M. Antony Mars
est gai:
Samedi.
Mon cher Huret,
J’ai trouvé votre lettre, hier, en rentrant d’un court voyage à la mer. Est-il encore temps de répondre à vos questions? Ma foi, au petit bonheur.
Où je passe mes vacances?
A Montlignon (Seine-et-Oise). Un petit nid de verdure, au pied de la forêt de Montmorency, où il n’y a pas de chemin de fer et presque pas de bicyclistes. Le pays rêvé, quoi!
Un seul voisin: le beau-frère de Paul de Choudens, M. Humbert, un homme charmant, que tous les auteurs et compositeurs connaissent bien. Avec lui comme guide et compagnon je fais des promenades exquises en forêt, et je vous assure bien que, dans ces moments-là, je ne pense guère à Paris, ni à ses pompes, ni à mes œuvres.
Je travaille cependant...—lorsqu’il pleut, par exemple!
A quoi?
A des vaudevilles.
Pour qui?
Mais pour les directeurs qui voudront bien m’honorer de leur confiance... et j’espère qu’ils seront beaucoup.
Si je suis d’avis qu’il faut ouvrir des salles supplémentaires pour les Frédégondes de nos jours?
Sûrement... certainement... tout de suite!... Au bout de huit jours cela ferait un théâtre de plus pour le vaudeville.
Si j’ai trouvé un moyen de faire disparaître les chapeaux de dames de l’orchestre?
Oui... non... peut-être bien. Voici: chaque dame serait tenue de prendre deux fauteuils, un pour son... usage personnel et l’autre pour son chapeau.
Cela ferait monter les recettes... et ce serait toujours un moyen de lutter contre le tort que nous font les cafés-concerts.
Si je trouve qu’on décore assez d’auteurs dramatiques?
Non! non!! non!!! On devrait les décorer tous: je ne le suis pas.
Ne va-t-on pas revenir aux spectacles coupés?
Je le voudrais bien, mais ce moment est loin encore. Et cependant, c’est là le vrai motif d’insuccès de bien des vaudevilles. Les auteurs ayant un joli sujet à traiter sont obligés de l’écarteler en trois actes, alors que, bien souvent, ledit sujet n’en comporterait qu’un ou deux au plus. Il faut donc allonger la sauce... et, quelquefois elle ne fait pas passer le poisson. Vous imaginez-vous Le Roi Candaule, Le Homard, l’Affaire de la rue de Lourcine, et bien d’autres petits chefs-d’œuvre, en trois actes?
Et voilà pourtant les bijoux que nous donneraient, sans doute encore, les spectacles coupés!
Ce que je pense de la Duse?
Ah! non... pardon... ça ne fait pas partie de votre questionnaire...
Cordiale poignée de main,
Antony Mars.