L'ÉCHELLE DE SOIE
—Vous ne sauriez croire, ami Francis, me dit-il, tout ce qu'il y a de charme et d'innocence dans un bain de femmes turques: ignorant comme vous l'êtes, vous avez tort d'en parler si légèrement.
A ces mots, le vieux général reprit son brûle-gueule, il s'enfonça dans son fauteuil, il croisa les jambes, et retomba dans cette rêverie éveillée qui fait le charme du tabac de la Havane, opium bâtard de nous autres orientaux de Paris ou de Saint-Cloud.
La conversation finit là. Je me levai;—à l'autre extrémité du salon, je fus saluer la fille du général, Fanny, jolie et rieuse personne, qui, sous ce masque de fumée, paraissait aussi brillante qu'une belle gravure de Wilkie sous un verre sans défaut.
C'est un charmant contraste, le vieillard qui se fait poëte dans une ondoyante fumée; une jeune fille qui respire et qui chante à travers le nuage. Vous la voyez comme une apparition au delà des sens: à peine vous distinguez son visage, elle n'a plus de souffle; on dirait une sylphide qui s'est trompée d'élément. Mais j'étais trop accoutumé à voir Fanny avec son père, pour faire toutes ces belles réflexions.
Je fus donc m'asseoir près d'elle, et bien plus près que je n'aurais osé le faire, sans la fumée qui comblait les distances: cette atmosphère ondoyante est si favorable à l'amour!—Il y a des moments où vous êtes seul entre deux nuages, vous rêvez à vos amours.... Tout à coup, le nuage s'entr'ouvre et vous voilà au sommet de ces alpes fantastiques, à côté de la belle Fanny, enveloppé du même voile, isolé avec elle du monde extérieur, à vos pieds les mêmes orages, le même calme sur vos têtes. Alors la belle sourit avec plus d'abandon, vous la regardez avec plus d'audace; pas de nuage et pas de rempart... A la fin, vous voilà retombés, elle et vous, dans le salon enfumé, au milieu des guerriers de l'Empire qui décorent la muraille; vous entendez sonner dix heures, le signal du départ: c'est à peine si vous avez le temps de reculer votre siége de celui de Fanny.
—Votre pipe est-elle déjà vide, général?
Le général avait sa tête penchée; son fourneau tout noirci, reposait à terre à côté de son chien. A voir cette large machine entourée encore de légères vapeurs, on l'eût prise pour l'Etna, quand il se repose enfin, lassé de jeter sa lave et sa fumée.
Après deux minutes, le général répondit à ma question.
—C'est assez fumer pour ce soir, monsieur Théodore; je ne suis plus ce que j'étais: j'ai vu le temps où je serais resté trois nuits et trois jours à jeter en l'air plus de fumée que n'en pourrait faire, en un an, tout un corps de garde de soldats citoyens. C'étaient de grands et vifs plaisirs! Tout nous manquait, l'habit sur notre corps, la chaussure à nos pieds, le pain, le vin, la paille... Heureusement le tabac nous soutenait. Le tabac! beau rêve! Il y avait à l'armée d'Egypte des hommes qui avaient le cœur de faire des vers français devant les pyramides. Un d'entre eux a osé faire un poëme épique au milieu du désert. J'ai fumé aux pyramides, j'ai fumé partout et toujours. La première fois que je vis ta mère, ma chère Fanny, elle recula de trois pas! j'avais les lèvres enflées à force d'avoir pensé à ta mère. Elle était si douce et si jolie! Elle aimait avec transport les fleurs, les odeurs suaves, le linge brodé et odorant! Son œil était si pur, sa joue était si blanche! Eh bien, ma chère enfant, je l'avais apprivoisée, ta mère. Que de fois elle a posé sa lèvre élégante, et fraîche, sur mes lèvres brûlées par le tabac! Que de fois elle a chargé ma pipe de sa main charmante. As-tu vu le cerf de Franconi, ma fille? Quand le cerf avait tiré son coup de fusil, il respirait l'odeur de la poudre: ainsi était ta mère. J'allais à elle, je lui tendais ma pipe, en faisant les gros yeux. Ta mère arrivait à petits pas, elle tendait son joli nez sur ma pipe, chaude encore; et Dieu sait qu'elle se sauvait en éternuant, la peureuse! Rentrée chez elle, elle déroulait ses cheveux, elle changeait de robe et de mouchoir, toute l'eau de Portugal y passait!
