le «discours sur l'inégalité» rousseau à l'ermitage.
La question de l'Académie de Dijon était celle-ci:
«Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes? Et si elle est autorisée par la loi naturelle?»
La réponse de Rousseau, dans ce qui se rapporte directement à la question de l'Académie, est celle-ci:—1º L'origine de l'inégalité, c'est la propriété, établie et maintenue par la vie sociale.—2º L'inégalité est réprouvée par la loi naturelle, car les hommes, à l'état de nature, sont égaux, isolés et bons: c'est la société qui les a corrompus.
Mais le Discours de Rousseau est simplement intitulé: Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.—Ce titre même indique qu'il ne répond pas méthodiquement aux deux questions de l'Académie de Dijon. Il ne répond pas par des définitions ni par des raisonnements, mais par des affirmations, des descriptions, et des tableaux. Il répond en faisant, à sa façon, l'histoire de l'humanité depuis les premiers âges, un peu comme Lucrèce au Livre V de son poème, ou comme Buffon dans la Septième époque de la Nature, mais avec plus de développement et dans un autre esprit. Son Discours est, en somme, un poème, c'est le roman de l'humanité innocente, puis pervertie.
Commençons, dit Rousseau, par écarter tous les faits (comme c'est rassurant!), car ils ne touchent point à la question. Il ne faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet pour des vérités historiques (à la bonne heure), mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels, plus propres à éclairer la nature des choses qu'à en montrer la véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde.
Nous voilà prévenus. Il raconte ce qu'il suppose, et l'on peut bien dire ce qu'il rêve. Je disais bien:—«Lisons son Discours comme un roman.»—Il continue:
Ô homme, voici ton histoire, telle que j'ai cru la lire, non dans les livres de tes semblables qui sont menteurs, mais dans la nature qui ne ment jamais.
C'est à merveille; mais qu'est-ce que la «nature»?—Je puis vous dire dès maintenant que je ne crois pas que Jean-Jacques ait donné nulle part une définition précise, scientifique, de ce mot mystérieux dont il a usé si frénétiquement. Il poursuit:
Il y a un âge auquel l'homme individuel voudrait s'arrêter: tu chercheras l'âge auquel tu désirerais que ton espèce se fût arrêtée!
Cherchons-le donc.—Rousseau entre alors dans sa «première partie»: l'histoire de l'humanité primitive, jusqu'à l'établissement de la propriété.
En considérant, dit-il, l'homme tel qu'il a dû sortir des mains de la Nature..., je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais, à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous; je le vois se rassasier sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas; et voilà ses besoins satisfaits.
Il nous le montre ensuite:
Imitant l'industrie des animaux... s'élevant (le mot y est) jusqu'à l'instinct des bêtes... réunissant en lui les instincts propres à chaque espèce animale... se nourrissant également de la plupart des aliments divers que les autres animaux se partagent, et trouvant par conséquent sa subsistance plus aisément que ne peut le faire aucun d'eux.
Ces premiers hommes sont nécessairement et héréditairement robustes. Sur ce point déjà, ils ne peuvent que dégénérer:
Le corps de l'homme sauvage, étant le seul instrument qu'il connaisse, il l'emploie à divers usages, dont, par le défaut d'exercice, les nôtres sont incapables; et c'est notre industrie qui nous ôte la force et l'agilité que la nécessité l'oblige d'acquérir. S'il avait eu une hache, son poignet romprait-il de si fortes branches? S'il avait eu une fronde, lancerait-il de la main une pierre avec tant de roideur? S'il avait eu une échelle, grimperait-il si légèrement sur un arbre? S'il avait un cheval, serait-il si vite à la course?
Donc (et je ne force point la pensée de Rousseau, et je n'en tire que la conséquence la plus proche), hache, fronde, échelle, domestication du cheval, autant d'inventions tout à fait regrettables. L'homme naturel ne peut pas faire un seul progrès sans déchoir.
Il plaît ensuite à Rousseau d'affirmer que l'homme à l'état sauvage n'a pour ainsi dire pas de maladies ni d'infirmités, et que la mort lui vient presque toujours par la vieillesse. (Lucrèce n'est pas de cet avis. Il dit que les premiers hommes «ne mouraient pas beaucoup plus que les civilisés», non nimio plus. Donc, ils mouraient au moins autant.)
Jean-Jacques poursuit:
La plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, et nous les aurions presque tous évités en conservant la manière de vivre simple, uniforme et solitaire qui nous était prescrite par la nature.
«Solitaire», car il nous explique ailleurs que l'homme de la nature ne s'embarrasse pas d'une femelle à demeure, et que, lorsque ses petits peuvent trouver eux-mêmes leur nourriture, il les laisse aller de leur côté.—Rousseau reprend et redouble:
Si la nature nous a destinés à être sains, j'ose presque assurer que l'état de réflexion est un état contre nature et que l'homme qui médite est un animal dépravé.
Voilà une phrase qu'il a dû écrire avec délices, pour ennuyer les philosophes et pour étonner les belles dames. Elle n'est d'ailleurs qu'impertinente et n'a pas grand sens, si, d'une part, on ne voit pas en quoi la réflexion et ce qui en découle empêche nécessairement l'homme d'être en santé; si, d'autre part, l'homme ne peut pas plus s'empêcher de réfléchir que de manger et de boire, et si l'exercice de son esprit lui est apparemment aussi naturel que l'exercice de ses membres.—Mais Jean-Jacques est lancé: il va, il va! Il affirme que toute invention est au moins inutile:
Il est clair, que le premier qui se fit des habits ou un logement se donna en cela des choses peu nécessaires, puisqu'il s'en était passé jusqu'alors, et qu'on ne voit pas pourquoi il n'eût pu supporter, homme fait, un genre de vie qu'il supportait dès son enfance.
Donc, l'immobilité intellectuelle serait le souverain bien.—Rousseau reconnaît qu'une qualité distingue l'homme de l'animal: la faculté de se perfectionner. Mais, si elle «distingue» l'homme de l'animal, c'est donc qu'elle est «naturelle» à l'homme, qu'elle est conforme à la «nature», donc respectable. Jean-Jacques ne se fait pas cette objection, et poursuit intrépidement:
Il serait triste pour nous d'être forcés de convenir que cette faculté distinctive et presque illimitée est la source de tous les malheurs de l'homme; que c'est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire dans laquelle il coulait des jours tranquilles et innocents.
(Qu'en sait-il?) Mais ce n'est pas tout, et il n'a pas encore épuisé son facile paradoxe. Il se demande comment l'homme a pu tant progresser. Il répond:—Par la parole. Mais comment l'homme a-t-il inventé la parole?—On ne sait pas. Il est presque impossible de s'en rendre compte. Rousseau écrit ici, sur l'origine du langage, quelques pages que je trouve excellentes. Mais écoutez sa conclusion:
On voit du moins, au peu de soin qu'a pris la nature de rapprocher les hommes par des besoins mutuels et de leur faciliter l'usage de la parole, combien elle a peu préparé leur sociabilité et combien elle a peu mis du sien pour en établir les liens.
Autrement dit:—L'homme, en inventant le langage, a été contre le vœu de la nature; et la preuve, c'est que cette invention lui a donné un mal de tous les diables.—Ainsi, après avoir regretté, dans le premier Discours l'invention de l'imprimerie, Rousseau déplore ici l'invention du langage.
Ce point réglé, il affirme de nouveau que les hommes à l'état sauvage étaient heureux.—N'ayant d'ailleurs entre eux aucune sorte de relations morales ni de devoirs communs, ils ne pouvaient être ni bons ni méchants et n'avaient ni vices ni vertus. Ils n'avaient que la pitié, sentiment naturel. (L'avaient-ils tous? Qu'est-ce qu'il en sait? Et, s'ils ne l'avaient pas tous, il y avait donc déjà des bons et des méchants.) Mais, rendons-lui la parole:
C'est la pitié qui, dans l'état de nature, tient lieu de lois, de mœurs et de vertu, avec cet avantage que nul n'est tenté de désobéir à sa douce voix. (Vraiment?) C'est elle qui détourne tout sauvage robuste d'enlever à un faible enfant ou à un vieillard infirme sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère trouver la sienne ailleurs. (Et s'il ne l'espère pas?)
Mais les souffrances, les violences et les désordres de l'amour?—C'est bien simple: les premiers hommes en étaient exempts. Ce sont la société, la civilisation et les lois qui ont créé ces désordres... N'ayant pas d'idée de la beauté, le sauvage ne choisit pas:
Il écoute uniquement le tempérament qu'il a reçu de la nature, et non le goût qu'il n'a pu acquérir, et toute femme est bonne pour lui... Chacun attend paisiblement l'impulsion de la nature et s'y livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur, et, le besoin satisfait, tout le désir est éteint.
Rousseau affirme ensuite que l'inégalité est beaucoup moindre dans l'état de nature où les hommes vivent épars et n'ont qu'un «minimum» de besoins, et il conclut ainsi sa première partie:
Après avoir montré que l'inégalité est à peine sensible dans l'état de nature, et que son influence y est presque nulle, il me reste à montrer son origine et ses progrès... et à considérer les différents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine en détériorant l'espèce, et rendre un être méchant en le rendant sociable.
Et il ajoute (ce qui n'est point inutile) que ce ne sont d'ailleurs que des «conjectures».
La deuxième partie est une large esquisse de l'histoire politique de l'humanité. Elle commence par ce passage à effet:
Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: Ceci est à moi, et trouva des gens assez aveugles pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables: Gardez-vous d'écouter cet imposteur! etc.
Après ce coup de tam-tam, il revient en arrière, reprend l'histoire humaine où il l'avait laissée, et poursuit la lamentable énumération des odieux progrès de l'humanité.
Car chaque progrès amène sa misère:
Les hommes, jouissant d'un plus grand loisir, l'employèrent à se procurer plusieurs sortes de commodités... Mais ensuite on était malheureux de les perdre sans être heureux de les posséder.
...Les hommes connaissent la préférence dans l'amour. Mais la jalousie s'éveille avec l'amour, et la plus douce des passions reçoit des sacrifices de sang humain.
...On s'accoutume à s'assembler... Chacun commence à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même, et l'estime publique a son prix... Mais ensuite, chacun punissant le mépris qu'on lui avait témoigné, les vengeances devinrent terribles et les hommes sanguinaires et cruels.
Et ainsi de suite.—(Rousseau établit ici une distinction, sur laquelle il reviendra très souvent, entre l'égoïsme de l'homme sauvage et solitaire, égoïsme utile et inoffensif, et l'amour-propre des hommes vivant en société, et qui est funeste.)
Cependant, Rousseau arrive à l'étape du développement humain où il aurait voulu que l'humanité se fût arrêtée. C'est après les commencements de l'agriculture et de la vie en tribu, et avant l'institution de la propriété individuelle. A vrai dire, on ne voit pas du tout pourquoi il juge que ce fut le meilleur moment de l'humanité, puisqu'il nous a dit auparavant que les prétendus progrès qui l'avaient amenée là étaient autant de désastres... Quoi qu'il en soit, voyons son idéal:
Ainsi, quoique les hommes fussent devenus moins endurants et que la pitié naturelle eût déjà subi quelque altération, cette période de développement des facultés humaines, tenant un juste milieu entre l'indolence de l'état primitif et la pétulante activité de notre amour-propre... dut être l'époque la plus heureuse et la plus durable. Plus on y réfléchit, plus on trouve que cet état était le moins sujet aux révolutions, le meilleur à l'homme, et qu'il n'a dû en sortir que par quelque funeste hasard... L'exemple des sauvages, qu'on a presque toujours trouvés à ce point, semble confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours, que cet état est la véritable jeunesse du monde, et que tous les progrès ultérieurs ont été, en apparence, autant de pas vers la perfection de l'individu, et, en effet, vers la décrépitude de l'espèce.
Et Rousseau continue à nous raconter ce qu'il lui plaît.—De la culture des terres s'ensuit nécessairement leur partage, et, par conséquent, la propriété.—De la propriété naissent les concurrences, les rivalités. Il y a bientôt des riches et des pauvres. La lutte devient atroce.—Alors les riches et les habiles proposent d'établir un gouvernement et des lois «dans l'intérêt de tous».—Alors naissent les cités et les États.—Alors éclatent les guerres nationales.—Alors les peuples choisissent des chefs pour défendre leur indépendance.—Alors le chef devient tyran.—Déclamation sur la liberté (que l'homme n'a jamais le droit d'aliéner).—Déclamation contre le despotisme.—Cependant l'inégalité s'accroît et se multiplie, et avec elle tous les vices...
