LE HAUT-DE-CHAUSSES.

Le seul endroit de Versailles où l'on boive honnêtement de bon vin, même en comptant le palais du roi notre sire, c'est le cabaret des Deux Cigognes. Il est vrai qu'il est situé à l'extrémité de la ville, fort éloigné de ce château en tuile rouge et de ces belles allées où se promène madame de Montespan; mais c'est un joyeux cabaret. En été, il est protégé par un large tilleul dont les fleurs tombent par intervalle sur les tables en pierre; en hiver, il est chauffé par un poêle aux larges bords, autour duquel se réunissent les mousquetaires et MM. les gardes du corps du roi, plus amoureux de bon vin et de gais propos que de gloire et de tapage. Oui-dà, tout est dit quand on a dit: les Deux Cigognes, et je vivrais mille ans que je les aurais toujours devant les yeux; oiseaux plus unis que les frères d'Hélène, s'envolant du même vol, flanc contre flanc, à la tête blanche, au long bec; oiseaux hospitaliers dont la queue était cachée par le bouchon du cabaret qui flottait au moindre vent.

Un jour que ma femme, et vraiment elle était fort jolie, elle portait de vastes paniers, de blanches dentelles, un chignon relevé avec des épingles d'or, et ça vous avait un petit pied que M. le surintendant général avait daigné remarquer quand ma femme n'avait que douze ans; un jour donc que ma femme avait été présenter, après la messe, un placet à Sa Majesté Louis XIV en personne, relativement aux affaires du régiment de monsieur son père, mon beau-père à moi, feu M. le baron de Saint-Romans, tué en duel sous le cardinal, vis-à-vis Notre-Dame des Champs, j'étais allé attendre le résultat de cette audience au cabaret des Deux Cigognes.

J'étais là depuis deux heures environ, aussi heureux que peut l'être un honnête bourgeois qui boit du vin de Mâcon, qui respire un air plein d'ambroisie, et qui attend patiemment sa femme attifée à la mode nouvelle; j'avais épuisé tous les sujets récréatifs de cette belle ville; j'avais vu passer la maison de Monsieur, vert et or, la maison du grand Condé, toute jaune, et madame de Maintenon avec ses deux jeunes élèves, enfants charmants qui promettaient d'être de jolis princes, qui saluaient de droite et de gauche; enfin monseigneur de Louvois, qui venait de commander une belle dragonnade; j'avais même aperçu M. de Condom, une grande croix violette sur la poitrine, et M. Despréaux en habit neuf: tout ce bruit, ces laquais, cette foule en habits brodés, faisaient de Versailles un paradis sur la terre. O malheureux que je suis (me disais-je), et que viens-tu faire en ce tumulte? Eh! messieurs, vous qui allez à la cour, renvoyez-moi donc ma femme, s'il vous plaît.

Vous savez peut-être à quelles rêveries s'abandonne un buveur qui boit seul? La machine de Marly obéit moins rapide, que le verre au buveur. On est là comme une plante en plein midi: la plante est penchée, elle souffre; arrive le jardinier qui l'arrose et lui rend quelque vigueur: s'il l'arrose encore et toujours, la plante à la fin succombe sous cette bienheureuse fraîcheur. Je vous prie, au reste, de ne pas vous étonner de cette comparaison poétique; je l'ai entendue sortir de la bouche même du célèbre M. de Bachaumont, un jour que j'eus l'honneur de dîner avec lui.

J'étais donc entre l'être et le non être de l'ivrognerie, et déjà les premiers arbres de la grande route se mettaient à défiler devant moi une belle parade, avec leurs têtes rondes et poudrées comme des têtes de chambellans. Il me plaît ce sabbat champêtre; les sapins élancés se mêlent aux chênes revêtus de chèvrefeuille, les ormes habillés de lierre renversent les bois taillés en pyramides, pendant que le saule apparaît en dessous de l'onde comme un clair miroir d'argent... Confusion des confusions: le sabbat commençait fort bien, quand dans ce miroir d'argent j'aperçus un homme.—Ah! ventrebleu! corbleu! sacrebleu! disait-il; et je vous prie de croire qu'il disait mieux que ventrebleu... Garçon! une veste, un haut-de-chausses!... Ah! malheur! ah! damnation! que je souffre! Oh! que je suis meurtri! Je brûle comme la pucelle Jeanne!... Au secours, garçon! un haut-de-chausses! Au diable si je ne vous traite pas comme des Anglais! Corbleu! Ventrebleu! Sacrebleu!