Disant ces mots, l'œil du bon général était humide. Vous avez vu cela souvent: une larme qui roule dans un œil vif encore, et qui reste suspendue à de gros cils; et la joue honteuse de se sentir humide! Fanny entendant parler de sa mère, jeta ses deux bras au cou de son père; elle appuya sa tête blonde sur la poitrine du vieillard; ce fut alors seulement que cette larme après avoir roulé sur le visage du général, rejaillit sur le visage de son joli enfant: le bon père se sentit soulagé.
—Bonsoir, dit-il, bonsoir, ma fille; bonsoir, mon bon garçon. Voilà une femme, elle a la grâce et la beauté de sa mère... Elle ne craint pas plus le tabac et la fumée que moi, son père. Aussi je l'ai élevée au gré de mon cœur. Quand elle vint au monde, et que sa mère me la donna d'une main tremblante, il y avait huit nuits et huit jours que je n'avais fumé; j'étais défait et livide! J'avais prié le bon Dieu, tremblant comme un moine espagnol qui abjure! Quand j'eus mon enfant, je repris ma fumée, et je couchai ma fille en son petit berceau-voyageur. Nous étions en Espagne alors: beau pays! J'envoyai chercher une nourrice andalouse, une nourrice comme pour un empereur. Elle arriva la nourrice, grosse mère rebondie, œil noir, cheveux noirs, visage idem, mais tout le reste était très-blanc. Je la vois encore; elle tenait à la bouche un long cigaretto que lui avait donné quelque muletier en passant sur la route.—Tenez, Maria! prenez cet enfant. Bien! nourrice, garde ton cigare; je n'ai pas peur de la fumée, commère; ma femme non plus. Et ma fille se jeta sur le sein de la nourrice, et comme je m'approchai pour voir comme elle allait s'y prendre, halte-là, la nourrice l'enveloppa dans un nuage, et moi, je me fis apporter ma pipe, et je ne quittai plus la nourrice. Je fumai avec elle aussi bien que j'aurais fumé avec un capitaine de dragons; aussi vous comprenez quel plaisir c'est pour moi, de savoir que ma fille aime son père et les plaisirs de son père. Quel bonheur de pouvoir entrer partout chez soi, sans avoir à redouter certaines limites. Aussi bien je te promets un mari qui saura fumer comme ton père, mon enfant; c'est le moyen de n'avoir ni un débauché, ni un joueur, ni un faiseur d'esprit, ni un moqueur, ni un oisif; mais un brave homme, aimant sa maison, sa femme et son feu. C'est moi qui te le promets, Fanny, tu n'épouseras jamais qu'un fumeur.
J'avais pris machinalement la pipe du général, et, l'entendant parler avec tant de véhémence, j'avais approché le tuyau de ma bouche et j'étais dans l'attitude d'un homme qui médite ou qui fume, quand le général, me regardant avec la plus profonde pitié:—Pauvre espèce! et quelle triste génération! Allez donc en Egypte, ou prenez Moscou avec des gaillards de ce calibre! A ton âge, morbleu! j'étais un homme de fer: les femmes, le froid, le chaud, la bataille, le sommeil, le plaisir, rien n'y faisait; je n'aurais pas reculé d'un pas, devant un excès quel qu'il fût; c'est qu'alors nous avions des âmes d'une haute trempe. Vous autres, tout au rebours, vous êtes une race molle et blafarde, pitoyable à voir. C'est une grande misère ces jambes grêles, ces mains mignonnes, ces poitrines rétrécies, ces visages pâles, ces cheveux bouclés, cette barbe qui serpente au hasard, ces voix flûtées, et de dire que tout cela s'appelle un homme! Un homme, morbleu! Un homme aujourd'hui, sais-tu ce que c'est? C'est quelque chose qui sait le latin, qui lit des journaux, qui déclame des vers, qui se lève à huit heures, qui se couche à onze, qui boit de l'eau, et fume des cigares en papier. Vos hommes portent des gants jaunes, ils ont des habits étroits, ils affectent de montrer leurs dents et leurs gencives, ils ont un lorgnon à leur cou parce qu'ils n'y voient pas, ils parlent beaucoup et toujours; surtout ils parlent de préférence des choses qu'ils ignorent et des pays qu'ils n'ont pas vus: de l'Espagne, de l'Alhambra, de l'Orient, où ils ne sont jamais allés, et des bains turcs, dont ils n'auraient aucune espèce d'idée, même quand ils seraient allés en Orient.
