LA SOIRÉE POÉTIQUE
Nous avions été pendant cinq actes, haletants sous les angoisses de la première représentation; pendant cinq actes muets, attentifs, nous avions lutté contre le silence et contre le bruit, contre les boutades infinies du parterre; nous avions vu notre pauvre ami balotté par toutes ces âmes assemblées, sans pouvoir lui porter secours, sinon par nos vœux à voix basse. Ainsi traînés à la remorque à la suite de son beau drame, nous n'avons retrouvé un peu d'haleine et de calme qu'à la dernière scène. Alors, seulement, le parterre était vaincu; le drame était sorti triomphant de ses langes et s'était fait homme. Ah! ce fut pour nous une grande joie, suivie d'un grand affaissement moral, comme toutes les joies extraordinaires de ce monde. Quand tout fut fini, on rappela notre ami; l'acteur jeta son nom au public, et nous sortîmes triomphants.
Nous autres, cependant, les amis du poëte, les amis de son enfance poétique, à l'heure où son drame allait au collége et faisait des vers latins, il nous eût déplu d'assommer ce poëte de nos louanges; nous laissâmes la foule se précipiter au-devant de son triomphe, et bien sûrs de le retrouver heureux, nous fûmes l'attendre en certain entre-sol tiède et coi, où nous avons l'habitude de nous blottir quand nous voulons être heureux entre nous, et tout seuls.
Ce qui avait été prévu arriva: notre ami, chargé des éloges du dehors, nous revint repu de gloire. Il entra, aussi bon enfant que s'il n'eût pas fait un chef-d'œuvre, et nous autres, bons enfants comme lui, n'eûmes rien de plus pressé que de lui demander comment il se portait.
Et, sur mon âme! en vrai physiologiste, je ne trouvai rien de changé dans sa personne; sa voix n'était guère plus émue et son pouls ne battait pas plus fort; son cœur, qui touche à l'hypertrophie (il en est mort), était gonflé comme à l'ordinaire.
—C'est bien cela, Frédéric, lui dis-je, c'est bien ainsi que l'on doit revenir d'une bataille: tu es bien digne, ami, d'avoir lutté avec ce rude jouteur qu'on appelle un parterre, et de lui avoir dévoré l'orteil. Veux-tu prendre une tasse de thé?
Comme Fanny lui versait du thé, avec son mélancolique sourire anglais, on frappa légèrement à la porte; vous savez, un coup léger, dont la vibration se fait sentir dans le cœur; il n'y a que la main d'une femme qui frappe ainsi: plus le coup est léger, plus la porte est vite ouverte. La porte s'ouvrit à deux battants, et nous vîmes entrer à la suite l'une de l'autre: Florence, Amélie, Eugénie, les trois cousines, nos bien-aimées, qui venaient partager le grand triomphe, ou plutôt qui venaient demander leur part à nos louanges. Ce drame applaudi, ce sont elles qui l'ont fait, il est né sous le feu de leurs regards, il a grandi aux battements de leur cœur, il a fait ses premiers pas entre leurs mains jumelles, il a souri à leurs sourires, il a pleuré à leurs larmes, comme faisait le petit Astyanax.
Soyez aussi les bienvenues, nos trois amies! et maintenant que nous sommes là réunis tous les sept, vieillards de vingt-quatre à vingt-cinq ans...
Une larme roulait encore dans les yeux d'Eugénie:
—Oh! dit-elle, quel bonheur de pleurer! Que je hais le drame en loge découverte, à la clarté du gaz, sous les regards de la foule, en public, le drame pour tout le monde, et que cela est fatigant et douloureux, d'arriver à des émotions pareilles en robe serrée et les cheveux bouclés! Non, non, je n'ai pas reconnu notre drame; ami Frédéric, j'ai trop mal pleuré pour le reconnaître; j'ai trop pleuré en dedans pour m'y plaire; j'ai trop contenu mon émotion pour m'être amusée. Et maintenant, ne causons pas, si vous voulez, pleurons! Or, la pauvre enfant, blonde et triste, eut volontiers sangloté jusqu'au lendemain.
Mais elle est trop nerveuse et trop frêle pour que nous lui permettions de s'abandonner à ses subites douleurs. Cette âme a besoin d'être étayée de mille manières, si nous ne voulons pas qu'elle succombe en proie à l'assaut de ses passions.
Prosper, qui la connaît et qui l'aime, ne lui permit pas d'essuyer une seconde larme; il lui arracha son mouchoir.—Je m'étonne, Eugénie, lui dit-il, que toi qui es née un si grand poëte et si grand artiste, tu te sois amusée à pleurer ainsi, à un conte en prose, à un drame en langue vulgaire; ne vois-tu pas qu'au lieu de pleurer, tu devrais adresser à M. Frédéric de sévères paroles, pour n'avoir pas écrit sa tragédie en vers?
