M. Henri de Bornier

est à la fois, pour les réformes et pour la tradition:

Bornier, par Aimargues (Gard), 7 août 1897.

Mon cher confrère,

Votre lettre m’arrive à la campagne, et, malgré la chaleur torride qui invite à la paresse, je me fais un plaisir de répondre à votre questionnaire.

Ce que je fais? Je regarde si les nuages qui arrivent de la mer voudront bien crever un peu sur mes vignes. C’est rare, car les montagnes et le Rhône attirent les nuages, et je ressemble à un poète dramatique qui se demande si un directeur de théâtre voudra bien jouer sa pièce.

Du reste, je connais les deux questions, et si je savais faire des chroniques, je vous en enverrais une, où je démontrerais que viticulteur et auteur dramatique sont deux métiers qui se ressemblent absolument.

Vous me demandez si je trouve qu’il y ait assez de théâtres pour le drame historique et le drame en vers? Certes, non! Et je ne pense pas sans tristesse aux jeunes gens qui ont le courage d’écrire des drames en vers—la malice dit tragédies, dans l’espoir de ridiculiser et de nuire.

Vous qui touchez de très près, et avec une juste sympathie, aux choses du théâtre, savez-vous bien, cependant, qu’il n’est guère de martyre pareil à celui d’un jeune poète que la vipère dramatique a mordu? D’abord tout homme qui fait des pièces, des pièces en vers particulièrement, semble un ennemi pour les autres hommes, sauf quelques honorables exceptions. Pourquoi? Pour une foule de raisons, entre autres parce que les succès de théâtre, presque toujours, donnent instantanément la richesse et la renommée: de là les envieux. Faites des romans, des volumes de vers, des sonnets, des poèmes épiques, on sourira doucement ou ironiquement, voilà tout; mais ne tendez pas votre main vers les fruits d’or du théâtre, ou vous aurez tout de suite mille ennemis connus et inconnus. Je pourrais citer tel individu qui passe sa vie à empêcher les autres de faire jouer leurs pièces, c’est son petit plaisir. Et il y réussit par des moyens très ingénieux. Si les poètes qui ont acquis déjà la célébrité trouvent des difficultés pareilles, on peut juger de tous les déboires qui attendent un poète jeune, inconnu et timide. A quelle porte ira-t-il frapper, qui ne soit presque fermée d’avance?

C’est pour cela qu’il faut un plus grand nombre de théâtres littéraires, de théâtres où l’on joue des drames en vers, afin que les directeurs se fassent concurrence—ce qui ne les empêchera pas de faire fortune, au contraire! Je réclame mieux encore pour les jeunes auteurs: un Comité de lecture. Non pas seulement des examinateurs qui lisent les manuscrits chez eux, quand il leur plaît, à bâtons rompus, mais, de plus, comme au Théâtre-Français, un Comité qui entende la pièce lue par l’auteur. Un Comité c’est déjà un public qui juge l’œuvre parlée, tandis qu’un examinateur isolé ne reçoit pas l’impression directe du poète. Ceci demanderait de longs développements, mais je vous en ai dit assez pour attirer l’attention et la bienveillance sur mes jeunes confrères.

Ainsi donc, augmenter le nombre des théâtres littéraires le plus possible, le plus tôt possible! Quant aux acteurs, vous en trouverez, n’en doutez pas: il en est beaucoup de disponibles, et il en viendra des nouveaux, selon les besoins des théâtres futurs.

J’en viens à votre dernière question:

Le vers libre doit-il bientôt faire son entrée dans le drame en vers?

Je suis très loin de blâmer les tentatives et les nouveautés littéraires. Je me rappelle, j’avais alors dix-huit ans, que Viennet, l’auteur de Clovis et d’Arbogaste, écrivait à une de mes parentes: «Votre neveu réussira peut-être, mais ses vers sont trop pleins d’impuretés romantiques.» Je ne peux donc pas à mon tour, m’indigner des impuretés prosodiques de mes jeunes contemporains; je crois même que ces tentatives peuvent amener quelques bons résultats pour la poésie lyrique, comme le Théâtre libre en a réellement produit pour la comédie et le drame. Mais je ne conseillerai pas l’emploi du vers libre pour le drame, et cela pour une raison fort simple: c’est que le public a dans l’oreille le vers régulier de douze syllabes avec hémistiche; si vous faites des vers de quatorze ou quinze syllabes sans hémistiche et avec un grand nombre d’hiatus, le public, désorienté, passera son temps à chercher si les vers sont plus ou moins longs et il ne suivra plus la pensée de l’auteur, ce qui est la chose importante. Cette raison seule suffirait, selon moi, à ne pas conseiller aux poètes le vers irrégulier. Du reste, le vers régulier de douze syllabes à rimes suivies n’a pas empêché Corneille, Racine, Victor Hugo, et tant d’autres d’écrire des chefs-d’œuvre pour la scène, et on peut se contenter des libertés rythmiques d’Hernani et de Marion Delorme.

Voilà, très sommairement, ce que je pense et ce que je devais vous dire dans l’intérêt des nouveaux poètes. Puisque vous m’avez incité à leur donner un conseil, en voici un autre plus important. Je reçois souvent des lettres dont l’auteur me confie qu’il a l’intention de mettre au théâtre tel grand personnage historique; c’est mal comprendre la mission du drame moderne. Il ne s’agit pas de faire une pièce sur Charlemagne, César ou Henri IV; l’essentiel est d’avoir, avant tout, une pensée philosophique, juste et simple, de l’examiner sous toutes ses faces. Quant aux personnages et à l’époque, on les trouvera toujours, ou, plutôt, ils se présenteront d’eux-mêmes. Alors, il faut étudier l’époque et les personnages d’après les documents les plus sérieux et les plus nombreux, en un mot, vivre dans le milieu. L’histoire est le naturalisme dramatique.

Vous avez raison, mon cher confrère, de poser publiquement ces questions; si je vous ai quelque peu aidé à les résoudre, j’en serai très heureux et très flatté.

Henri de Bornier.