Et voici la conclusion et le résumé de l'ouvrage; conclusion remarquable de lourdeur et, à un moment, d'obscurité:
Il suit de cet exposé que l'inégalité, étant presque nulle dans l'état de nature, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et des progrès de l'esprit humain, et devient enfin stable et légitime par l'établissement de la propriété et des lois. Il suit encore que l'inégalité morale autorisée par le seul droit positif est contraire au droit naturel toutes les fois qu'elle ne concourt pas en même proportion avec l'inégalité physique, cela veut dire, je pense: toutes les fois qu'un individu puissant socialement se trouve être faible d'esprit ou de corps; distinction qui détermine suffisamment ce qu'on doit penser à cet égard de la sorte d'inégalité qui règne parmi les peuples policés, puisqu'il est manifestement contre la loi de nature, de quelque manière qu'on la définisse, qu'un enfant commande à un vieillard, qu'un imbécile conduise un homme sage, et qu'une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire.
Sur quoi l'on pourrait dire:—L'hérédité, dont vous citez un inconvénient possible, et l'inégalité des biens peuvent être contre la justice ou la raison, non contre la nature. Tantôt vous opposez la nature à la raison; tantôt vous les identifiez. Alors on ne comprend plus.
Le Discours sur l'inégalité a cent dix bonnes pages. Je vous l'ai analysé fidèlement, et en me servant autant que possible des phrases mêmes de Rousseau, que j'ai tronquées quelquefois, mais seulement pour les abréger, jamais pour en altérer le sens.
Et là-dessus je songe:
—Voilà donc un des ouvrages les plus fameux du XVIIIe siècle; celui qui a définitivement fondé la gloire de Rousseau, et qui, quarante ans après, a peut-être le plus agi (avec le Contrat social) sur la sensibilité et l'imagination des hommes.
Quelle pauvreté, pourtant, sous son apparente insolence! Toute la thèse est fondée sur l'opposition de la nature, qui serait le bien, et de la société, qui serait le mal: et l'auteur ne définit même pas ce mot de «nature». Dieu sait pourtant s'il a besoin d'être défini! Pour Buffon, la nature paraît être l'ensemble des forces dont se compose la vie de l'univers. Pour Diderot, la nature c'est l'athéisme, c'est le contraire des institutions et des lois, et c'est, finalement, le plaisir. Pour Rousseau, il semble bien que la nature, ce soient les instincts et les sentiments avec lesquels l'homme vient au monde. Or, le désir de durer, celui de ne pas souffrir, celui de vivre en société, celui même d'étendre son être, de posséder, de se distinguer et de dominer sont apparemment et ont été de tous temps parmi ces instincts. Mais, aux yeux de Rousseau, l'invention même de la hache et de la fronde, celle de l'agriculture et de la navigation sont autant de déchéances; le choix dans l'amour est une déchéance; la formation de la famille est une déchéance; la vie sociale est une déchéance; la notion du bien et du mal est une déchéance. Il nous accorde, il est vrai, que le meilleur moment de l'humanité, ç'a été le commencement de la vie en tribu et de la civilisation agricole et patriarcale; mais, cette concession même, ce qu'il a dit auparavant lui retire le droit de la faire; et son idéal c'est, qu'il le veuille ou non (ou bien il a menti auparavant), une humanité composée de sauvages épars dans les forêts, sans habits, sans armes, ni bons ni méchants, solitaires, immuables, et qui ne réfléchissent point. Comme si cela était intéressant, et comme si cela valait même la peine qu'il y eût une humanité sur la terre! C'est cette stagnation dans une vie de demi-brutes qui serait contraire à la «nature»!
Et pourquoi, dit-il, la préférer? Parce que, affirme-t-il, l'égalité est mieux sauvegardée dans cet état primitif. D'abord, il n'en sait rien: car l'inégalité des forces musculaires, en un temps où elle ne peut guère être compensée par l'intelligence, pourrait bien être la plus dure de toutes. Comme si, d'ailleurs, l'égalité,—et l'égalité dans l'ignorance et dans l'abrutissement,—était nécessairement le bien suprême, auquel tous les autres devraient être sacrifiés! A vrai dire, ce culte est bien étrange dans un livre qui prétend découvrir et honorer les intentions de la «nature», laquelle apparaît si évidemment mère et maîtresse d'inégalité à tous les degrés de l'être.
Notez qu'il n'est guère possible que cette niaise adoration de l'égalité soit sincère chez un homme qui sent sa supériorité intellectuelle et qui en jouit avec un orgueil démesuré.—A moins qu'il ne soit dans la disposition d'esprit de ce jeune socialiste qui, dans une réunion politique, répliquait à un de mes amis: «Mais ce que nous voulons, ce n'est pas que tout le monde soit heureux, c'est que tout le monde soit aussi malheureux que nous.»
Mais non, ce ne peut être cela, puisque Rousseau, au contraire, ne s'intéresse qu'à notre bonheur. Tout simplement, c'est que son rôle le tient. C'est qu'il lui faut étonner les marquises, les fermiers généraux et les philosophes. C'est qu'il lui faut renchérir sur le Discours des sciences et des arts. Ah! le pauvre homme, comme il s'y applique! Ce n'est pas le paradoxe léger, si cher à son temps. C'est le défi à la raison, tout cru, tout nu, et sans esprit, puisque Rousseau n'en a pas et qu'il est condamné au sérieux dans l'absurde.—Mais on est vraiment étonné d'une pareille débilité de pensée, après les grands livres du XVIIe siècle et ceux même de Montesquieu et de Buffon. Que ce livre ait eu un tel retentissement et une telle influence, voilà une des plus fortes démonstrations qu'on ait vues de la bêtise humaine.
Mais on peut dire aussi:
—Oui, le Discours sur l'inégalité pourrait être une chose assez plate, sans le style, l'accent, le frémissement intérieur. Les objections sans fin qu'on y peut faire paraissent naïves et superflues parce qu'elles sont trop faciles,—si faciles qu'on rougit de les énoncer si on a l'esprit un peu délicat. Il faut prendre le livre autrement. Il faut le considérer comme une sorte de poème, comme une vision de nabi, de prophète en chambre, bien ordonnée et écrite en style didactique et tendu. L'intransigeance, l'intrépidité, l'insolence du paradoxe finit par avoir une espèce de grandeur. Les idoles du temps, Science, Progrès, Philosophie, y sont méthodiquement souffletées. L'ouvrage, vu de loin, prend, avec un peu de bonne volonté, des aspects de récit biblique, de mythe religieux. Rousseau recule seulement l'époque de la Chute. L'état de grâce, c'est l'état de nature; le péché originel, c'est la civilisation qui, engendrant l'inégalité, tue la fraternité. C'est la civilisation qui, pour notre malheur, a cueilli les fruits de l'arbre de la science.
Croyez bien que Rousseau se divertit à rêver. Mais, au surplus, voyez comme, en ayant l'air de le bousculer et de le braver, il reste dans l'esprit du temps. Être réactionnaire au point d'aspirer à un idéal disparu depuis cinq ou six mille ans, c'est être révolutionnaire, puisqu'il faut, pour y retourner, démolir ce qui nous en a éloignés. Qu'il s'agisse de faire l'âge d'or, ou de le refaire, c'est la même action, vers la même chimère.—Aujourd'hui encore le rêve révolutionnaire,—l'égalité des gamelles avec le moindre effort pour chacun,—n'est-il pas, comme celui de Jean-Jacques, un idéal régressif?
D'ailleurs (et nous l'avons déjà vu à propos de son premier Discours), Jean-Jacques a bien soin,—dans sa correspondance, dans sa Lettre à d'Alembert, même dans le Contrat social et, plus tard, dans le troisième Dialogue,—d'atténuer l'absurdité de son paradoxe. Déjà, dans le Discours sur l'inégalité, en dépit des exigences de la logique, il se garde de nous offrir comme idéal la vie solitaire de l'homme orang-outang: il s'arrête à la vie pastorale, à l'«âge d'or» des poètes classiques. Au fond, sa pensée est celle-ci (c'est Faguet qui la résume avec une extrême clémence): «Conviction que l'homme est, au moins, trop social, qu'il faudrait au moins restreindre l'état social à son minimum, revenir, sinon à la famille isolée, du moins à la tribu, au clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient la lourdeur de la tâche, et l'intensité de l'effort, et l'énormité des inégalités entre les hommes; qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire, luxe, vie mondaine, jouissances d'art, qu'ainsi l'homme serait ramené à une demi-animalité intelligente encore, mais surtout saine, paisible, reposée, affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son état de bonheur.»
Voilà qui va bien. C'est ainsi qu'il nous arrive, à vous, à moi, d'être excédés de ce qu'il y a de factice dans nos mœurs, de penser que nous nous passerions facilement des derniers bienfaits de la science appliquée, puisque nous nous en passions avant; que l'humanité tourne probablement le dos à son bonheur; que la civilisation industrielle est un mal, comme aussi ces amas démesurés d'hommes qui forment les grandes villes et les grandes nations; qu'il serait bon de revenir à la vie naturelle et rustique, etc. Mais ce ne sont là que des impressions sans conséquence et vite effacées. Joignez qu'on ne sait pas bien où finit la nature et que les développements même de l'humanité que nous appelons artificiels sont encore naturels dans leur origine, aussi naturels que les sentiments primitifs d'où, au bout du compte, ils sont sortis.
Seulement, si Rousseau s'était contenté d'exhorter ses contemporains à la simplicité des mœurs et de leur recommander la vie de la campagne ou des petites cités, cela n'aurait pas semblé bien original et n'aurait pas fait beaucoup de bruit. Sa pensée aurait paru assez humble s'il ne l'avait pas follement outrée. Et c'est pourquoi il a d'abord donné son coup de gong.—Mais il est tout de même fâcheux que les plus chauds amis de Rousseau soient obligés, dans leurs commentaires, de distinguer entre ce qu'il a dit (et qui est souvent inepte) et ce qu'il a probablement pensé. Ils semblent faire ce raisonnement: «La preuve que ce qu'il a dit n'est pas ce qu'il a voulu dire, c'est que ce qu'il a dit est par trop facile à réfuter. Un esprit un peu fin ne le prend pas au mot; ce serait grossier.»—Soit. Qu'on le prenne comme on voudra, et plus tard, hélas, des brutes le prendront au mot, (et non pour le réfuter), cette différence entre la pensée et la parole, c'est du charlatanisme; et il n'est presque pas possible de lui donner un autre nom.—Et c'est, en effet, le nom que lui donnait la partie la plus sensée de la société d'alors, et notamment le groupe de madame du Deffand et des Choiseul.
Mais il est clair que ce charlatanisme fut une des causes les plus déterminantes du succès de ce Discours sur l'inégalité.—En outre, ce Discours est un des ouvrages de Rousseau où il y a le plus d'âpreté et d'amertume et où vibre le plus l'accent révolutionnaire. Cela est beaucoup plus rare dans ses autres livres. D'où lui venait donc ce ton?
Rousseau prend soin, dans les Confessions, de nous dire, à trois ou quatre reprises, que c'est telle aventure de son enfance ou de sa jeunesse qui a éveillé en lui, pour toute sa vie, la haine de l'injustice. Mais je crois bien que ce sont là des réflexions «après coup». Les traits qu'il cite: la fessée injuste donnée par l'oncle Bernard, l'histoire du paysan qui, terrifié par le fisc, cache ses provisions, ses démêlés avec M. de Montaigu, ce n'est peut-être pas de quoi déterminer une vocation de révolutionnaire. Il y a bien ses ressouvenirs de laquais, et l'aigreur que lui donnaient ses infirmités... Mais ce qui paraît plus vrai, ou aussi vrai, c'est que cette âpreté lui a été soufflée par Diderot, que cela amusait. Jean-Jacques nous le dit dans deux notes des Confessions:
Je ne sais pas comment toutes mes conférences avec Diderot tendaient toujours à me rendre satirique et mordant, plus que mon naturel ne me portait à l'être.
Et encore:
Diderot abusait de ma confiance pour donner à mes écrits ce ton dur et cet air noir qu'ils n'eurent plus quand il cessa de me diriger.