La dissertation littéraire une fois entamée, Eugénie, qui n'avait plus de mouchoir, essuya sa dernière larme avec sa main; Frédéric baisa la main humide d'Eugénie, et nous voilà tous, parlant pour ou contre le drame en vers, et nous jetant dans toutes les définitions sur la vérité dramatique, une mode qui nous est venue quand nous n'avions plus de drame nulle part.
Chacun de nous parla et parla très-bien de cette hypothèse: à force de bien parler, personne à la fin ne s'entendit plus; heureusement qu'après mille divagations charmantes, Eugénie, par mille détours, nous ramena au point de départ.
—Oui, dit-elle, Prosper a raison; avec un si beau sujet d'amour, c'est un meurtre de n'avoir point parlé en vers; le vers est le langage de la passion, la voix de l'amour qui souffre et de l'amour heureux; le vers, c'est le bien dire et le vrai dire; la poésie est la langue des dieux, et la langue des femmes depuis qu'il n'y a plus de dieux: n'est-il pas vrai que tu es de mon avis, Florence? A ces mots, Eugénie regardait Victor, Victor baissa les yeux.
Il faut vous dire que nous vivions dans une amitié si parfaite, et que nous nous comprenions si bien et si vite, que chacun de nous avait deviné, et cela depuis longtemps, les tendresses réciproques de Florence et de Victor, qu'ils croyaient si bien cachées dans les plus profonds et les plus chastes replis de leur cœur. L'histoire de Frédéric et d'Eugénie s'était manifestée, il y a six mois, dans le drame de Frédéric.
Émilie, était parmi nous, assistant avec un intérêt égal à nos luttes obstinées autour des petits mystères de l'esprit et du cœur. Quant à Fanny, elle n'avait pour nous tous qu'un sourire, une âme, une vie; elle était notre frère, notre ami, notre sœur, notre enfant, elle était... Fanny.
Je vis tout de suite, et d'un coup d'œil, comment d'un drame en prose fait pour la foule, applaudi par la foule, nous pourrions passer à quelque drame en vers, fait pour nous, par nous, applaudi, admiré par nous seuls.
—Je suis de l'avis de Prosper, et du vôtre, Émilie! le drame doit-être écrit en vers; avec cette différence: il y a le drame de la foule, et le drame de quelques-uns. Parlez, s'il vous plaît, parlez à la foule en prose; parlez-lui le premier langage venu, non pas le plus simple, mais le plus facile à entendre. Le drame intime, le drame du cœur, le drame personnel, appelle inévitablement la forme poétique: et, puisque nous sommes réunis, je suis sûr, vous, Amélie, et vous, Florence, que si vous vouliez, vous avez en réserve, en un coin de votre mémoire, plus d'un bel acte de tragédie écrite en vers, et dans lequel vous jouez le beau rôle! Or ça, voulez-vous que nous essayions de le construire, ce drame enfoui dans vos souvenirs? Vous êtes là quatre, jeunes et belles; faisons un drame en quatre actes; choisissez-le, et toi, Florence, commence, si tu veux commencer, avec la permission de Victor.
Florence regarda Victor! Il fut consentant à sa poésie; alors, d'un ton de voix si doux, qu'à peine on l'entendait, elle parla en stances égales, comme fait un enfant qui s'essaie à marcher:
Je t'aime! encor ce mot, tu ne peux t'en défendre,
Car ce n'est pas d'espoir que je te viens parler;
Mais je souffre: à tes pieds, laisse-moi donc répandre
Des larmes pour me consoler.
Je t'aime, tu le sais, et, lorsque dans ton âme
Cet amour dévorant arrive malgré toi,
Tu mets à le nier ta vanité de femme;
Je te dirai pourquoi:
D'apprendre un peu ton cœur, moi, j'ai fait mon étude;
Chaque mot que j'entends, le geste que je vois,
Se gravent dans mon âme, et, dans ma solitude,
J'observe ton geste et ta voix.
Ce n'est pas quand la danse, entre nous passagère,
Sème avec un regard ou l'espoir ou les pleurs,
Lorsqu'avec tes deux sœurs la musique légère
Vous balance comme des fleurs;
Ce n'est pas quand ta main, sur les touches dociles,
Réduit toute mon âme au soin de t'écouter;
Comme si j'entendais dans leurs accords faciles
Mon bonheur que tu vas chanter.
Il est d'autres séjours que l'âme entière habite,
De secrets mouvements que l'on n'a pas voulus,
Des regards qu'on n'a pas détournés assez vite
Et qu'un regard a déjà lus!
O la saine raison sous de vives paroles,
O le regard plaintif près d'un rire moqueur,
Ta douce voix émue avec des chants frivoles
Dit si bien ton âme à mon cœur.
