I

Les lecteurs du Gil Blas, qui se délectent deux ou trois fois par semaine aux amours de l'ami Jacques et aux aventures du commandant Laripète, ont-ils lu les Renaissances, les Paysages métaphysiques, et les Ailes d'or, et soupçonnent-ils que M. Silvestre a été l'un des plus lyriques, des plus envolés, des plus mystiques et des mieux sonnants parmi les lévites du Parnasse? Se doutent-ils qu'il y eut jadis chez cet étonnant fumiste de table d'hôte, chez ce grand et gros garçon taillé en Hercule qui courait, il y a quelques années, la foire au pain d'épice, relevant le «caleçon» des lutteurs (c'est le gant de ces gentilshommes) et sollicitant les faveurs des femmes géantes visitées par l'empereur d'Autriche,—se doutent-ils qu'il y a peut-être encore chez ce Panurge bien en chair un Indou, un Grec, un Alexandrin?

Le poète, pâmé aux pieds de sa maîtresse—non toujours à ses pieds, pour dire vrai,—chante son chant extatique et lamentable. Rosa est magnifiquement, impassiblement et implacablement belle. Lui s'enivre de la beauté des formes; mais il aspire à quelque chose par delà. Hélas! cette beauté parfaite n'a point d'âme, et c'est l'âme aussi qu'il voudrait étreindre... En attendant, le Désir du poète adore à genoux la Beauté de la femme. Qu'en dites-vous, commandant Laripète? Tout cela très large, très sonore, très harmonieux, très vague, avec des ressouvenirs du panthéisme indien, de l'art grec et de l'idéalisme de Platon, et çà et là, parmi l'enchantement des nobles et vastes images, le cri soudain de la chair ardente. Et cela s'appelle Sonnets païens, et c'est assurément une des plus belles «séries» qu'ait produites le «Parnasse contemporain».

Puis le poète soupire des Vers pour être chantés, des romances où il y a des fleurs et des oiseaux comme dans celles que chantaient nos mères du temps de Louis-Philippe. Mais—ô puissance de la baguette magique que tes fées ont coutume de prêter aux poètes! puissance du seul enlacement des mots et du sentiment qui les tresse et les enlace!—elles sont adorables, ces romances où il n'y a rien que des rossignols, des lis, beaucoup de lis, des roses, des violettes, des raisins, des abeilles, l'aube, le crépuscule, l'automne et le printemps et, mêlée à toute la nature au point qu'elle ne s'en distingue presque plus, l'image de la femme aimée. Et c'est là précisément la secrète et pénétrante originalité de ces petits vers, de ces menues ritournelles, de ces rimes caressantes: elles font couler jusqu'à l'âme l'ivresse des couleurs, des formes et des parfums, et l'amour de la vie universelle, toujours un peu triste parce qu'il est toujours inassouvi. Et, pour une fois, la musique a su ajouter à la poésie au lieu de l'effacer par des sensations moins définies et plus fortes; et, comme ces petits vers ne sont qu'un tissu d'images et d'impressions flottantes, les mélodies de Massenet nous ont peut-être encore mieux fait sentir tout ce que recèlent d'enchantement ces vagues et délicieuses romances, que je voudrais appeler des romances panthéistiques.

Ensuite le poète dit la Vie des morts, leur âme éparse dans les arbres, dans les broussailles, dans les sources qui sont leurs yeux, dans les nuages qui sont leur pensée inquiète, dans les astres où flambent leurs anciennes passions, dans la mer, «temple obscur des métamorphoses», dans les parfums, dans le chant nocturne des voix terrestres... Et cependant ce n'est pas tout ce qui reste des morts. «Ce que m'a pris le rêve, mes aspirations vers le juste et le beau, ce que j'ai dit tout bas à la nuit, ce que j'ai vu en fermant les yeux,

Ma chair ne saurait plus l'entraîner au tombeau.»

Et, après ces sonnets vaguement platoniciens, le poète chante les Vestales, la beauté chaste, «la fleur spirituelle dont il veut boire, après la mort, les longs parfums». Il rêve, il adore, il pétrarquise...