—Général, lui dis-je, vous revenez aux bains turcs par un long détour; il serait plus charitable de me dire tout de suite, l'histoire que vous avez envie de me conter à ce sujet.
—Laissez ma pipe! laissez ma pipe, monsieur! me cria le général, sans répondre à ma réponse. Veux-tu bien laisser ma pipe! toute muette qu'elle est, et toute vide, il y a encore assez de feu dans ses cendres, assez d'âme en ce corps éteint, pour vous jeter ivre-mort sur ce tapis jusqu'à demain!—Or ça, bonsoir, mon doux enfant! bonsoir ma fille! Et il embrassa son joli enfant, et la jeune fille se retira en me disant, à moi aussi: Bonsoir!
Le général la suivit des yeux; la porte du salon se referma, et je croyais voir encore la charmante apparition. Quand il fut dit que nous ne la reverrions plus que le lendemain, nous fûmes d'une grande tristesse son père et moi; il se rejeta dans son fauteuil de très-mauvaise humeur: et moi, regardant la pendule, tout à l'heure si rapide, et si lente à présent, je pensai, avec un soupir, qu'il fallait que cette aiguille fît le tour du cadran, avant de vous revoir, ma chère Fanny! Il y eut entre le général et moi un silence qui dura plus d'un quart d'heure, et muets tous les deux, nous eûmes une de ces longues conversations qui viennent du cœur, si pleines de choses, et de tendresse et de serments d'amitié; une conversation du sixième sens, entre un vieillard indulgent et un jeune homme honnête qui se donnent, sans le savoir, lui un fils de plus, lui un second père. C'est ainsi que, peu à peu, nous fûmes consolés, pensant tous les deux au lendemain.
Quand nous eûmes bien épanché notre cœur dans ce silence, et quand tous nos secrets intimes, de lui à moi, de moi à lui, furent épuisés, la conversation reprit son cours:
—Fais le thé, me dit-il, charge ma pipe, ranime le feu, et buvons du thé, puisque aussi bien, pauvre monsieur, le rhum vous monte au cerveau, comme le tabac. Trop heureux encore si monsieur peut dormir, quand il aura deux ou trois tasses de thé vert dans le cerveau.
Il se prit à sourire; je découvris la théière, je chargeai la pipe; le tabac et le thé jetèrent leur arome. Le général se retourna pour regarder le portrait de sa fille; de sa fille, son regard se porta sur moi, sur le thé, sur sa pipe: il avait dans cet instant la physionomie heureuse d'un homme heureux.
—Quand je suis avec toi, me dit-il, une chose me chagrine et me gêne étrangement; je suis mal à l'aise avec vous autres, jeunes gens d'une époque où tout est gêne et souffrance. Ah! vous êtes trop sages pour un vieux comme moi: je n'oserais pas parler plus librement devant vous, que je parlerais devant ma fille. Enfants! vous n'avez pas vu le Directoire? Vous n'avez pas assisté à ce moment de plaisirs solennels, quand toute la France, enfin délivrée de l'échafaud, se ruait dans toutes les jouissances de la vie et de la jeunesse, à la façon d'un écolier échappé aux étrivières du pédagogue. Les guerres d'Italie, le général Bonaparte et l'Egypte marchèrent à ce réveil délirant. J'eus le bonheur de faire partie de l'Europe active; je fus soldat à la suite du grand homme, et, quant aux scandales du Directoire, je ne fis que les entrevoir. Cependant, je m'en souviens encore, et quand ma fille dort entre ses rideaux blancs, j'aime à parler de tout cela avec toi, mon enfant.