Ta belle âme est un feu, mais ton esprit le glace.
L'harmonieux aveu d'un amour inventé
Te touche; et tu souris d'un pauvre amour sans grâce,
Aussi nu que la vérité.
Or celui-là sera ton maître et ton idole,
Qui chantera le mieux son amour éclatant;
Et moi, qui donnerais ma vie à ta parole,
Tu me diras: Va-t'en.
Hélas! je ne suis rien qu'un malheureux qui t'aime,
Créé pour faire un nombre arrêté par le sort;
Ignoré dans ma vie, et qui ne sais pas même
Si quelqu'un apprendra ma mort.
Quand elle eût fini, la pauvre enfant! elle fut cacher sa tête dans le sein de Victor: il y eut alors un moment de silence charmant; jamais les premières scènes de l'Iphigénie de Racine ne nous avait remués comme ces simples vers, exposition touchante d'un amour qui commence.
Un instant après, je repris la parole:—Ceci est bon pour le premier acte, Florence, il nous faut un nœud à l'action qui s'engage! Alors que l'un de nous, s'il l'ose, ajoute une élégie à ces vers tout remplis de promesses...
—Ce sera moi, dit Émilie, aussi bien, je souffre et je suis en peine de ces vers que j'ai reçus ce matin!
A ces mots la sensitive, jetant de côté ses longs cheveux noirs, nous récita ces vers d'un ton inspiré:
Que je me suis trompé cette première fois
Où je vis son regard, où j'entendis sa voix!
Je me dis: Dans mon âme, où tant d'amour respire,
Sa voix et son regard n'auront aucun empire.
Non! ce n'est pas ainsi que mes jeunes amours
Ont rêvé l'être aimé qui doit avoir mes jours!
Je ne sais où je pris cette folle assurance:
Mais de ses traits légers la fragile apparence,
Son timide regard, mais qui ne cache rien,
Son frivole enjoûment, le piquant entretien,
Sa voix, dont la fraîcheur à tant de calme unie,
Ignore de l'amour la plaintive harmonie,
Tout rassura mon cœur, qui ne put concevoir
Avec tant de faiblesse un absolu pouvoir.
Dans son corps frêle et doux qu'un seul regard embrasse,
L'enfance à sa jeunesse a conservé sa grâce.
Je crus mon âme forte à côté d'un enfant,
Et, sans me soupçonner, je vins la voir souvent!
Mais un jour que soudain je la trouvai légère
D'oublier dans sa main une main étrangère,
Que je voulus m'en plaindre et ne pus m'exprimer,
En me sentant souffrir, je me sentis l'aimer.
Et quand elle eut fini:—Oui, reprit-elle, voilà ce qu'il m'a écrit lui-même ce matin, l'ingrat, pour qui je souffre! Oh! vous aviez raison de le dire, c'est un acte bien cruel que ce second acte de l'amour!
Arthur, qui n'avait rien dit:—Consolez-vous, ma belle Émilie, en nous chantant: «Chagrins d'un jour!» Le drame que vous jouez est encore peu compliqué, et le dénoûment est si loin! Je suis plus malheureux que vous, mon troisième acte approche; il y a tant de tragédies qui n'ont que trois actes et qui sont complètes! Ayant ainsi parlé, il se leva, et, s'appuyant sur le fauteuil d'Amélie, penché sur elle, il récita les vers suivants, d'une voix triste et douce, en homme qui n'a plus d'espoir.
Eh bien, oui, je suivrai tes ordres absolus,
Ami, je l'oublierai; mais ne m'en parle plus,
N'en dis rien: quand ta voix la dénigre et l'outrage,
Je ne l'aime pas moins et souffre davantage.
Je sais tous ses défauts dont tu me vas parler.
Quand ta froide raison croit me les révéler,
Tu ne dis que les torts dont mon amour l'accuse:
Je sais tout; mais je l'aime, et voilà son excuse.
Est-ce à toi, que l'amour a brûlé si souvent,
A demander pourquoi, par quel art décevant
Ses traits, sa voix, son nom font frémir tout mon être?
Pour avoir, insensé! voulu la méconnaître,
Combien amèrement j'ai subi son pouvoir!
Non, tu ne conçois pas, tu ne peux concevoir
De ses jeunes attraits l'irrésistible empire;
C'est un air enivrant qu'autour d'elle on respire!
Rappelle-toi le soir, quand le jour meurt dans l'air,
Cet horizon d'automne où vibre un pâle éclair,
Dans l'ombre transparente où dorment les prairies,
L'astre lointain flottant sous des formes chéries,
L'eau tiède des ruisseaux s'exhalant dans les airs,
Les oiseaux dans les bois emportant leurs concerts,
Et la brise du soir de son aile sonore
Agitant les parfums que la nuit fait éclore...