Quoi qu'il en soit, ce qui dans le Discours sur l'inégalité a probablement le plus secoué le beau monde, et ce qui a le plus agi quarante ans plus tard, ce sont probablement des lieux-communs emphatiques ou violents comme ceux-ci (j'en indique seulement le début et comme la première modulation):
Sur la liberté:
Comme un coursier indompté hérisse ses crins, frappe la terre du pied et se débat impétueusement à la seule approche du mors, tandis qu'un cheval dressé souffre patiemment la verge et l'éperon, l'homme barbare ne plie point la tête au joug que l'homme civilisé porte sans murmure, et il préfère la plus orageuse liberté à un assujettissement tranquille...
Sur les riches:
...Je prouverais enfin que, si l'on voit une poignée de puissants et de riches au faîte des grandeurs et de la fortune, tandis que la foule rampe dans l'obscurité et la misère, c'est que les premiers n'estiment les choses dont ils jouissent qu'autant que les autres en sont privés et que, sans changer d'état, ils cesseraient d'être heureux, si le peuple cessait d'être misérable...
Sur les tyrans:
...C'est du sein de ce désordre et de ces révolutions que le despotisme, élevant par degrés sa tête hideuse, et dévorant tout ce qu'il aurait aperçu de bon et de sain dans toutes les parties de l'État, parviendrait enfin à fouler aux pieds les lois et le peuple, et à s'établir sur les ruines de la république...
Et enfin il y a, partout répandu dans ces pages d'où est absent «l'esprit de finesse», ce culte stupide de l'égalité que nous retrouverons dans le Contrat social, et qui porte en lui une grande force de propagande parce qu'il répond moins au sentiment de la justice qu'aux instincts envieux.—En somme, on voit déjà dans ce second Discours (et mieux que dans le premier) que c'est bien Rousseau qui donnera le ton à la Révolution et qui approvisionnera les hommes de 93 de clichés et de lieux-communs, semeurs de haines aussi aveugles que ces lieux-communs sont brutaux et sommaires.
Cette fois, l'Académie de Dijon ne couronna pas le discours de Rousseau. Si «éclairée» qu'elle fût, ce n'est pas ce discours qu'elle avait espéré.
Les années qui suivent sont, je pense, parmi les moins malheureuses de la vie de Jean-Jacques. Il jouit de se sentir si bon,—et célèbre par-dessus le marché. Il se souvient de sa petite patrie, de Genève, où l'on commence à être fier de lui. Il dédie le Discours sur l'inégalité à «la République de Genève». Il n'avait plus la foi catholique, si jamais il l'avait eue intégralement. Jugeant qu'un homme doit croire en Dieu et, pour le reste, suivre la religion de sa patrie, il s'en va à Genève pour y rentrer publiquement dans la religion protestante et y reprendre son titre de citoyen; et il a la joie de revenir en triomphateur dans cette ville d'où il s'était échappé, vagabond de seize ans, vingt-six années auparavant.
En allant à Genève, il avait passé par Chambéry et revu madame de Warens:
Je la revis. Dans quel état, mon Dieu! Quel avilissement! Que lui restait-il de sa vertu première?... Je lui réitérai vivement et vainement les instances que je lui avais faites plusieurs fois dans mes lettres de venir vivre paisiblement avec moi, qui voulais consacrer mes jours et ceux de Thérèse à rendre les siens heureux.
Quel charmant tableau! Et plus loin, il nous fait ce petit récit, où il apparaît que Thérèse aussi était une «femme sensible»:
Durant mon séjour à Genève, madame de Warens fit un voyage en Chablais et vint me voir à Grange-Canal. Elle manquait d'argent pour achever son voyage; je n'avais pas sur moi ce qu'il fallait pour cela; je le lui envoyai une heure après par Thérèse. Pauvre maman! Que je dise un trait de son cœur. Il ne lui restait pour dernier bijou qu'une petite bague; elle l'ôta de son doigt pour la mettre à celui de Thérèse, qui la remit à l'instant au sien en baisant cette noble main qu'elle arrosa de larmes.
Et je ne vous dirai pas si cela est touchant ou comique—attendu que je n'en sais rien. Mais nous retrouverons dans la Nouvelle Histoire ce galvaudage des idées de morale et cette espèce de sécurité béate dans les situations équivoques.
A Genève donc il est fort bien reçu. Il se sent chez les siens. Il retrouve en lui-même son premier fond protestant et républicain. Il revient très content. C'est vers cette époque (1755) qu'il commence à traiter Thérèse comme une sœur; soit (car avec lui on ne sait jamais) parce que sa santé ne lui permettait plus de la traiter autrement, soit pour cette autre raison, fort honorable, qu'il nous donne: «Je craignais la récidive (c'est-à-dire de nouveaux enfants), et, n'en voulant pas courir le risque, j'aimai mieux me condamner à l'abstinence». Il jouit de son héroïsme, il jouit de ses singularités, il jouit de la beauté de son masque qu'il ne distingue plus lui-même de son visage. Il vit dans un état d'exaltation, d'enthousiasme moral, qui dura «quatre ans au moins», dit-il d'abord, ou «près de six ans», dit-il à la page suivante.
Écoutez ce morceau magnifique:
Jusque-là j'avais été bon: dès lors je devins vertueux ou du moins enivré de la vertu...
(Oh! que ce n'est point la même chose! et que l'ivresse et la vertu vont mal ensemble! Boileau, ce parfait Honnête homme, se dit seulement «ami de la vertu», ce qui est déjà bien joli.)
Cette ivresse avait commencé dans ma tête, mais elle avait passé dans mon cœur. Le plus noble orgueil y germa sur les débris de la vanité déracinée. Je ne jouai rien, je devins en effet tel que je parus, et pendant quatre ans au moins que dura cette effervescence dans toute sa force, rien de beau et de grand ne peut entrer dans un cœur d'homme dont je ne fusse capable entre le ciel et moi. Voilà d'où naquit ma subite éloquence, voilà d'où se répandit dans mes premiers livres ce feu vraiment céleste qui m'embrasait...
J'étais vraiment transformé; mes amis, mes connaissances ne me reconnaissaient plus. Je n'étais plus cet homme timide et plutôt honteux que modeste, qui n'osait ni se présenter, ni parler, qu'un mot badin déconcertait, qu'un regard de femme faisait rougir. Audacieux, fier, intrépide, je portais partout une assurance d'autant plus ferme qu'elle était simple et résidait dans mon âme plus que dans mon maintien. Le mépris que mes profondes méditations m'avaient inspiré pour les mœurs, les maximes et les préjugés de mon siècle, me rendait insensible aux railleries de ceux qui les avaient, et j'écrasais leurs petits bons mots avec mes sentences comme j'écraserais un insecte entre mes doigts. Quel changement! Tout Paris répétait les âcres et mordants sarcasmes de ce même homme qui, deux ans auparavant et dix ans après, n'a jamais su trouver la chose qu'il avait à dire ni le mot qu'il devait employer.
Tudieu! quel homme! Et que va-t-il faire, ce terrible auteur des deux Discours, ce contempteur les mœurs, des maximes et des préjugés de la civilisation, ce fanatique de vertu, de sincérité et d'indépendance, et enfin cet amant de la solitude et cet adorateur de la nature? Il pourrait vivre dans son austère petite patrie retrouvée; il pourrait accepter la place de bibliothécaire que lui offrent ses vertueux concitoyens. Il serait bien là. L'ancien petit ami de la grosse Warens, l'amant de Thérèse, oublieux de ses cinq infanticides probables, enseignerait la morale à l'univers entier, du pied même de la chaire de Calvin. Mais voilà! Il serait trop loin de Paris et de ce beau monde qu'il méprise. «Tout Paris» ne pourrait plus «répéter ses âcres et mordants sarcasmes».—Au moins, s'il lui faut à la fois le voisinage de la grande ville et la solitude, la banlieue de Paris à cette époque est charmante et encore toute campagnarde. Il pourrait y louer une maisonnette et un jardin, dont il paîrait le loyer de ses propres deniers, et où il serait chez lui, et où il ne devrait rien à personne. Ce serait le bon sens, ce serait la sagesse.
Mais, parmi les grandes dames chez qui il continue de fréquenter,—et qui pourtant pratiquent les maximes, étalent les mœurs et mènent la vie qui lui sont le plus en horreur,—il y en a une, madame de la Live d'Épinay, une petite femme noiraude, raisonneuse, esprit fort, écrivailleuse et sensuelle, femme d'un de ces fermiers-généraux dont le métier même devrait paraître particulièrement infâme à l'auteur des deux Discours. Il va souvent chez elle, au château de la Chevrette, où il rencontre la plus brillante et frivole compagnie, et où il lui est arrivé de jouer lui-même un rôle dans sa comédie de l'Engagement téméraire. Cette petite femme ardente est curieuse de Rousseau. Elle dit de lui, dans ses Mémoires, après leurs premières rencontres:
Il est complimenteur sans être poli ou au moins sans en avoir l'air (j'ai déjà cité ce mot pénétrant). Il paraît ignorer les usages du monde; mais il est aisé de voir qu'il a infiniment d'esprit. Il a le teint brun; et des yeux pleins de feu animent sa physionomie. Lorsqu'il a parlé et qu'on le regarde, il paraît joli; mais lorsqu'on se le rappelle, c'est toujours en laid. (Il est vrai qu'elle le déteste au moment où elle écrit ses Mémoires.) On dit qu'il est d'une mauvaise santé, et qu'il a des souffrances qu'il cache avec soin, par je ne sais quel principe de vanité; c'est apparemment ce qui lui donne, de temps en temps, l'air farouche... On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne, et ce n'est pas peu.
Et plus loin:
Vous n'imaginez pas combien j'ai trouvé de douceur à causer avec lui.
Bref, madame d'Épinay en tient un peu pour Jean-Jacques. C'est surtout, semble-t-il, curiosité et vanité. Elle veut avoir «son grand homme». Elle l'appelle déjà «mon ours».
Un jour qu'ils se promenaient tous deux, ils avaient poussé jusqu'au réservoir des eaux du Parc, qui touchait la forêt de Montmorency, et où était un joli potager, avec une petite loge fort délabrée, qu'on appelait l'Ermitage. «Ah! madame, avait dit Rousseau, quelle habitation délicieuse, voilà un asile tout fait pour moi!» Madame d'Épinay n'avait pas relevé le propos. Mais, quelque temps après, Jean-Jacques, refaisant avec elle la même promenade, trouve, au lieu de la vieille masure, une petite maison presque entièrement neuve. «Mon ours, voilà votre asile; c'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amitié qui vous l'offre.»—Je ne crois pas, raconte Rousseau, avoir été de mes jours plus vivement, plus délicieusement ému: je mouillai de pleurs la main bienfaisante de mon amie.
Madame d'Épinay nous dit qu'il y avait cinq chambres (fort proprement meublées par elle), une cuisine, une cave, un potager d'un arpent, une source, et la forêt pour jardin. Jean-Jacques ne payait pas de loyer. Il payait les gages du jardinier, mais avec l'argent que madame d'Épinay lui remettait pour cela. Seulement, il dut plusieurs fois avancer l'argent. N'importe: le grand ennemi des inégalités sociales, l'homme qui se disait si jaloux de son indépendance restait, même financièrement, l'obligé et l'on peut bien dire le parasite d'une femme de traitant.
D'autre part, le petit monde, le cercle de madame d'Épinay offrait,—comme eût dit Rousseau de tout autre cercle du même genre,—le spectacle des plus mauvaises mœurs. M. d'Épinay, toujours chez quelque fille d'Opéra, avait, paraît-il, communiqué à sa femme une maladie que celle-ci avait transmise à Francueil. Après avoir été la maîtresse de Francueil, elle allait être celle de Grimm. Sa belle-sœur, madame d'Houdetot était la maîtresse de Saint-Lambert. Sa cousine mademoiselle d'Ette était la maîtresse de Valory, etc., etc... C'est dans l'intimité de ce monde, aussi élégant et cultivé que vicieux, qu'allait vivre le dénonciateur de l'influence corruptrice des sciences et des arts, l'homme qui se disait «enivré de vertu»; et l'homme enfin qui avait écrit, vous vous en souvenez: «Il faut de la poudre à nos perruques, voilà pourquoi tant de pauvres n'ont point de pain.»
Il s'installe à l'Ermitage le 9 avril 1756, avec Thérèse et la mère Levasseur, après s'être beaucoup fait prier, assure-t-il. Mais enfin il s'installe.
Pourquoi? Parce que, bien qu'orgueilleux, il est vaniteux aussi; parce qu'il est étrangement faible; parce qu'il n'a jamais eu de volonté; parce qu'il rêve sa vie au lieu de la vivre; parce qu'il se rêve lui-même au lieu de se connaître, et parce qu'il a le don de ne pas voir les réalités comme elles sont.
