M. Maurice Ordonneau.
Royan, 17 août 1897.
Où je passe mes vacances, mon cher confrère?... A vrai dire, je n’ai pas de vacances, car je commence à travailler au moment où les autres vont se reposer. L’hiver, mes répétitions et les «premières» des autres absorbent la plus grande partie de mon temps. L’été, j’écris mes pièces.
Cette année, j’ai passé le mois de juillet à Vichy; je suis, en ce moment, à Royan; en septembre, j’irai rater des perdreaux et des lièvres dans la Charente!
Je m’adonne, depuis deux mois, à ma coupable industrie: je compose des livrets d’opérettes pour les Folies-Dramatiques, la Gaîté et les Bouffes-Parisiens. Voulez-vous des titres?—L’Agence Crook and Co; Les Sœurs Gaudichard; La Maison hantée; mes compositeurs? Victor Roger, pour la première; Audran, pour la seconde; Varney, pour la troisième.
Si je me suis, cette année, occupé exclusivement d’opérettes, c’est vous dire que, personnellement, je ne vois pas ce genre aussi démodé qu’on le dit.
Tous les hivers on l’enterre, cette pauvre opérette. Mais il faut croire que l’inhumation est toujours un peu précipitée, car on la voit renaître de ses cendres à chaque saison!
Cette année encore n’a-t-on pas fêté des centièmes et même des deux centièmes à la Gaîté, aux Variétés, à Cluny et aux Folies?
La vérité, c’est que l’opérette s’est transformée: elle ne doit plus être le vaudeville, agrémentée de musique nouvelle, ou bien... elle est considérée par le public comme un objet d’un autre âge. La vieille opérette est plus que malade, mais il en est né une autre qui se porte fort bien.
Les cafés-concerts et les «bouisbouis» nuisent-ils aux théâtres en général? Oui, mais pas autant qu’on le dit (les recettes annuelles des théâtres vont toujours en progressant).
On a prétendu que les concerts devaient leur vogue relative au bon marché de leurs places et à la faculté offerte au spectateur d’y fumer et d’y consommer. A mon avis, leur succès tient encore—et surtout—à une autre cause bien plus simple.
Qu’est-ce qui fait le vide dans les salles de spectacles? Le «four»! le terrible «four» proclamé le lendemain de la «première» par toute la presse. Eh bien! le café-concert n’a jamais de «four»! Il a même trouvé un moyen infaillible de n’en pas pouvoir éprouver. Il ne donne que des «numéros» qu’il change, du jour au lendemain, s’ils n’ont pas plu à la première audition qui a lieu, généralement, sans tambour ni trompette. Le public, assuré de ne pas tomber sur un spectacle entièrement mauvais, va voir tel bouiboui pour son «ensemble» et non pour un de ses «numéros».
Voilà pourquoi le café-concert et le bouiboui qui possèdent une troupe suffisante conservent longtemps leur vogue, alors qu’un théâtre à la mode, faisant le maximum aujourd’hui, tombera demain à 300 fr. avec ses mêmes et excellents artistes, s’il a eu la malchance de tomber sur un «four»!
J’ai vu jouer quelquefois mes pièces en tournée. Les mêmes «effets» se reproduisent à peu près partout—même à l’étranger, dans les traductions.
Tous les publics sont donc à peu près les mêmes pour les pièces «à situations». Dans les ouvrages «à thèse» ou purement littéraires, il en est tout autrement. Bien des hardiesses et des finesses, applaudies à Paris, restent incomprises d’une certaine partie du public provincial.
Vous me demandez aussi d’émettre mon avis sur la question des chapeaux de dames aux fauteuils d’orchestre? Je vous dirai tout net que l’on devrait bien laisser tranquilles nos charmantes spectatrices!
Pourquoi confieraient-elles de gracieuses et fragiles coiffures qui sont souvent, à Paris, de véritables objets d’art, à des ouvreuses qui les empilent—n’ayant pas de vestiaires spéciaux—avec les pardessus et les parapluies?
«Qu’elles partent sans chapeau de chez elles!
—Mais celles qui vont au restaurant?
—Qu’elles prennent un cabinet particulier!
—Ça ne leur plaît que selon leur cavalier...»
Et puis, il y a aussi les «honnêtes femmes qui vont à pied». Voulez-vous qu’elles traversent les carrefours avec des plumes et des fleurs dans les cheveux? Le spectacle serait alors dans la rue—et voilà une concurrence de plus aux théâtres qui se plaignent déjà d’en avoir trop!
Pourquoi, d’ailleurs, la mode des hautes coiffures durerait-elle plus que les autres? Un peu de patience, messieurs!...
Pour les décorations que l’on accorde aux écrivains dramatiques, il me semble que tout auteur doit désirer très larges—plus larges—les libéralités ministérielles faites à ses confrères—ne serait-ce que dans l’espoir—généralement inavoué—d’attraper, un jour ou l’autre, un petit bout de ce ruban que l’on ne blague qu’à la boutonnière des autres!
Ai-je répondu à toutes vos questions, mon cher confrère? Oui, je crois.
Je vous autorise à publier l’ouvrage in-octavo que vont former mes réponses. S’il y a deux volumes, vous pourrez ne m’envoyer que le meilleur... le troisième!
Bien cordialement à vous,
Maurice Ordonneau.
Villa Bienvenue, Royan-Pontaillac.