De même qu'à cette heure, il semble que parfois
De l'ange qui nous garde on entende la voix,
Et que, tout plein du charme où notre âme s'enivre,
Sans concevoir sa joie on soit heureux de vivre,
De même quand ses yeux, sur mes yeux arrêtés,
Versent jusqu'à mon cœur leurs vivantes clartés,
D'un vol doux et brûlant, sur mon âme affaissée
Je sens flotter son âme et planer sa pensée.
—Cela devient triste, dit Eugénie, vous êtes trop poëtes et trop dramatiques, ce soir: mes maîtres, si vous m'en croyez, là s'arrêtera notre drame, le drame commencé de nos amours de vingt ans. Moi qui vous parle, n'ai-je pas dit mon cinquième acte déjà deux fois? Il est vrai que je suis unie à un poëte, messieurs, à un poëte tragique! voulez-vous sauter à pieds joints le quatrième acte, et passer au cinquième? Allons-y gaiement, disait Talma.
A ces mots, Frédéric se leva:
—Je te le défends, dit-il, Eugénie; je vous en prie, Eugénie, rendez-moi mon cinquième acte.
Mais elle, d'un ton sévère:
—Puisque vous avez osé l'écrire, il faut l'entendre, nous sommes ici le public assemblé, et nous jouerons notre cinquième acte, malgré l'auteur. Croyez-vous donc que ce soir, il y a trois heures, si l'envie nous en avait pris, vous auriez eu le droit d'arracher votre tragédie inachevée aux mains du souffleur? Une fois lancée, il faut que la tragédie aille à son but; le parterre seul a le droit de l'arrêter; nous sommes ici le parterre, écoutez donc mon cinquième acte.
Alors elle nous lut d'abord d'un ton grave, et bientôt d'un accent pénétré le morceau suivant, véritable cinquième acte d'un roman qui n'était pas près de finir.
Jeune, j'ai quelquefois rêvé que la fortune,
Dans son vol, par un autre ardemment épié,
Dédaignait le puissant dont le cri l'importune,
Et sur mon seuil désert venait poser le pié.
Alors, c'était le luxe où le riche se noie:
Des fêtes dans les nuits, des fêtes dans les jours,
Les chevaux, les banquets, et les salons de soie,
Et sur un lit doré les plaisirs sans amours.
La haine, dont le bras me frappe sans relâche,
En des moments amers m'a fait rêver aussi
Que de mes ennemis je tenais le plus lâche
Étendu sous mes pieds, criant: Grâce et merci!
C'est un sombre plaisir, à cette heure funeste,
De voir couler des pleurs pour ceux qu'on a versés,
Et d'appuyer sa main sur le cœur qu'on déteste,
Pour y sentir la peur qui bat à coups pressés.
Plus souvent, écoutant la douce fantaisie
Qui sème mes longs jours d'harmonieux travaux,
Je rêve que je vois la belle poésie,
Plus belle, me sourire entre tous mes rivaux;
Et la gloire se lève à ma forte parole,
Les hommes devant moi courbent alors leur front,
Et sur le mien où brille une sainte auréole,
Pour ne plus l'oublier, ils apprennent mon nom!
Tous ces biens sont rêvés, où je ne veux plus croire,
Pour qui j'eus tant de vœux, d'espoir et de regrets;
La richesse aux mains d'or, la vengeance et la gloire,
O mes chères amours, je vous les donnerais.
Je les donnerais tous pour un mot de ta bouche,
Qui, tout bas, pour moi seul doucement prononcé,
Me dirait: «Je te crois, et ta douleur me touche,
Tu m'aimes; tu dois bien souffrir, pauvre insensé!»
Ou bien, si tu craignais que ton regard de flamme
Ne dévorât ma vie et mon âme à son feu;
Et si, tremblante encor en ta pudeur de femme,
D'un mot ou d'un regard tu redoutes l'aveu,
Reste muette, et cache une larme essuyée,
Détourne ton beau front et tes beaux yeux de moi;
Mais que du moins ta main sur la mienne appuyée
La presse doucement, et dise: «Je te croi.»
Et si, des pleurs brillant sur ta vue obscurcie,
Un jour tu me disais, en me tendant la main:
«Ami, je suis contente, et je te remercie.»
Ce jour serait ma vie, et ce mot mon destin!
Voilà toute notre soirée, ainsi nous avons pris notre revanche avec le parterre en nous passant du parterre, en nous passionnant sans lui, en versant de douces larmes, sans avoir besoin de ses clameurs.
Chacun de nous joua son rôle en ce drame intime, et moi qui n'étais que l'auditoire, avais-je rien de mieux à faire qu'a retenir ces vers pleins de jeunesse et d'amour?