Donc, il s'installe à l'Ermitage. Et il a grand tort. Il y eut mille ennuis (beaucoup par sa faute) et ce fut là que commença à se développer en lui, de façon inquiétante, la folie de la persécution.
Sur le séjour de vingt mois que fit Rousseau à l'Ermitage, nous avons le livre IX des Confessions, les Mémoires de madame d'Épinay et les Mémoires de Marmontel passim, notamment le début du livre VIII, où Marmontel est l'interprète de Diderot.
Quand on a lu tout cela, on s'y embrouille un peu. J'ajoute que les Mémoires de madame d'Épinay sont «romancés» et suspects, et que Marmontel, quand il rapporte ce qu'il ne sait pas directement, m'inspire beaucoup de méfiance.
Enfin, voici l'essentiel et, je crois, le vrai.
Lorsque Rousseau était arrivé à Paris, et ensuite à son retour de Venise, il avait été très bien accueilli par les hommes de lettres. Les encyclopédistes voyaient en lui une recrue; puis, le sachant malade, très sensible, très susceptible, ils étaient assez disposés à le ménager. Peut-être s'amusaient-ils entre eux de ses bizarreries. Mais ils n'y mettaient, je crois, nulle malveillance. Voici une page de Marmontel qui semble bien donner là-dessus la «note juste»:
Ce fut là[8] que je connus Diderot, Helvétius, Grimm, et Jean-Jacques Rousseau, avant qu'il se fût fait sauvage. Grimm nous donnait chez lui un dîner toutes les semaines, et à ce dîner de garçons régnait une liberté franche, mais c'était un mets dont Rousseau ne goûtait que fort sobrement... Il n'avait pas encore pris couleur, comme il a fait depuis, et n'annonçait pas l'ambition de faire secte. Ou son orgueil n'était pas né, ou il se cachait sous le dehors d'une politesse timide, quelquefois même obséquieuse et tenant de l'humilité. Mais, dans sa réserve craintive, on voyait de la défiance; son regard en dessous observait tout avec une ombrageuse attention. Il n'en était pas moins amicalement accueilli: comme on lui connaissait un amour-propre inquiet, chatouilleux, facile à blesser, il était choyé, ménagé avec la même attention et la même délicatesse dont on aurait usé à l'égard d'une jolie femme bien capricieuse et bien vaine, à qui l'on aurait voulu plaire. Il travaillait alors à la musique du Devin du Village et il nous chantait au clavecin les airs qu'il avait composés. Nous en étions charmés. Nous ne l'étions pas moins de la manière ferme, animée et profonde dont son premier essai en éloquence était écrit. Rien de plus sincère, je dois le dire, que notre bienveillance pour sa personne et que notre estime pour ses talents.
(Cela doit être vrai, on le sent. Nous avons vu cela. Il nous est arrivé à tous d'être particulièrement gentils pour un confrère de talent à qui nous savions un sale caractère.)
Telles étaient encore, ce semble, les dispositions de ses amis, lorsque Jean-Jacques vint à l'Ermitage.
Rousseau dit que, tout de suite après le Devin ils avaient été jaloux de lui parce qu'ils n'auraient pas su, eux, faire un opéra-comique. Il dit aussi qu'ils lui en voulaient de sa réforme morale, qu'ils ne lui pardonnaient pas sa vertu. Cela est bien peu croyable. Sa célébrité subite a pu les ennuyer un moment; mais je crois qu'ils ne lui furent ennemis que plus tard, après qu'il les eut lassés par ses défiances et ses noires humeurs, et surtout après qu'il se fut déclaré nettement et solennellement contre le parti des philosophes.
Mais, auparavant, ils pouvaient bien le taquiner quelquefois comme d'Holbach qui se divertissait à le faire «monter à l'échelle» parce que c'est seulement dans ces moments-là que Rousseau était éloquent: ils n'avaient point encore de mauvais sentiments pour lui. Je me figure qu'ils se disaient simplement:—Voilà un homme bizarre, mais d'un beau talent. Sa tête va achever de se détraquer l'hiver dans cette solitude. Et quelle compagnie pour lui que Thérèse et sa mère! Si on pouvait le détacher de Thérèse, ou tout au moins le ramener à Paris!
Or, la mère Levasseur avait soixante-dix ans et était impotente. Ils imaginèrent de dire que c'était conscience d'obliger cette vieille femme à passer l'hiver dans un isolement complet, loin de tout secours. Ils pensaient sans doute que Thérèse voudrait suivre sa mère et que Rousseau viendrait lui-même à Paris, dont le séjour serait meilleur pour son cerveau, et où il aurait d'autre société que celle des deux «gouverneuses».
Mais ils s'y prirent mal. Ils eurent avec les deux femmes des conférences secrètes dont Jean-Jacques eut vent. Avec lui, Diderot se montra indiscret et despotique, à son ordinaire. Jean-Jacques fut vivement blessé. Dès lors, il croit à un complot formé par ses amis (Grimm, Diderot, d'Holbach) pour le rendre odieux. Plus tard il fera entrer tout l'univers dans ce complot.
Il entendait vraiment trop peu la plaisanterie. Une fois,—toujours pour le décider à rentrer l'hiver à Paris,—Diderot lui écrit:
Le Lettré[9] a dû vous écrire qu'il y avait sur le rempart vingt pauvres qui mouraient de faim et qui attendaient le liard que vous leur donniez. C'est un échantillon de notre petit babil.
La plaisanterie était amicale et gentille puisque c'était une allusion aux habitudes aumônières de Jean-Jacques. Il l'accueillit de la façon la plus rogue et répondit fort lourdement:
Il y a ici un vieillard respectable qui, après avoir passé sa vie à travailler, ne le pouvant plus, meurt de faim sur ses vieux jours. Ma conscience est plus contente des deux sous que je lui donne tous les lundis que des cent liards que j'aurais distribués aux gueux des remparts... C'est à la campagne qu'on apprend à servir l'humanité: on n'apprend qu'à la mépriser dans les villes.
De même, Diderot ayant écrit par hasard dans ses Entretiens sur le Fils naturel: «Il n'y a que le méchant qui soit seul», Rousseau prit cela pour lui et cria comme un assassiné. Ah! ce n'était pas un monsieur commode.
L'autre épisode de son séjour à l'Ermitage, ce sont ses amours avec madame d'Houdetot.
Les études sur ce sujet sont abondantes. La dernière est le livre précis et solide de M. Eugène Ritter: J.-J. Rousseau et madame d'Houdetot. Mais voici, je crois, tout ce qu'il vous importe de savoir, et ce qui me semble la vérité.
En l'absence de son amant Saint-Lambert, qui est à l'armée, madame d'Houdetot, belle-sœur de madame d'Épinay, trente ans, brune, beaucoup de cheveux, louche et marquée de la petite vérole, agréable avec cela, libre, gaie, très bonne femme, fait des visites à Rousseau dans son Ermitage—(la première fois, crottée comme un barbet). Lui, va la voir à son château d'Eaubonne. Il s'enflamme, il croit aimer pour la première fois, et que c'est la grande passion. Il nous parle de son «tendre délire», et de ses «érotiques transports». Il écrit à madame d'Houdetot des lettres brûlantes. Elle s'amuse de ses entreprises auxquelles elle n'a pas de peine à se dérober. En somme, Rousseau la chauffe pour Saint-Lambert.
Cependant on se doute de quelque chose dans le petit cercle de la Chevrette. A table, on se moque de lui à mots couverts. Madame d'Épinay est un peu jalouse. Elle déteste d'ailleurs madame d'Houdetot. Elle «potine» avec Thérèse, que Jean-Jacques, je l'ai dit, ne traite plus que comme une sœur, et qui souffre probablement, elle aussi, de cette aventure. Thérèse détourne des lettres de madame d'Houdetot et les montre à madame d'Épinay.
Puis, Saint-Lambert est averti, soit par une lettre anonyme de Thérèse, ou simplement (selon M. Ritter), par une indiscrétion de Grimm. Saint-Lambert est un sage, un homme qui «ne se frappe pas». Il sait du reste que Jean-Jacques n'a pu aller très loin. Néanmoins, il lui bat froid à son retour, et madame d'Houdetot aussi: de quoi (détail charmant) Jean-Jacques se plaignit à Saint-Lambert lui-même. Tout ce qu'il a gagné à cette vaine excitation, il nous apprend que c'est une «descente» qui vient s'ajouter à ses autres maux.
Là-dessus, madame d'Épinay devant aller à Genève, consulter Tronchin (peut-être sur une grossesse que sa maladie rendait dangereuse), dit un jour à Rousseau: «Ne viendrez-vous pas avec moi, mon ours?» Rousseau n'en a nulle envie. Déjà, il s'est aperçu qu'il s'est donné des chaînes. Combien de fois a-t-il été appelé à la Chevrette au moment où il avait envie d'écrire, ou de rêver dans les bois, ou simplement de rester chez lui! Diderot, indiscret et impétueux comme toujours,—ce bourdonnant Diderot dont le style même vous tutoie et vous tape sur les cuisses,—le somme de payer sa dette à sa bienfaitrice en l'accompagnant. Grimm,—l'Allemand profiteur et sournois, l'amant de madame d'Épinay,—l'en presse de son côté. Rousseau lui répond par une longue lettre explicative, gauche et fière, d'où j'extrais ce passage délicieux:
...Madame d'Épinay, souvent seule à la campagne, souhaitait que je lui tinsse compagnie. C'était pour cela qu'elle m'avait retenu... Il faut être pauvre, sans valet, haïr la gêne et avoir mon âme, pour savoir ce que c'est pour moi que de vivre dans la maison d'autrui. J'ai pourtant vécu deux ans dans la sienne, assujetti sans relâche avec les plus beaux discours de liberté, servi par vingt domestiques et nettoyant tous les matins mes souliers, surchargé de tristes indigestions et soupirant sans cesse après ma gamelle...
Il aurait dû s'en aviser plus tôt. Dès qu'il s'en avise, il devrait partir, coûte que coûte. Mais il reste sur les prières de madame d'Houdetot, qui craint des «histoires». Et il attend que, sous l'influence de ce mauvais chien de Grimm, madame d'Épinay, qui est déjà à Genève, lui signifie son congé.
Et, le 15 décembre 1757, en plein hiver et par la neige, il déménage,—beaucoup trop tard pour sa dignité. Où va-t-il? A Paris, où l'on peut si bien vivre seul? Dans quelque maisonnette de la banlieue, dont le propriétaire serait un bourgeois inconnu, à qui il n'aurait nulle obligation? Non, mais à Montlouis, près de Montmorency, dans une maison que lui loue M. Mathas, procureur fiscal du prince de Condé, et tout proche du château du maréchal et de madame de Luxembourg, dont il sera encore, et quoi qu'il fasse, l'obligé, et qui lui feront du mal sans le vouloir. Mais quoi! On dirait que cet ami des sauvages et cet homme d'une indépendance si farouche ne peut absolument pas se passer de la compagnie et de la protection des grands.
C'est donc à Montmorency que nous le retrouverons,—à Montmorency où il continuera à devenir meilleur à mesure qu'il deviendra plus fou.
[CINQUIÈME CONFÉRENCE]
la «lettre sur les spectacles.»
rousseau à montmorency.
Voilà donc Rousseau installé, en plein hiver, dans la maisonnette de M. Mathas, procureur fiscal du prince de Condé. Je crois que, là du moins, il payait un petit loyer:
M. Mathas me fit offrir une petite maison qu'il avait à son jardin de Montlouis à Montmorency. J'acceptai avec empressement et reconnaissance. Le marché fut fait.
Tout d'abord il fut très malade. Il nous le raconte, comme toujours, avec une précision voulue dans le détail rebutant. Il y met, je pense, une sorte de bravade et de coquetterie amère:
A peine fus-je installé dans ma nouvelle demeure, que de vives et fréquentes attaques de mes rétentions se compliquèrent avec l'incommodité nouvelle d'une descente qui me tourmentait depuis quelque temps sans que je susse que c'en était une. Je tombai bientôt dans les plus cruels accidents. Le médecin Thierry, mon ancien ami, vint me voir et m'éclaira sur mon état. Les sondes, les bougies, les bandages, tout l'appareil des infirmités de l'âge[10] rassemblé autour de moi, me fit durement sentir qu'on n'a plus le cœur jeune impunément quand le corps a cessé de l'être. La belle saison ne me rendit point mes forces, et je passai toute l'année 1758 dans un état qui me fit croire que je touchais à la fin de ma carrière.
