RAMBOUILLET

Vous voulez que je revienne sur les petits faits de cette grande histoire de Juillet. Jusqu'à présent cette histoire est écrite comme elle est faite! En masse... et avec la plus grande confusion. Il faudra bien du temps encore avant de mettre un peu d'ordre en ces événements qui se pressent et s'entassent, poussés par la fureur populaire. Moi qui vous parle, j'ai bien vu ces fameux trois jours: j'ai assisté à l'incendie du corps-de-garde en planches, sur la place de la Bourse, premières et fatales lueurs de cet incendie immense, épouvante de l'Europe. J'ai vu le peuple des trois jours demander des armes à la porte des théâtres, endosser la cuirasse de carton, saisir la lance des héros du moyen âge, aller se battre, héros sublimes et burlesques à la fois, contre des faits qu'ils ne comprenaient pas. Toute la ville a été branlante pendant trois jours; le peuple en avant, au feu, brûlé par le soleil; les habiles se tenaient sur les derniers rangs, incertains de leur contenance, un pied sur leurs serments de la veille, un autre pied sur leurs serments du lendemain. Colosse! un tremblement de terre les doit renverser comme celui de Rhodes, à l'écart gigantesque. Dans ce moment de confusion, tout est poudre, et fumée, et soleil, à Paris. On ne parle pas, on bourdonne! on ne pense pas, on rêve; on se regarde, on se touche, on se rit au nez, on s'admire les uns les autres, on s'épouvante.—Est-ce bien toi? est-ce bien moi? est-ce bien nous tous? est-ce bien Paris? Ce terrible et tremblant Paris de juillet 1830, quand il s'est vu sans roi, a été jeté dans un moment de telle stupeur qu'il ne l'avouera pas dans l'histoire!... Il faut bien en convenir, nous avons eu peur, sauf à nous démentir plus tard.

Cette foule parisienne! Au fond, elle est bonne, bien faite et bienfaisante; elle a saccagé le monde politique avec un grand sang-froid que rien n'égale. Après les trois jours, et quand il n'y avait d'autre roi que M. de La Fayette, ce monarque si bien fait pour la transition, que la royauté de France garde pour remplir tous ses entr'actes; quand le peuple encore étonné de l'hôtel de ville et des Tuileries, où il était entré, demandait à prendre une heure de repos, il lui vint dans l'idée, avant de voir le nouveau roi qui s'apprêtait quelque part, de revoir ce vieux roi qu'il venait de chasser, ce roi chassé si brusquement, et reçu avec tant d'enthousiasme; ce Français de plus de 1814, qui n'était qu'un roi de moins en 1830, le roi de la conquête d'Alger, le roi du sacre, le roi chanté à son avénement, par Victor Hugo, par Lamartine!... Il partait malheureux, innocent, bien à plaindre; il partait... Paris le voulut revoir encore avant son départ; Paris a voulu savoir comment était faite une royauté qu'on chasse. O ville insatiable de pareils spectacles, Paris! Elle a vu tomber Bonaparte; après cette immense chute elle a été furieuse encore de voir la chute de Charles X! Le peuple comprenait cela confusément: c'était la dernière chute des temps passés; relevés une heure, hélas! pour s'écrouler à tout jamais.

Donnez-vous la main, Fontainebleau et Rambouillet! Ne soyez pas jalouses l'une de l'autre, royales forêts, traversées dans des appareils si divers! A Fontainebleau, quand l'empereur dit adieu à son aigle, la France assiste aux derniers adieux de la force. A Rambouillet, quand Charles X exilé, bien moins taillé pour le drame que Napoléon, s'en allait loin du château des Tuileries, c'était l'antique royauté de France qui s'avouait vaincue à jamais. La jeune royauté de Napoléon et la vieille royauté de Louis XIV, défaites, l'une à Fontainebleau, l'autre à Rambouillet, quel espoir reste à la France? Grande question autour de laquelle, malheureux que nous sommes, nous nous agitons, sans que ce cruel problème ait fait un pas.

Le peuple donc, après ces trois jours, remit sa veste et son chapeau; ceux du moins qui avaient un chapeau. Puis il s'écrie: «A Rambouillet! à Rambouillet!» comme en 1790 il criait: «A Versailles! à Versailles!» Donc il s'en fut à Rambouillet, ce bon peuple, sans colère, et presque en riant, comme à une fête; il allait voir le roi Charles X. S'il garda ses armes pour ce voyage, c'était d'abord que les armes lui allaient bien; il n'était pas fâché, chemin faisant, dans la forêt royale, de tirer une perdrix de Sa Majesté, ou de courre le cerf, et de rapporter une pièce de gibier à sa femme, afin de dire qu'il avait gagné quelque chose à la révolution.