Disant ces mots, l'homme exaspéré se jetait sur un banc de pierre. Ah! malheur! damnation! dit-il en se relevant comme un pantin mécanique. En même temps, il tira son sabre, et déchirant les aiguillettes de son haut-de-chausses, il l'envoya à dix pas de là. Le haut-de-chausses, en tombant, tomba tout roide; on aurait dit un homme sans tête et sans jambes. Puis il ôta sa veste qui fut rejoindre le haut-de-chausses. La sueur ruisselait de tout le corps de ce pauvre homme: ses cuisses et ses bras étaient rouges comme du sang; une écrevisse n'est pas plus rouge en sortant de l'eau bouillante... De sorte que l'homme en question resta planté là, en chemise, devant moi, dans une espèce d'affaissement satisfait qui lui donnait le plus extraordinaire de tous les airs.

Oh! vraiment, c'était une figure hardie, un visage tannée, un poil rude et roux, les membres d'un Hercule et le cou tors, un véritable brigand: il avait conservé sur sa tête un chapeau fin orné de belles plumes blanches et d'une cocarde brodée, le chapeau d'un noble officier du roi.

Il s'approcha de la table où j'étais, il prit brusquement un verre de mon vin et il but, il but tout d'un trait; il prit ensuite la bouteille et la vida! Cependant un attroupement assez nombreux se faisait au dehors; messeigneurs du gobelet et de la bouche, qui revenaient dans de grands fourgons chargés de viandes et de légumes, les femmes du voisinage, tout le faubourg fut bientôt à la porte des Cigognes, bouche béante, espérant voir un fou.

Alors, sans se soucier de son haut-de-chausses, de son habit et de ses épaulettes d'or, il emporta mon verre et son sabre; il traversa le salon du rez-de-chaussée sans que personne eût envie de rire, et par la main il me conduisit dans l'arrière-jardin, à une autre table.

—On est bien là, dit-il. Garçon, du vin! garçon, des habits et du vin; mais avant tout du vin!...

Puis, s'adressant à moi:

—Vous êtes un brave homme, bonjour!

Un garçon se présenta.

—Nous n'avons à vous offrir, monsieur, que des habits à moi, de pauvres habits de coton très-légers et qui seront peut-être un peu courts.

Il pensa embrasser le garçon.

—Oui, mon ami, des habits à toi, une culotte légère et fraîche, une veste dont les revers ne montent pas jusqu'aux blanc des yeux, et dont les basques n'inquiètent pas mes talons; un habit comme le tien, voilà ce qu'il me faut... En même temps il passait le pantalon de coutil, il mettait la veste à raies jaunes et vertes, gardant toujours son chapeau à plumes sur son front. Et quel soupir d'allégeance il poussait sous ce pampre enchanté.

—Voilà une pièce à votre genou gauche qui jure horriblement, lui dis-je en lui montrant le pantalon.

—Si monsieur voulait mettre un tablier tout blanc sur cette pièce, on ne l'apercevrait pas, dit le garçon.

—Non, pas de tablier! Je suis heureux, content; je suis bien: va chercher mes habits, mon garçon, je te les donne pour les tiens; prends garde surtout à la doublure, elle est en or massif la doublure, et tu pourras en acheter un cabaret à toi.

—Une culotte en or, monsieur!

—Oui, en or, me répondit-il; j'ai voulu une fois dans ma vie être habillé comme un grand seigneur; j'avais imaginé cette doublure pour me distinguer des autres courtisans qui mettent tout leur or en dehors; mais que j'ai souffert! mais que je suis tout en sang! O bienheureuse culotte! et il regardait amoureusement la pièce noire qui se détachait à son genou, sur un fond blanc.

Je lui servis à boire, et je remplis son verre jusqu'au bord; il vida son verre d'un seul trait.—Vous ne savez pas verser le vin dans un verre, me dit-il sérieusement. Remplir un verre est une grande action, sur ma parole; quand on a une bonne culotte et une bonne veste, il faut prendre ses aises, et vous y allez comme un fils de famille qui vient de dérober sa première bouteille à la cave paternelle.