—Général, répondis-je, il me semble que vous calomniez bien fort la génération présente. Tant s'en faut qu'elle soit aussi chaste que vous l'imaginez: elle est née en toute hâte, elle a le sentiment des grandes passions, elle n'en a pas la force. Il n'y a plus de Lauzun, il n'y a plus de Cambronne, il y a des rêveurs qui lisent les Méditations poétiques. C'est notre petite santé qui fait nos grandes vertus, mon général, mais, de grâce, ne le dites à personne, et surtout n'en parlez pas à votre enfant qui dort!
Et maintenant, à présent qu'il est onze heures, que votre pipe est brillante comme une étoile, que le thé est versé pour nous deux, si vous me racontiez votre scène dans les bains des femmes turques? Faisons cette débauche à nous deux, le voulez-vous?
—Oh! reprit-il, ceci est une belle histoire, et je vais te la conter; aussi bien, depuis sept heures du soir, je suis fatigué de vous entendre parler de l'Orient comme vous faites; je suis las de vos vers, de vos descriptions, de vos contes, de vos grands livres à gravures sur l'Egypte, moi qui ai vu et touché l'Egypte!...
A la fin, il commença brusquement ce récit si longtemps attendu:
«J'étais à bord de l'Orient avec le général Bonaparte; nous allions en Egypte lui et moi, lui général, moi soldat. Nous sommes entrés à Malte ensemble; nous avons débarqué ensemble dans la même chaloupe, suspendus à la même corde, sur le rivage. Il me tendit la main à moi soldat. Il a tendu ainsi sa main à dix armées; puis nous avons pris tous les deux l'Alexandrie d'Alexandre le Grand. Il fallut aller au Caire; traverser le désert et les Arabes: point de verdure, point d'eau, des puits comblés, et le mirage qui faisait de tous ces sables, autant de lacs argentés sous un ciel de France! C'était beaucoup souffrir. Bientôt nous passâmes devant les pyramides. Tout seul, Desaix passa sans lever son chapeau à tous ces siècles qui nous saluaient de ces hauteurs. J'étais à l'avant-garde et j'entrai au Caire un des premiers. Nous avions eu tant de chagrins, de malheurs et de peines pour arriver jusque-là! Nous avions eu soif si cruellement et si souvent! Je dis à quelques-uns de nos compagnons:—Mettons-nous quelque peu sur une hauteur, pour nous reposer, et voir entrer le général en chef!
»Justement, à l'entrée de la ville, il y avait un petit bâtiment sombre et sans grâce. Au sommet de la maison, sur le toit, s'étendait une terrasse au grand air, qu'abritait la muraille d'un palais. Sur cette terrasse, nous fûmes nous placer, mes amis et moi. Il y avait six jours que nous n'avions été à l'ombre, six jours que nous n'avions eu un moment de repos: que cette halte était belle, et nous cinq, sur un des toits de la ville conquise, étions-nous haletants et curieux!
»Au loin, tout bruissait, tout frissonnait. Le bruit d'une armée en marche est plus formidable que le tonnerre. Entendez-vous les premiers pas des soldats républicains, et le pas du général, qui battait plus haut, à lui seul, que tous les autres réunis: le tambour et la trompette, le coq gaulois aux ailes déployées qui nage dans les trois couleurs, l'arc-en-ciel triomphal? Bravo! Nous vîmes entrer tous ces travaux, tous ces dangers, tous ces Français, tout ce général; il nous semblait, du haut de ce toit propice, que nous nous voyions passer. En présence de cette gloire, nous nous levâmes, pénétrés de respect; et, comme nous avions oubliés d'être chrétiens, nous criâmes en vrais croyants: Dieu est grand!