En vérité, il faisait bien, ce digne peuple, de se donner une fois le plaisir de la chasse au long-courre. Plaisir de roi qui lui était bien dû. Trois jours après son passage dans la forêt de Rambouillet, on lui reprenait sa forêt, on tuait sans lui tout son gibier, on vendait jusqu'aux œufs de ses faisans, on le traitait comme si on eut voulu le détrousser de ces plaisirs de souverain.

Le peuple est le dernier roi qui ait chassé dans les forêts de Rambouillet.

Que vous dire? Il y mit si peu de hâte, et tant il fit l'école buissonnière; il a si mal tiré sur les bêtes de la forêt, ce peuple qui tirait si bien sur les Suisses; il a si peu profité de sa victoire, ce peuple dont on a si cruellement exploité la colère, qu'il est arrivé trop tard à Rambouillet! il n'a pas vu même ce qu'il voulait voir; le roi Charles X était parti.

Cela est malheureux, vraiment; on ne sait pas ce que cette entrevue aurait pu faire, si cette entrevue avait eu lieu. Peut-être à l'aspect de son roi vaincu, à l'aspect de ces femmes tremblantes, et qu'il avait tant aimées, à l'aspect du tout jeune enfant qui lui aurait tendu les bras comme un frère à son frère, le vainqueur eût été touché de compassion: il eût relevé le vieillard, et repoussant de la main les stupides ministres, ils se seraient dit, le roi et le peuple: De quoi s'agit-il? Et ils se seraient bien vite entendus l'un l'autre, n'en doutez pas! ils auraient refait l'alliance brisée, car c'était leur avantage à tous deux. Bonté divine! la paix ne serait pas sortie de la France, et l'émeute n'aurait pas relevé la tête, hydre renaissante toujours; la contagion révolutionnaire eût respecté les peuples épars autour de nous, la triste Vendée n'eût pas rêvé la guerre civile, les débris infortunés de Varsovie, la ville héroïque, ne seraient pas retombés sur nos têtes, nous apportant la peste, comme le gant des combats que nous jette le Russe. O bonheur! nous serions rentrés dans la paix et le calme, nous autres, que la fièvre avait dévorés pendant ces trois fameux jours.

Mais la fatalité des Stuarts pesait sur cette auguste maison de Bourbon; le dernier regard du peuple de Paris, n'a pas été pour la royauté de la France. Elle est partie une heure trop tôt; elle a perdu malheureusement l'appel du peuple en courroux, au peuple calmé: voilà pourtant à quoi tiennent les dynasties! Il y eut un roi de l'Orient fait roi par son cheval: quelques chevaux de poste, ont décidé peut-être, du sort de Sa Majesté le roi Charles X.

A Rambouillet, le peuple de Paris fut bien surpris d'y trouver assez de canons pour foudroyer toute la ville, assez de troupes d'élite pour la mettre en état de siége; il comprit alors toute l'étendue de sa victoire! Modeste en son triomphe, il a tendu la main aux soldats, il est monté sur les canons pour se grandir quelque peu, afin de voir se prolonger dans les ténèbres ce douloureux exil d'un si bon roi.

Cependant, la royale famille allait au pas dans ce royaume, son domaine pendant tant de siècles; les populations se mettaient en haie sur son passage, et, bouche béante, elles la regardaient passer. Que le voyage dut paraître long aux nobles exilés! Un garde-du-corps, fidèle, intelligent et brave, galant homme et bon écrivain, M. Théodore Anne, a raconté d'une façon touchante, les premiers pas de cet exil sans fin... Ce récit contient toute une âme. Après de longues heures, ces exilés, accablés de fatigue, couverts de poussière, suivis par quelques serviteurs, qui ne pleuraient pas (si grande était la douleur de ces braves gens!), ils atteignirent le vaisseau de Cherbourg: la mère et l'enfant se retournèrent encore une fois, pour regarder la France, le vieillard leva son chapeau pour saluer la patrie, et puis ce fut une autre voix que la sienne qui dit aux matelots: Partons!