A ces mots, il se posa d'aplomb sur son banc; il se plaça vis-à-vis de son verre et le coude appuyé sur la table, prit la bouteille de sa pleine main, puis il renversa lentement le petit vin qu'elle contenait. En même temps, un large sourire, un sourire de bon homme, un sourire de buveur, laissait entrevoir dans sa bouche deux larges rangées de dents blanches et bien faites, pendant que son œil de feu suivait dans le verre la liqueur vermeille.

—Entendez-vous ce son léger, disait-il, cette imperceptible musique aussi douce que le son du canon? Tin! tin! tin!... le son vibre à fond dans le cœur, le vin est plus souriant, l'écume est plus blanche... Tin! tin! Mon Dieu, la bonne culotte! Ah! mon Dieu, mon Dieu, que je suis heureux!

Puis il vidait son verre et reprenait ainsi:

—C'est une découverte que j'ai faite, une grande découverte: quand le temps est calme et que le vaisseau file ses dix nœuds, je m'amuse à interroger ma bouteille, ma harpe éolienne, mon téorbe, mon clavecin, mon violon, ma viole, tout mon orchestre, mon orchestre, ma fanfare; mon ami, mon bon ami!... Pardieu! la bonne enveloppe que j'ai là!

Il s'interrompait pour s'asseoir plus à l'aise; il reprenait sur le même ton:—Par le son, par l'odorat, je devine aussitôt quel vin je me verse; un généreux vin de Bourgogne est un général d'armée; il commande, on obéit. Le petit vin, le vin des Anglais, sur les bords de la Garonne a la voix claire de la première fillette que vous rencontrez, quand vous êtes resté deux ans à votre bord, et que vous trouvez le soir, au coin d'une rue de comédie, marchant légèrement et fredonnant un air nouveau; le vin de Champagne, oh! là, là! se démène en écumant comme une passion de tragédie hurlant des vers de douze pieds. Ne me parlez pas du vin des îles, muet comme un empoisonneur. Parlez-moi du vin qui vous parle et qui vous soutient, et vous couvre en pétillant de son écume... Ah! la bonne cotonnade, et le frais habit que voilà!

J'admirais, j'écoutais, je ne pensais plus à ma femme; honteux seulement de mon silence avec un si bon parleur.

—Et, à votre sens, monsieur, repris-je, assez heureux de ma question, quel langage trouvez-vous au punch?

—Oh! pour le punch!... en même temps, il portait sa main à ses lèvres... pour le punch!... Il passa son bras robuste au-dessus du cou, il me fit pencher la tête jusque sur la table, et, s'étant bien emparé de mon oreille, il murmura ces solennelles paroles:

—Pour le punch, aussi vrai que je suis un loyal marin, et que j'ai reçu le baptême sous la ligne, j'aime le punch comme j'aime l'odeur de la poudre. Le punch est un poëme à faire, plus difficile que tous ceux de mademoiselle Scudéri; le punch est un enfant qu'on met au monde; un esprit de feu, une âme légère qui folâtre, une fée; il est le produit des deux mondes, le lien des deux mondes; j'aime à le faire quand j'ai le temps... Mon Dieu, la bonne culotte et la bonne veste! que je suis heureux, mon Dieu!

»Cet esprit de feu est rempli de courage; mes marins et moi nous en avions bu, saturé de poudre, un certain jour que nous allions couler bas, et qu'en échange d'une méchante barque, nous donnâmes au roi de France un galion d'Espagne chargé des trésors de l'Amérique; de l'or, des piastres, des diamants, de la cannelle, du rhum. Vive le punch!»

Il remplit lentement son verre et, après s'être assuré de la qualité du vin:

—J'oubliais de vous dire, me dit-il, que, dans la cargaison que nous avions prise, il y avait encore du sucre et du café, un café parfumé qui vous monte au front comme une couronne, et qui vous fait découvrir une voile, à sept lieues en mer! Hourra! hourra! mes braves, aux voiles! pointez! silence! virez de bord! jetez le pont! montrez-vous, encore un de pris! Vive le roi.