Et voici une lettre, encore plus douloureuse, adressée à un médecin inconnu (probablement Thierry) et datée du 10 mai 1758 (ce qui prouve que Jean-Jacques se trompe quelquefois sur les dates, puisque tout à l'heure il plaçait la crise quatre mois plus tôt).
L'eau de chaux ne m'ayant rien fait, je l'ai quittée. Le lait ayant tout à fait supprimé les urines, j'ai été forcé de le quitter aussi. Il s'est formé depuis quelque temps une enflure dans le bas-ventre, un peu au-dessus de l'aîne gauche. Cette enflure est en ligne droite et dans une direction oblique. Elle rentre quand je suis couché et reparaît à l'instant que je me lève. Ce n'est point une descente[11]. Elle n'a que la douleur sourde et légère qui, depuis quelques années, ne me quitte point dans cette région. Du reste l'urine diminue en quantité de jour en jour, et sort plus difficilement, excepté quand elle est tout à fait crue et couleur d'eau claire: alors elle sort avec un peu plus d'abondance et de facilité. Mais en quelque état que ce soit, il faut toujours presser le bas-ventre pour la faire sortir. Je vous dis cela, persuadé que mon mal n'a jamais été connu de personne et qu'on en pourrait peut-être tirer quelques observations utiles à la médecine. Je ne vous consulte point d'ailleurs; je n'attends ni ne veux plus aucune espèce de soulagement de la part des hommes, mais seulement de Celui qui sait consoler les maux de cette vie par l'attente d'une meilleure.
Je prends soin de noter souvent, à la rencontre, ses maladies et ses infirmités parce qu'il ne faut jamais oublier qu'il fut en effet toute sa vie un malade et un infirme, et de façon cruelle et humiliante. Cela nous conseille l'indulgence dans les moments où nous sommes tentés de nous irriter contre lui. Et cela explique en lui bien des choses: ses humeurs, ses brusqueries, et son goût de la solitude, et les diversions qu'il cherchait dans l'occupation mécanique de copiste; l'excès même de son orgueil, la conscience de son génie lui étant une revanche de ses misères physiques; ses frémissements passionnés d'ermite et d'abstinent; le refuge qu'il demande au rêve. Et, aussi, cela rend ses sentiments religieux plus vrais et plus touchants, et presque héroïques, dans son parti-pris, son optimisme quand même.
Il revint de cette crise, comme de tant d'autres. Et il avait le soulagement d'être débarrassé de la mère Levasseur. Avant de quitter l'Ermitage, il l'avait fait partir pour Paris avec quelque argent et s'était engagé à lui payer son loyer chez ses enfants ou ailleurs, et à ne jamais la laisser manquer de pain, tant qu'il en aurait lui-même. (Il faut dire que Grimm et Diderot faisaient déjà à madame Levasseur une petite pension, si on en croit madame d'Épinay).
Peu de temps après son arrivée à Montlouis, il reçut le volume de l'Encyclopédie qui contenait l'article de d'Alembert sur GENÈVE. Dans cet article, «concerté avec des Genevois du plus haut étage», et où Voltaire avait mis la main, d'Alembert conseillait l'établissement d'un théâtre à Genève.
Le sang de Rousseau ne fit qu'un tour. Il sentait Voltaire là-dessous, Voltaire magnifiquement installé aux portes de Genève, qui attirait chez lui les principaux de la ville pour leur donner la comédie sur son petit théâtre, et qui avait évidemment entrepris de corrompre la cité de Calvin. Or cette cité était aussi celle de Rousseau. Il y avait reçu, quatre ans auparavant, l'accueil le plus flatteur. Il résolut donc de défendre la pudeur de Genève, et écrivit sa Lettre à d'Alembert.
Les relations de Rousseau avec Voltaire remontaient au temps (vous vous en souvenez) où Rousseau arrangeait la Princesse de Navarre sous le titre de Fêtes de Ramire. Ils s'étaient ensuite rencontrés dans quelques salons de Paris; et il est bien clair qu'ils n'avaient pas dû «s'accrocher».
Puis, en 1756, Rousseau avait un jour reçu le poème de Voltaire sur le Désastre de Lisbonne (la ville à moitié détruite en 1755 par un tremblement de terre et un incendie; trente mille hommes écrasés ou brûlés). Voltaire avait écrit là-dessus deux cent cinquante vers élégants et fluides.—d'ailleurs convenablement spiritualistes,—où il se refusait à reconnaître que «tout fût bien», même au sens de Leibnitz et de Pope, et concluait qu'il ne faut pas dire: «Tout est bien», mais: «Un jour, tout sera bien».
Ce pessimisme, quoique mitigé, avait paru odieux à Rousseau: et alors (chose vraiment admirable), Rousseau, pauvre, infirme et malade, avait écrit à l'auteur une longue lettre qui contient déjà plusieurs des principaux éléments de la Profession de foi du Vicaire Savoyard,—et où il démontrait que «de tous les maux de l'humanité, il n'y en avait pas un dont la nature ne fût disculpée, et qui n'eût sa source dans l'abus que l'homme a fait de ses facultés plus que dans la nature elle-même».—Il soutenait même expressément que la destruction de Lisbonne et de ses habitants, c'était encore la faute des hommes, puisque c'était la faute de la civilisation. Il faisait remarquer que ce n'était pas la nature qui avait rassemblé à Lisbonne vingt mille maisons de six à sept étages et que, si les habitants eussent été dispersés plus également, et plus légèrement logés, le dégât eût été moindre et peut-être nul: «Tout eût fui au premier ébranlement, et on les eût vus le lendemain à vingt lieues de là, tout aussi gais que si rien n'était arrivé.»
Voltaire répondit à Rousseau, en peu de lignes, qu'étant malade et garde-malade lui-même, il remettait à un autre temps sa réponse. Cette réponse devait être le délicieux et pervers Candide (1759).
Dans les pages des Confessions où il raconte cet incident, Rousseau nous dit, avec plus d'esprit qu'il n'a coutume d'en montrer:
Frappé de voir ce pauvre homme[12] accablé pour ainsi dire de prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les misères de cette vie, et trouver toujours que tout était mal, je formai l'insensé projet de le faire rentrer en lui-même, de lui prouver que tout était bien. Voltaire en paraissant toujours croire en Dieu n'a réellement jamais cru qu'au diable, puisque son Dieu prétendu n'est qu'un être malfaisant qui, selon lui, ne prend de plaisir qu'à nuire. L'absurdité de cette doctrine, qui saute aux yeux, est surtout révoltante dans un homme comblé des biens de toute espèce, qui, du sein du bonheur, cherche à désespérer ses semblables par l'image affreuse et cruelle de toutes les calamités dont il est exempt.
On sent bien ici l'abîme qui sépare ces deux hommes. N'y eût-il pas eu entre eux rivalité littéraire, Voltaire représente justement ce que Rousseau déteste le plus: la vie sociale dans ce qu'elle a de plus artificiel et de plus corrupteur, l'ironie et l'impiété; Voltaire, aimable et méchant, Rousseau, désagréable et bon; Voltaire, riche et aristocrate, Rousseau pauvre et plébéien; Voltaire spirituel et léger, Rousseau grave et même solennel; Voltaire réaliste en politique, Rousseau chimérique; Voltaire despotiste et qui se contenterait de réformes prudentes, Rousseau républicain du pays d'Utopie; Voltaire impie, Rousseau religieux; Voltaire ami de l'ordre avant tout,—mais voulant ruiner, du moins dans les hautes classes, la religion qui soutient l'ordre; Rousseau menaçant cet ordre,—mais défendant le sentiment religieux: si bien que, chacun d'eux ne réussissant que dans la partie négative de sa tâche, l'un portera à la religion, et l'autre à l'ordre social nécessaire, des coups que, pour ma part, je déplore avec simplicité.
Mais revenons à la Lettre sur les spectacles ou Lettre à d'Alembert. C'est un des ouvrages les plus connus de Rousseau. Il ne manque guère de figurer dans les programmes de la licence et de l'agrégation. Dieu seul sait le nombre des dissertations qui ont été composées par de bons jeunes gens sur le «paradoxe du Misanthrope». Et c'est pourquoi je me contenterai presque de résumer la Lettre sur les spectacles. Voici.
Le théâtre est le plus artificiel de tous les arts, celui où il y a le plus de feinte et de simulation, puisque, d'abord, l'écrivain dramatique prétend y faire une représentation directe de la vie, et que l'acteur y fait un personnage qu'il n'est point dans la réalité, et plie à ce jeu son corps même et son âme. Bref le mensonge y est complet. L'homme y est aussi loin que possible de l'état de nature. Le théâtre est l'extrême fleur de la civilisation. Sur cela seul Rousseau pourrait le condamner, mais il lui plaît d'entrer dans le détail.
La tragédie est mauvaise. Le spectateur y dépense inutilement sa provision de pleurs et de pitié, et il n'en a plus pour les souffrances réelles. Ou bien il admire les beaux scélérats, et il s'accoutume aux horreurs.
La comédie est mauvaise. Sa morale, ce n'est point qu'il ne faut pas être vicieux, c'est qu'il ne faut pas être ridicule. Elle conserve les conventions et les préjugés mondains. Elle enseigne les manières du monde, qui ne sont que mensonges; elle ne parle que d'amour et de galanterie; elle consacre le règne des femmes; elle abaisse les mœurs et amollit les cœurs.
On objecte Molière. Ah! oui, parlons-en! Son théâtre est une école de vices. La bonté et la simplicité y sont constamment raillées. Les sots y sont les victimes des méchants. On y tourne en dérision les droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs, etc.
Voyez le Misanthrope même, son chef-d'œuvre. Cette comédie nous découvre mieux qu'aucune autre la véritable vue dans laquelle Molière a composé son théâtre. Son objet n'est pas de former un honnête homme, mais un homme du monde:
Par conséquent (écrit Rousseau), il n'a point voulu corriger les vices, mais les ridicules; et il a trouvé dans le vice même un instrument très propre à y réussir. Ainsi, voulant exposer à la risée publique tous les défauts opposés aux qualités de l'homme aimable, de l'homme de société, après avoir joué tant de ridicules, il lui restait à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu. C'est ce qu'il a fait dans le Misanthrope.
Vous ne sauriez me nier deux choses: l'une, qu'Alceste dans cette pièce est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. (Sous-entendez: «Donc l'auteur ridiculise la vertu».) C'en est assez pour rendre Molière inexcusable.
C'est un syllogisme. Mais il cloche. On n'a qu'à dire (et des milliers de candidats à la Licence ès lettres l'ont répété depuis cent ans) qu'Alceste est sans doute un homme vertueux et qu'il est aussi un personnage parfois ridicule; mais qu'il n'est pas ridicule en tant qu'il est vertueux. Il n'est ridicule qu'en tant que certaines de ses colères sont excessives dans la forme et disproportionnées avec leur objet. Mais ce n'est rien dire: car, justement, Rousseau ne souffre point cette idée, qu'Alceste puisse paraître ridicule, même dans ses exagérations. Que dis-je! il ne reconnaît même pas qu'Alceste exagère.
Il ne veut pas que nous nous permettions de sourire d'Alceste tout en l'aimant bien. Il ne veut pas, il ne peut pas admettre ce tour et cette attitude d'esprit qui font qu'on raille parfois ce qu'on respecte, et qu'on prétend le respecter tout de même. Il la connaît, cette attitude-là. Ses meilleurs amis l'ont eue envers lui, Jean-Jacques. Ils l'aimaient et le respectaient, mais en s'amusant de lui imperceptiblement. Et Jean-Jacques en a conclu qu'ils étaient des hypocrites, et qu'ils le haïssaient, et qu'ils conspiraient contre lui. Au fond, il se reconnaît avec complaisance dans Alceste. Or, qu'Alceste soit ridicule, et par conséquent Jean-Jacques, Jean-Jacques n'admet pas ça. Ou, si cela est, c'est donc que le siècle est bien infâme.
Notons ici un assez curieux exemple de la diversité des jugements humains. Rousseau a fait au théâtre de Molière à peu près le même reproche d'immoralité que, de nos jours, Brunetière (et aussi Faguet, et avant eux Louis Veuillot): mais pour des raisons si différentes,—du moins verbalement!