»Il y a des heures où la religion est un besoin. C'était la première fois, depuis mon départ, que je m'avisais de croire en Dieu!
»Au moment où nous nous levions tous les cinq, battant des pieds et des mains et criant: Dieu est grand!, le toit fragile vient à s'enfoncer mollement sous le faix; étonnés, et ne sachant pas ce que nous devions craindre, nous nous sentîmes descendre au milieu d'une vapeur odorante, chaude vapeur pleine de volupté et de repos; un instant nous crûmes au paradis de Mahomet.
»Vous autres de la génération nouvelle, si vous aviez cette histoire à raconter, vous seriez une heure à décrire ce bain turc, à examiner ces femmes turques presque nues; vous diriez la blancheur de leur peau, la beauté de leurs lèvres, la petitesse de leurs pieds, la finesse de leur taille, la couleur de leur prunelle et la longueur de leurs cheveux, éternels descripteurs que vous êtes! Malheur à la description, elle a tué l'intérêt du récit et du voyage. La description, c'est votre maladie à vous autres, vous ne sentez rien en bloc. Qu'un de vous entre au sérail, de toutes ces beautés, le maladroit n'en verra qu'une seule, détruisant ainsi l'effet de cet accident heureux.
»Nous, au contraire, nous étions cinq au milieu de vingt femmes effrayées; cinq Français, dont un Corse qui devenait plus Français chaque jour, à mesure que Bonaparte gagnait une victoire. Tous les cinq, tombés au milieu de vingt baigneuses. Oh! quel bonheur d'échapper un instant au bruit, au soleil, à la poussière, à la gloire de la ville! Quel bonheur de voir enfin l'Orient dans ses mystères! Pas un de nous ne se mit à réfléchir, à décrire, et notre premier soin fut de rassurer du geste et du regard, ces odalisques muettes. Bientôt nous fûmes compris par ces dames toutes rassérénées, bientôt nous fûmes à l'aise comme dans un salon français tout rempli de femmes habillées à la grecque. Ce lieu était silencieux, caché, rempli d'une molle vapeur. L'eau froide et l'eau chaude coulait au milieu,—et les mains grêles des baigneuses jetaient cette eau sur leurs beaux corps; chacune d'elles se jouant avec le miroir transparent. Puis, c'étaient de petits cris de joie, et des cris effarés, des mouvements de curiosité haletante, des rivalités charmantes. Elles étaient là, ces vingt princesses et reines de beauté, qui avaient quitté le harem pour le bain; elles étaient dans leur moment de liberté, espérant beaucoup de la guerre et de la conquête, et répétant en toute espérance le nom sauveur de Bonaparte, qu'elles savaient par cœur. Le nom de Bonaparte était déjà un nom si grand, que les muets eux-mêmes l'auraient tous répété au besoin.
»Alors nous fîmes, à notre tour, nos ablutions au bord du ruisseau d'eau tiède. Nos compagnes, en riant, nous couvrirent d'essence de roses; elles démêlèrent nos cheveux, elles blanchirent nos visages, elles nous offrirent le sorbet dans des coupes de cristal. Elles murmuraient doucement à nos oreilles; elles s'étonnaient de nous voir si polis et si doux, leur souriant avec tendresse, et leur baisant respectueusement les mains!
»Cependant, au dehors, nous entendions retentir les tambours français, et nous vidions nos coupes à la santé de nos frères d'armes, plus glorieux et moins heureux que nous.
