y perde? Elle changera ce maître ennuyé et lassé de tout, contre un amant beau, jeune et tendre, amoureux! Pardieu! perdre un roi qui s'ennuie, et gagner un amoureux qui nous enchante, je ferais ce marché-là tous les jours!... Mais, si madame de Montespan s'en va, quelle est la malheureuse qui la remplace?

Il y avait dans ce mot: La malheureuse! un accent si pitoyable, que madame Scarron revit soudain toutes ses injustices! madame de Montespan, qu'elle supplantait aujourd'hui, avait commencé sa fortune, elle l'avait tirée de la misère, elle l'avait présentée au roi, l'avait défendue contre les répugnances de Sa Majesté, lui avait confié l'éducation de ses enfants, et tant d'autres souvenirs que le remords attire, en si grand nombre, en un cœur coupable d'une méchante action!

A la fin, reprenant la parole, et les yeux baissés:

—Cette malheureuse, c'est moi, ma chère, et voilà le secret qui me pesait sur le cœur.

—Ah! malheureuse, est-ce bien possible? Est-ce vrai? Vous-même! Un établissement si dangereux! Quoi donc, entourée à ce point de considération et de respect, renoncer à votre gloire! Perdre ainsi le goût du combat au milieu de la journée, et pour qui? pour un maître sans pitié... Mademoiselle de la Vallière et mademoiselle de Fontanges! madame de Montespan! En vérité, je croyais mademoiselle d'Aubigné plus dédaigneuse et plus fière que cela!

—Mademoiselle d'Aubigné, reprit madame Scarron, ne sera la maîtresse de personne; elle sera, si elle y consent, l'épouse du roi!

—S'il vous épouse, reprit mademoiselle de l'Enclos sans paraître étonnée, hélas! vous voilà encore une fois à la merci d'un mari qui ne vaudra pas ce beau mariage, et plaise au ciel que Votre Majesté ne regrette un jour le bonhomme Scarron.

—Scarron! voilà un nom que le roi ne veut déjà plus entendre, on m'appelle à Versailles, madame de Maintenon.

—A la bonne heure, madame; mais il n'est pas moins vrai que vos années les plus heureuses se sont passées chez Paul Scarron. C'était un pauvre diable, il est vrai, mais jovial, amoureux, ne songeant qu'à plaire, et à faire des contes. Quoi donc! parce qu'on veut le dépouiller de son nom dans votre personne, ne vous souvient-il plus que c'est pourtant lui qui vous a mise au monde? Ah! pauvre couronnée, si vous faites cette insigne folie, plus d'une fois dans le Salon de la Reine, aurez-vous le vif regret de cette longue salle tapissée de livres où notre ami Scarron nous donnait de si mauvais, mais de si gais soupers, suppléant souvent au rôti qui manquait, par une de ces bonnes histoires que sa belle épouse racontait si bien.

—De grâce, assez de souvenirs, disait madame Scarron les mains jointes! laissons le passé, contemplons l'avenir. Le roi, Versailles, la royauté... y songez-vous?