Il agitait son chapeau, il était rayonnant, c'était plaisir de voir ce brave marin se promenant de long en large dans le jardin du cabaret, en veste et en pantalon de nankin. Je criai moi aussi: Vive le roi!

Après un instant d'enthousiasme, il revint s'asseoir auprès de moi.—Quel grand roi! mais aussi quel ennui dans son palais! Il fronça les sourcils, et il reprit: Buvons!

Je m'aperçus alors que sa main gauche était saignante et déchirée.—Qu'avez-vous donc là? lui demandai-je en souriant; une petite main a déchiré la vôtre! O le mauvais coup! les jolies femmes de Paris n'en font pas d'autres, depuis longtemps!

—Ce n'est pas une jolie femme, monsieur, qui m'a égratigné de cette sorte, c'est le chat du roi. C'est un beau chat, j'en conviens, gros comme moi; ce chat blanc se promène en collier d'or comme un hidalgo dans l'antichambre; j'aperçois le ministre qui le salue et le confesseur qui le salue, et chacun lui fait place! Bon! je n'avais rien à faire, je m'approche agréablement du matou: Minet! Minet! viens, Minet!... On s'étonnait de mon audace... Minet! Minet, ici! Et Minet faisait le gros dos, je me baisse alors pour le caresser, et, niais que je suis! je veux passer la main sur la fourrure de Minet; voilà Minet qui jure et qui s'emporte, et qui me donne un violent coup de griffe!—Il entre alors chez le roi, avant moi, pour le prévenir contre moi.

»—Sacrédié! m'écriai-je, vaincu par la douleur.

»Un huissier s'approche de moi.—On ne jure pas chez le roi, me dit-il.

»J'allai m'asseoir dans un coin. Le même huissier revint près de moi.—On ne s'assied pas chez le roi!

»Je me levai, et pour mieux vaincre ma colère, je me mis à siffler un air de mon pays; mon vaisseau tremble quand je siffle cet air-là; les matelots sont à leur poste, le pilote à son gouvernail, les canonniers à leurs canons; quand je siffle cet air, c'est une tempête en plein minuit.

»Je sifflais donc, quand le même huissier, un insolent drôle, vint à moi, et, avec le même sang-froid:—On ne siffle pas chez le roi!

»J'étais furieux! comment j'ai fait pour ne pas l'assommer? je n'en sais rien... Je pris ma pipe et je la remplis de tabac; l'huissier me laissait faire, et je pensais que du moins, à la cour, la fumée était permise...—On ne fume pas chez le roi! me dit l'huissier.

»J'ai brisé ma pipe. Ah, nom de nom!... Me traiter ainsi, moi, le serviteur du roi! m'empêcher de fumer, de jurer, de siffler, de faire chez le roi tout ce que j'ai appris à faire au service du roi! Je l'ai dit au roi, qui m'a promis de donner des ordres à son huissier, pour le jour où je reviendrai.»

Ainsi il parla. Il était si heureux de sa culotte de nankin!

La conversation de cet homme m'intéressait au dernier point; rapporter tout ce qu'il me raconta m'est impossible: le roi lui avait dit: «Je vous ai fait chef d'escadre,» il avait répondu: «Vous avez bien fait, sire.» Il avait dit au roi: «Voyant que le Neptune était engagé, j'appelai la Gloire!...—Elle vous obéit, répliqua Sa Majesté. Et comment, amiral, avez-vous fait pour traverser l'escadre ennemie?... En ce moment, les courtisans me serraient à m'étouffer... à coups de poings, j'écartai la foule à droite, à gauche, »Voilà comment j'ai fait, sire!...

»Sur quoi je suis sorti pour échapper au supplice de ma doublure en or...

»Le roi riait, les marquis riaient, et tous riaient... et me voilà!... Mais quelle est donc cette aimable femme, aux yeux bleu de mer, qui vient me chercher? reprenait l'amiral.

—C'est ma femme elle-même, ne vous déplaise, monseigneur...

C'était ma femme, en effet, qui avait parlé à M. de Lauzun, l'ami du roi. Sa demande étant accordée (ah! c'était une enjôleuse), elle eut l'honneur de rentrer à Paris, dans le carrosse de notre ami... Jean-Bart.