»Je n'ai jamais été plus content de ma vie. En Espagne, il est vrai, je me suis hébergé dans des couvens de moines tout ruisselants des vins de Malaga et de Porto; je suis descendu en Italie au milieu de la vapeur des roses, après avoir traversé les Alpes chargées de neiges; en revenant de Moscou, mort de misère, en haillons et les pieds nus, je fus accueilli par une comtesse polonaise de dix-huit ans, qui me mit dans son lit de batiste et de velours, comme elle eût traité son propre fils, la chère femme! Eh bien, jamais dans cette joie extrême qui succède à l'extrême douleur, dans cette extrême abondance qui remplace une horrible disette, je n'ai éprouvé ce que j'ai éprouvé dans mon bain du Caire! Au milieu de mon sérail à moi, le sultan à trois chevrons, témoin de leur coquetterie, de leur abandon charmant, il me semblait que je prenais ma revanche de toutes mes fatigues, de toutes mes privations depuis que j'avais quitté la France. A la fin, j'avais trouvé cet Orient après lequel nous courions tous; je les avais trouvées ces houris qui nous agitaient dans nos rêves sous les tentes du camp; le premier, j'avais mis vraiment le pied sur cette terre de féeries. Sézame, ouvre-toi!... En ce moment, nous étions plus réellement les vainqueurs du Caire que ne l'étaient Bonaparte et le reste de l'armée, et voilà pourquoi, si vieux que je suis, je te rappelle tout cela en détail.
»Quand les femmes turques sont au bain, pas un homme, quel qu'il soit, n'a le droit de les troubler. Les nôtres restèrent longtemps au bain, ce jour-là. Mais enfin il fallut se séparer. Pour leur dire adieu, nous leur donnâmes à toutes un nom: adieu, Louise! adieu, Victoire! adieu, Fanchette! adieu, Marion! adieu, toutes! adieu, les belles! adieu, les houris! adieu, mes amours! adieu, Fanny! Quand je dis Fanny, je me trompe; c'est le nom de ma fille, et c'est un nom que je ne donnerais pas, pour le bâton d'un maréchal, à la femme du Grand Turc: mais adieu, Clarisse! Agathe, adieu! adieu, Zoé! Nous réunîmes en bloc tous les noms de nos premières amours, et ces noms de Paris, ces noms de nos soirées de fête, ces noms de nos théâtres ouverts de nouveau, ces noms de nos couvents détruits, ces noms français, ces noms en robes grecques et romaines, aux pieds nus et chargés de diamants, nous les fîmes retentir dans ce bain des péris, qui les prit pour les noms les plus voluptueux de l'Orient. Nos adieux furent longs. Quels sourires, que de larmes! que de belles mains tendues vers nous! Déjà battait la retraite du soir; déjà les sons de la diane nous rappelaient à la garde du camp.
»Mais hélas! hélas! comment sortir de ce piége enchanté? Le toit est enlevé, la muraille est à pic.—Il était si facile de se laisser glisser sur l'humide mosaïque: mais comment remonter? à la porte, veillent les esclaves; à la porte, si l'on nous voit, nous entendrons des cris féroces, nous aurons désobéi au général; nous exciterons une révolte dans la ville soumise à peine; le musulman jaloux invoque Allah!... Ces femmes sont perdues, et nous serons fusillés sur l'heure. Voilà ce que nous disions entre nous, mais en vrais soldats, sinon sans reproches, au moins sans peur.
»Albert, qui était déjà caporal, tirant de sa poche la proclamation du général, se mit à lire solennellement de la proclamation militaire, les passages qui pouvaient nous concerner!
«Soldats,
»Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent les femmes différemment que nous; mais, dans tous les pays, celui qui outrage une femme, est un monstre.
»Article 1er. Tout individu de l'armée qui aura outragé une femme sera fusillé.
(Signé) Bonaparte, membre de l'Institut National.»
»Nous sommes perdus, disait le caporal Albert, nous sommes perdus, ma chère Margot, même si ces dames nous pardonnent nos outrages. Parlant ainsi, Albert embrassait une grosse Géorgienne aux yeux noirs.
»Rufo, qui était Corse et fanfaron:—Bah! dit-il, le général est mon cousin, et il ne voudra pas nous chagriner pour si peu. Tous les Corses voulaient être les cousins de Bonaparte.
»Eugène, qui était des bords du Rhône, Eugène qui avait été clerc de procureur dans l'étude de sa mère, en ce temps-là les gens de loi étaient rares, rassurait Philippe qui tremblait de tous ses membres.
—Lis cette loi avec soin, Philippe, interprète-la, ne t'attache pas à la lettre, et tu seras sauvé.
