XV

Au numéro 3 de la rue Gantelet, entre un marchand de vin et un épicier, il y a une boutique de marchand de gibier, bien connue des chasseurs malheureux. Quand ces messieurs ont été maladroits, ou que réellement ils n'ont pas vu la queue d'une perdrix ou d'un lièvre, c'est là qu'ils viennent arrondir leur carnassière pour échapper aux quolibets et aux compliments ironiques des gamins; car les gamins sont partout les mêmes, à Courbevoie comme ailleurs.

Mme Grosmajor, la maîtresse de l'établissement, était toujours bien assortie en gibier; car elle avait une clientèle assurée: chacun sait que la maladresse du chasseur de la banlieue est passée en proverbe. De plus, Mme Grosmajor était la discrétion même: ce qui n'est pas très surprenant, vu que son intérêt bien entendu exigeait qu'elle fût discrète.

Elle avait un talent particulier pour mettre à leur aise les chasseurs novices qui entraient pour la première fois dans son établissement; d'un geste bienveillant et d'un sourire maternel, elle leur épargnait la honte de mentir ou l'embarras de donner des explications.

C'est vers sa demeure hospitalière que l'inventeur du bouton inamovible dirigea ses pas. Il n'avait nulle intention d'attraper les flâneurs ou d'en faire accroire à sa femme. Dieu merci! il était la franchise en personne, et d'ailleurs il avait couru d'assez grosses aventures pour pouvoir rentrer, sans rougir, le carnier vide. Seulement, sa femme avait compté sur lui pour le rôti, et il rapporterait un rôti.

«Salut, madame, dit-il à Mme Grosmajor.

—Bien le bonjour, monsieur, lui répondit Mme Grosmajor avec un sourire avenant.

—Mon Dieu! madame, reprit l'inventeur du bouton inamovible, je vous avoue franchement que je viens ici pour remplir mon carnier.

—Le gibier est rare, répondit Mme Grosmajor avec un sourire discret; les braconniers tuent tout. Il n'est pas surprenant...

—Mon Dieu, madame, reprit M. le conseiller municipal en s'avançant de trois pas et en posant familièrement son coude sur le comptoir, le fait est que je n'ai rien vu; et à parler franchement, quand même j'aurais vu quelque chose, je ne suis pas bien sûr que je ne serais pas revenu bredouille quand même. J'aurais besoin d'un lièvre.

—Étienne! dit Mme Grosmajor à son garçon, un beau lièvre pour Monsieur.»

Étienne décrocha un beau lièvre, le montra à Monsieur, qui le trouva à son goût. Pendant que Monsieur échangeait quelques propos affables avec la patronne, Étienne, qui était d'humeur facétieuse, glissa dans le carnier du chasseur un énorme homard tout cuit en place du lièvre. Monsieur, d'ailleurs, n'était pas volé, car le homard et le lièvre étaient tout juste du même prix.