Molière paraît condamnable à Rousseau, parce qu'il a eu pour idéal, dans son théâtre, l'homme de société. Mais, au contraire, Molière inquiète Brunetière parce qu'il a été le disciple de la nature. En sorte qu'on ne sait pas s'il faut reprocher à Molière d'avoir adoré la nature ou de l'avoir dédaignée. C'est apparemment que la «nature» n'est pas tout à fait la même chose pour Jean-Jacques et pour notre contemporain. Toute bonne pour l'un, elle ne vaut pas le diable, ou plutôt elle est le diable, pour l'autre... Ô nature, qu'es-tu donc? Nous voudrions bien le savoir. Mais si tu es tout, comme il est probable, nous n'en serons pas plus avancés. En tout cas Rousseau, qui a tant parlé de toi, aurait bien dû songer un jour à te définir.
Continuons le résumé très sommaire de la Lettre sur les spectacles.
«Donc, le théâtre, qui ne peut rien pour corriger les mœurs, peut beaucoup pour les altérer.»
En outre, le théâtre avilit et corrompt les comédiens et les comédiennes par leur métier même, qui est un travestissement de leur être véritable, et qui est, en outre, pour les femmes, une prostitution de leur personne physique.—Et tout cela est quelquefois vrai, et tout cela ne l'est pas toujours. Et Rousseau se rencontre ici avec Bossuet, comme il s'était rencontré avec Pascal à propos des effets de la représentation dramatique des «passions de l'amour».
Encore, continue Rousseau, le théâtre peut-il être un moindre mal dans l'affreuse corruption des grandes villes. Mais quel divertissement funeste pour les petites cités!
Et il se ressouvient de sa patrie; et il évoque la vie pastorale, patriarcale, idyllique, simple et parfaite des vertueux «Montagnons», qui sont une tribu des environs de Neuchâtel.—Après quoi, il explique en combien de façons et à combien de points de vue (moral, social, civique, économique) l'établissement d'un théâtre à Genève,—petite ville de vingt mille âmes,—nuirait à Genève. Et ici, il ne me paraît pas qu'il ait si grand tort.
Mieux valent encore pour Genève, continue-t-il, ses petites «sociétés» ou «coteries» traditionnelles: sociétés d'hommes et sociétés de femmes (car Rousseau juge bon que les deux sexes, en général, vivent séparés l'un de l'autre). Dans les cercles de femmes, on médit un peu: mais les femmes y font en quelque sorte la police morale de la ville; dans les cercles d'hommes, on boit abondamment, mais avec innocence. Et ici se place un éloge du vin, qui a de la grâce et quelque chose d'attendrissant, venant d'un homme qui buvait surtout de l'eau et du lait, et n'a jamais bu plus de sa demi-bouteille de vin.
—Mais quoi! s'écrie Rousseau, ne faut-il donc aucun spectacle dans une république?—Au contraire, il en faut beaucoup. Les Genevois ne sont pas encore assez vertueux pour que Rousseau leur propose les danses nues des jeunes filles de Sparte, et il le regrette. Mais ils ont déjà des revues, des prix publics, des rois de l'arquebuse, du canon, de la navigation. Il faut multiplier les fêtes de ce genre.
Mais n'adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur; qui les tiennent craintifs et immobiles dans le silence et l'inaction; qui n'offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats, qu'affligeantes images de la servitude et de l'inégalité. (Que vient faire ici l'inégalité? Oh! que voilà déjà bien une phrase de 93!)
—Non, peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes. C'est en plein air, c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler et vous livrer au doux sentiment de votre bonheur... Que vos plaisirs ne soient pas efféminés ni mercenaires; que rien de ce qui sent la contrainte et l'intérêt ne les empoisonne; qu'ils soient libres et généreux comme vous; que le soleil éclaire vos innocents spectacles: vous en formerez un vous-même le plus digne qu'il puisse éclairer.
Tout ça, pour des espèces de fêtes de comices agricoles ou de fanfares de pompiers,—fêtes dont je ne dis point de mal, et où il m'est arrivé de prendre part non sans plaisir, mais où l'on sait bien enfin que l'important est de boire.
Pour l'hiver, Rousseau imagine d'autres divertissements. Il propose notamment des bals entre jeunes gens et jeunes filles à marier, que présiderait un magistrat nommé par le Conseil.
Je voudrais qu'on formât dans la salle une enceinte commode et honorable, destinée aux gens âgés de l'un et de l'autre sexe, qui, ayant déjà donné des citoyens à la patrie, verraient encore leurs petits enfants se préparer à le devenir.
Et, là-dessus, il s'exalte d'une manière bien surprenante:
Je voudrais que personne n'entrât sans saluer ce parquet, et que tous les couples de jeunes gens vinssent, avant de commencer leur danse et après l'avoir finie, y faire une profonde révérence pour s'accoutumer de bonne heure à respecter la vieillesse. Je ne doute pas que cette agréable réunion des deux termes de la vie humaine ne donnât à cette assemblée un certain coup d'œil attendrissant, et qu'on ne vît quelquefois couler dans le parquet des larmes de joie et de souvenir, capables d'en arracher à un spectateur sensible... Je voudrais que tous les ans, au dernier bal, la jeune personne qui, durant les précédents, se serait comportée le plus honnêtement et aurait plu davantage à tout le monde, fut honorée d'une couronne par la main du magistrat, et du titre de reine du bal, qu'elle porterait toute l'année. Je voudrais qu'à la clôture de la même assemblée on la reconduisît en cortège, etc..
(Holà! et l'égalité, monsieur, et l'égalité!)
Ô Sparte! ô Lycurgue! ô Plutarque! Ô présence du «magistrat» là où il n'a que faire! Ô publicité et réglementation des sentiments intimes et des scènes familiales!
Comme Rousseau, par ses deux premiers Discours donnera son vocabulaire à la Révolution, par la Lettre sur les spectacles il donnera à la Révolution ses fêtes,—de même qu'il lui donnera, par le Contrat social, sa conception de l'État.
Sur le fond même de la Lettre sur les spectacles, je crois bien, comme Rousseau, que le théâtre ne peut rien, ou ne peut pas grand'chose, pour corriger les mœurs; mais peut-il tant que cela pour les corrompre? Je ne sais, personne ne sait. Oh! que de distinguo il faudrait ici! Généralement, le théâtre ne réussit qu'en se conformant à la morale du public assemblé; et c'est presque toujours ce qu'il fait. Il ne vaut que ce que vaut le public lui-même.—Rousseau, qui croit les choses mauvaises à proportion qu'elles s'éloignent de l'état de nature, estime le théâtre le plus dangereux des divertissements parce qu'il en est le plus artificiel; mais ce jugement ne repose que sur l'excellence présumée de ce mystérieux «état de nature».
Le théâtre est un plaisir qu'on prend en public et en commun. Or, il paraît bien que les hommes assemblés n'acceptent et n'approuvent que des mœurs et une morale moyennes. Il est donc probable que le théâtre ni ne corrompt les mœurs ni ne les améliore.—On a dit cent fois ces choses, et mieux que je ne saurais faire.
En tout cas la condamnation prononcée par Rousseau paraît bien stricte si l'on considère le théâtre de son temps, le théâtre antérieur à 1758. Elle semblerait peut-être moins injustifiée si l'on songeait à certaines pièces d'aujourd'hui: et encore on ne peut pas dire qu'elles dépravent le public, puisqu'elles se conforment simplement à sa dépravation.—Mais le théâtre qu'on jouait du temps de Rousseau? Le théâtre avant 1758?—Je ne parle point de Corneille, de Racine, de Molière, ni même de Regnard. Le goût d'entendre les trois premiers vaut tout de même autant que l'ivrognerie ou que les libertés des danses populaires; et quant à Regnard, il n'y a que Jean-Jacques pour prendre au tragique l'immoralité du Légataire. Mais peut-on dire que les tragédies de Campistron, de Lagrange-Chancel, de Longepierre, de Lafosse, de Dauchet, de Duché, de Lamotte, de Lefranc de Pompignan, de Lanoue, de Marmontel, de Crébillon, et de Voltaire lui-même, fussent si dangereuses à entendre? Et les comédies de Lesage, de Legrand, de Dufresny, de Dancourt, de Destouches, de Marivaux, de Gresset! Vous n'y trouverez pas un adultère consommé, et la courtisane n'y est encore désignée que par de décentes périphrases...
Chose à noter: le moment où Jean-Jacques brandit ses foudres contre le théâtre est un des moments les plus chétifs et les plus inoffensifs de la comédie en France. Après Lesage, Dancourt et Marivaux, qui avaient de la saveur, la comédie se traîne dans de fades portraits, dans de petites satires de mœurs et dans de petites intrigues amoureuses! Elle est menue et galante. Et il est vrai qu'elle parle beaucoup d'amour, et qu'elle conseille tout au moins une sensualité légère. Mais on ne voit pas bien pourquoi Rousseau s'insurge là contre, et nous retrouvons ici une de ses habituelles contradictions ou équivoques.
Pascal, et Bossuet, et Bourdaloue, et bien d'autres docteurs chrétiens, avaient défini et réprouvé le pouvoir amollissant et corrupteur de la comédie. Ils le faisaient au nom d'un dogme. Les «passions de l'amour», ils les appelaient «concupiscence». Mais, lui, Jean-Jacques, au nom de quoi condamne-t-il les trop douces impressions qu'on peut recevoir au théâtre? Au nom de la nature, dont le théâtre, assure-t-il, nous éloigne? Mais il paraît pourtant bien que le désir et la volupté sont dans la «nature», puisque, précisément, pour les prédicateurs, «combattre la nature» veut souvent dire «combattre les désirs des sens». De quelle «nature» nous parle donc Rousseau? Jamais, jamais nous ne le saurons.
(Lui-même, en réalité, ce n'est pas au nom de la «nature», mais c'est, au contraire, au nom de son vieux protestantisme hérité qu'il condamne le théâtre.)
Avec tout cela, la Lettre sur les spectacles se lit encore avec plaisir. Cela est tout genevois et tout protestant, mais d'un Genevois presque souriant et d'un protestant détendu. Ce n'est plus l'exagération folle et sombre du Discours sur l'inégalité. Tout n'y est pas paradoxe; et les paradoxes mêmes y contiennent une part de raison. C'est d'ailleurs celui de ses livres que Rousseau a écrit avec le moins d'effort (en trois semaines). Il se répand en vingt digressions; il se joue, autant qu'il peut se jouer. On sent que cela a été écrit entre deux «parties» de la Nouvelle Héloïse.
L'ouvrage eut beaucoup de succès et provoqua des réponses; notamment une de Marmontel et une de d'Alembert.
La réponse de Marmontel est une réfutation sensée et un peu superficielle, un morceau d'honnête professeur. Mais la réponse de d'Alembert est distinguée et fine, et pleine de ces malices sournoises qu'on appelle aujourd'hui des «rosseries». Ce n'est pas mon objet de les recueillir. J'en veux pourtant citer une,—atroce, celle-là, si, comme je le crois, c'est une allusion à l'abandon des enfants de Rousseau. Et ce doit bien être cela; car, si on lit la page qui précède, on reconnaît que le trait est préparé de loin, qu'il ne venait point nécessairement, qu'il a été voulu et prémédité. Voici: D'Alembert vient de reprocher à Rousseau d'avoir adopté et défendu, dans sa Lettre, le préjugé du temps sur l'éducation des femmes. Et là-dessus il s'écrie:
Philosophes, c'est à vous de détruire un préjugé si funeste, c'est à ceux d'entre vous qui éprouvent la douceur ou le chagrin d'être pères d'oser les premiers secouer le joug d'un barbare usage, en donnant à leurs filles la même éducation qu'à leurs autres enfants... On vous a vus si souvent, pour des motifs très légers, par vanité ou par humeur, heurter de front les idées de votre siècle: pour quel intérêt plus grand pouvez-vous les braver que pour l'avantage de ce que vous avez de plus cher au monde, pour rendre la vie moins amère à ceux qui la tiennent de vous?...
(Notez que d'Alembert devait connaître l'abandon des enfants, puisque Rousseau l'avait raconté quelques années auparavant à Grimm, à Diderot, à madame d'Épinay, à madame de Francueil, etc.)