Il y a dans la vaste mer un sillon que Bossuet a retrouvé avec ses yeux d'aigle, et qui s'est renouvelé, bien souvent depuis Bossuet: sillon fatal! Il a conduit Marie-Stuart, la reine d'Écosse et de France, à sa sanglante sœur Élisabeth; il a livré à son oncle, Richard III, le jeune Arthur Plantagenet, il a ramené d'Angleterre en France, Henriette, fille de Henri IV et femme de Stuart. Bonaparte a creusé bien profondément ce sillon de la mer! Le même sillon qui nous ramena la famille de Louis XIV, la ramène aujourd'hui en exil. Autrefois, ce sillon était à peine une ride sur l'Océan étonné; aujourd'hui, c'est un large sentier incessamment ouvert aux royautés vagabondes! L'empereur dom Pedro l'a prolongé, à deux reprises, du Portugal au Brésil!

Quand il eut tout vu à Rambouillet, le peuple de Paris se remit en route pour ses foyers, qu'il ne quitte guère. C'était une éclatante nuit d'été, radieuse sous les constellations du ciel! Il fallut traverser de nouveau la forêt éclairée par la lune; on chantait, on disait des farces; l'esprit parisien débordait de toutes parts. Celui-ci s'asseyait au pied des arbres pour rêver, cet autre, étendu sur le gazon, dormait! Chacun allait comme il pouvait, à pied, à cheval, en voiture, sur des canons. La Nuit d'Eté de Shakespeare n'a rien qui soit comparable à cette étrange nuit de féerie et de cauchemar!

Un peuple qui revient d'une révolution et qui se promène dans les bois au clair de la lune, mettant sur son chapeau les vers luisants du chemin, en attendant une cocarde. Hélas! d'autre part, un pauvre vieux roi qui s'en va, pensant à la France, à son peuple! Et le peuple oublieux déjà des absents!

Ils ne furent de retour qu'à onze heures du matin, inquiets d'être grondés par leurs femmes, ces vainqueurs! J'ai vu passer toute cette armée voyageuse; elle était encore humide de la rosée du matin; elle avait coupé des branches vertes dans la forêt, qu'elle portait au bout de ses fusils; elle passa devant le Palais-Royal parce que c'était son chemin. Nous étions là, rue Saint-Honoré, plusieurs, attentifs au réveil de la royauté nouvelle. Les habitants du Palais-Royal entendant les voyageurs de Rambouillet, se mirent à leur balcon pour les voir passer; le peuple salua et passa son chemin. Quand arrivèrent plusieurs voitures de Charles X, où s'étalaient les vainqueurs, faute de voitures de place, les habitants du Palais-Royal, par un mouvement généreux, se retirèrent de leur balcon. Ces armoiries royales allaient bien cependant aux panneaux des voitures populaires, mais les hôtes du palais ne purent s'empêcher, voyant ces voitures ainsi remplies, de se rappeler le nom du maître! Hélas! qui donc eût pensé, en présence des carrosses de Charles X, et quand il s'agissait d'une couronne pour le maître du Palais-Royal, que madame la duchesse de Berry interdite du feu, de l'eau et du sel en France, serait aussi interdite du droit d'aumône, et par un temps de peste encore... une aumône, présentée par M. de Chateaubriand!

Je finirai par une anecdote horrible et vraie:

Il existe un homme à Paris, qui vit seul dans la foule et dans la fange. Il porte un fouillis de haillons pour tous vêtements; don Juan, mêlé de Diogène. Il vivait au jour le jour, ne parlant à personne et s'occupant peu des affaires, fumant sa pipe, quand il avait du tabac, prenant l'air et le soleil, au soleil. Le 28 juillet, au plus fort de la bataille, cet homme hors de son grenier, se rend à sa promenade favorite; il est arrêté par une barricade: derrière cette barricade, et protégé par ce rempart, un petit émeutier très-maladroit chargeait et déchargeait son fusil, sur un peloton de Suisses, auquel il ne faisait aucun mal. Mon héros s'arrête un instant à regarder le petit homme; impatient de sa maladresse, il lui arrache le fusil des mains, il le charge, et, presque sans viser, il tire: un des Suisses tombe roide mort; puis, rendant l'arme à ce maladroit: «Voilà, lui dit-il, comme on se sert d'un fusil, reprenez le vôtre, je vous le rends, car ce n'est pas mon opinion

Cette histoire est la tienne, ô peuple de Paris! Voyant tant de maladroits tirer depuis dix ans aux jambes de la monarchie, impatienté de leur maladresse, il leur a arraché l'arme des mains. Lui aussi il a voulu prouver qu'il savait se servir de ses armes, il a visé juste... Hélas! à la fin du compte, il s'est trouvé que, à lui aussi peut-être, ce n'était pas son opinion.