XIV

M. Colin-tampon eut un remords d'honnête homme. Au lieu de laisser le facteur rural courir au danger, peut-être à la mort, il aurait dû l'avertir!

Poussé par les reproches de sa conscience, il revint sur ses pas jusqu'au tournant du chemin. Là, abrité derrière une clôture en planches, il promena ses regards sur toute l'étendue de la plaine.

Le facteur rural avait disparu dans un chemin creux qui l'éloignait de l'ours. La conscience de M. Colin-Tampon cessa de lui faire des reproches, et M. Colin-Tampon poussa un soupir de soulagement. D'autre part, le grand drôle et son ours avaient fait la paix, et s'en allaient tranquillement, l'un suivant l'autre, par une avenue qui les éloignait tous les deux de M. Colin-Tampon et d'Azor. M. Colin-Tampon poussa un second soupir de soulagement, plus profond que le premier.

«Azor, mon camarade, dit-il, nous pouvons nous vanter de l'avoir échappé belle!»

Azor eut l'effronterie de se précipiter en aboyant, dans la direction par où l'ours opérait sa retraite.

«Pas de fanfaronnades! lui dit son maître, nous savons ce que nous savons; soyons modestes.»

Ayant alors débouché sa bouteille clissée, il la porta à ses lèvres et lui donna une longue, longue accolade.

De blême qu'il avait été jusque-là, il redevint frais, rose et souriant.

Quand il se retourna, il aperçut, avec un sentiment de vive allégresse, deux gendarmes qui venaient vers lui. Il était bien décidément sauvé!

Les gendarmes, voyant un homme bien vêtu et d'apparence honnête, auraient passé leur chemin sans lui rien dire, si l'inventeur du bouton inamovible ne se fut empressé de leur souhaiter le bonjour et de leur déclarer que le temps était beau pour la saison.

Cet empressement parut suspect aux deux «magistrats armés».

Le brigadier lui demanda s'il avait fait bonne chasse. Au souvenir de ses mésaventures, le chasseur rougit et balbutia.

«Vous avez sans doute un port d'armes?» reprit le brigadier.

M. Colin-Tampon porte vivement la main à sa poche de côté. Il se souvint tout à coup qu'il avait oublié son port d'armes dans la poche de sa redingote.

Le brigadier dressa procès-verbal. Le conseiller municipal songea avec horreur qu'il lui faudrait comparaître en justice, et soudain une goutte de sueur froide perla à l'extrémité de chacun de ses cheveux.

Azor, croyant que les gendarmes lui reprochaient sa lâcheté, baissait tristement le nez et serrait sa queue entre ses jambes.