Je passe d'autres sournoiseries moins envenimées. Mais d'Alembert ne pouvait manquer d'opposer l'auteur du Devin à l'auteur de la Lettre sur les spectacles; et c'est ce qu'il fait en termes bien spirituels:
La plupart de nos orateurs chrétiens, en attaquant la comédie, condamnent ce qu'ils ne connaissent pas: vous avez au contraire étudié, analysé, composé vous-même, pour en mieux juger les effets, le poison dangereux dont vous cherchez à nous préserver; et vous décriez nos pièces de théâtre avec l'avantage non seulement d'en avoir vu, mais d'en avoir fait... Oh! je sais bien, les spectacles, selon vous, sont nécessaires dans une ville aussi corrompue que celle que vous avez habitée longtemps; et c'est apparemment pour ses habitants pervers, car ce n'est pas certainement pour votre patrie, que vos pièces ont été composées: c'est-à-dire, monsieur, que vous nous avez traités comme ces animaux expirants qu'on achève dans leurs maladies de peur de les voir longtemps souffrir. Assez d'autres sans vous auraient pris ce soin; et votre délicatesse n'aura-t-elle rien à se reprocher à notre égard? Je le crains d'autant plus que le talent dont vous avez montré au théâtre lyrique de si heureux essais comme musicien et comme poète, est du moins aussi propre à faire au spectacle des partisans que votre éloquence à lui en enlever. Le plaisir de vous lire ne nuira point à celui de vous entendre; et vous aurez longtemps la douleur de voir le Devin du Village détruire tout le bien que vos écrits contre la comédie auraient pu nous faire.
C'est d'un joli persiflage, et qui devait enrager Rousseau. Et sans doute il peut répondre, et il avait à peu près répondu, en effet, dans la préface de Narcisse: «J'ai fait du théâtre, mais qui ne pouvait plus nuire à des êtres aussi corrompus que vous; et d'ailleurs je n'en fais plus. Et puis, d'avoir manqué à mes préceptes, cela doit-il m'empêcher de les proclamer si je les crois vrais? N'importe, il reste que cet homme qui condamne le théâtre, a fait des comédies, et précisément de ce tour artificiel et galant qu'il blâme si fort; il reste qu'il a fait le Devin, qui, par sa musique, ses danses et ses belles filles exposées, a dû conseiller la sensualité et amollir les cœurs un peu plus peut-être que le Misanthrope; il reste qu'il a écrit le Discours contre les arts au moment où il faisait du théâtre; la Lettre à d'Alembert tout de suite après en avoir fait; le Discours sur l'inégalité au moment où il était le protégé des grands,—et son traité de l'Éducation quelques années après avoir abandonné son cinquième enfant... Et tout cela est gênant, et je ne sais si jamais vie humaine s'est passée dans de telles contradictions, et divisions contre soi-même. Et si Jean-Jacques n'en avait que faiblement conscience, c'est donc bien, comme je le crois, qu'il était né avec «le coup de marteau».
Mais rejoignons-le dans sa petite maison de Montlouis.
Il y mène une vie assez tranquille les premiers mois. Il fait des connaissances dans le voisinage. Il se lie avec le Père Berthier, oratorien, et surtout avec M. Maltor, curé de Groslay. Encore un bon prêtre, et qui est charmant pour lui. Au reste Jean-Jacques, de son propre aveu, n'en a guère rencontré que de tels.
Cependant madame d'Épinay regrette de l'avoir si durement traité. Saint-Lambert et madame d'Houdetot ne lui en veulent plus. Ils l'invitent à dîner à Paris. Tout se passe très bien. Jean-Jacques est lui-même étonné qu'après de tels orages de passion cette entrevue le laisse si paisible. Il s'avise de trouver Saint-Lambert admirable. Il voit déjà madame d'Houdetot entre Saint-Lambert et lui, comme il verra Julie d'Étanges entre Wolmar et Saint-Preux.
Il fait la connaissance de Malesherbes, qui lui facilite beaucoup l'impression de la Nouvelle Héloïse (parue en 1760 chez Rey, à Amsterdam) et qui indique lui-même les corrections à faire pour que l'ouvrage ait libre cours en France.—Malesherbes lui offre une place de rédacteur au Journal des Savants. Rousseau refuse. Il ne saurait pas écrire à jour fixe et sur un sujet donné. «On s'imaginait, dit-il, que je pouvais écrire par métier comme tous les autres gens de lettres, au lieu que je ne sus jamais écrire que par passion.»
Il commence l'Émile tout de suite après la Nouvelle Héloïse.
On vient le voir de Paris, mais pas trop: juste ce qu'il faut pour le laisser mieux jouir ensuite de sa solitude. Cependant, pour la vingtième fois, il fait des projets de retraite définitive et de renoncement. Il est déterminé, dit-il, «à renoncer totalement à la grande société, à la composition des livres, à tout commerce de littérature, et à se renfermer pour le reste de ses jours dans la sphère étroite et paisible pour laquelle il se sentait né...»
Il est surtout dégoûté de vivre avec et chez les gens du monde. Il se souvient de tous les ennuis que cela lui a valus à la Chevrette ou à Eaubonne, et il nous donne là-dessus des détails d'une franchise amusante:
Vivant avec des gens opulents sans tenir maison comme eux, j'étais obligé de les imiter en bien des choses; et de menues dépenses, qui n'étaient rien pour eux, étaient pour moi non moins ruineuses qu'indispensables... Seul, sans domestique, j'étais à la merci de ceux de la maison, dont il fallait nécessairement capter les bonnes grâces pour n'avoir pas beaucoup à souffrir... Les femmes de Paris, qui ont tant d'esprit, n'ont aucune idée juste sur cet article et à force de vouloir économiser ma bourse elles me ruinaient. Si je soupais un peu loin de chez moi, au lieu de souffrir que j'envoyasse chercher un fiacre, la dame de la maison faisait mettre les chevaux pour me ramener; elle était fort aise de m'épargner les vingt-quatre sous du fiacre; quant à l'écu que je donnais au laquais et au cocher, elle n'y songeait pas. Une femme m'écrivait-elle de Paris à l'Ermitage ou à Montmorency; ayant regret aux quatre sous de port que sa lettre m'aurait coûté, elle me l'envoyait par un de ses gens, qui arrivait à pied tout en nage, et à qui je donnais à dîner, et un écu qu'il avait assurément bien gagné. Me proposait-elle d'aller passer huit ou quinze jours avec elle à sa campagne, elle se disait en elle-même: ce sera toujours une économie pour ce pauvre garçon et pendant ce temps-là sa nourriture ne lui coûtera rien. Elle ne songeait pas aussi que durant ce temps-là je ne travaillais point et que mon ménage et mon loyer, et mon linge et mes habits n'en allaient pas moins; que je payais mon barbier à double et qu'il ne laissait pas de m'en coûter chez elle plus qu'il ne m'en aurait coûté chez moi... Je puis assurer que j'ai bien versé vingt-cinq écus chez madame d'Houdetot à Eaubonne, où je n'ai couché que quatre ou cinq fois, et plus de cent pistoles tant à Épinay qu'à la Chevrette, pendant les cinq ou six ans que j'y fus le plus assidu. Ces dépenses sont inévitables pour un homme de mon humeur qui ne sait se pourvoir de rien, ni s'ingénier sur rien, ni supporter l'aspect d'un valet qui grogne et qui vous sert en rechignant.
Non, non, il n'ira plus chez les gens du monde. Il a enfin reconquis sa liberté et il la gardera. Son éternel dessein de réforme morale paraît sérieux cette fois. On dirait qu'il va devenir capable de «vie intérieure». Le libraire Rey le pressant d'écrire les «Mémoires de sa vie», il raille la «fausse naïveté» de Montaigne, qui a soin de ne se donner que des défauts aimables, «tandis que je sentais, dit-il, moi qui me suis cru toujours et qui me crois encore, à tout prendre, le meilleur des hommes, qu'il n'y a point d'intérieur humain, si pur qu'il puisse être, qui ne recèle quelque vice odieux». Et cette fin de phrase impliquerait quelque connaissance de soi et quelque humilité, s'il n'y avait tant d'orgueil,—ou peut-être simplement de gageure,—dans le commencement. N'importe, il n'a jamais paru si sage, et est bien décidé à vivre dans son coin.
Mais, au commencement de l'été, le maréchal et la duchesse du Luxembourg arrivent à leur château, qui est proche de la maisonnette de Montlouis, et voilà ses projets de retraite renversés. Le duc et la duchesse lui font quelques avances, et presque aussitôt il reprend ses chaînes. Chaînes moins lourdes, il est vrai, que celles de la Chevrette, Jean-Jacques fait ses conditions: on ne le recevra que dans l'intimité; on ne l'obligera pas à être des soupers. Il semble d'ailleurs que monsieur et madame de Luxembourg aient été beaucoup moins indiscrets avec lui que naguère madame d'Épinay. Mais, tout de même, ce n'est déjà plus la liberté. Notre faux Huron ne pouvait s'empêcher ni de la désirer, ni de l'abdiquer en des mains aristocratiques. Et tant de récidives nous feraient croire que, dans le fond, il aimait cette servitude-là.
Il est vrai qu'il était tombé, cette fois, sur des gens qui ne la lui faisaient pas trop sentir.
Le maréchal de Luxembourg était un excellent homme, de façons simples et cordiales. Il prit tout de suite Jean-Jacques par sa bonhomie. Il l'appelait son cher ami. Jean-Jacques se mit à l'adorer, car il allait toujours, pour commencer, jusqu'à l'adoration. Mais tout de même le rang du maréchal lui en imposait. Il paraît, dans ses lettres, songer à ce rang plus que n'y songeait le bon maréchal lui-même. Et cependant Jean-Jacques veut garder l'allure d'un homme libre, que les grandeurs n'éblouissent point. Et de là bien des embarras:
Vos bontés, écrit-il au maréchal, m'ont mis dans une perplexité qui augmente le désir de n'en être pas indigne. Je conçois comment on rejette avec un regard froid et repoussant les avances des grands qu'on n'estime pas: mais comment, sans m'oublier, en userais-je avec vous, monsieur, que mon cœur honore, avec vous que je rechercherais si vous étiez mon égal? N'ayant jamais voulu vivre qu'avec mes amis, je n'ai qu'un langage, celui de l'amitié, de la familiarité. Je n'ignore pas combien, de mon état au vôtre, il faut modifier ce langage: je sais que mon respect pour votre personne ne me dispense pas de celui que je dois à votre rang... Je suis toujours dans le doute de manquer à vous ou à moi, d'être familier ou rampant...
Et ça continue. Mon Dieu, que d'histoires! et que cela est lourd!—Dans une autre lettre:
Ah! monsieur le maréchal, vous ne songez pas combien il m'est doux de voir que l'inégalité n'est pas incompatible avec l'amitié, et qu'on peut avoir plus grand que soi pour ami.
Encore? Il passe son temps à rappeler au bonhomme qu'il est maréchal et duc. (Ah! nous sommes loin, ici, de la jolie attitude si aisée de Voltaire avec les grands seigneurs.)
Un jour, le Genevois Coindet étant venu montrer au maréchal des projets d'estampes pour la Nouvelle Héloïse, le maréchal le retint à dîner, et, comme Coindet était obligé de retourner à Paris de bonne heure, il dit à la compagnie: «Allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis; nous accompagnerons monsieur Coindet». Le maréchal ne pensait faire là rien de sublime. Mais, après nous avoir raconté le fait, Jean-Jacques ajoute: «Pour moi, j'avais le cœur si ému, que je ne pus dire un seul mot. Je suivais par derrière, pleurant comme un enfant, et mourant d'envie de baiser les pas de ce bon maréchal.» Cela est d'un bon cœur; mais c'est trop, décidément, c'est trop.
Quant à la maréchale, vous la connaissez. Besenval, parlant du temps où elle était duchesse de Boufflers, nous la peint comme un monstre de débauche, d'ivrognerie et de méchanceté. Vous en penserez ce que vous voudrez. Et il est vrai que Besenval ajoute: «Je ne lui connais qu'un seul mérite, c'est la manière dont elle a élevé la duchesse de Lauzun sa petite-fille... On ne peut disconvenir qu'elle ne soit un chef-d'œuvre d'éducation et la femme la plus parfaite qu'on ait connue.» (Quant au maréchal, Besenval nous le donne pour un homme extrêmement «borné»).