«Sera fusillé celui qui aura outragé une femme.» Or, nous n'avons outragé personne ici, mesdames. Et les pauvres femmes avaient l'air de répondre: O Dieu du ciel! vous ne nous avez pas outragées, M. Albert, vous non plus, M. Rufo, ni vous M. Philippe, et vous M. Eugène; quant à moi, j'avais peine à me dégager d'une pauvre jeune fille qui me tenait embrassé de ses deux bras: Je ne t'ai pas outragée, n'est-ce pas, Elvire?
»Dans ce temps-là, il y avait à Paris beaucoup de femmes qui s'appelaient Elvire, en l'honneur d'Ossian, le poëte favori du général en chef; je ne sais pas quel nom elles portent aujourd'hui.
»—Et puis nous avons toujours Rufo, le cousin-germain du général, qui nous empêchera d'être fusillés, mon bon Philippe. Philippe tremblait toujours de tous ses membres, malgré la sage interprétation de la loi.
»La position devenait critique, et nous étions perdus en effet, si l'une de ces dames, la grosse et bonne Géorgienne, ne se fût avisée d'un stratagème auquel nous n'aurions pas pensé. Au moment où la pâleur commençait à envahir tous les visages, la Géorgienne se plaça sans mot dire contre la muraille, justement sous l'ouverture du plafond par laquelle nous étions descendus: ce fut la base solide sur laquelle nous improvisâmes l'escalier libérateur. Marion au bas du mur, Louise grimpa sur Marion, Fanchette sur Louise, Victoire sur Fanchette; comme elle était la plus grêle et la plus légère, la pauvre fille qui m'embrassait grimpa sur Victoire; elle fut le dernier échelon de cette échelle animée, échevelée et pleurante, qui devait nous rendre à la liberté. Philippe grimpa le premier sur cette échelle, et tremblant qu'il était, il meurtrit plus d'une blanche épaule, il égratigna plus d'un visage, il ne dit adieu à personne, il se voyait fusillé le lendemain matin! Rufo, plus sage, eut grand soin de ne pas laisser flotter son sabre; mais comme il avait sa chaussure entre les dents, il n'eut pas un seul baiser à donner à cette échelle vivante qui tremblait sous son poids.
»Restés tous les trois dans le bain, Eugène, Albert et moi, nous oubliâmes toute discipline et ce fut à qui de nous monterait le dernier:—A toi, Eugène, disait Albert. Eugène ne voulait pas monter.—A toi, Albert; Albert montait les premières marches: il arriva ainsi au troisième échelon; il l'embrassait avec l'ardeur d'un capitaine de la garde, puis, folâtre enfant qu'il était, il se laissait doucement glisser jusqu'à terre, pour recommencer son escalade. Par Mahomet! disait Albert, je reste ici, j'y suis bien, je veux être fusillé; vous autres, fuyez et laissez-moi. Eugène se suspendit à ces belles femmes rieuses et pleines de grâce; une fois sur le toit, il voulut redescendre, et tout à coup plus d'escalier, l'escalier était à bas, qui dansait en pleurant. Et nous voilà narguant Eugène le parvenu. Lui cependant:—Viens donc, Albert, viens donc, Georges, venez... ou je vais redescendre! Et nous de danser la farandole, narguant Eugène: Tu n'iras plus au bois, les lauriers sont coupés.
»A la fin, je dis à maître Albert:—Albert, il faut sortir d'ici, absolument. Qui de nous sortira le dernier? Va d'abord, tu me donneras la main. Sois bon enfant; je t'ai donné une bonne place au premier rang, si bien que tu as manqué d'être tué à mes côtés, et tu dois t'en souvenir!
»Albert, touché de mon discours, m'embrassa comme s'il eût embrassé la Géorgienne. L'escalier se forma de nouveau; on choisit les femmes les plus fortes; j'ai toujours été d'un embonpoint si ridicule! Je ne sais comment cela se fit; mais ma jolie brune était encore assise au sommet de l'échelle; elle me regardait d'un air pénétré.