—Eh! c'est justement parce que j'y songe que je vous trouve malheureuse. N'avez-vous donc pas vu Versailles, depuis que le roi n'y donne plus de fêtes? Versailles est le lieu du monde le plus triste. Ils vieillissent! Ils tournent à la dévotion. Dans cette ville si belle et si froide, dans ces palais superbes, où la solitude et le silence ont établi leurs tabernacles, l'ennui a choisi son séjour. A peine ces allées, si bien tenues, sont-elles traversées par quelques antiques courtisans, ou quelques femmes sur le retour. C'en est fait! le grand règne du roi est passé. Le peuple entier commence à se trouver pauvre; il déteste les dragonnades de Louvois; il s'inquiète; il a hué naguère un long prologue d'opéra, où le roi était métamorphosé en soleil. Quant au roi lui-même, je ne vois en lui que ce qu'il est réellement, un pauvre sire timoré et tremblant pour l'avenir; un corps vieilli, un cœur blasé par le souvenir perpétuel de sa majesté toute puissante. Hélas! de bonne foi, Versailles est un désert, le roi est un fantôme! On vieillit si vite et si cruellement sur ces hauteurs! Pensez-y, ô digne fille de ces vaillants d'Aubigné, coureurs d'aventures! Par grâce, par pitié pour vos aïeux, n'allez pas vous mêler, de gaieté de cœur, à toutes les vieillesses de notre siècle; il a passé avec une effrayante rapidité. Ce grand siècle, affaire d'un instant: un grand bruit tout d'un coup suivi d'un morne silence. Turenne est dans la retraite, le grand Condé soupe chez lui, ou se promène à Chantilly; Despréaux, jadis si méchant, fait une épître à son jardinier; le bon La Fontaine s'amuse à des cantiques et vient d'écrire une satire; Racine, depuis la chute de sa Phèdre et le succès de Pradon, s'est retiré dans sa tente: il n'y a plus qu'un nommé La Bruyère, que je ne connais pas, que personne ne connaît, dont le livre occupe encore la ville et la cour. Nous sommes des arbrisseaux grandis dans une serre chaude; restons à notre place, et n'allons pas, à nos derniers jours, nous mêler aux vieilles intrigues de ce satrape d'Asie à l'heure où nous avons sauvé du grand déluge notre esprit, notre beauté, l'amitié, l'amour, les plaisirs de la poésie et les bons mots. O reine de beauté! si vous voulez régner, c'est si facile! D'un seul mot, le vrai monde est à vos pieds.

Et madame Scarron semblant peu convaincue.—Écoutez-moi, s'écriait mademoiselle de l'Enclos en se levant sur son séant, écoutez un aveu que je ne ferais pas à vous-même, s'il ne s'agissait de vous sauver. J'étais la fille d'un pauvre musicien, et j'avais à peine quinze ans, une matinée d'hiver, mon père et moi nous vîmes entrer dans notre humble demeure le favori, l'émissaire, le confesseur du terrible cardinal de Richelieu. Le Père Joseph venait me chercher de la part de son Éminence, et mon père en tremblant m'ordonna de le suivre.... Je le suivis sans crainte... Au fait, le cardinal était si vieux, j'étais si jeune, que n'eût été ma répugnance de donner la main à cet affreux capucin, je me serais fait de cette visite une partie de plaisir. A la fin, nous arrivâmes au Palais-Cardinal. Je traversai une haie de gardes et de mousquetaires, et tout à coup, dans une vaste salle, et vis-à-vis une large table où il travaillait, j'aperçus Richelieu, et je me trouvai tête à tête avec ce maître! Épargnez-moi la douleur de raconter le sang-froid d'un homme, immolant à son plaisir d'un instant une innocente créature qu'il ne devait plus revoir. Pourtant cet homme était bien une façon de Louis XIV; mais, de cet instant, me voyant si misérablement flétrie, je jurai de ne pas appartenir à un époux, je jurai une haine immortelle aux misérables qui vont, cherchant au sein des plus honnêtes familles de quoi amuser leurs dernières années de débauche; et jamais, sans un serrement de cœur, je n'ai vu tant de malheureuses qui, séduites par je ne sais quel aspect de grandeur ou de fortune, ont été perdre leur vie en un misérable esclavage!... Elles pouvaient être heureuses et libres... en disant: non!

Tel fut le récit de mademoiselle de Lenclos. Il y avait dans son discours une émotion vraie et douloureuse à ce point que madame Scarron, touchée de tant d'amitié, se prit à pleurer.

Bientôt, fatiguées de tant de secousses, elles s'endormirent; et le matin elles se séparèrent ayant dormi et pleuré ensemble, pour la dernière fois. Vous savez ce que devint l'illustre veuve, et comment, pendant quinze ans, elle fut, après le père Lachaise, la personne que le roi aima le mieux; vous savez ce que fit Ninon de l'Enclos, le jour de son soixante-dixième anniversaire, avec le jeune et frais abbé de Châteauneuf....

C'est à vous à nous dire quelle fut la plus heureuse et la plus sage de ces deux femmes... Celle-ci, abandonnée à toutes les passions de la vie; celle-là, résignée et patiente aux sommets fabuleux des plus fabuleuses grandeurs!