La maréchale avait cinquante et un ans quand Rousseau entra dans sa quasi-intimité. Elle avait eu publiquement le maréchal pour amant avant de l'avoir pour mari. Elle était encore belle, très spirituelle, et d'un esprit mordant, mais qui commençait à s'adoucir. Après la mort du maréchal (1764) elle devint, paraît-il, tout à fait bonne, d'une bonté faite d'une longue expérience. Sous Louis XVI, elle fut considérée comme l'oracle du bon ton et de l'urbanité, comme celle qui maintenait les règles de la «parfaitement bonne compagnie».—«Le genre de madame Geoffrin était une espèce de police pour le goût, comme la maréchale de Luxembourg pour le ton et l'usage du monde.» Ainsi s'exprime le prince de Ligne. La maréchale eut l'esprit de mourir en 1787.
Son rôle mondain impliquait une rapide intelligence des hommes, beaucoup de tact et de souplesse. Elle n'eut aucune peine à prendre Jean-Jacques, et elle lui fut bien meilleure que n'avait été l'inquiète et tourmentante madame d'Épinay, d'ailleurs grande dame de second ordre. Avec l'ombrageux Jean-Jacques, la maréchale fut toute simplicité, toute sérénité, toute tolérance, montra une admiration qui semblait absolument involontaire et se garda d'avoir trop d'esprit.—L'agréable portrait qu'il nous fait d'elle se termine ainsi: «Je crus m'apercevoir, dès la première visite, que, malgré mon air gauche et mes lourdes phrases, je ne lui déplaisais pas.»
Il ne lui déplaisait pas. Il avait pour lui sa bizarrerie, sa réputation d'ours de génie, son étrange talent (et de tout temps les belles dames ont aimé avoir chez elles leur homme célèbre). Mais en outre il faut bien admettre que sa personne avait, non seulement de la saveur, mais un charme réel: car nous voyons que jamais les enthousiastes de ses livres ne se sont refroidis sur lui quand ils l'ont connu,—ou que le refroidissement n'est venu qu'à la longue.
Voilà donc, encore une fois, Rousseau captif et obligé d'un grand seigneur et d'une grande dame. Il accepte de loger dans un délicieux petit château du parc de Montmorency pendant qu'on répare sa maisonnette de Montlouis. Il va tous les jours chez le maréchal et madame de Luxembourg. Il y va dès le matin; il y dîne; il y passe l'après-midi; souvent il y soupe. «Je ne la quittais presque point», dit-il. Il lit tous les matins, à la maréchale couchée, le manuscrit de la Nouvelle Héloïse; et ça dure longtemps. Il en écrit pour elle une belle copie calligraphiée, «à tant la page». Quand la lecture de la Nouvelle Héloïse est terminée, il se met à lui lire l'Émile.
Madame de Luxembourg s'engoua de la Julie et de son auteur; elle ne parlait que de moi, ne s'occupait que de moi, me disait des douceurs toute la journée, m'embrassait dix fois le jour. Elle voulut que j'eusse toujours ma place à côté d'elle; et quand quelques seigneurs voulaient prendre cette place, elle leur disait que c'était la mienne, et les faisait mettre ailleurs.
La petite maison de Montlouis réparée, il y rentre, mais en gardant la jouissance, à son gré, du délicieux petit château.—Soit au petit château, soit à Montlouis, monsieur et madame de Luxembourg lui amènent leurs visiteurs. Ce sont les plus grands seigneurs, et toujours ce sont les plus grandes dames. Car, ne nous y trompons pas, Rousseau a été infiniment plus choyé par ces gens-là que Voltaire. Et Thérèse leur donne à goûter, et les grandes dames embrassent Thérèse, après avoir mangé ses fraises à la crème.
Jean-Jacques vit dans l'enchantement. Mais il tient à nous faire savoir que tout cet éclat ne l'éblouit point et qu'il garde, au milieu de tant de gloire, sa simplicité. (La même note un peu niaise se retrouvera dans Chateaubriand.)
J'interpelle, dit Jean-Jacques un peu solennellement, tous ceux qui m'ont vu durant cette époque, s'ils se sont jamais aperçus que cet éclat m'ait un instant ébloui; que la vapeur de cet encens m'ait porté à la tête; s'ils m'ont vu moins uni dans mon maintien, moins simple dans mes manières, moins liant avec le peuple, moins familier avec mes voisins, etc..
Et il se sait un gré extrême de souper quelquefois avec son voisin le maçon Pilleu après avoir dîné chez les Luxembourg. Il trouve cela admirable, il n'en revient pas.
Donc, jamais il n'a été plus heureux. Mais il va le payer, et bientôt.
Et les seigneurs et les dames qui l'applaudissent, le choient et l'embrassent, le paieront aussi,—plus tard.
La Nouvelle Héloïse, imprimée à Amsterdam, paraît en France au début de 1761 avec un succès prodigieux. Émile est prêt quelques mois après. Rousseau voudrait, par prudence, le faire imprimer et publier, comme la Julie, seulement à l'étranger. Mais, prenant ses intérêts plus que lui-même, madame de Luxembourg et Malesherbes veulent que l'Émile soit publié régulièrement en France en même temps qu'en Hollande. Malesherbes propose lui-même les corrections nécessaires. Et, comme l'impression traîne et que Rousseau ne sait pas ce qui se passe, il meurt d'inquiétude. Mais quoi! Malesherbes, directeur de la librairie, la maréchale et même le prince de Conti se sont chargés de tout, lui répondent de tout.
Tout de même, cette impression traîne bien! Rousseau retombe malade. Cette fois il croit avoir la pierre. Le maréchal lui amène le célèbre frère Côme. Le frère Côme (Rousseau, je le répète, n'a jamais eu qu'à se louer des prêtres ou religieux catholiques) parvient à le sonder, et déclare «qu'il n'y avait point de pierre, mais que la prostate était squirreuse et d'une grosseur surnaturelle, et que Rousseau souffrirait beaucoup, mais qu'il vivrait longtemps».
Et l'impression de l'Émile traîne toujours!... Il paraît enfin, en mai 1762. Mais des bruits inquiétants circulent. Le 8 juin, dans la nuit, au moment où Rousseau, selon sa coutume, lisait la Bible avant de s'endormir, il est averti qu'il est décrété de prise de corps. Il faut qu'il file: il ne résiste pas. Adieux attendrissants. La maréchale, madame de Boufflers, madame de Mirepoix qui se trouvent là, l'embrassent en pleurant, et le bon maréchal le conduit lui-même jusqu'à une chaise de poste déjà prête.
Pourquoi Rousseau était-il décrété? Par ce que le Parlement préparait alors l'expulsion des Jésuites et qu'on voulait accorder aux dévots une petite compensation en frappant un philosophe déiste. «Politique de bascule.»
On n'avait pas alors la liberté de la presse. Nous avons la liberté de la presse, mais nous n'avons pas la liberté de conscience, ni la liberté d'association, ni la liberté d'enseignement. On ne peut pas tout avoir.
Voilà donc le pauvre Rousseau en fuite. Cette fuite allait le condamner à huit années nouvelles de vie errante, et à la folie définitive.
Madame de Luxembourg, le prince de Conti et Malesherbes étaient responsables vis-à-vis de Jean-Jacques de cette cruelle aventure. Mais ils durent être fort embarrassés. Évidemment il n'avait pas dépendu d'eux d'empêcher le décret du Parlement.—Au moins, direz-vous, auraient-ils dû le prévoir.—C'est bien mon avis. Mais, maintenant que c'était chose accomplie, que pouvaient-ils faire? Rien, sinon conseiller à Rousseau la fuite, lui en laisser le temps et lui en procurer les moyens. C'est ce qu'ils firent; et c'est probablement aussi ce que le Parlement désirait.
Rousseau ne pouvait se défendre sans découvrir madame de Luxembourg, le prince de Conti et Malesherbes. Il ne se défendit point. Il se conduisit en fort honnête homme. Dans cette circonstance, ses puissants amis furent bien réellement ses obligés. Ils étaient tenus de lui rester fidèles et même reconnaissants. Ils le furent, oui,—mais pas assez peut-être, et pas assez longtemps. Mais l'éloignement, les années, la défiance croissante de Jean-Jacques leur sont peut-être une excuse.
Au surplus, c'est bien sa faute!
Écoutez cette phrase, qu'on sent avoir été écrite avec un sensible plaisir:
...Cette terrasse me servait de salle de compagnie pour recevoir monsieur et madame de Luxembourg, monsieur le duc de Villeroy, monsieur le prince de Tingry, monsieur le marquis d'Armentières, madame la duchesse de Montmorencey, madame la duchesse de Boufflers, madame la comtesse de Valentinois, madame la comtesse de Boufflers, et d'autres personnes de ce rang (il faudrait ajouter le prince de Conti) qui, du château, ne dédaignaient pas de faire, par une montée très fatigante, le pèlerinage de Montlouis.
Diable! c'est encore mieux qu'à l'Ermitage. Mais qu'est-ce que Jean-Jacques va faire dans ce monde-là?
Ils ont des façons parfaites, c'est vrai, et personne ne sait mieux qu'eux et mieux qu'elles tourner un compliment. Mais enfin ces seigneurs et ces dames sont des privilégiés entre les privilégiés. Ils représentent tout ce que Rousseau, dans ses premiers ouvrages, dit exécrer le plus: les mensonges et la corruption mondaine et l'inégalité la plus insolente. Ce luxe, ce raffinement, cette «vie inimitable» ne peut que rappeler à Jean-Jacques l'amas prodigieux d'injustices et de misères qu'elle suppose au-dessous d'elle et dont elle se nourrit. Et pourtant, il ne peut plus vivre, dirait-on, qu'avec ces coûteux aristocrates, ces scandales de richesse et ces scandales d'inégalité... Il est permis à un pauvre sceptique de voir tout le monde: mais à un apôtre!
Nous sommes de faibles créatures, et nous devons tâcher de comprendre toutes les contradictions. Mais il y en a aussi de trop «voyantes», de trop éhontées, et que, vraiment, un peu de probité et de bon goût devrait faire éviter! Je n'aime pas plus Rousseau chez les Luxembourg que je n'aime un socialiste millionnaire, un gentilhomme anarchiste ou un prêtre qui fait le badin et l'émancipé.
Mais eux, de leur côté, ces princes, ces ducs et duchesses, ces comtesses et ces marquis,—dans un temps où ces noms signifiaient quelque chose,—qu'ont-ils affaire avec Jean-Jacques? Rien que pour vivre, pour rester ce qu'ils sont, ils ont besoin de l'ordre social et politique d'alors, et ils ont besoin de l'Église. Qu'ils se soucient du bien public, qu'ils soient, politiquement, avec Voltaire, avec Montesquieu, plus tard avec Turgot, c'est bien. Mais cet excentrique, ce détraqué les menace directement et dans ce qu'ils ont de plus précieux; il menace la vie élégante; il menace, de loin, la propriété même, et tout l'ordre existant, et l'Église et l'éducation traditionnelles et nationales. Et ils le trouvent bizarre, mais sympathique, et ils l'accablent de caresses.—Est-ce donc qu'ils poussent la générosité et l'abnégation jusqu'à se vouloir détruire eux-mêmes? Non; mais, n'ayant plus de foi, ils ne savent pas. Ce sont des snobs, et qu'on a revus. Ils se piquent de liberté et de hardiesse d'esprit. Ils croient d'ailleurs n'applaudir qu'à des phrases amusantes, qui les brusquent agréablement. Ils ne savent pas que dans une trentaine d'années les plus grossières de ces phrases, après avoir pénétré dans les cerveaux des avocats, des procureurs, des professeurs, des hommes de lettres, descendront dans des têtes plus obscures et se traduiront par des actes aveugles.
L'excellent, le vertueux M. de Malesherbes, qui s'est donné tant de peine pour faire imprimer la Julie et l'Émile, sera envoyé à l'échafaud par des scélérats ivres de Jean-Jacques.
En 1760, Amélie de Boufflers, petite-fille de la maréchale, future duchesse de Lauzun, avait onze ans. «Elle avait une figure, une douceur, une timidité virginale...» Un jour Rousseau la rencontra seule dans l'escalier du petit château... Faute de savoir que lui dire, il lui proposa un baiser que, dans l'innocence de son cœur, elle ne refusa pas.—Trente-trois ans après, la duchesse de Lauzun, la plus pure et la plus douce parmi les femmes connues du XVIIIe siècle, était condamnée à mort par des hommes qui étaient de fervents adorateurs de Rousseau.
Si l'on se remémore rapidement l'enchaînement mystérieux et fatal des effets et des causes, serait ce pure déclamation que de dire:—Ce baiser donné à la petite Amélie de Boufflers par Jean-Jacques,—qui, lui non plus, ne savait pas,—c'était déjà le baiser de la guillotine?