»Je fus fidèle à ma parole, et je montai tout de suite après Albert. Je me faisais léger et petit, de mon mieux; je montai lentement. Je sentis plus d'une poitrine haletante; j'entendis plus d'une voix qui me disait adieu dans cette langue inconnue qui vient du ciel. J'atteignis enfin au sommet; Albert et Eugène me saisirent de leurs bras nerveux et m'attirèrent... à eux. Hélas! hélas! à cet instant même ou j'étais exaucé, j'eus un des plus violents chagrins de ma vie.
»A ces mots, le général déposa sa pipe, il avait du chagrin plein le cœur!—Figure-toi, Théodore, que la jolie brune, cette petite fille de seize ans, le dernier échelon dont je t'ai parlé, s'attachait à moi avec tant de force, qu'elle vint avec moi sur la plate-forme; une fois sur la plate-forme, elle se jette à mes pieds, les mains jointes, sans vêtements, priant, s'arrachant les cheveux, et parlant, d'une voix si douce et si plaintive, que je la comprenais, comme si j'avais le don des langues. Elle se tordait, elle criait; elle se leva, elle m'embrassa; elle me disait en arabe: «Ne me laisse pas ici toute seule! emmène-moi, je serai ton esclave, je serai ta femme!» Eugène, Albert et moi, voyant cette douleur, cette beauté, ces cheveux épars, ce sein nu, cette pauvre femme hospitalière et si bonne, tout cela, l'âme et sa belle enveloppe, qu'il fallait abandonner sans retour, nous fûmes près de pleurer, comme elle pleurait.
»Ce fut une douleur suprême. A mon tour j'étais à ses pieds, je l'embrassais avec délire; je lui dis adieu avec des larmes; Eugène, Albert la rendirent doucement à ses compagnes. Puis, tout à coup, pour la ranimer, voilà toutes ces femmes qui frappent dans leurs mains, et remplissent l'air de leurs cris. La porte fut ouverte avec fracas; les esclaves accoururent; les femmes se voilèrent, et de leurs mains brûlantes elles montrèrent ce toit entr'ouvert, et ces chrétiens qui s'enfuyaient.
Les époux de ces femmes remercièrent Allah, dans leur prière, du danger dont il les avait préservés.
Le toit fut réparé, le lendemain, avec du fer.
Quant à nous, moi pleurant, eux riant, tous les cinq épanouis, frais comme des roses, reposés comme un sultan, couverts d'essences, chargés d'amulettes, d'anneaux d'or et de chapelets d'ambre, nous rentrâmes au camp, à la faveur de la première confusion.
»Nous fûmes salués à notre entrée, comme cela était dû à des gens de l'avant-garde qui s'étaient battus les premiers, et qui étaient signalés nominativement dans l'ordre du jour. Seulement, les camarades trouvèrent que nous portions avec nous une odeur insupportable: l'essence de rose étant peu connue alors, et peu en usage dans le camp.
»Le lendemain, nous étions nommés sous-officiers tous les quatre; Albert était officier tout à fait.
»Un mois après, j'avais la peste à Jaffa.»
Le général achevait son récit quand il sentit quelque chose qui touchait légèrement son épaule; il se retourna vivement, et le visage couvert de rougeur.
C'était son lévrier favori qui, dans un accès de tendresse, lui disait bonsoir.
—Tu m'as fait une horrible peur, Vulcain, dit le général, j'ai cru que c'était ma fille qui nous écoutait: quelle honte c'eût été pour moi!
Je me levai.—Bonsoir, général.
Il me prit la main:—Bonsoir, mon enfant.
Je sortais, il me rappela.
—Fais-moi le plaisir de couper ta barbe et tes moustaches; fais-moi le plaisir de ne plus mettre de gants jaunes, et de ne plus porter de lorgnon, veux-tu?
Nous avions de si bonnes moustaches nous autres dans l'armée, des mains si nerveuses, une barbe si noire et de si bons yeux, que toutes vos moustaches, et vos gants jaunes, et votre barbe, et vos lorgnons, et.... vos bains Vigier, me font pitié!