Et puis... et puis c'est toujours la même chose: vague panthéisme, vague souffrance, vague désespoir, vague ivresse, vague rêverie, vague chasteté, désir quelquefois vague et plus souvent précis, vagues images, amples, indéfinies, forme harmonieuse, mots sonores—quelquefois jargon sublime. De pensée dans tout cela, autant dire point. Le panthéisme de M. Silvestre n'a pas tout à fait la rigueur de celui de Spinosa, et son idéalisme ignore profondément la dialectique de Platon. Ce n'est qu'une rêverie magnifique et épandue.

Mais quelle floraison d'images, et combien belles! Toutes éclatantes et indéterminées, et qui souvent font songer (qu'en dis-tu, Jacques Moulinot?) aux images lamartiniennes.

Ton souffle égal et pur fait comme un bruit de rames:
C'est ton rêve qui fuit vers des bords enchantés.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je veux ceindre humblement, de mes bras prosternés,
Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige
Et pareils à deux lis jusqu'au sol inclinés.

(Remarquez-vous que «bras prosternés» et «frileux comme la neige» sont des expressions bizarres et douteuses, qu'il ne faut pas trop presser non plus la comparaison des lis renversés, et qu'avec tout cela—ou j'ai la berlue—ces trois vers sont très beaux?)

On dirait que la Terre a bu le sang des lis.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les charnelles senteurs des verdures marines
Suivent le long des flots le spectre de Vénus!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les voluptés du soir montent des horizons.

Dans le recueillement des longs soirs parfumés,
À l'heure où, scintillant comme un pleur sous des voiles,
La tristesse des nuits monte aux yeux des étoiles...

Je crois bien que, si l'on cherchait où est décidément l'originalité de M. Armand Silvestre, c'est dans cette ampleur et cette monotonie des images, presque toutes empruntées aux grands phénomènes naturels, qu'il faudrait la voir. Panthéistes ou néo-grecs, bien d'autres poètes l'ont été de nos jours; mais nul peut-être n'a eu au même degré cette uniforme et tour à tour admirable et insupportable sublimité d'imagination.

«Je ne connais pas Chicago, dit quelque part M. Cardinal; mais je suis sûr que Chicago est autrement vivant que Rome.»—Eh bien, moi, je ne connais pas les Védas; mais je suis presque sûr que la poésie de M. Silvestre ressemble parfois à celle de Védas, et je suis fort tenté de croire que ses vers sont peut-être, dans notre littérature, ce qui se rapproche le plus de ce lyrisme grandiose, éblouissant, vite ennuyeux, débordant d'images toujours les mêmes, où tout l'univers vit d'une vie énorme et confuse, où chaque métaphore, démesurée, est toute prête à devenir un mythe. Relisons quelques strophes de l'ami de Laripète:

Comme au front monstrueux d'une bête géante,
Des yeux, des yeux sans nombre, effroyables, hagards,
Les Astres, dans la nue impassible et béante
Versent leurs rayons d'or pareils à des regards,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et la Terre, œil aussi, brûlant et sans paupière,
Sent dans ses profondeurs sourdre le flot amer
Que déroule le flux éternel de la mer,
Larme immense pendue à son orbe de pierre.

Et dans les Paysages métaphysiques:

Le bleu du ciel pâlit. Comme un cygne émergeant
D'un grand fleuve d'azur, l'Aube, parmi la brume,
Secoue à l'horizon les blancheurs de sa plume
Et flagelle l'air vif de son aile d'argent...

Et plus loin:

Luisante à l'horizon comme une lame nue,
Sur le soleil tombé la mer en se fermant
De son sang lumineux éclabousse la nue
Où des gouttes de feu perlent confusément...

Cette aube qui est un cygne, ce soleil qui est un dieu décapité, et bien d'autres images que je pourrais citer..., alors que M. Armand Silvestre avait ces visions, est-ce qu'il n'était pas, spontanément ou par artifice, dans un état d'esprit aussi approchant que possible de celui des anciens hommes quand, essayant d'exprimer dans leur langue incomplète les phénomènes de la nature, ils créaient sans effort des mythes immortels? Par malheur, d'aucuns croiront que, lorsque je compare à Valmiki l'auteur des Contes grassouillets, je ne saurais parler bien sérieusement.